‹ Singularités historiques; contenant ce que l'historie de Paris et de ses environs offre de plus piquant et de plus extraordinaireChapitre 95 sur 219 · CHAPITRE XLIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIV

Àprès la mort des Guises, à Blois, le Petit Feuillant s'adressant à leur mère, la duchesse de Nemours, s'écria au milieu de son sermon : O saint et glorieux martyr de Dieu, bénit soit le ventre qui t'a porté ét les mamelles qui t’ont allaité.

Ce Petit Feuillant se distingua surtout à la fameusé revue des troupes de la ligue, où se trouvaient tous lés moines et curés de Paris, et quoiqu'il fût boiteux, il jouait là un des principaux rôles. M. de Thou assure qu'on le voyait jouant de l’éspadon, tantôt à la tête, tantôt à l’arrièregarde de cette armée monacale, et qu'il agissait avec tant die zèle et d'activité qu’on ne s'apercevait pas qu'il boitait. Trois ans après, le 10 février 1595, on fit une pareille revue ou procession avant la tenue des états; le - Petit Feuillant s'y signala de la même manière : voici comme on en parle dans la satyre Ménippée..…... « Un Feuillant boiteux qui, armé tout » à crud, se faisait faire place avec une épée à deux » mains, et une hache d’armes pendue à sa cein- »ture, son bréviaire pendu par derrière , et le » faisait bon voir sur un pied, faisant le mouli- » net devant les dames. »

François Pigenat, curé de Saint-Nicolas-des- Champs. Cette cure avait été résignée à un

théologien de Navarre, nommé le Geay. Parce qu'il n’était point ligueur, on ne voulut point le

recevoir, et sans autre formalité l’on mit à sa place Pigenai, un des six prédicateurs gagés par la ligue. 11 fut du conseil des Quarante, signa, en qualité de docteur de Sorbonne, le décret de la dégradation de Henri HI. Le 2 janvier 1594, il dit, en prêchant à Notre-Dame, qu'il n'était pas en la puissance de Dieu de convertir le roi Henri IV; que le pape ne le pouvait absoudre ni le réhabiliter en son royaume, et que s’il le faisait, le pape serait hérétique: et excommunié.

Jacques Pelletier, curé de Saint-Jacques de Ja Boucherie, fut du conseil des Quarante.

Dans une assemblée de ligueurs, voyant que l'on renvoyait à un autre jour la délibération d’une affaire , il se mit à crier : Messieurs, c’est assez connivé, il ne faut pas espérer jamais avoir raison de la cour du parlement en justice. C'est trop endurer, il faut jouer des couteaux. Quelqu'un alors lui parla à l'oreille, après quoi il se leva , et dit : Messieurs, je suis averti qu'il y a des traîtres en cette compagnie, il faut les chasser et les jeter en la rivière.

Les royalistes ayant proposé aux ligueurs une conférence entre les deux partis pour

CHAPITRE XLIV. 149 chercher les voies les plus propres à sauver la religion et l'État , le curé de Saint-Jacques , à qui cette conférence ne convenait pas, dit en chaire qu’elle serait le plus grand malheur qui pût arriver à la religion; d'autant que ceux qui la demandaient étaient des loups cachés sous la peau de brebis, qui ne cherchaient qu’à tromper, surprendre et égorger le bercail de J.-C.

Quelques jours après son entrée à Paris, Henri IV ordonna à tous les principaux ligueurs de sortir de cette ville. Le curé de Saint- Jacques de la Boucherie, après avoir reçu un pareil ordre, dit la messe dans l’église de l’Ave- Maria. Quand üil eut fini, il exhorta tous les assistans à rendre grâces à Dieu de ce que la réduction de Paris avait été faite sans effusion de sang, et de la clémence du roi qui avait pardonné à un grand nombre d’ennemis qui méritaient bien d’être punis.

Dans la recherche qu’on fit des complices de l'assassinat du président Brisson, ce curé se trouva extrêmement chargé ; il fut condamné par contumace à être rompu vif avec treize autres coupables du même crime. Lei 1 mars1 595, ils furent tous exécutés en effigie.

Jean Lincestre ou Wincestre. I obtint la cure de Saint-Gervais, au préjudice du légitime

possesseur peu ami de la ligue; il était Écossais de naissance, et devint un des plus furieux ligueurs.

Le 29 décembre 1588, ce curé Lincestre prècha dans l’église de Saint-Barthélemi, déclama vivement contre Henri ITE, disant que, « ce vi- » lain Hérode' n’était plus roi, eu égard aux par- »jure, déloyautés et tueries par lui commises envers les catholiques. »

Les auditeurs, échauffés par les discours de ce curé séditieux, sortirent de l'église, arrachérent du portail les armoiries du roi , les festons de lierre qui les entouraient, les brisèrent, les foulèrent aux pieds, et les traînèrent dans le ruisseau.

Le 1° janvier 1589, Lincestre précha dans la même église de Saint-Barthélemi. Aprés avoir déclamé vigoureusement contre le rai, il fit lever la main à tous les assistans, et exigea qu'ils jurassent tous d'employer jusqu’au dernier denier de leur bourse, jusqu’à la dernière goutte de leur sang, pour venger la mort des deux princes Lorrains , massacrés par le tyran, dans le château de Blois. Il exigea un serment particulier du premier président de Harlay, qui

i Les prédicateurs avaient ainsi fait l’anagrame du nom Henri de Valois.

TT en

CITAPITRE XLIV. 151 était devantluiassis dans l’œuvre. Levez la main, dit-il, M. le Président, levez-la bien haut, encore plus haut, afin que le peuple la voye. Ce président fat contraint d’obéir à ce furieux pour éviter le scandale et la colère du peuple.

Le jour des Gendres de la même année, il dit dans son sermon, qu'il ne prêcherait point l'Évangile parce que chacun le savait, mais qu'il prêcherait la vie, les gestes et faits abominables du perfide tyran, Henri de Valois. Alors, il vomit mille injures contre le roi, disant qu’il invoquait les diables. Pour le prouver, il monira au peuple des espèces de cassolettes qu'il appelait des chandeliers, où l’on voyait deux satyres en ronde bosse, supportant des vases en forme de sebile ', et il assurait aux auditeurs que ces satyres étaient les démons du roi, et que ce « misérable les adorait pour ses dieux, et » s'en servait pour ses invocations. »

Le vendredi-Saint, un des ligueurs vint trouver le curé Zäincestre , et lui communiqua le scrupule qu’il avait de faire ses pâques, tant

* Ces cassolettes se voient gravées dans le dernier volume des monumens de la monarchie française, par le père Montfaucon, et dans la pièce intitulée : les Sorcelleries de Henri de Valois, recueillies dans l’édition en neuf volumes des Journaux de Henri HET et de Henri IV.

qu'il conservait dans le cœur de la haine contre Henri IIL, et le désir de s’en venger. Le curé

se moqua de son scrupule, et lui dit qu'il se

faisait conscience de rien, puisque tous les curés de Paris, et lui tout le premier, consacraient tous les jours à la messe le corps de Notre-Seigneur, et ne cessaient de maudire Henri III. Il ajouta qu'il ne se ferait pas même scrupule pendant qu’à l'autel il tiendrait d'une main le corps de la Divinité, de l’autre de poignarder ce roi.

Lincestre soutint avec d’autres prédicateurs, qu’il n'était point en la puissance de Dieu que Henri IV se convertit, et que le pape ne pouvait l’absoudre.

Lorsque Henri IV fut entré dans Paris, Lincestre, voyant que la ligue ne pouvait plus lui fournir de l'argent, changea bientôt de langage, et se rangea du parti du roi. Henri IV eut la bonté de pardonner à ce fanatique , et même de lui accorder une pension.

Jacques Commollet , jésuite, criait en chaire dans l’église de Saint-Barthélemi, le jour de Noël, 1593 « {nous fautun Aod, il nous faut un Aod*, fut-il moine, fut-il soldat, fut-il goujat,

* Jeune homme de la wibu de Benjamin qui assassina fort adroitement Eglon, roi des Moabites.

Page 1