‹ Simon-le-Franc; ou, L'origine de ma fortune, vaudeville-anecdote en un acteChapitre 12 sur 18 · SCÈNE XII · texte numérisé non relu

SCÈNE XII

M. PATELOT, EUPHRASIE. ( Tous deux à une grande distance l'un de Vautre ).

M. PATELOT, à part.

Allons, voici l'instant décisif... il faut arracher le bandeau du mystère.

euphrasie, à part.

Eh bien ? Qu'est-ce que je vais lui dire , moi ?

M. PATELOT, a part , regardant Euphrasie. Elle est timide et paraît fort embarrassée de sa personne.

EUPHRASIE, prenant au hasard un cahier de musique sur la table près d'elle.

Monsieur est-il musicien?

M. Fatelot, se rapprochant.

{A part.) Elle a parlé la première... c'est bien heureux I ( Haut.) Non , Mademoiselle , je ne suis pas musicien, c'està-dire , je serais musicien , si j'avais appris la musique... mais

n'ayant pas appris la musique , je ne suis pas musicien. Cependant... j'étais organisé pour l'être.

Air: Romance de Joseph.

Du sentiment , du feu, du goût ,

La voix tendre et mélancolique,

J'avais tout, absolument tout...

Tout ce qu'il faut pour la musiqie;

Je le sens, dans cet art ( harmant,

J'aurais pu faire des merveilles,

Car la nature, en me formant , J n-

M'avait donné beaucoup d'oreilles, j

EUPHRA5IE.

C'est un avantage que tout le monde ne possède pas.

M. PATELOT.

Et moi, c'est un des dons donl je suis le plus doué.. .Voyez, si l'oreille suffit pour chanter, je suis prêta faire ma partie.

EUPHRASIF.

Vous n'êtes pas musicien... ce duo ne vous amuserait point du tout, c'est de l'opéra bouffe.

M. PATELOT.

Bouffe!

EUPHRASIE

Italien.

Italien !... j'entends l'italien, voyons, (Il lit.) Duetto del Matrimonio secretto... duo de la Métromanie.., je ne connais que cela; essayons, Mademoiselle.

(// veut chanter.)

Si... si... signora...

EUPHRASIE, riant.

Mais, Monsieur, vous vous trompez...

M. PATELOT.

Je me trompe... c'est singulier... Si... si...

EUPHRASIE, riant.

Si, si !... ceci n'est point un si, vous voyez bien que c'est un la.

M. PATELOT.

Comment, ce si, ci, c'est un la ?

EUPHRASIE

Oui , Monsieur.

{Elle chante.)

» Signorina, io nonv' amo!

( il )

M. PATEI.OT.

El» bien ! qu'est-ce que ça veut dire?

El PHRASIE.

Ça veut dire : Mademoiselle, je ne vous aime pas.

Vraiment!... Ah! quelle étonnante analogie il y a entre ce morceau bouffe et la situation pathétique où je me trouve en ce moment !

EUPHRASIE

Pathétique ! je ne vous comprends pas, Monsieur. M, PATELOT, à part.

\\ faut parler, tout me l'ordonne, l'honneur, la nature , le sentiment... oui, tout m'en fait un devoir rigide... [Haut.') Mademoiselle...

EUPHRASIE

Monsieur?

M. PATELOT.

Monsieur votre père...

EUPHRASIE

Eh bien?

M. PATELOT.

Est allé chez le notaire...

EUPHRASIE

Hélas, oui! t

M. PATELOT.

Hélas! hélas! dites-vous?... Achevez, voilà un hélas! hélas!., qui me doit rendre le plus heureux ou le plus malheureux des hommes !

EUPHRASIE

Comment l'entendez -vous?

Comment l'entendez-vous, vous-même?

EUPHRASIE

Vous m'embarrassez beaucoup , Monsieur.

M. PATELOT.

Répondez avec toute la franchise dont vous êtes capable , Mademoiselle; m'aimez-vous?

EUPHRASIE

Mais...

PATELOT.

Ce n'est point cela que je me fais l'honneur de vous demander, m'aimez-vous?.

EUPHRASIE

Vous êtes pressant.

M. PATELOT.

C'est que cela presse ; il serait inutile que vous me cachassiez plus long-temps...

EUPHRASIE

La question est un peu...

M. PATELOT.

Ah ! grand Dieu ! je le vois trop, vous m'aimez!

EUPHRASIE, vivement.

Moi , Monsieur ! point du tout !

M. PATELOT.

Point dutout! serait-il vrai, Mademoiselle? J'aurais le bonheur inexprimable de vous déplaire!. . EUPHRASIE.

.Vous êtes galant.

Au contraire] mais quand il s'agit de la félicité d'un être !.. que dis-je... de deux êtres!... grand Dieu!

EU PH RASIE , Voulant s'éloigner.

I En vérité, Monsieur, je crains que votre esprit....

M. PATELOT, la retenant.

Mon esprit! rassurez-vous, il n'y a pas de danger; ma conduite peut vous paraître, Mademoiselle, bizarre, il est temps que je l'explique ; mon père m'a expédié pour le Havre avec ordre de vous épouser; j'ai dû obéir, j'ai obéi; mais sachez que je ne m'appartiens pas; mon cœur, mon ame, mon esprit, toutes mes affections sont restés au pouvoir d'une jeune personne la plus intéressante que Cancale ait jamais vue. Tenez, lisez la dernière lettre d'Hélène, c'est son nom... les larmes en ont presqu'effacé les caractères; mais il en reste assez pour vous faire juger de son desespoir, si j'avais eu le malheur de mériter votre amour! EUPHRASIE.

Eh! que puis-je faire pour vous, Monsieur? M. PATELOT.

Déclarer que c'est vous qui ne voulez point de moi pour votre mari. Alors ce refus me justifie aux yeux de l'autorité paternelle, et je revole tout naturellement dans les bras de l'objet en question.

EUPHRASIE

Monsieur, rien ne pourrait*engager mon père à me sacri-f fier, et dès qu'il rentrera , je vous promets.... M. PATELOT.

Ah ! vous me rendez la vie !

EUPHRASIE

Air :

Vous ne serez point mon e'poux, Quel bonheur!...

EUPHRASIE

Et puisqu'il faut être sincère , De mon éloignement pour vous , Moi , je vais instruire mon père , Oui, je vais instruire mon père.

M. PATELOT.

C'est charmant !...

EUPHRASIE

Je dirai, pour vous obéir, Combien peu vous êtes aimable ; M. PATELOT.

Bien ! très-bien !

EUPHRASIE

J'ajouterai, pour vous servir, Que je ne saurais vous souffrir...

M. PATELOT , transporté.

Vraiment, vous êtes adorable ! [Dis).

(Euphrasie sort).

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