LIVERPOOL
Liverpool, placé sur un des bords du canal de l’Irlande, est une ville de deux cent vingt mille habitans , séparée de Manchester par une distance de trente-quatre milles. Ces deux villes sont pourtant réunies par un chemin de fer, et l’on pourrait presque dire que c’est un pont magnifique qui réunit les deux moitiés d’une grande ville, quand on sait que , dans moins d’une heure , on peut fran-
chir très commodément cette distance de douze lieues. Huit ou dix grosses voitures, pouvant contenir environ trois cents personnes , font la promenade de Manchester a Liverpool six ou huit fois par jour. De grands chariots sont destinés au transport des marchandises , transférées des docks de Liverpool dans les manufactures de Manchester avec la promptitude que je viens de signaler. J’ai vu moi-même de grosses poutres parcourir le chemin a l’inverse de nous et passer à coté de notre voiture avec presque autant de vitesse qu’une flèche lancée par un arc bien tendu.
Nous avions a peine salué du geste nos amis de Manchester, que nous nous sommes trouvés , mon compagnon et moi , au milieu de Liverpool comme par enchantement. Avant de descendre de nos larges voitures , nous avons passé sous une voûte très longue qui arrive à une assez grande distance en dedans des faubourgs de la ville. Jadis le chemin de fer s’arrêtait en dehors de la ville , mais les entrepreneurs ont préféré employer l’excédant du produit du 9 °/0 a faire cette voûte très commode pour les voyageurs, plutôt que de le verser dans la
caisse du gouvernement , ainsi qu’ils y auraient été obligés par leurs statuts.
Notre première visite a été pour le port ; et il faut être habitant d’un port de mer pour comprendre tout le plaisir qu’on éprouve a revoir cette grande masse d’eau , après avoir été privé de ce spectacle pendant quelque temps. On passerait des heures entières, et sans s’en apercevoir, a examiner les mille retours de la même vague qui vient mouiller le même rocher!
Le port de Livcrpool est formé par une large rivière Mersev), qui , de la mer, s’avance a plusieurs milles dans l’intérieur des terres ; devant Livcrpool elle est presque aussi large que le bas de la Tamise , et l’on aperçoit la mer a deux milles de distance. Cette rivière, quelque large qu’elle soit, ne pourrait contenir les bâtimens qui viennent apporter ou prendre des marchandises, sans gêner les communications établies entre les deux rives, et dont nous nous occuperons bientôt. D’ailleurs elle est parfois trop agitée, et les navires n’y seraient pas dans ce repos exigé par ceux qui doivent les charger et les décharger. On a donc
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formé, en dedans du quai de la rivière, des docks qui peuvent servir de modèle. Dans un de ces docks nous avons vu les magnifiques paquebots qui font les voyages d’Amérique et qui sont aussi beaux et aussi commodes que le plus élégant paquebot a vapeur. Pourtant on va établir des bateaux à vapeur qui iront de Liverpool a New-York, et je crois qu’alors , malgré toute la beauté des paquebots a voile , on préférera se confier a la vapeur, pour arriver, sinon plus sûrement, du moins plus vite.
J’ai dit plus haut que si l’on avait fait un port de la rivière, cela gênerait beaucoup les deux rivages; voici comment : la rivière a une direction presque de l’ouest a l’est ; la rive du nord est formée par les quais de Liverpool ; celle du midi est une longue langue de terre où sont les routes conduisant a Bristol et aux Wales, ou pays de Galles. Les nombreux arrivages de ces contrées étaient jadis retenus a la rive du sud , jusqu’à ce qu’une grosse barque allât les chercher, seul moyen de communication entre les deux rives. Vous comprenez en effet qu’il eût été impossible de faire un pont de plus de deux milles. Depuis, la découverte de la vapeur a con-
sidérablement amélioré le sort des arrivans et des partans dans cette direction. Nous avons compté jusqu’à vingt bateaux a vapeur, plus jolis les uns que les autres , et dont la seule destination est de partir tous les quarts d’heure ou dix minutes du quai de Liverpool pour aller a toutes les habitations qui se trouvent sur la rive du sud , et vice versa . Qu’est-il résulté de cela ? c’est que la facilité de cette communication a fait que plusieurs personnes ont été s’établir sur cette même rive du sud, dans des positions charmantes , et presque vis-a-vis Liverpool on voit surgir une nouvelle ville. Nous avons été la visiter ainsi que les campagnes voisines, et ce n’est pas sans intérêt que nous avons pu contempler de nouveau les merveilleux effets de la découverte de Watt. Deux voitures en poste sont arrivées: dételer les chevaux, pousser les équipages dans un bateau à vapeur et les faire partir pour l’autre bord, n’a été que l’affaire d’un instant ; et tout est si bien arrangé, que les dames qui étaient dans les voitures ne se sont pas donné la peine d’en descendre.
Outre ces moyens de communication entre les
deux rivages de Mersey, on voit continuellement entrer et sortir dans le port les différens paquebots à vapeur qui vont au pays de Galles , ou dans les parages de l’Ecosse ou de l’Irlande, etc. ; et il y a une telle expansion de filmée par tous ces tuyaux ambulans, que même en plein midi on y voit difficilement à cinquante pas de distance. Je suis encore à me demander comment il n’arrive pas souvent des malheurs causés par le choc des bâtimens. J’en ai vu de tout petits qui servent a remorquer les gros navires lorsqu’il n’y a pas assez de vent, soit pour les faire sortir, soit pour les faire entrer. Pour la première fois , j’ai remarqué qu’au lieu de les attacher par dés câbles de poupe à proue , ils sont réunis parallèlement. J’ai vu encore que pour charger les marchandises on établit , entre le quai et le navire, de larges ponts en planches, sur lesquels on passe avec des brouettes chargées ; ce qui épargne quelques portefaix , tout en accélérant l’ouvrage.
Liverpool est une ville fort agréable : percée a moitié sur une petite colline, elle présente des rues larges et tirées au cordeau , aussi belles que
dans les beaux quartiers delà capitale. Les trottoirs aussi sont des plus commodes, et les magasins magnifiquement montés. Elle est d’ailleurs très gaie, et lorsqu’on parcourt Lorcl-Street , Church-Street et Eanelagh pour arriver a Mount - Pleascnt , on regrette peu , je le répète, les beaux quartiers de Londres. C’est le chemin que nous avons parcouru pour trouver le docteur Bryce, dont je ne pourrai jamais suffisamment louer l’intelligence, l’activité et l’hospitalité.
Les liabitans de Liverpool ont l’air très éveillé et laborieux ; il en vient, au reste, de tous les comtés d’Angleterre et surtout de l’Ecosse. Après avoir séjourné quelques années à Liverpool , et après y avoir fait fortune , ce qui n’est pas difficile dans une ville si commerciale , ils retournent tranquillement chez eux jouir en paix de leurs revenus , devant les memes arbres qui les virent naître , et pour lesquels ils conservent un respect religieux. La science commerciale est celle qu’on cultive le plus dans cette ville ; on y bâtit pourtant une petite université oîi l’on fera toutes sortes de lectures. Il y a aussi plusieurs autres établissemens , dont le
plus remarquable est l’Athénée, renfermant la belle bibliothèque de Roscoé, donnée par lui à sa ville natale.
11 y a une autre bibliothèque, fort jolie aussi, appartenant a une société particulière. Les souscripteurs peuvent emporter chez eux des livres pour les consulter, et chaque année en augmenter la collection , pour cent livres sterling. On forme maintenant une nouvelle société, où les médecins abondent , pour fonder un grand établissement de drogues a livrer en gros et en détail ; ce qui ne sera pas favorable aux apothicaires. Les fonds sont réunis et la bâtisse commence.
Liverpool possède un musée , et ses collections ne sont pas a dédaigner. On agrandit considérablement le local, ce qui prouve qu’on a encore beaucoup d’objets a y placer. Je ferai remarquer, en passant , qu’en Angleterre on a un talent tout particulier pour arranger les plumes des oiseaux empaillés ; on les étend et on les étale de la manière la plus propre a en faire ressortir la beauté.
Je citerai encore , comme digne de remarque, la grande bourse, qui est au fond de Castle-
Street , et la douane qu’on bâtit sur quatre magnifiques façades a belles colonnes d’ordre ionique.
Les hôpitaux de la ville n’ofïrent rien de remarquable , et l’on ne s’y donne pas grande peine , je crois, pour y attirer un grand nombre d’élèves.
On a voulu nous faire voir une collection de tableaux modernes , dont le portrait en tout genre m'a paru le travail le plus souvent répété. Quelques figures bien expressives , assez, d’exactitude dans les contours , mais trop de coloris , voila généralement ce que mon jugement, peu exercé, il est vrai , a ces sortes d’observations, a pu y remarquer.
Nous allons quitter Liverpool et nous embarquer pour l’Jrlande,' mais je ne puis m’éloigner du véritable sol anglais sans résumer ici plusieurs réflexions que je ne pouvais bien établir qu’après avoir visité quelques principales villes de la Grande- Bretagne.
1 0 Le peuple anglais , pris individuellement , est trèshospitalier envers les étrangers. Je dirai même
plus : c’est que , sur la présentation d’une lettre d’introduction écrite par un ami, chacun se croit obligé de rendre scrupuleusement au recommandé
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loules les politesses et tous les égards que son cœur lui suggérerait pour la personne qui écrit. Celle-ci, au reste, se rend toujours responsable de celui qu’elle présente, et voila pourquoi deux seules lignes d’écriture ont tant de pouvoir. Ce même Anglais, dont les minutes sont précieuses, ne se contente pas de vous admettre a sa table soir et matin , au point que vous vous croiriez en pension chez lui, mais il néglige encore une partie de ses affaires pour venir vous accompagner partout où la curiosité vous attire , et il ne se permettra pas de vous quitter pendant une heure sans vous laisser avec une personne de confiance qui le remplace pendant son absence. Vous ne voyez ordinairement sa femme , s’if en à une , et sa famille , qu’a la seconde fois qu’il vous reçoit chez lui , ce qui peut avoir lieu le même jour que vous lui remettez la lettre d’introduction. Les dames, comme les hommes , resteront fort sérieuses pendant le premier quart d’heure, et c’est le plus souvent au visiteur a faire les frais de la conversation ; mais ce premier moment passé, hommes et femmes prennent avec vous un air si bon et si amical, et les
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amitiés qu’ils vous témoignent ont quelque chose de si vrai et de si franc, que vous vous y attachez promptement; et pour peu de sympathie que leurs pensées aient avec les vôtres, vous ne les quittez pas sans éprouver tous les regrets qu’on a quand on se sépare d’un ami ; pourtant vous ne les connaissez que depuis peu de jours. Leur loyauté est inimitable; ils ne pensent pas que vous puissiez les tromper , par cela seul qu’ils se sentent incapables eux- mêmes d’en agir de la sorte. Aussi ils se plaisent souvent a vous informer de mille détails de leur vie domestique avec une simplicité toute particulière. Quand vous les quittez , ne cherchez pas a les embrasser, car c’est une démonstration extérieure qui leur est tout-a-fait inconnue. Ils vous serreront la main , vous agitant fortement
le bras , et , par ce que vous emporterez , ils vous
prouveront mieux que par toute autre protestation banale, que leur amitié vous est désormais acquise. Ils ne vous laissent pas partir, en effet, sans vous fournir d’une provision de lettres pour les amis qu’ils ont dans les pays que vous devez parcourir. En se rendant ainsi garans de vous auprès des
personnes qui leur sont chères, quelle plus belle preuve d’attacliement peuvent-ils vous donner! Et si, dix ans après, vous avez un ami qui veuille visiter ces mêmes villes, adressez-le avec confiance à ces mêmes personnes qui eurent tant de bontés pour vous , et ne craignez pas qu’elles vous aient oublié. Ce n’est pas ici qu’on commettra la maladresse de demander d’un jeune homme qu’on connut à vingt ans, si dix ans après il est devenu grand’père; leur mémoire, sous ce rapport, est des plus fidèles , ce qui prouve que leur cœur est excellent.
Je leur souhaite, pour ma part, toute sorte de prospérités; et je ne désire rien plus vivement que de pouvoir leur rendre, à l’occasion, l’hospitalité qu’ils eurent pour moi.
2° Généralement on est très religieux et on a des mœurs fort sévères. Le dimanche est observé avec une scrupuleuse exactitude, et les hommes comme les femmes vont deux fois a leurs églises. Il est fâcheux seulement qu’il y ait autant de sectes religieuses : Anglicans , Presbytériens, Luthériens , Indépendants, Unitaires , etc. Voilà bien des nuan-
ces différentes d’une meme religion. Ces nuances suffisent souvent pour diviser les esprits plus que le besoin, et qu’est-ce qu’on y gagne? C’est d’autant plus fâcheux qu’il reste encore a décider si les fondateurs des nouvelles sectes furent tous animés par cet esprit de persuasion qui , seul et indépendamment de tout intérêt personnel, devrait guider les croyances en matières religieuses.
3° Les églises , assez belles au dehors et le plus souvent gothiques, sont fort simples au dedans et ressemblent a un temple protestant de France, a l’exception pourtant que tous les bancs sont rembourrés de tous côtés, ce qui prouve à la fois et qu’on y reste plus long-temps, et que par conséquent on veut y être plus commodément. Ce que je ne pourrai jamais blâmer assez, c’est que chaque paroisse ait son cimetière autour de l’église et a côté des rues, aussi bien a Londres que dans la moindre petite ville. La morale ne peut rien y gagner, et la santé publique y perd beaucoup. Je dis que la morale ne peut rien y gagner, car tout l’effet est perdu par l’habitude de contempler la mort; et si aux passans esprits faibles l’aspect
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d’un enterrement, au milieu d’une place publique, rappelle ce qu’ils doivent être un jour, pour ceux qu’on nomme esprits forts la leçon est inutile ; car, préoccupés de l’idée , bonne ou mauvaise, que leur cerveau rumine dans le moment , ils ne font pas plus attention a la fosse funèbre qu’a l’heure
marquée par l’horloge de l’église , a moins pourtant qu’un rendez-vous ne les appelle ailleurs. Quant à la santé publique , elle est évidemment compromise, et jamais on ne me fera croire que ce soit bien hygiénique de renfermer au milieu des villes tant de sources d’infection. La constitution médicale de ce pays ne m’est pas suffisamment connue , mais je ne doute pas qu’elle ne soit améliorée si l’on prend l’habitude adoptée en France d’établir les cimetières hors la ville et dans un lieu bien aéré. Jusqu’ici le seul établissement en ce genre un peu spacieux est celui de Liverpool. Espérons qu’on en suivra l’exemple dans les autres villes de l’Angleterre, et que le philanthrope n’aura plus a gémir sur les conséquences de l’oubli complet du premier précepte fourni par l’hygiène publique. Pour ne pas oublier ceux qui ont été, il ne
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faut pas sacrifier ceux qui sont; et bien certainement il y aura un mérite de plus pour ceux qui sortiront du cercle de leurs occupations ordinaires pour aller rendre hommage aux restes de ceux dont ils ne peuvent oublier la mémoire.
4° Je crois avoir dit ailleurs que les rues des villes anglaises sont tellement bien éclairées pendant la nuit, que les nombreuses voitures qui y circulent et s’y croisent en tous sens n’ont pas besoin de lanternes. Mais ce qui est vraiment bizarre, a côté de tant desoins, deux choses principales manquent: c’est une dénomination claire des rues et un bon système numérique pour les maisons. Dans toutes les villes d’Angleterre, et je ferai ici une exception ( quoique incomplète) de Liverpool , il faut souvent parcourir un espace de trois a quatre cents pas pour trouver le nom de la rue où l’on est; et encore l’écriture est tellement ancienne, et la teinte noire des maisons la rend tellement inintelligible, qu’à moins d’avoir une vue excellente ou un double lorgnon , je vous défie de rien y déchiffrer. Ne vous
exposez donc pas au milieu des rues lorsque le soleil est couché, dans une ville que vous connaîtrez à
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peine ; car, arrivé au beau milieu d’un carrefour, vous trouverez huit coins de maisons, dont pas un seul , malgré la clarté des réverbères , ne pourra vous apprendre dans quelle partie de la ville vous vous trouvez. Dans la journée encore on peut espérer qu’en suivant une direction quelconque on finira par découvrir quelque partie des lettres alphabétiques ; mais la nuit renoncez a tout espoir de ce genre , et remettez-vous-en a l’obligeance du premier passant, qui, a moins qu’il ne soit lui-même étranger a la ville ( ce qui peut fort bien arriver), se fera un plaisir de se déplacer de sa route pour vous enseigner la vôtre. Je crois qu’il serait facile, surtout dans un pays où l’on fait tout pour le bien public, de corriger et d’annihiler même un pareil inconvénient en mettant a tous les coins des rues , sans exception , leurs noms en lettres de bronze attachés au bas du réverbère , afin qu’a toute heure du jour, comme de la nuit , le passant puisse savoir aisément où il se trouve. Ce ne serait pas une forte dépense pour un pays où le fer abonde; et d’ailleurs ce n’est jamais la dépense qui met obstacle a quelque chose en Angleterre.
Quant au système numérique des rues, on n’a pas adopté celui qu’on emploie en France , mettant d’un coté les numéros pairs et de l’autre les impairs. Ici les memes numéros se trouvent des deux côtés, et la seule différence consiste a commencer a compter par les deux bouts opposés de la rue. II résulte de cela que pour désigner une maison , il faut décliner le nom de la rue , puis celui du logis, et ensuite la rue limitrophe par où il faut commencer h compter ; système évidemment vicieux pour le pauvre étranger qui se trouve au milieu de la rue sans savoir par oii il y est entré. Et notez que quand je dis étranger, j’entends parler des Anglais eux-mêmes habitant des villes différentes; car je ne vois pas pourquoi un habitant de Manchester serait obligé d’apprendre par cœur le plan de Birminghan, pas plus qu’un Parisien n’est obligé de connaître celui de Lyon. J’espère qu’on finira par adopter purement et simplement le même système numérique que nous avons en France, et qui certainement est le meilleur.
•>° On trouve ici et dans chaque ville des places pour les voitures , qui , attelées du matin au soir,
attendent, a la pluie comme au soleil, celui qui est fatigué d’aller a pied. Il y a des prix fixes pour tant le mille, soit en ville, soit au dehors; et une difficulté qui n’est pas petite c’est de savoir si vous connaissez assez les distances pour ne pas vous laisser tromper, et si vous connaissez le chemin le plus court , pour qu’on ne prenne pas celui de l’école; caria race des cochers publics est la même partout. Je préfère encore ici les tarifs et réglemens de la police de Paris; et il est préférable de trouver dans chaque voiture un tableau collé a la portière qui vous indique les prix des courses et des heures, soit de jour, soit de nuit, plutôt que d’être obligé d’attendre au milieu de la rue un watchman qui vienne régler le différend.
6° La plupart des ponts que j’ai traversés en Angleterre sont en pierre, etlesparapets, construits en galerie, sont telle menthauts que l’homme le plus grand peut a peine les dépasser de la tête; ce qui a le grand avantage de parer a beaucoup d’accidens. Non content d’y mettre de bons trottoirs, il est rare que pour ceux où doivent passer beaucoup de voitures et de charrettes, on n’ait pas établi , tout le
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long du pont, des rebords de fer, formés en coin et très liants, de manière a ce que les roues soient toujours retenues dans le meme espace et que la sûreté des citoyens ne soit jamais compromise par l’imprudence ou la maladresse d’un cocher.
7° Je ne puis enfin omettre de rendre un éloge mérité à la bonne foi des marchands. Que vous soyez étranger, que vous connaissiez un peu la langue ou que vous vous fassiez deviner au moyen de gestes, on vous demande toujours le même prix, et il est rare qu’on le diminue d’un sou. On vous laissera examiner les objets a votre aise sans vous assurer qu’ils sont les plus beaux que vous puissiez trouver en ce genre ; on vous laissera même tout seul à une extrémité du magasin , et le marchand ira a l’autre s’il y a a faire. On ne vous fera pas i payerquatreeequivautdeux, et on nese permettra ; pas de vous vendre comme chapeau neuf celui qui aura été acheté en seconde main par un marchand de hardes d’occasion. Ces sortes de spéculations commerciales ne sont pas encore connues ici; et si 1 on y fait fortune, c’est par des combinaisons heureuses et par une activité et un courage commercial
qui en impose aux moins timides. Mais aussi justice leur soit rendue : quand ils ont gagné quelques centaines de mille livres sterling , ils ne s’avisent pas de répudier le genre d’industrie qui les a couverts d’or. Le sellier devenu lord-maire n’en est pas moins sellier, et il reprend avec dignité son commerce des cuirs , après avoir déposé dans les mains d’un successeur le commandement de la Cité. L’honnête horloger de Liverpool, fabricant de montres, quoique devenu millionnaire par l’exploitation d’une mine , et quoique occupant une des premières magistratures de la ville, ne continue pas moins a faire des horloges; et laissant toujours son nom écrit sur son magasin, il donne continuellement à ses concitoyens la meilleure leçon qu’on puisse donner par l’exemple. Il remplit ainsi bien mieux la place de magistrat, puisqu’il fournit luimême la preuve qu’une honnête industrie, exercée avec discernement et économie , peut mener plus tard a une grande fortune , aux honneurs et aux distinctions.
Ayant dû retarder notre départ pour l’Irlande de quelques jours encore , a cause du mauvais
temps, nous avons voulu faire une courte excursion à Holyhead , petite ville qui se trouve dans une île près du pays de Galles. Cette promenade ( car il ne faut que quelques heures pour y aller, grâce aux paquebots a vapeur qui font ce trajet), n’a eu d’autre but que de visiter le magnifique pont suspendu qui unit Holyhead aux Wales. Ce pont permet aux bâtimens les plus gros d’y passer dessous a pleine voile, et peut, comme on voit, être considéré comme le pendant de ce fameux colosse de Rhodes que la cupidité fit fondre dans des temps déj'a bien loin de nous. On construit en ce moment tout près de Bristol un pont a peu près comme celui-ci, mais dans un endroit beaucoup plus pittoresque. La direction en est confiée, je crois, a M. Brunei.
Mais il est temps d’arriver en Irlande. C’est a regret qu’on quitte le pays sur lequel nous nous trouvons maintenant; et nous le regretterions bien plus encore , si nous n’avions pas le doux espoir d’y rentrer plus lard a notre retour d’Ecosse.