SCENE X
Les Mêmes, moins LE CURÉ.
SIMONE, marche droit vers Jean et lui mettant la main sur l'épaule.
Jean, qu'est-ce que lu us?
JEAN, sortant d une profonde rêverie.
Moi ? rien !
Ecoute ! je ne puis comprendre ton attitude :
tu es revenu près de nioi à l'heure même où de
nouveaux malheurs semblaient s'abattre sur le
foyer que tu avais déserté. Au moment le plus grave, tu m'as apporté la promesse de ton appui : tes paroles me sont allées droit au cœur. Je ne t'ai pas rappelé inutilement le passé toujours incompréhensible. Je suis sans rancune et je me serais jetée sans plus tarder dans les bras que tu me tendais, si la mort imminente ne m'avait alors frappée de terreur. Maintenant que le danger s'est miraculeusement écarté, pourquoi restes-tu comme un étranger, silencieux devant moi, indifférent à la joie de tous ?
JEAN, à mi-voix.
C'en est fait de mon bonheur !
Que dis-tu? C'en est fait de ton bonheur?...
JEANj à peine parlé.
Non I Je n'ai rien dit!...
SIMONE, très violente, indignée.
Ahl Je comprends maintenant !... Tun'esvenu ici que parce que tu prévoyais la mort de l'enfant...
JEAN, vivement.
Simone, tu es folle!... je t'assure que...
Non... tu ne me tromperas pas! Je sais lire dans ton âme. Lorsque tu me parlais du bonheur futur, de la tendresse que tu me promettais pour la vie... tout dépendait d'un berceau vide!... Au lieu du mari que j'avais perdu, de l'homme que j'ai si tendrement aimé, je ne retrouve plus que l'être égoïste des derniers jours de notre commune existence 1
JEAN
Mais encore une fois je l'assure...
Xon ! quoi que tu puisses dire, j'ai retrouvé ton regard soupçonneux! tu as le visage mauvais des jours néfastes et l'outrage m'atteint comme lorsque tu m'as quitiée!... Crois-tu donc que je n'ai pas deviné ta pensée monstrueuse lorsque je suis venue tout à l'heure pour annoncer l'heureuse nouvelle? Tu es resté sombre, concentré, hostile, — et si cette joie t'a fait peur j'ai le droit de le dire que tu rêvais autre chose !
JEAN
Eh bien oui! je rêvais autre chose!... puisque cet enfant m'a séparé pour toujours de tout ce que j'aimais, puisqu'il était l'obstacle : qui empêchait notre bonheur lorsque j'ai cru qu'il pouvait disparaître...
SINONE, l'interrompant, et avec éclat.
Tu as souhaité la mort de ton enfant...
JEA.N, s'avance vers elle et, les yeux dans les yeux, sauvagement.
Mon enfant?... Qu'en sais-tu?
Mais toi-même? Que sais-tu?... Ah! l'horrible chose... Tu m'as fait un crime d'avoir été jetée mourante au coin d'un bois... Est-ce à la victime qu'il faut en vouloir?... Et sur un soupçon dont rien ne peut te prouver l'exactitude, tu t'es cruellement retiré de moi ? Songes-tu à ce qu'a été ma vie depiis cette affreuse soirée?... Que de fois j'ai désiré en finir... no plus penser!... Si je ne suis pas morte... si j'ai tout supporté depuis ton injurieux abandon... c'est... c'est que... je t'aimais...
JEAN» avec émotion.
SIMONE^ sans regarder son mari continue d'une voix entrecoupée.
Oui! malgré moi! malgré toi! et sans me l'avouer... je t'attendais !... je me disais : Il me connaît pourtant : il sait que je n'ai jamais aimé, que je n'ai jamais regardé que lui... que je n'ai jamais pensé qu'à lui! rien qu'à lui ! et, tout bas, bien des soirs, en berçant l'enfant sur mes genoux, j'ai murmuré ton nom !... je lui parlais de toi... voulant, avant toute chose, qu'il apprenre
à t aimer... (puis se redressant brusquement et changeant
do ton, la voix âpre et les veux durs.) Car j'avais la naïveté de croire que malgré tout tu m'aimais! encore!
JEAN, désespéré.
Mais oui, je t'aime... je t'aime trop!.,, c'est
bien pour cela que je soufï're. J'avais trouvé en toi le bonheur rêvé... ton âme était mille fois meilleure que toutes celles que j'ai pensé connaître et surtout meilleure que la mienne si misérable et si pleine d'erreurs ! Nous devions faire à nous deux un couple unique... Ton enfant... Notre enfant... Que d'espérances je fondais sur l'être que je voyais déjà égayant notre jeunesse et plus tard nous consolant de nos cheveux blancs !... mais il e?t né après tant de circonstances affreuses 'que sa présence rendra notre bonheur à jamais impossible... Tu vois... je souffre... je souffre... je voudrais chasser l'image qui s'impose... le souvenir de mon bel amour souillé! Peut-être y serais-je parvenu un jour... mais il vivra désormais entre nous.
Alors, que veux-tu faire?
JEAN
Simone! partons!... allons où tu voudras, très loin !
SIMONE, indignée.
Tu medeniandesd'abandonner monenrant?...
(s'animant.) SoDge quc jc SUIS sa mère, toute sa tendresse et tout son bien?
JEAN
Ta mère veillera sur lui.
Les grand'mères sont dévouées mais les mères seules guérissent : d'autres ont pu le soigner, mais seule je l'ai sauvé !
JEAN
Enfin je te supplie de te séparer de l'être de
doute qui n'est peut-être pas de notre sang confondu.
C'est mon filsl...
JEAN
Je t'ai appris l'amour...
Je lui ai donné la vie...
JEAN
Souviens-toi du passé!...
Je songe à l'avenir!..
JEAN
Rappelle-toi mes bras autour de ton cou... mes baisers doux et profonds ; les mots que je murmurais à ton oreille...
D'autres bras se tendent vers moi, avec des caresses frêles!... d'autres mots ineffables bientôt chanteront sur une bouche rose, je veux m'entendre appeler: maman! et si loin... si loin que tu m'entraînes, crois-moi, je l'entendrais pleurer!... Sa faiblesse serait plus puissante quêta force : Femmes, nous sommes à ceux qui ont besoin de nous !...
JEAN
Mais moi? moi!... tu m'oublies!...
Tu as pu me quitter!...
JEAN
Je le suis revenu... Simone, tu m'es nécessaire !
A lui, je suis indispensable! — Sans moi, tu as vécu ; — sans moi... il serait mort!
JEAN
Oh I qui m'inspirera les paroles qu'il faudrait pour te loucher enfin... Rappelle-toi notre grand lit où j'admirais ta tête rieuse et charmante, si joliment encadrée par 'tes longs cheveux d'or flottants; tes abandons, ta grâce exqaise, et les heures que nous avonsvécu, si délicieuses qu'elles semblaient s'envoler comme des minutes brèves 1
Je pense à un berceau où dort un petit enfant... je pense à des nuits sans sommeil où je l'ai bercé sur mon cœur...
JEAN
Songe que lu regretteras les moments perdus!... Il y en a si peu de vraiment enchantés sur la terre ! . . . Simone ! — j'ai tout dit pour te rendre les élans d'autrefois. — Faut-il donc que je parte seul?...
Qui t'empêche de vivre avec nous? Nous t'aimerons tant qu'un jour peut-être tu nous aimeras tous les deux...
JEAN, se dégageant.
Tous les deux!... (ll réfléchit un instant douloureusement, puis avec un grand cri.) Je HC pCUX paS !... je ne
peux pas!... Je le verrais grandir entre nous, étranger parmi sa famille!... volant un peu de ta tendresse aux enfants que nous pourrions avoir!... Il grandirait, si différent de moi peut-
être?... et, plus il grandirait, plus je chercherais à découvrir dans ses traits une ressemblance incertaine...
Tais-toi ! !
JEAN^ avec violence.
D'où vient-il?... Quels seront ses instincts?... Prends garde à l'atavisme... fils d'assassin peutêtre!
SIMONEj l'interrompant} avec éclat.
Jean !... je suis sa mère!...
Un silence.
JEAN, presque à voix basse.
Pardon... ma tête s'égare! (s'animant à chaque mot.)
Je suis jaloux!... jaloux! du monstre disparu, introuvable, impuni... Jaloux môme de l'enfant!
(Très violent.) (le Cet ftiifant qui déjà m'a volé ton coeur comme l'autre m'a volé ton corps I
SIMONEj suppliante.
Jean! Jeau! assez...
JEAN? continuant.
Oui, volé ! volé ! ils m'ont tout volé I car tu n'es plus mienne!... car je ne te reconnais plus...
Je suis celle qui a souffert !
JEAN
Je suis celui qui a douté I (jean la regarde avec une tristesse infinie et à part, tout bas répète en hocliant la
tète.) Je ne peux pas! ... je ne peux pas ! (ii s'avance
tout à coup vers Simone immobile, et, très simple, avec angoisse, amour, désespoir.) SilUOne, il f.lUt clioisir!...
Choisis entre moi et l'enfant.
EIMONE^ écoute ua instant, à demi tournée vers la port
J'entends qu'il se réveille I
JEA.N.
Simone!... où vas-tu?
Je vais voir mon fils...
Jean désespéré, se dirige alors vers la porte du fond. SIMONE} se retourne et d'une voix brisée.
Adieu. Jean I
Le rideau tombe.
Imi^riiueiie Géuérale lie Cliàlilluii-ani-Seiue. — A. Pichàt.
PQ Benazet, Paul 2193 Simone