‹ Situation de la langue française au Canada: origines, modifications, accentChapitre 2 sur 2 · EU · texte numérisé non relu

EU

Savoûs Part de vivre bien Et d'être torjours content?

Chest de n'se gênalr de rien Et d' prendre tout taï qui vient.

Si fait calme, ou s'il 'ya du vent, Si fait caud, ou si fait fred, Priaïz Tbouan Guiu, r'merciaïz l'en.

Et vous seraïz, ma fé, d'qué.

Les Canadiens ne se reconnaissent pas là-dedans.

On peut lire avec profit le beau travail que M. Napoléon Legendre a publié dans les Mémoires de la Société Royale du Canada, année 1884, et dans lequel il étudie plus spécialement les expressions u canadiennes."

" Plus de vingt auteurs ont affirmé, les unB après les autres, écrit M. Blain de Saint- Aubin, dans un article qui a paru il y a dix ans, que les Canadiens parlent le patois normand. Je connais très bien ce patois, que l'on parle aussi dans les environs de Rennes, en Bretagne (où je suis

né) et jusqu'au bord de la mer, c'est-àdire jusqu'à Saint- Malo et Brieuc, et je puis vous garantir qu'il est beaucoup plus patois, c'est-à-dire plus incorrect que le langage des " habitants " canadiens les plus illettrés. En voulez-vous une preuve ?

•' Va cri mon coûte que j'ai laissé sur la hêche au bas du clos."

" Huche le monde dans la prée et sorte leu s'y un pichet de piot."

Cela veut dire :

4< Va chercher mon couteau que j'ai laissé sur la barrière au bout du champ."

" Appelle les hommes qui travaillent dans la prairie et porte leur un pot de cidre."

" Je remarque, pourtant un mot usité dans le Bas-Canada, c'est cri, voulant dire " aller chercher " par corruption du verbe •' quérir," mais cette locution est employée dans plusieurs parties de la France. Des rapprochements plus nombreux montreraient que vous n'êtes pas tous originaires de la Bretagne et la Normandie."

La Bretagne ne nous a presque pas fourni de colons.

J'ajouterai que les Canadiens mêlent volontiers les mots champs, clos, prairies ; qu'ils disent aussi " le monde " pour les hommes, les gens ; ils disent huche pour appelle (peu fréquent) mais ils ne connaissent ni coûte, ni hêche, ni prée, ni pichet, ni piot.

Pichet est un vieux mot français dont les Anglais ont fait pitcher.

Les accents des provinces de France, que l'on a vu mentionnés plus haut se sont fondus en un seul au Canada, et cela très rapidement

Pourquoi le nouvel accent n'a-t-il pas reçu plus de vivacité ?

Cette monotonie vient peut-être, dit-on, de la manière de parler des Algonquins.

Je n'accepte pas cette supposition quoique durant tout le dix-septième siècle, nous

ayons été avoisinés par les races algonquines, lesquelles étaient nos amies les plus fidèles. Nous avons, il est vrai, emprunté quelques mots à leur vocabulaire, mais il n'a pu en être ainsi sous le rapport de l'accent, qui est chez ces Sauvages doux, monotone, paresseux et mou à l'excès.

Les mots micowme, cuiller de bois ; ouragan, cassot d'écorce ; iobagane, traîne sans lisses, sont sauvages et usités parmi nous.

La langue sonore des Iroquois, nos en*, nemis, n'a certainement pas eu d'influence sur notre manière de parler, car nous ne vivions pas ensemble.

Quoiqu'il en soit, nous ne mettons pas dans l'expression de la phrase cette chaleur, cette vie, ce mouvement qui caractérisent .le français de France. Un Canadien est > tellement habitué à prononcer tous les * mots sur la même note que lors même qu'il raconte une conversation supposée ou qu'il la répète après l'avoir entendue, c'est à peine si l'auditeur peut suivre le fil, tant notre homme met peu de soin à in.

diquer par le ton de sa voix qu'une question est posée ou que la réplique arrive.

C'est d'une monotonie désespérante. Pour nous en corriger, il faudrait que les classes instruites s'imposassent l'obligation de soigner leur langage. Le peuple finirait par les imiter.

Voilà le grand mot lâché : les classes instruites voudront-elles y porter attention ? Ont-elles le désir de se corriger ?

Depuis une quarantaine d'années, la négligence dans le langage est devenue générale. Nos hommes les plus en évidence sont atteints de cette pauvreté.

Comment sommes-nous tombés dans cet état !

S'il faut en croire MM. de Gaspé, Guillet, Papineau, Parent et d'autres anciens avec lesquels j'ai eu l'avantage de converser, les Canadiens du commencement de ce siècle se piquaient de. bien parler, de

prononcer correctement. En ce cas, nous avons rétrogradé. L'instruction est aujourd'hui plus répandue qu'alors ; faut-il croire qu'elle a perdu en profondeur ce qu'elle a gagné en surface ? Avec une classe lettrée bien distincte de la masse du peuple, la culture de la parole recevait jadis plus d'attention; dès que tout le monde à pu t>e croire instruit, une négligence assez sensible s'est manifestée dans le langage. Ce qui est plus singulier, c'est que cela coïncidait avec un réveil général de la littérature-

A partir de 1790 jusque vers 1820, l'influence directe des professeurs venus de France avait amené nos collégiens àBoigner leur langage. Ce n'est pas alors que l'on aurait entendu un maître de classe dire à un élève : " Vous pâss'rez dargnier," commettant quatre fautes de prononciation en trois mots. Ou encore ; " Farmez vot' live," pour " Fermez votre livre." On conviendra que ceci est impardonnable.

Depuis trente ans, l'art d'écrire a fait chez nous des progrès merveilleux ; le langage parlé a perdu de son importance.

Pour remettre celui-ci en honneur, je ne vois que la jeunesse. Si l'élève était repris, journellement, de sa mauvaise prononciation, des termes impropres qu'il emploie, de la précipitation de sa parole, du mauvais choix de ses mots, et des phrases incohérentes qui résultent de tout cela ; si on parlait avec plus de précaution devant une femme que devant un homme ; si le dé de la conversation était laissé de préférence à celle ou à celui qui articule le mieux et qui commet le moins de fautes, si enfin nous formions des salons littéraires, la génération qui grandit tirerait d'immenses avantages de l'instruction répandue à présent dans tous les rangs de la société.

C'est à force de l'écrire que l'on apprend le mieux une langue. Que vous habitiez

Rome, Madrid, Worcester ou Montréal, si vous avez sous la main une bibliothèque française et* si vous étudiez avec soin, votre langue sera pure comme celle de Chateaubriand, Bernardin de Saint-Pierre, de Maistre, Donoso Cortès, Humboldt et d'autres qui ont produit leurs chefsd'oeuvres en dehors de la France. Dans ces conditions, la science du français écrit est de toutes les contrées.

En est-il de même de la langue parlée ?

Pas tout-à-fait. La connaissance de la propriété des termes, l'étendue du vocabulaire, l'art d'agencer la phrase, sont autant de richesses acquises par le travail, et dont l'emploi varie considérablement dans le discours, selon le centre où l'on opère.

Il s'en suit que tel Canadien d'aujourd'hui qui écrit avec correction et élégance, parle parfois d'une manière pitoyable, non pas qu'il fasse usage d'un patois, mais parce qu'il n'est pas habitué à s'entretenir avec des personnes dont la conversation polie, facile, savante, inviterait son esprit à exprimer tout haut ce qu'il sait si bien mettre sur le papier.

Cela provient d'un défaut d'éducation.

Dans nos collèges, par crainte de l'affectation, l'on n'enseigne pas la prononciation. De là cette négligence déplorable dont la langue parlée soufre et qui enlève des ressources à nos orateurs, du charme à nos discours. Nous présentons le phénomène d'hommes qui bredouillent et balbutient mais qui écrivent correctement quand ils veulent s'en donner la peine.

Le vieil accent y gagne peut-être de n'être pas oublié, et encore je ne l'affirme pas ! Mais l'oreille ne s'en accommode, guère.

Nos couvents de filles donnent à présent dans la réforme du langage. Ils le réforment si bien que rien au monde n'égale le comique de la prononciation qu'ils nous imposent. Nous avons même des religieuses de langue anglaise qui enseignent le •' français " à nos Canadiennes ! On prétend que ces personnes ont plus que nous l'accent français. ..

Qui nous délivrera de cet accent guindé l

Il y a instruction et éducation. Nous sommes presque suffisamment instruit»

dans nos collèges, mais au point de vue du respect de la langue, il n'y a pas a se le cacher, nous sommes très mal élevés.

Tant que les professeurs n'auront pas réagi contre cette pitoyable négligence, nous parlerons de travers et nous donnerons lieu aux étrangers de croire que nous faisons fi ! de la langue de nos pères.

La lettre que nous prononçons le plus mal c'est la première de l'alphabet. Nous lui prêtons trop souvent l'accent circonflexe ; en cela, cependant, nous ne faisons que reproduire le son normand, celui qui a été longtemps en vogue dans la société la plus raffinée de France, et qui l'est encore dans les grands salons d'Angleterre, bien que l'on s'en moque sans cesse.

Le Révérend M. Roy a fait l'observation qui suit :

" Les trois sons qui distinguent le plus le langage franco-canadien sont ceux de la diphthongue oi, la syllabe aw, et lalettre a, qui sont prononcés respectivement oué, a,

et aw Les mots oiseau, foi, loi y roi*

étaient prononcés par Molière et par Louis XIV, et, en ce qui regarde le mot roi, aussi récemment que 1830, par Lafayette : ouèzeau, foué, loué, roué.

'• Les sons usités parmi les parisiens modernes étaient déjà signalés par Palsgrave, auteur de la première grammaire française, en 1530 ; et Molière, près d'un •siècle et demi plus tard, s'en moquait comme d'une prononciation vulgaire et bouffonne.

" On voit dans le Misanthrope :

Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec

joie, H faut bien le payer de la même monnaie.

" Les derniers mots de chacun de ces deux vers étaient évidemment mis là pour rimer ensemble, mais, d'après la prononciation actuelle des parisiens, cette rime

n'est plus possible, joie devait donc se prononcer joué. Un éditeur attache à ces deux lignes la note suivante " joué et monnaie ne rimeraient plus aujourd'hui "

Ces mots ne riment plus en France, pareequ'on prononce matmé; les Canadiens disent monnaie, ce qui ne rime pas non plus avec ioie.

Dans certaines campagnes, nos gens disent : ma foué ; presque partout on rencontre ma foi nettement accentué. Même remarque pour la terminaison ais dont quelques-uns font é sec. Ouèzseau est aussi prononcé chez nous ; je n'ai jamais entendu loué,. roué, pour loi et roi.

Un autre reproche nous est fait. Il s'agit de la prononciation des mots "soir," " chat." Avec ces deux syllabes on prétend nous confondre, nous convaincre du crime d'ignorance en fait de langage.

Nous prononçons " souer," tel qu'on . l'écrivait " en notre temps " et tel que Molière le prononçait devant Louis XIV.

Les novateurs ouvrent la bouche toute grande pour lâcher ce mot et ils le font partir du gosier : " souar." L'intonation que l'on produit de cette manière n'est pas du français.

Le "chat" est autrement grave. Un Canadien dit " chà." Ici, apparait le Normand. Mais hâtons-nous de dire que l'a circonflexe n'est pas toujours employé par nous hors de propos. Chez les gens instruits, la moindre attention y remédierait.

Un Canadien dira : " malgré sa cabale, il ne gagne rien." "Gageons qu'il pâlira." " Je suis Canadien du Canada."

Dans les mots "cabale, gageons, Canadien," il donne à la lettre a le son voulu.

Dans le mot " gagne," il le change à tort et prononce "aw," gagne. Puis, avec le mot "pâlira," il a le soin de conserver dans la première syllabe ce dernier son (l'a circonflexe) qui est en effet nécessaire et il le met inutilement sur la dernière. En disant " Canadien " il est correct ; mais il prononce " Canada." Nous

avons aussi le mois de mar, mare,- maroe et même morse.

Je pourrais citer des centaines d'exemples semblables qui font voir que, en cela, comme pour le reste, il n'y a pas de règle générale dans notre langage. Un peu d'attention, sur les bancs du collège, corrigerait ces défectuosités.

Les gens instruits, une fois dressés à se surveiller quand ils parlent, répandraient vite une bonne prononciation autour d'eux, et, graduellement, tout le peuple s'en ressentirait.

Nous avons pour points d'appui l'uniformité et la pureté du langage populaire.

L'habitant parle comme l'artisan, avec cette différence en sa faveur, qu'il s'est davantage tenu à l'écart des anglicismes.

Les jeunes gens de la campagne, des qu'ils viennent en contact avec doB personnes instruites, modifient leur langage, en mettant de côté les quelques locutions vicieuses qui contrastent avec les exigences de la langue étudiée. D en coûterait peu d'exploiter ces éléments ; ce ne sont pas tous les peuples qui peuvent recruter ainsi du haut en bas de l'échelle sociale !

Est-ce trop demander à nos professeurs, à ceux qui s'occupent de l'instruction de la jeunesse, à notre clergé, qui peut faire tant de bien puisqu'il est le dépositaire de la confiance publique, est-ce trop demander que de les prier de tenter un effort dans ce sens ? Qu'ils forment leurs élèves au respect de la langue, de la langue avec laquelle disparaîtrait notre nationalité si on la laissait s'amoindrir.

Dans un récit de voyage publié par la Revue des Deux-Mondes, où il est parlé du Bas-Canada et des Canadiens-français uniquement, je relève,dans un seul petitchapitre de six pages, les mots suivants qui s'y trouvent sans commentaires ni traduction :

8etUement, colonists, gentry, nobility, grey imns % lumberer, comfotter, raft, Eastem Totcnships, Red River, Ship's stores.

Pourquoi l'écrivain ne se sert-il point des mots français correspondant, et dont nous faisons usage ? Evidemment pour produire plus d'effet. D appartient à une certaine littérature à la mode du jour qui s'exerce à saisir la " couleur locale " sur le vif. Et voilà comment ce baragouinage français - anglais cadre si agréablement avec son texte. Nouvelle manière de nous défigurer.

La langue anglaise ne s'est point emparé de nous. Nous sommes cependant un peu entamés par elle, mais Paris même est moins que toute autre ville en droit de nous reprocher quelques anglicismes qui se faufilent au Palais à chaque moment et dans les discours en temps d'élections.

Ouvrons les journaux de la grande capitale ; leurs articles sont lardés de mots anglais, et de mots comme ceux-ci, par exemple — je prends au hasard : Waiter, Eating-house, Police Netcs, Streetheart, Car, Square, Mutton Chops, Hand-Book, Matcli, Boating, Post SUimps, Winner, Bine Books et Yelloïc Books, Fare, Ticket, Velret, etc. J'ai lu quelque part que les Parisiens font usage de six cents mots anglais dont les équivalents en langue française sont connus de tout le monde, et ont plus de grâce que les mots anglais.

Nous n'en sommes pas encore là.

D'autres sont moins heureux dans leurs conceptions. Le mot raquette* par exemple, n'est employé en France que pour désigner le petit objet avec lequel on lance le volant. Un auteur ayant lu que les Canadiens font, en hiver, des promenades en raquettes, et croyant voir là une fauto d'impression, écrivit que, malgré la rigueur de leur climat, les Canadiens se promènent en jaquette. C'est d'autant plus curieux que nous avons l'habitude d'appeler les chemises de nuit jaquettes.

Voilà ce que Ton dit de nous ■Dans le vieux pays de nos pères !

En France on dit : " wagon, rail, ébéniste ; " nous disons : " char, lisse, meublier." Qui a raison ?

L'anglais peut néanmoins mettre en péril la langue française au Canada. La manie de parler anglais, ou môme d'introduire des anglicismes dans le langage ordinaire est condamnable au premier chef.

La plaie existe, elle s'agrandit, et deviendra incurable, si une salutaire réaction n'est produite avant longtemps par les hommes jaloux de l'honneur de notre race et des souvenirs qne la langue française porte avec elle dans ce pays fondé par nos ancêtres.

A aucun titre un Canadien-français ne doit abandonner sa langue : elle a conquis assez de gloire pour qu'an pareil héritage ne soit pas laissé au bord du chemin.

Ceux qui méprisent le français sous le futile prétexte que pour le bien connaître il faut du travail, se dénoncent par le fait même comme incapables de rien entreprendre de sérieux.

Si on objecte qu'il est plus facile de se rendre l'anglais familier, on commet encore une erreur. L'anglais que l'on apprend, soi-disant, est une pauvre langue.

Il est constant que presque personne ne se donne la peine de l'étudier ; à l'heure qu'il est, l'on n'acquiert proprement ni l'une ni l'autre langue. Telle est la vérité, ayons le courage de le dire. Quand la sottise ou l'apathie nous font négliger les ressources qui nous sont propres (notre langue) il n'est guère probable que nous exploitions celles des autres avec intelligence.

On croit, généralement, qu'il suffit d'échanger quelques paroles banales dans la langue anglaise et que tout est bien. Or, il reste tout à apprendre ! Les incorrections qui sont répréhensibles en français, ne sauraient devenir des qualités dans une autre langue. Personne ne contestera que nos compatriotes se mettent très peu en peine d'acquérir le véritable accent anglais et qu'ils ne prennent pas le moindre souci de la grammaire et des règles de cette langue. Les étrangers nous ex-

cusent, voyant que cette langue n'est pas la nôtre et que eux-mêmes sont pour la plupart incapables de comprendre quelques mots de français. Cette indulgence ne signifie pas que nous parlions correctement leur langue ni qu'elle s'apprenne facilement comme le veut la croyance populaire. U est aisé de s'en convaincre : sur cent Anglais, Américains, Ecossais ou Irlandais, qui nous entourent, un tout petit nombre s'expriment convenablement et deux ou trois, à peine, savent leur langue.

Sous ce rapport ils ne sont pas plus parfaits que nous, soit dit sans blesser personne dans ce chapitre de vérités. Peu de races respectent moins leur langue que les Anglais, tout en voulant l'imposer à l'univers.

Donnez-moi un Canadien qui sache sa langue— c'est un homme dont les facultés sont exercées. L'étude qu'il a faite a orné son esprit. U a la clef de toutes les connaissances humaines : à lui de s'en emparer. Du premier pas, il abordera la langue anglaise — et il l'apprendra mieux que les Anglais. Le voilà possédant les deux idiomes les plus répandus sur le globe, le voilà s'abreuvant aux sources de la littérature et de la science des deux plus fortes races des temps modernes. C'est un homme double ! Les Anglais n'ont pas cela.

Et ne disons pas que, dans ces conditions, la langue française risquerait de se voir absorber par l'autre. Que l'on ap- , prenne le français d'abord, qu'on étudie l'anglais ensuite— et, comme l'exemple le prouve partout autour de nous, nul ne sera tenté de se priver du secours de l'un ou de l'autre.

Les ignorants seuls nous affaiblissent en allant cacher leur paresse et leur irréflexion sous le couvert d'une autre langue, qu'ils se donnent l'apparence d'avoir apprise !

L'avantage que sa langue donne au Canadien-français est incontestable. Elle lui vaut parmi les siens, soit au Canada, soit aux Etats Unis, tous les signes ma-

çonniques. C'est le lien qui unit le plus solidement les dix-huit cent mille individus de notre nation. Si jamais il est brise', nous nous fondrons dans les groupes appartenant aux autres origines.

Je m'arrête sur ceci parce que c'est une question à l'ordre du jour. Lisez le passage suivant de l'article que M. F. Tujague a publié dans Je Propagateur de la Nouvelle-Orléans :

" Quelqu'un a écrit que l'anglais étant par sa netteté et sa concision, la langue commerciale par excellence, deviendra d'un usage universel ; — que le français, au contraire, se retirera, peu à peu, de la pratique usuelle, mais restera, grâce à sa richesse d'expressions et à Bon harmonie, à l'état de langue savante, de langue morte, comme le grec et le latin.

" Ce quelqu'un était sans doute un Anglais, comme M. Josse était orfèvre

" Dans les centres américains où l'usage du français présente peu d'utilité commerciale — dans les régions du nord et de l'ouest, par exemple, — cet idiome est considéré comme une langue d'agrément qu'un homme bien élevé se flatte de connaître, comme on s'orgueiilit d'être versé dans certains arts ou certaines sciences.

Elle est le couronnnement et la preuve d'une éducation complète.

44 La littérature française, si séduisante d'ailleurs, exerce sur les écrivains américains, surtout sur les auteurs dramatiques, un attrait qui se trahit dans leurs œuvres.

Ces derniers, pénétrés outre mesure de son influence, se contentent même d'ordinaire du rôle modeste de traducteurs.

" A New- York, le besoin de se familiariser avec le français paraît se faire sentir plus qu'ailleurs. Tout citoyen de la cité impériale, qui a le goût des voyages transatlantiques — et l'on sait s'ils sont nombreux, ceux qui l'ont î — déplore son ignorance sur ce point ; / toish I could speak french! nous dit-il mélancoliquement.

" Nos lecteurs savent déjà que, malgré les efforts de M. de Bismarck, pour faire prévaloir l'allemand, la langue française est restée l'idiome diplomatique dans les relations internationales. Ainsi M. de Bismarck, notre farouche et superbe vainqueur, se voit forcé, dans ses rapports avec les puissances étrangères, de parler ou d'écrire la langue maudite des vaincus.

"A ce propos, on se rappelle qu'après la guerre franco-allemande, le célèbre homme d'Etat prussien, enivré par la victoire, ayant correspondu en allemand avec le chancelier russe, celui-ci lui répondit en tartare, lui faisant entendre très spirituellement quelle confusion de Babel suivrait l'abandon de la langue française dans les affaires diplomatiques.

" Ainsi cette universalité prédite pour l'anglais, le français la possède déjà dans les hautes régions officielles. Il la possède encore, quoique dans un sens moins étendu peut-être, parmi les classes instruites de toute l'Europe. En Allemagne même, on trouve dans les sphères aristocrati.

queB peu de gens qui ne le parlent — avec un accent qui laisse à désirer, sans doute — mais qui le comprennent et l'écrivent parfaitement.

" En Russie, le voyageur étonné, nonseulement l'entend articuler de toutes parts avec une pureté de diction qui semble être, parmi les étrangers, le privilège des Slaves, mais encore il lit sur les frontons des boutiques russes des inscriptions françaises. "

Quelle sera la destinée de la langue française dans l'Amérique du Nord ? Va-t-elle s'affaiblir et disparaître, ou bien sera-t elle un jour considérée comme le français l'est en Europe ?

Dans un cas comme dans l'autre la responsabilité incombe aux Canadiens — leur groupe étant le plus important et leur idiome possédant des conditions de vitalité à un degré, .qui ne se voit pas ailleurs dans le Nouveau-Monde.

Il ne tient qu'à nous de conserver et d'étendre ici la langue française. Les deux plus grands obstacles que nous ayons rencontrés à cet égard n'existent plus. lo. les traités et la constitution nous garantissent notre langage. 2o. l'élément anglais s'est développé au point de dominer partout, mais sans réussir à nous entamer ; l'effort hostile a tourné en échec.

Que devons-nous faire, à présent, pour ne rien perdre de ces précieux avantages, et pour leur donner plus de valeur ?

Etudier la langue, la parler avec précaution, surtout dresser les enfants à la bien prononcer. Tout est là.

C'est assez facile, mais on ne le fait pas, et c'est ce qui pourrait nous ruiner.

N'allons pas créer des fantômes, tes arguments dont on se sert pour nous prouver que le français va périr chez nous, sont insoutenables — mais, ce qui est étrange, c'est que nous ne voyons pas le seul danger sérieux, immédiat qui nous menace :

l'ignorance, la négligence, la paresse d'esprit.

Ne nous payons pas de grosses raisons, ne dressons pas d'épouvantails — cette manœuvre n'appartient qu'à ceux qui veulent excuser leurs fautes. Regardons simplement la situation et tâchons de réparer par un peu de travail le mal que la négligence nous a causé.

Des prophéties de malheur, en avonsnous eues I Depuis cinq quarts de siècle, il s'élève, d'année en année, quelque tireur d'horoscope qui nous prédit l'avenu*.

Celui-ci déclare (1760) que la conquête anglaise va nous absorber ; celui-là que nous allons tomber au rôle deB parias de l'Inde.

Un autre annonce que si le régime parlementaire nous est donné (1790) ce sera notre mort nationale. Des Anglais pur sang décident (1774, 1811) que nous sommes des traîtres à l'Angleterre et que nous ne nous battrons pas pour elle. Un peu plus tard (1820, 1830) on se demande à quoi bon nous procurer des écoles puisque nous ne sommes pas capables de les apprécier.

Après cela vient la commotion de 1837-38

qui est regardée partout comme notre agonie. Je ne parle pas du reste ; on» ferait aisément un volume de ces faussée prédictions.

Qui de nous n'a lu dans les livres de France que la langue française allait bientôt disparaître du Canada ? De 1840 à 1845, les journaux de Paris, émus de nos récents malheurs et suivant encore de l'œil nos luttes politiques qui se prolongeaient, ne cessaient de se lamenter sur nos destinées.

" Dans un demi-siècle, s'écriaient-ils, la langue française aura disparu des bords du Saint-Laurent." Si les auteurs de ces livres et de ces articles venaient nous voir aujourd'hui, je leur dirais : * 'Consolez- vous, il ne reste que cinq ans pour compléter votre demi-siècle et nous voila plus solides que jamais. Tant dans la province de Québec que dans celle d'Ontario et dans les Etats de l'Union Américaine qui nous avoisinnent, vous pouvez adresser la parole, en français, à dix-huit cent mille Canadiens de la vieille roche."

Es-tu content, mon colonel f

Ne parlons donc plus du danger de notre absorption par l'élément anglais — mais cultivons nos propres ressources, et tout ira bien.

XXIH

Les trois quarts des populations anglaises qui, dans le dernier demi-siècle, se sont abattues sur l'Amérique, possédaient une instruction très mince ; elles étaient, de plus, préjugées à notre endroit et très européennes d'esprit. **

Ces immigrants ont fait fortune, ou tout au moins ont créé dans leurs familles le sentiment de la patrie d'adoption.

Leurs fils commencent à prendre place dar.s la vie, à regarder autour d'eux, à comprendre ce que les pères n'ont pu entrevoir, faute de temps, faute d'argent, faute d'instruction. L'ère nouvelle devra nécessairement être favorable à la langue française, ot, comme c'est de nous qu'il faudra emprunter l'enseignement néces-

saire dans cet ordre de choses, soyons en mesure d'accomplir un si grand devoir.

. Il y a neuf ans que le célèbre collège de Harvard, Etats-Unis, a ouvert une classe de français. # Le premier examen donna quarante et un pour cent d'élèves incapables ; ce chiffre a constamment baissé depuis ; il est tombé à douze. C'est donc un succès éclatant pour nous, et ceci est à tel point vrai, qu'il s'est formé, en 1883, une société pour l'enseignement des langues modernes, composée des professeurs de presque toutes les institutions américaines.

Les derniers rapports de cette société démontrent que, dans trente-deux Etats, le français est préféré à l'allemand, l'espagnol et l'italien, et figure le premier sur les listes de préséance ; que plus de cent collèges, ou autres grands établissements, placent aujourd'hui le français au-dessus des trois langues que je viens de nommer ; que l'étude du français est regardée comme nécessaire dans un double but : lo pour voyager, ou dans les relations sociales ; 2o afin d'avoir une meilleure connaissance des origines de la langue anglaise, laquelle, on le sait, a emprunté un bon tiers de nos mots.

Le secrétaire de cette Société, déjà brillante, est M. À. M. Elliott, professeur au John Hopkins University, à Baltimore.

L'un des premiers soins de ce savant a été de parcourir à pied la province de Québec, allant de paroisse en paroisse relever des notes, des mots, des tournures de phrase, des expressions qui vont le mettre en mesure d'écrire un ouvrage sur la langue française du Canada. Dans les conversations que j'ai eues avec lui, il n'a cessé de me dire que, loin d'avoir le caractère de la dégénérescence, notre langue possède une vigueur remarquable et qu'elle devrait, si nous la cultivions, marcher de conquête en conquête.

La Société Royale du Canada, fondée en 1882, compte quatre-vingts membres fixes, dont vingt-sept au moins sont de pure langue française ; à part ceux-ci, on

peut en nommer une dizaine qui parlent couramment le français. La première section est toute française ; elle est libre comme si elle formait une académie séparée.

Au collège militaire de Kingston, il n'y avait qu'un seul cadet de famille française lorsqu'un professeur de français y fut envoyé, ces années dernières. Tous les cadets lui demandèrent de suivre sa classe, de préférence à celle où l'on enseigne l'allemand. Ce régime se continue.

Les profiteurs d'Ontario impriment à présent des petits livres composés d'extraits des œuvres de nos écrivains ; oes passages sont commentés par le professeur ; l'élève les traduit en anglais. J'ai corrigé les épreuves de ces premiers volumes, il y a huit ou neuf années à peine.

Pour celui qui observe et ne se contente pas des propos de tout le monde, il est visible que la langue française fait des progrès rapides dans la province d'Ontario, la seule qui ait encore la prétention d'être tout à-fait anglaise. En premier lieu, les établissements canadiens- français y sont devenus nombreux. Certains comtés sont à moitié peuplés par nos gens. Si l'on voulait être juste, on nous donnerait dans la législature de Toronto quatre ou cinq sièges : par notre nombre nous y avons droit ; nous n'en avons qu'un seul actuellement.

L'éducation supérieure dans cette province embrasse à présent le français, et de plus en plus chaque année. Il y a trente ans, la seule idée de cet enseignement eut révolté la province entière.

Les écrivains d'Ontario sont obligés d'étudier nos livres, attendu qu'en histoire, en littérature, nous possédons déjà une bibliothèque fort respectable, pas moins de six cents volumes, tandis que nos voisins d'Ontario viennent à peine de " mettre la main à la plume." Pour les fins politiques, nos journaux sont lus et commentés à Kingston, Toronto, Hamilton, London ; il y a vingt ans, cela ne se voyait pas. Bref, notre langue fait de ra-

pides progrès au cœur môme de la province la moins française de la Confédération.

L'instruction dans la Nouvelle-Ecosse et le Nouveau-Brun swick se répand parmi les Acadiens, et cette instruction est française. Le collège de Memramcook a déjà produit deux ou trois écrivains, sans compter des hommes de profession, des ministres de la couronne, un sénateur.

Donc, progrès de la langue de ce côté.

Est-il besoin de dire que Manitoba conservera le français ? Cette patriotique province, représente au cœur même de l'Amérique, ce que la province de Québec a été et sera toujours, je l'espère, sur les bords du Saint-Laurent.

Voyez l'Ouest, il est semé de groupes canadiens, fiers de parler français.

La Louisiane, au sud, se réveille, et demande que le Canada lui envoie des livres.

Et que dire de l'Est, de cette Nouvelle- Angleterre, autrefois si hostile à notre race, et qui nourrit à l'heure qu'il est un demi-million de nos frères ?

C'est par les écoles élémentaires que nos compatriotes des Etats de l'Est conservent chez leurs enfants le culte et la connaissance de la langue française. Le clergé canadien et français, répandu parmi eux, se dévoue à cette belle et haute mission. Là encore nous formons des hommes doubles par la valeur que procure une

double instruction. Ce mouvement qui, de proche en proche, gagne tous nos groupes, est une garantie d'avenir.

Et chez nous, dans la province de Québec, que voit-on depuis plusieurs années ?

Un grand nombre d'enfants, garçons et filles, viennent des Etats-Unis étudier dans nos collèges et nos couvents " pour apprendre le français," comme ils le disent tous en arrivant. Voici donc de futurs citoyens de la république de Washington qui se préparent à faire usage de notre langue et par là à la répandre et lui attirer le respect et la considération qu'elle mérite. Non ! la partie n'est pas désespérée !

Quel sera le sort de ces Français, de ces Acadiens, de ces Métis, de ces Canadiensfrançais, qui, présentement, parlent la même langue et ne veulent pas s'en départir ? Trois millions d'hommes serontils capables de conserver leur langue ?

Oui, s'ils la cultivent de manière à la faire respecter et s'il y a entre les groupes des rapports suivis qui facilitent l'échange des idées. Une phrase prononcée à la Nouvelle-Orléans devrait être entendue à Shédiac ; une ligne imprimée à Fall-Rivcr ou à Worcester devrait être lue jusque dans les Montagnes-Rocheuses, car tel est notre domaine : nous sommes répandus sur F Amérique entière.

Benjamin Sulte.

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