Situation religieuse de l'Amérique anglaise [microforme]
La rivalité des doctrines qui se partagent nos convictions présente sans contredit un des plus curieux sujet d'étude que puisse offrir l'esprit humain. Lorsque nous suivons dans leurs luttes intellectuelles, ces consciences divisées par les idées, et cependant rapprochées par les faits, ces principes contrariés qui se côtoyent durant la vie en s'efforçant de se surmonter les uns les autres, nous voyons se déployer sous nos yeux les péripéties d’un drame idéal où toutes Les facultés de l'âme entrent en scène. La ferveur dogmatique, l'àpreté du raisonnement, l’ardeur de l'imagination sont stimulés tour à tour : le philosophe qui, malgré la fierté de ses affirmations, cherche toujours, le sceptique travaillé par l'empirisme sous son ironie dédaigneuse, et le bon vulgaire lui-même, plein de curiosité devant les contradictions qui se croisent, personne ne se soustrait à l'intérêt de cet antagonisme!
Cette émulation passionnée offre, dans l'Amérique anglaise, un attrait d'autant plus vif que, par la force des circonstances, elle s'est trouvé contenue dans de justes bornes, sans que l'emportement de ses ardeurs ait dégénéré en persécution; chaque doctrine a développé ses moyens propres de puissance et de persuasion, etl'on peut affirmer que presque aucun incident brutal n’est venu compromettre ce travail si légitime et si intéressant de l'intelligence. Rien n'est done plus instructif que de suivre cette lutte des croyances où chacune d'elles, agissant en pleine liberté, livrée à ses seules forces, manifeste clairement les aptitudes dont elle est douée et l'action spêciale qu’elle exerce sur l'esprit de l'homme.
Ces considérations prennent ici, pour nous, Français, un intérêt tout particulier par les questions de nationalité et de race qui SV trouvent mélées, et, disons-le de suite, leur résultat n'a rien qui doive nous attrister, Si matériellement nous avons été en Amérique
le peuple conquis, moralement et intellectuellement nos Français se sont constamment maintenus en une prééminence à laquelle de nouveaux gages semblent encore assurés pour l'avenir.
Le Catholicisme n’a point été étranger à la solidité de ce maintien; aux États-Unis, il est presque partout d'importation récente, son développement date d'hier ; mais, au Canada, nous nous trouvons vis-à-vis d’une situation diemétralement opposée : c'est le protestantisme qui est ici nouveau venu dans je pays, c’est lui qui, débutant avec la conquête anglaise, s’est multiplié en profitant spécialement de l'immigration européenne; la religion catholique, au contraire, y a grandi sur le fonds préexistant de la population ancienne, dont il a tiré la plus grande part de son accroissement.
L'expansion si rapide de la foi catholique aux États-Unis, ravil les uns, offusque les autres, est obscryée par plusieurs avec suspicion ; au Canada, son développement, si différent dans sa maïche, achèvera d'éclairer la question que nous avons étudiée. De ces deux situalions diverses ct comparées, il sortira des enseignements particulièrement instruclifs pour les esprits très-prudents qui se prémunissent avec méfiance contre les séductions d'une croissance nouvelle, subite, el un peu trop fougueuse dans sa nouveauté. Ces doutes, nous les signalons en nous les expliquant aisément : une progression qui part de zéro a un très-grand avantage sur toute autre pour paraître marcher vite dans son développement. Le premier abord de ce contraste éblouit les uns plus que de raison, mais, par contre, il excite la défiance de plusieurs autres qui redoutent de se trouver victimes d’une illusion ; de sorte qu'aux yeux d'un certain nombre, cet excès même d'évidence dans ses progrès en Amérique nuit plus au catholicisme qu'il ne le sert. On se lient donc en garde contre aucun mirage, on se rejelle sur les puissants effets de l'immigration, on redoute l'art de grouper les chiffres, art insidieux qui possède des fincsses et des retours contre lesquels l'expérience aime à se mettre en défense. L'expérience a ses raisons pour s'en défier, nous ne la blämerons point d'être très-réservée, mais parfois elle semble se livrer trop volontiers à lu prudence.
En s’étonnar! de ces progrès extraordinaires, beaucoup de personnes les suspectent d'autant plus aisément qu'ils Liénnent le catholicisme pour débile, caduc, insoutenable désormais ; s'il se maintient en certains pays, c'est grâce au bénéfice de l'habitude, et quelquefois par la faveur de la loi; mais quel paradoxe de venir parler de son développement rapide dans un pays nouveau, libre, pro- ‘estant et démocratique! cela révolte un peu le vieil homme dans de tels esprits? N'est-ce point là le secret de ceïte excessive réserve
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de plusieurs qui, sans même se l'avouer, subissent en ceci la logique de leurs précédents intellectuels et du système entier de leurs tendances !
Quoi qu'il en puisse être, l'occasion est unique pour lous de vérifier ici le motif de ces inquiétudes et d'éprouver ei la vitalité dont le cattrolicisme a fait montre aux États-Unis, est une réalité où une illusion. Les circonstances étant au Canada exactement renversées, nous verrons bien si la balance se produit identique dans l'un et l'autre cas; la dissemblance des situations doit s'équilibrer par une bascule de résultats que la logique appelle tout d'abord; si le catholicisme emprunte quelque avantage aux conditions particulières de son établissement aux États-Unis, le protestantisme a dù recueillir les mêmes bénéfices au Canada : s’il en était autrement, il en résul- {erait un argument bien grave en faveur du premier; la puissance particulière que nous attribuons à son expansion dans le nouveau monde deviendrait trop palpable, toute incertitude s'éclaircirait, la contre-épreuve de nos appréciations serait faite et pourrait convaincre aisément les têtes les plus cauteleuses. Curieux d'observation, notre curiosité se double ici du désir de la justice; voyons ce que nous apprendrons les faits. :
Dès que l'on jette un coup d'œil sur les États-Unis et sur ie Canada, une considération générale parait dominer l'ensemble de la situation religieuse : aux États-Unis, si le développement du catholicisme est vigoureux et rapide, il s'opère néanmoins dans des conditions laborieuses : c’est en quelque façon une existence qui grandit malgré la défaveur des hommes et des faits. Dans le Canada, au contraire, la croissance du protestantisme, où même le simple fait de son installation, se manifeste partout avec une facilité d'allures, une aisance de voies et de moyens par où l’on voit assez que son élablissement rencontre partout des circonstances clémentes et favorables, Le premier est un peu l'enfant de la misère qui se forlifie à l'air libre et au soleil en dépit des souffrances ; le second, né du sein de la victoire, a dû beaucoup plus à la richesse et à la bonne fortune, qui l'ont toujours entouré dès son berceau.
Je ne puis oublier ce contraste de mes impressions premières : peu après mon arrivée aux États-Unis, me trouvant un dimanche à Boston, je fus obligé, pour entendre la messe, de demeurer en plein air avec la moitié de l'assistance ; l'église grandissait moins vite que le nombre des fidèles! Nous étions là plus d’un mille dispersés sur la voie publique devant la porte du sanctuaire, qu’on avail laissé grande ouverte ; le mois d'août distribuait libéralement les ardeurs de son soleil, et ceux qui connaissent les étés du Nord savent que, dans leur courte durée, ils le cèdent de fort peu à ceux des tropiques. Les marches de l'église, ainsi que le trottoir contigu, étaient littéra-
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lement couverts d'hommes et de femmes] l'autre bord de la rue prisentait la même affluence; au milieu, la circulation restait libre, la vie commune de la cité passait el repassait de la sorte à travers un recueillement auquel elle était étrangère, ajoutant un nouveau cachet d'originalité à ce spectacle si singulier pour moi. Les braves gens qui m'entouraient inclinés en prière songeaient à peine à s'abriter du soleil, beaucoup demeuraient tête nue comme s'ils eussent été dans l'église même, et à l'élévation tout le monde se découvrit, s'agenouillant dans la poussière. Cette scène était si grande dans sa simplicité, que sans ressentir en rien mon propre malaise, je suivis la messe avec autant de ferveur que je n’en éprouvai de ma vie. Depuis lors, j'ai vu plusieurs fois cel incident se renouveler aux États-Unis, mais je ne perdrai jamais le souvenir profond que celte première émotion a laissé dans mon âme.
Combien est différente la situation des pratestants, ils ne sont point exposés à de telles surprises au Canada. Les sociétés bibliques sont bien autrement riches que notre Société de la Propagation de la loi ! l'Angleterre seule met chaque année à leur disposition de 20 i 25 millions de francs. Quel que soit donc le petit nombre des proteslants, on voit s'élever de toutes parts de beaux et vastes temples, souvent même leur construction devance l'apparition des prosélyles, et le nombre des prédicants, avec ou sans ouailles, est presque partout fort disproportionné avec le chiffre de leurs paroissiens.
C'était en effet une entreprise séduisante et d'apparence facile, que d'attaquer et de ruiner le catholicisme dans le Canada : toules les classes supérieures, sauf le clergé, avaient déserté en masse après la conquête; les fonctions libérales, le commerce tout entier, tombèrent aussitôt entre les mains de l'immigration anglaise ; la propagande protestante, st riche, si puissante, se trouva en face de quelques prêtres et d'une population rurale, pauvre, dispersée, mal préparée aux luttes intellectuelles ; cette propagande avail, au contraire, pour elle le prestige de la victoire, l'influence du pouvoir ct de la fortune. Tout semblait donc favoriser l’action des missionnaires qui entreprendraient de Lourner cette petite troupe de paysans vaincus. Cependant, qu'est il arrivé? C'est ce que nous allons étudier.
I est certain que, durant les premières années de cet envahissement, il se précipita sur le pays un flot d'immigration anglaise el prolestante, laquelle agissant sur un point de départ très-réduit, figure de suite une progression énorme au regard de la population
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atholique. En 1780, cet accroissement se trouva singulièrement renforcé par les loyalites américains, qui se refugièrent au Canada après la révolution des États-Unis. Le gouvernement anglais luimême prit à cœur ce monvement d'expansion et fit des efforts souvent considérables pour le favoriser : il fonda et dota des universités, des collèges et des évêchés anglicans ; les sociétés bibliques, d’autre part, se donnèrent ren4ez-vous sur ce terrain, elles envoyèrent des missionnaires, elies bâtirent des églises et ouvrirent des écoles ; on ne saurait compter toute la finance qui fut jetée au Canada, pour la confortable installation des agents de propagande, pour surexciter leur ardeur et accroître leurs moyens d'action. Le zèle national secondait dans cette émulation la ferveur religieuse, on y apporta nou pas seulement du luxe, mais de la prodigalité.
Combien d'églises sans fidèles, de ministres sans paroissivas, el de colléges qui ne virent jamais de classe! Par un revirement bizarre de la fortune, plus d'un couvent catholique se trouve établi aujourd'hui dans quelques-unes de ces fondations protestantes vendues à l'encan pour: cause d'inhabitation prolongée. J'ai eu moi-même occasion de visiter, à Québec, un de ces temples vides, monument de superbe apparence bâti rue du Palais, presque vis-à-vis l'hôtel Russell ; c'était un dimanche, mais en dépit du jour et de l'heure, heure de l'office, j'eus lieu d’être un peu embarrassé de ma curiosité ; je me trouvais seul dans l'église vis-à-vis du ministre qui, debout dans sa chaire, prêchait devant. les bancs et les pupitres ; à la vue d’un auditeur plus attendu peut-être qu'espéré, le zèle du prédicateur se réchauffa, il parlait avec véhémence et ne me quittait plus des yeux ; cette grande attention concentrée sur moi me troublait singulièrement : j'avais entrepris de parcourir les principales églises de la ville, et pour profiter du laps de temps où les temples sont ouverts, je ne pouvais disposer que de peu d'instants à chaque station; cependant comment exécuter ma retraite? je ne voulais point humilier mon prédicateur en me montrant trop tôt satisfait de son sermon, encore moins le froisser en paraissant venir pour me moquer de son isolement. J'étais dans celte perplexité lorsque ses yeux m'abendonnèrent un moment pour se fixer sur les galeries latérales qui occupent le premier étage des églises américaines; mon regard suivit le sien el j'aperçus alors, dans ce poste élevé, trois ou quatre vicilles ladies presque aussi occupées que lui-même à observer l'extraordinaire 4e ma présence. J'avais moins de souci d'offusquer les ladies, et, profitant de cette distraction du révérend, j'opérai vivement ma sortie et je pus poursuivre le cours de mes pérégrinations.
Tous les temples, hâtons nous de le dire, ne présentent point une telle solitude, il en est beaucoup qui sont honorablement et religieusement fréquentés, mais tonjours par la population anglaise ; la foule
en général ne les encombre point, el toutes ces amorces tendues au prosélylisme ont amené peu de résultats. On peut en dire autant des collèges offerts gratuitement aux Canadiens-Français, il n’est sorti de ces établissements qu'un petit nombre de sujets; si l'on décompte les familles franco-suisses, variété de missionnaires que les sociétés bibliques ont introduite au Canada, c'est à peine si l'e: peut constater dans ce pays quelques centaines de proiestants irançais. Voilà tout ce qu’a pu produire un siècle entier d'efforts soutenus par des dépenses qu’il faudrait compter par millions. Mais ce qu'il y a de particulièrement piquant dans l'histoire de ces créations helvético-anglaises, c'est que beaucoup de leurs pensionnaires, à l'issue du collège, restent catholiques ou le redevienneni ; nous ponvens &, citer un notable exemple dans M. Cyrille Boucher, jeune journaliste canadien d'une plume fort incisive, et qui compte au premier rang parmi les catholiques de Montréal.
Résumons maintenant en chiffres précis le résultat de toutes ces forces combinées : immigration, intervention gouvernementale, action financière er intellectuelle du clergé protestant. C'est en 1851 que nous pouvons, pour la première fois, opérer un relevé à peu près régulier de la statistique religieuse du bas Canada. En comparant les supputations de Bouchette avec celles de Montgommery-Martin, nous trouvons à cette époque, sur 511,922 habitants, 86,000 protestants et 425,000 catholiques. Ces derniers, qui étaient environ 60,000 au moment de la conquête, s'étaient donc multipliés sept fois en 70 ans, tandis que, grâce à l'importation étrangère, le nombre des protestants s'élevait, dans le même laps de temps, de zéro à 86,000.
A partir de celte époque, il est facile de constater clairement et officiellement la marche des faits : trois recensements successifs opérés depuis lors serviront, en effet, de base à nos appréciations. Le tablean suivant va nous indiquer, à partir de 1851, le chiffre de la population, celui des catholiques et des protestants, ainsi que la progression des uns et des autres.
lABLEAU N° 1.