SCÈNE V SERGEAG, SIMONE
SIMONE, s'efforçant d'être douce.
Voici. Je venais te dire : j'ai l'intention de partir tantôt avec Hermance.
SERGEAG
Comment I Partir avec Hermance?
Oui.
SERGEAG
Je ne comprends pas. Tu n'as donc pas entendu ce qu'a dit Michel?
Si.
SERGEAG
Il compte arriver à fléchir son père, et s'il n'y parvient pas, il passera outre.
Je ne veux pas épouser Michel malgré son père.
SERGEAG
Je te le répète, il est probable que son père consentira.
Je ne veux plus épouser Michel.
SKj-^GEAC
Pourquoi? Qu'y a-t-il de changé depuis hier ?
Ce qu'il y a de changé ?
SERGEAG
Oui.
Rien, en effet, presque rien.
SERGEAG
Quelles raisons as-tu de ne plus vouloir épouser celui que tu aimes ?
Quelles raisons?
SERGEAG
Oui, quelles raisons? Tu as l'air de ne pas entendre ce que je te dis.
i20 SIMONE
Si, si, j'entends bien... Tu me demandes quelles raisons m'ont fait changer d'avis... J'en ai... j'en ai...
SERGEAC
Dis-les.
Que je les dise?... Mais quand ce ne serait que l'injure que nous a faite M. Mignier...
SERGEAC
S'il y a eu injure, c'est à moi, non à toi.
SIMO;iE
Mais... de plus... les motifs qui l'ont amené ici hier existent toujours pour lui, n'est-ce pas? Je ne veux pas qu'on me prenne par commisération. Je t'en supplie. N'en parlons plus. Je pars ce soir avec Hermance.
SERGEAC
Tu vas faire un gros chagrin à ce jeune homme.
Ah! du chagrin I... Au point où nous en sommes...
SERGEAC
Que veux-tu dire ?
Rien... je l'en prie. Ma résolution est irrévocable.
SERGEAG
Attends au moins quelques jours.
Non.
SERGEAG
Rien ne t'oblige à partir aussi vite.
C'est mon idée. Tu devrais ne pas essayer de me retenir. Tu devrais comprendre que tu n'y réussiras pas.
SERGEAG
Pourquoi tiens-tu à t'en aller aujourd'hui même?
C'est mon idée I
SERGEAG
C'est mon idée ! C'est mon idée I Et je n'ai pas le droit d'en savoir plus?
Tu n'en sauras pas plus.
SERGEAG
Allons!... Et quand comptes-tu revenir?
Je ne sais pas.
SERGEAG
Tu ne sais pasl {Silence.) C'est cela que tu as imaginé et que tu m'annonces avec ce calme ! Et moi qui tout à l'heure te remerciais de ta
bonté!... Simone!... Simone!... Je ne te reconnais plus, tu me montres un visage fermé, agressif, presque haineux!... Allons, je ne suis donc plus ce père que tu aimais tant, le patron, comme tu disais... Tu m'avais tant et si tendrement promis le pardon, d'avance. Tu ne te rappelles pas...
Oh ! si vous saviez comme il faudrait mieux me laisser m'en aller sans plus rien me dire...
SERGEAC
Si je ne t'aimais pas, c'est ainsi que j'agirais... Mais je t'aime... Tu me fuis comme si je te faisais peur...
SIMONE, se bouchant les oreilles.
Je veux partir aujourd'hui... Je veux partir aujourd'hui...
SERGEAC
Je comprendrais ta haine, si ton mariage était définitivement rompu, comme tu le croyais hier, si ta vie était brisée comme tu disais.
Ah ! Elle l'est brisée, ma vie ! Je vous jure ; elle l'est brisée.
SERGEAC
Parce que ton amour-propre te porte maintenant à repousser Michel...
Je vous en prie. Adieu.
SERGEAC
Mais je ne te laisserai pas partir.
Ah!
SERGEAC
Mais non ! Je suis convaincu que tu fais une folie. Mon devoir est de te défendre contre toimême... Alors, tu vivras avec Hermance, chez elle?
Oui.
SERGEAC
Dans sa maison de paysan?
Là OU ailleurs.
SERGEAC
Tu nous quittes sans regrets, ton grand-père et moi.
Ce n'est pas là la question. Je veux partir,
voilà!
« Je veux »... C'est la première fois que je t'entends me dire : je veux.
Ce sera la dernière si vous me laissez m'en aller.
SERGEAC
Tu ne veux plus me revoir, alors?
Je ne sais pas.
SERGEAG
Partons ensemble.
Jamais !
SERGEAC
Tu veux me fuir, voilà tout.
Eh bien, oui!
Pourquoi?
SERGEAQ
Cherchez 1 SERGEAC, après un grand silence, avec effroi, à part.
Mon Dieul... Je vais bien voir. (// s'approche de Simone, les mains tendues.) Mon enfant !
SIMONE, se reculant.
Mon père I
SEBGEAC
Je ne voulais pas te faire de mal, mon enfant. [Simone regarde les mains de son père, avec la plus profonde terreur, comme une hallucinée.)
SIMONE, à voix basse.
Oh ! [Sergeac suit des yeux le regard de sa fille, comprend à demi et, lentement, cache ses mains.)
SERGEAC, bas.
Tu as... causé... avec Hermance...
Oui.
SERGEAC
Et... c'est... depuis... que tu... que tu veux me fuir?
Oui. {Ils se regardent longuement.)
SERGEAC
Alors ?
SIMONE, dans la plus grande émotion.
Malheureux ! Malheureux ! Malheureux I
SERGEAC
Oh ! (// tombe à genoux.)
SIMONE, sans cris, en se tordant les bras. Oh ! Maman I Maman ! Maman ! Maman I
SERGEAC
Pardon !
Relève-toi. Je t'en prie, je t'en prie, relève-toi. Je ne puis souffrir de le voir là. Relève-toi et dis-moi, dis-moi quel est mon devoir. Je m'en suis créé un que je sens cruel et contre lequel ce que j'ai de meilleur en moi se révolte. Aidemoi, éclaire-moi, toi qui fus mon guide. Je ne vais plus rien te cacher. Je me suis imaginé que je devais te haïr, et je ne peux pas. Éclairemoi. Explique-moi.
SERGEAC
Je ne te dirai pas un mot pour ma défense.
C'est vrai. Tu ne peux rien me dire. Et je ne te dois rien demander. Alors, si je ne puis savoir, comment oserais-je te juger? Je ne puis que me confier à toi. Je m'épuise à contenir l'élan qui me pousse vers toi. Que dois-je faire ?
SERGEAC
Écoute ton cœur. [Un temps.) Non ! Non I Comprends-moi, je n'ose pas aller au-devant de ta pitié, et j'ai peur de me faire pardonner trop vite.
J'ai peur de te pardonner trop vite.
SERGEAC
Allons-nous rester là indéfiniment l'un devant l'autre, toi simulant une haine que tu n'éprouves pas?
Ah 1 les malheureux que nous sommes !
SERGEAC
Pourquoi as-tu manqué au serment que tu m'as fait hier?
Hélas ! Je donnerais tout pour l'avoir respecté. {Elle pleure, affolée, appuyée sur la table,
Sergeac va au fond, ouvre la porte.)
Ne t'en va pas.
SERGEAC
Non ! Non. Attends. {Appelant.) Monsieur do
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Lorsy. [Entre M. de Lorsxj.) Dans la détresse où nous sommes, c'est vous que j'appelle. Venez à notre secours. Simone a tout appris. Elle est afTolée. Elle se croit l'esclave d'un devoir dont elle s'est créé le fantôme. Et c'est à vous que je demande de nous sauver tous, c'est de vous que j'attends mon verdict.
LORSY, à Simone.
Va embrasser ton père, mon enfant. Il y a ici quelqu'un qui a le droit d'imposer sa volonté. C'est moi, moi le père de celle que tu pleures... [Un silence.) Allons I Tu peux aller dans ses bras puisque c'est moi qui t'y conduis !
SIMONE, à son père.
Ne dis rien !... Ne dis rien !... 'Se dis rien!... {Elle se jette dans les bras de Sergeac.)
RIDEAU
E. GUliVI.N - IMPIUMEIUE DE LAG.NÏ
P^ Brieiox, "ugène 2201 Simone B5S5