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Simple lettre d'un petit de sixième à l'élève de seconde Cavaignac

jours-ci que cela nous a d’abord fait apprendre, à mes petits camarades et à moi, votre nom que nous ne connaissions pas, et puis quelques autres choses dont nous ne nous doutions guère.

Vous comprenez bien que ce n’est pas pour vous dire seulementcela que je vous écrirais sans vous avoir jamais vu, et je n’aime déj,à

pas tant employer mon temps de vacances à faire des lettres.

Mais j’ai été si étonné et si fâché de toutes les sottises que j’entendais répéter contre vous, que j’ai eu l’idée de vous écrire.

Papa, à qui j’ai dit mon idée, m’a donné une petite tape sur la joue, ce qui est sa grande manière de me montrer qu’il est content de moi, et j’ai pris la plume tout de suite.

Je ne comprends pas d’abord que tous ces gens d’âge s’irritent si fort et si longtemps de ce qu’a pu faire un collégien, presque un

enfant; car, quoique vous soyez dans nos grands , il s’en faut que vous ayez l’âge d’un homme. Ce serait un grand incendie ou un tremblement de terre qu’on ri’en dirait pas davantage. 11 faut que vous les ayez joliment fait bisquer!

Mais qu’est-ce qu’ils vous reprochent donc tant? De n’avoir pas été chercher votre prix à la distribution du grand Concours.

Est-ce que cela les regarde, et n’en étiez-vous pas libre, du moment que votre prix était à vous, puisque vous l’aviez gagné? (Et d’après tout ce que je vois, il

faut que vous l’avez bien gagné en effet !) Si vous aimiez mieux lo prendre après les àutres, il n’y a jamais eu de règlement pour vous •en empêcher.

Ge n’est déjà pas si amusant •de déranger, pour passer, tout ce monde qui a les yeux sur vous, et d’enjamber ces gradins qui n’en finissent pas, pendant la fanfare, sans compter que ça humilie eur core plus les camarades qui n’ont pas de couronnes; et je me suis •demandé déjà pourquoi on semble mous exciter comme cela à avoir de l’orgueil et à écraser les autres, quand on nous recommanda pré-

cisément tout le contraire au catéchisme.

On me dit que vous n'avez pas voulu monter sur l’estrade parce que le petit Napoléon s’y trouvait.

Eh bien ! est-ce que le petit Napoléon est un de nos professeurs, pour avoir le droit d’sêtre sur l’estrade? S'il y est, nous avons le droit d’y être tous.

Qu'est-ce qu'il a fait de plus que nous, donc? Est-ce qu’il est plus avancé ou seulement plus vieux?

Mais, moi. j'ai cinq semaines d’àge de plus que lui et je suis déjà sur

lui en avance de toute une année de classes. S’il veut des prix, qu’il les gagne ; mais qu’il vienne travailler avec nous, devant nous, pour que nous soyons bien sûrs! et alors il aura le droit de monter sur l’estrade, mais à la condition d’en redescendre tout de suite»

dès qu’on lui aura donné son prix*

Nous ne voulons pas qu’il y ait des injustices!

Est-ce qu’on croit que nous ne raisonnons pas et que nous no voyons rien, parce que nous sonw mes des enfants? Je n’cn veux pas au petit Napoléon, parce que ce

n’est pas lui tout seul, assurément, qui a eu l’idée de venir s'ennuyer pendant deux heures sur cette estrade avec tous ces vieux professeurs qui sont amusants comme les mouches. Nous ne le connaissons pas et nous n’avons rien contre lui, ni pour ni contre. Mais si on veut nous le faire aimer, ce n’est pas un bon moyen que de nous l’envoyer comme notre maître, et on lui mettrait autour du corps deux grands rubans rouges au lieu d’un, que ça ne nous attacherait pas davantage.

Quand il aura pris son pupitre avec nous et fait sa partie de

billes, s'il n’est pas dans les derniers et s’il ne triche pas, nous verrons.

Tous les fils de l’ancien roi Louis «Philippe enlevaient leurs prix au Concours général avec les élèves de tous les collèges. On nous l’a bien dit. Est-ce que ces princes-là valaient moins que ce prince-ci, par hasard?

Qu’il en fasse autant, s’il peut.

Cela lui sera de meilleur profit que de monter sur des estrades et aussi d’aller examiner l’École polytechnique, de grands jeunes gens

qui ont des moustaches et do la barbe! Croyez-vous que ça leur serait bien agréable si j’allais les passer en revue et les commander par file à gauche, droite! Qu’est-ce que j ’aurais à leur dire et qu’est-ce qu’ils pourraient bien trouver à me répondre? C’est mon grand frère le polytechnicien qui rageait !

Quand il nous a raconté ça, le dimanche d’après, à table, j’ai cru qu’il allait en pleurer. Dame ! c’est qu’on les forçait, il n’y a pas à dire !

Sans compter, nous assure papa qui est toujours si juste, sans

compter les idées qu’on peut donner à un enfant de cet âge-là avec toutes ces cérémonies , et que si on le fait commencer comme ça, il ne perdra pas de temps pour être persuadé qu’il a le droit de nous marcher sur la tête.

Et papa ajouta même qu’on devrait vous remercier, au lieu de vous dire un tas de mots méprisants. Elevé de cette façon-]à et ne pouvant voir que ce qu’on lui montre, le petit Napoléon a pu s’imaginer jusqu’ici que tous les hommes étaient nés à quatre pattes pour marcher sous lui, et vous lui avez fait éprouver qu'il y

a encore un homme et meme un enfant qui sait se tenir debout.

Cela, dit papa, a dû lui donner à réfléchir, s’il a un peu d’intelligence, et, dès lors, le voilà votre obligé.

Tout cela ne me regarde pas.

Mais il paraît que vous avez été très-malin et qu’on voulait vous faire donner le spectacle sans vous avoir averti.

On raconte partout qu’il avait été convenu que le petit Napoléon vous aurait remis lui-même votre

prix et vous aurait embrassé, avec redoublement de fanfare sur l’air de sa grand maman . Tout le monde en aurait certainement pleuré, à ce qu’on dit.

Il paraît qu’on tenait beaucoup à ça, car ils vous ont assez appelé ! Mais plus ils tiraient, plus vous reculiez. A leur place, moi, je n’aurais plus rien réclamé dès que vous ne veniez pas, et on aurait moins vu que ça avait raté.

C’est un peu vrai qu’il y a de quoi bisquer tout de même, mais ce n’est pas une raison pour passer sa mauvaise humeur sur vous

et vous jeter un tas de mots méprisants.

D'autant moins qu’on me dit que votre père qui est mort avait une fois été arreté, la nuit, chez lui, par le père du petit Napoléon, et mis en prison comme un brigand.

Il fallait assurément qu’il eût fait quelque chose de bien vilain, dors ou auparavant, pour mériter cette punition; mais cela ne vous regarde pas et on ne peut pas vous demander, en conscience, déjuger contre votre père quand même il aurait mal agi, et de faire des

amitiés au fils de celui qui l’a arrêté. Eh bien! moi, je vous aiine beaucoup, au contraire, de penser à lui, surtout quand il n’est plus là; tandis que si vous aviez été faire la bouche en cœur, vous seriez un pauvre garçon et vous mériteriez bien plus de sottises qu’on ne vous en dit aujourd’hui. Je ne comprends vraiment pas que quelqu’un au monde puisse avoir un autre avis là-dessus, ou bien alors on se moque de nous en nous faisant admirer la piété filiale d’Enée et de Porcia, et je dois jeter au feu le Plutarque de la jeunesse qu’on vient do me donner en prix.

Mais encore, quancbmème vous auriez eu cent fois tort de ne pas oublier votre père, vous auriez eu mille fois raison d’obéir à votre mère qui vous commandait. Il n’y arien qui doive passer avant cette obéissance-là, puisqu’on me le répète depuis que je suis au monde, et je sais bien que celui qui me dirait de ne pas écouter maman, je, l’enverrais joliment promener!

Tous ces gens-là n’ont donc jamais connu de père ni de mère pour se montrer si suffoqués de ce que vous n’avez pas méprisé la vôtre quand elle vous défendait quelque chose?

Et, au fait, je me demande pourquoi ils s’acharnent comme cela sur vous qui n’êtes qu’un enfant comme moi, presque, lorsque pas un d’eux n’ose souffler un mot contre votre mère. S’il y a eu du mal pourtant, c’est elle la coupable , puisqu’elle vous a commandé et qu’elle est en âge de comprendre ce qu’elle fait.

Mais non , ils font semblant de ne pas la voir, et c’est sur vous qu’ils tombent. Ils trouvent donc impossible de lui défendre de se rappeler, à elle? Alors elle avait le droit de vous commander, et vous, vous n’aviez pas celui de lui obéir?

Qu'ils arrangent cela comme ils voudront; mais il faut qu’elle soit bien forte, pour qu’ils en aient si peur!

On parlait encore de tout cela hier à table, car on en parle tous les jours.

Comme c’était lundi , nous avions M. Caquignot, un vieil ami de papa, qui vient régulièrement toutes les semaines et qui a toujours crainte de manger sa soupe ou trop chaude ou trop froide.

M. Caquignot ne se plaint jamais, mais il n’aime pas que rien le dérange, ni ceci, ni cela, ni la

moindre des choses , et il tâche toujours d’ètre aimable avec tôüt Je monde, même avec la cuisinièrè qui ne peut pas le souffrir.

11 ne se prononçait pas contre vous, car c’est un brave homme, mais on voyait bien qu’au fond il n’est pas pour vous. Alors il a dit qu’au point de vue des « CONVE¬ NANCES » (c’est toujours son grand mot), vous auriez mieux fait au moine de ne pas vous présenter à la distribution ...

Là dessus papa s’est moqué dë lui comme il faut et lui en a assez dit sur les gens de bien qui

font le mal en acceptant tout, et sur les respectueux, et les mueilagineux , et les moutons d’un nommé Panurge, et la perversion du sens moral, etc., etc., — est-ce que je sais, moi !

Si bien que comme tout ça s’embrouillait pour moi, j’ai fini par m’endormir.

Mais j’étais bien éveillé ce matin pour vous dire que nous vous donnons tous raison. Nous ne vous connaissions pas hier, nous vous estimons de bon cœur aujourd’hui.

Adieu, mon cher grand carçm-

râde, je vous serre la main et même je vous embrasse.

Paul Bonhomme.

JP.-S. On voulait aussi noué faire Ticcroire que Monsieur le Proviseur du collège Charlemagne avait, de son seul mouvement et sur le coup, chassé pour toujours de Tuniversité votre meilleur ami le lauréat Genets, parce qu’il applaudissait quand on vous a nommé... Mais notre garçon de classe lui-même a été indigné de la calomnie et nous a dit que c’était insulter le Proviseur que de lac-

çuser d’une aussi honteuse bassesse.

Et, au reste, la preuve que ce n'était pas vrai, c’est que notre Ministre n’a rien dit et que Monsieur le Proviseur est toujours Monsieur le Proviseur !

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