‹ Six mois de séjour en Angleterre pendant l'année 1836 (volume 2)Chapitre 9 sur 16 · MANCHESTER · texte numérisé non relu

MANCHESTER

Nous voici sur la route de Manchester. Il pleut h verse, et, qui pis est, le brouillard épais qui nous entoure nous empêche d’y voir à vingt pas. Il fait aussi beaucoup de vent ; mais mes compagnons de voyage me sont espérer qu’il ne pleuvra pas long-temps. J’entends tout autour de nous un martellement continuel , et je ne puis encore apercevoir ce qui le cause. En attendant , les chevaux marchent au grand galop; et le vent, qui

souffle avec plus de violence que jamais , m’oblige bientôt à fermer ma fraction de parapluie , ce qui procure à chacun de nous l’agréable plaisir de sentir l’eau entrer par les épaules et sortir par les souliers. Il faut convenir que la place n’est guère digne d’envie; cependant je trouve un certain amusement a regarder le cocher qui a un tout petit chapeau et un très long ne/. : les ailes du chapeau forment une gouttière et laissent couler un gros jet perpendiculairement a la bosse nasale; ce jet se bifurque ensuite et se partage en deux filets d’eau, formant ainsi une cascade assez grotesque. Notez que le plus grand chagrin de notre cocher est d'être obligé, de temps à autre, d’avaler quelques gouttes de ce liquide dont jamais la froideur n’a tempéré les boissons spiri tueuses d’un brave coachman.

Cependant la pluie cesse, et je commence à apercevoir la campagne; mais quelle différence avec celle que nous avons traversée les jours derniers ! Ici tout est noir ; point d’arbres , point de verdure ; de sorte qu’un grand nombre de maisons assez rapprochées les unes des autres se laissent apercevoir aisément à une grande distance par des

cheminées pyramidales , dont la bouche vomit sans cesse une fumée noire des plus épaisses. Tous ces nombreux nuages artificiels forment par leur réunion une barrière que les rayons solaires ne peuvent traverser. Des monceaux de charbon de terre accusent de loin le produit de ces sombres fabriques. On aperçoit autour de chaque maison plusieurs hommes occupés h charrier la récolte qu’ils font dans les entrailles de la terre. Disons pourtant qu’on en voit moins qu’on ne le croirait d’abord , attendu que presque chaque maison a une petite machine à vapeur qui épargne beaucoup de bras . En voyant un si grand espace de terrain noir et inculte, il ne faudrait pourtant pas plaindre la misère de cette partie de l’Angleterre; il s’en faut de beaucoup, et on peut avancer hardiment que les mines de charbon rapportent plus d’or aux Anglais que le Pérou lui-même n’en a fourni jadis aux Espagnols. Le genre de comroevce et les marchandises journellementcharriéessur la route entre Birmingham et Manchester expliquent pourquoi cette roule n’est guère propre; exception criante avec celles que nous avons parcourues jusqu’ici.

Néanmoins nous sommes arrivés à Manchester en neuf heures de temps , ce qui est encore suffisamment marcher.

Manchester passe , après Londres , pour la ville la plus importante du royaume ; sa population , qui s’élève aujourd’hui à plus de 300 mille âmes , est, dit-on, la plus riche après celle de la capitale : on a même prétendu que les millions roulaient , pour ainsi dire, d’un magasin à l’autre. Je crois que tout cela peut être vrai ; je crois aussi que dans une dixaine d’années la ville , comme ville , sera entièrement changée ; mais pour le moment il me faut avouer que de toutes celles que j’ai vues, elle est à la fois et la moins propre et la moins belle. Les trottoirs sont pour la plupart fort étroits, et les maisons mal bâties ; c’est au point qu’on les abat pour en faire de grands magasins, et les habitans vont vivre tout autour de la ville dans de nouvelles maisons faisant rempart à la vieille ville ; maisons qui constitueront , plus tard , un nouveau Manchester. Dans chaque rue on entend les mouvemens des machines à vapeur, qui sont dans une activité perpétuelle , et l’on voit à chaque pas de

grandes pyramides fumantes. En somme totale, la ville est une collection de grandes et de petites manufactures élaborant les matériaux (cotons) venus de l’Amérique et des Indes, pour les renvoyer dans plusieurs parties du globe. Il faut reconnaître cependant qu’il y a quelques quartiers assez jolis , et tout ce dont on a orné les magasins pour mieux célébrer le Festival ne contribue pas peu à rendre ces quelques rues beaucoup plus riantes que les autres. Il y a dans cette ville manufacturière différens genres de manufactures , parmi lesquels , l°la filature, 2° la tisseranderie , 3° la peinture , 4° la fabrique de peignes a tisser , 5° la fabrique de cardes à carder, etc. , etc.

Dans toutes ces manufactures on ne sait ce qu’on doit admirer le plus , ou le génie du mécanicien qui a présidé a la construction des différentes machines, ou le matériel vraiment gigantesque sur lequel on travaille. Le coton étant préparé , il est filé, tordu, doublé, etc. , sans que la main de l’homme ait besoin d’y toucher. On prend alors les différens fils et on les dispose en nappe, c’est-kdire , on les ourdit et on les pose ensuite sur le

métier. Il n’en faut pas davantage ; et par la dépression d’une simple manivelle , le métier commence immédiatement son ouvrage; et tout en faisant la toile , il n’oublie ni de la tendre , ni de la rouler très symétriquement en cylindre, ayant même la précaution de gommer et d’humecter le ûl avant de le transformer en tissu , afin , sans doute, que celui-ci ait une plus belle apparence. La vapeur fait ici tous les frais; quelques enfans suffisent à maintenir le bon ordre, ainsi que je l’appellerai, parmi les métiers. Ce qui m’a surtout frappé dans la fabrication des toileries , c’est la manière dont on prépare les Gis de coton pour fabriquer cette belle mousseline qu’on prendrait de loin pour de la magnifique batiste. On a trouvé le moyen d’enlever au fil de coton cette courte barbe qui le distingue du fil proprement dit. On fait donc la barbe au coton en le faisant passer, avec une très grande vitesse , au milieu d’une petite flamme produite par le gaz , d’où est venu le mot de gaier. La promptitude avec laquelle le fil passe ne permet pas une combustion totale; le petit duvet seulement brûle , produisant à peu près

le même effet qu’autant de grains de nitre jetés au milieu d’un brasier. ,

Quant aux imprimeries , la principale est peutêtre celle de Thomas Coates et C* ; seulement en cylindres pour impression ils ont une valeur de 90,000 livres sterling et même plus. Ces cylindres sont en cuivre et d’une seule pièce , c’est dire qu’on a dû les perforer; leur mode de préparation aussi me parait assez singulier pour en donner une idée. Je dirai d’abord que leurs dessins ne sont pas toujours fort beaux , et même

dans le grand magasin de MM. Coates il n’y a que les dessins copiés des Français qui soient jolis ; les autres ne peuvent être que du goût des gens d’outre-mer; et notez que, au moment de notre visite, il y avait au moins 90,000 pièces. Pour en revenir donc à la manière dont on prépare les cylindres pour les impressions , la moitié de l’ouvrage est fait par un mécanisme dû a la vapeur; le reste est achevé par la main de l’homme. On commence par faire un premier poinçon sur un cylindre d’acier; celui-ci transmet l’empreinte sur un second poinçon d’acier, sur la surface duquel reste

le dessin en relief. Mettant alors le cylindre de cuivre en contact avec celui-ci , et les faisant rouler avec pression l’un sur l’autre, on laisse empreint sur le cuivre tout le dessin qui était sur l’acier. Les graveurs n’ont qu’a le repasser, et très peu d’arrangemens suffisent pour mettre le cylindre de cuivre en état de transmettre les dessins de couleur sur la toile. On imprime dans cette fabrique 1 ,000,000 de pièces par an ; les roues où les pièces tournent pour être lavées , ainsi que la manière expéditive par laquelle on les lave, sont assez dignes d’attention.

Ce qu’il y a de plus remarquable, sans contredit, c’est la manière dont on leur donne l’apprêt. Une chambre bien abritée renferme plusieurs grands cylindres chauffés par la vapeur et tournant les uns et les autres par un mouvement très régulier, qu’on peut arrêter à volonté. On trempe les pièces dans une cuve placée 'a iïne extrémité de cette chambre, et dans un liquide destiné à l’apprêt. Quand les étoffes ont été bien mouillées, on les fait passer tout autour de ces cylindres, et elles sortent de l’autre côté aussi sèches et aussi

bien repassées que si la main la plus habile avait caressé chaque pan d’étoffe avec le fer le plus poli.

Je voudrais pouvoir également donner une idée de la belle machine inventée par un Angloaméricain pour fabriquer les peignes de tisserand , et l’autre plus ingénieuse encore pour faire les cardes ; mais j’avoue que ne connaissant pas les termes de l’art, il m’est impossible de donner les moindres détails. Je me bornerai k dire que dans la la première de ces machines le même mécanisme suffit à passer l’acier dans les cannes, k le couper et k l’entourer de fils qui le fixent, pouvant rapprocher tellement les dents du peigne que le fil le plus fin peut a peine y passer. Dans la seconde, le cuivre étant primitivement fixé a un métier, les pointes d’archal vont s’y implanter toutes seules , et y sont redoublées de manière k faire deux pointes k la fois, aussi solides que le clou le mieux implanté et le plus solidement retapé autour d’une planche. Quand on sait avec de l’eau, du fer et du charbon obtenir tant de produits si beaux et si variés , aucun projet ne doit plus paraître imaginaire : tout est possible.

SIX MOIS I)K SÉJOUR

Je ne quitterai pas Manchester sans parler de son Festival, qui est une fête qui se prolonge toute une semaine , et qui revient égayer ses habitans une fois tous les sept ans; certes, ce n’est pas trop indiscret. N’allez pas croire toutefois qu’elle ne soit instituée que pour s’amuser; on l’utilise au profit des pauvres, et chaque guinée produite par les billets du bal ( Fancy Bail), ainsi que tous les shellings laissés aux portes des concerts , etc. , sont destinés à soulager les malheureux qui manquent de pain . Le Festival a commencé le 1 2 septembre ; tous les magasins étaient dorés et parés comme ceux de Paris au premier de l’an ; je dois convenir pourtant qu’aucun d’eux ne m’a offert l’élégance et le bon goût parisien , tout en renfermant peutêtre plus de richesses. Les libraires avaient étalé tons leurs portraits de Byron et Shakespeare, et je rappellerai à l’occasion de ce dernier qu’entre Oxford et Birmingham, dans un petit village (*), j’ai vu la modeste maison où il naquit. 11 y a sur la porte une grande inscription portant :

(1) Straford-on-Jven.

The immorlal Shakespeare was born in this house.

il n’en faut pas davantage pour que tout passant s’incline respectueusement devant ces murailles.

Le premier jour du Festival a été marqué par l’exposition des fruits et des fleurs des cultivateurs de ce pays , ( exhibition ). Cette exposition a lieu quatre fois par an , et chaque amateur vient offrir aux yeux d’un tribunal , institué dans ce but , le plus beau raisin, la plus belle pêche, ananas, poire, prune, etc. , les plus beaux céleris, ognons ou choux, comme les plus jolis dahlias qu’il a su obtenir par son talent agricole ; et il n’en faut pas peu pour pouvoir retirer de si belles choses contre la volonté du sol. Les juges accordent un prix aux plus beaux produits de tout genre (c’est ordinairement une coupe en argent), et le cultivateur a le plaisir de faire contempler son œuvre et sa victoire à ses concitoyens ; ce qui ne sert pas peu à stimuler leur émulation. J’ai vu une grappe de raisin qui était aussi grosse que la tête d’un bœuf.

Une musique militaire amusait l’oreille en meme

temps que ces produits délectaient les yeux , tout en martyrisantlcgoût. Je me réserve de parler plus tard de cette musique. Quant aux concerts du Festival , il suffira de faire observer que la Malibran , Lablache et Ivanoff y chantaient avec beaucoup d’autres voix fort belles. Tout ce que le génie des Allemands a composé de mieux en fait de musique sacrée était dans le répertoire de Manchester : Beethoven, Mozart, Haydn ont fait les principaux frais des concerts. Jugez si avec pareille musique, exécutée par de tels chanteurs, l’auditoire devait être satisfait (*).

J’avais l’intention d’assister aussi au Fancy Bail , ou bal masqué, devant réunir 12 ou 15 mille personnes. Comme on manque de salles suffisamment grandes , on a dû réunir plusieurs grands hôtels en bâtissant des salons intermédiaires dans les rues, et changeant ainsi les fenêtres en autant de portes . J’aurais voulu pouvoir examiner à mon aise les expressions physionomiques de dix mille Anglais,

(1) Tel rat, en effet, le premier concert ; mais , hélas! la perte inattendue du principal de cet chanteurs vint porter un coup mortel et aux spectateurs et aux artistes eux-mémes.

EK ANGLETERRE

se promenant gravement et a pas lents , sous des costumes chinois , grecs ou africains ; mais différentes circonstances ont dû nous faire hâter notre visite en Irlande , abandonnant Manchester au milieu de ses fêtes pour arriver a Liverpool.

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