ÉCOSSE
"Mr^noclî.
Qlelqle peu qu’on ait lu sur cette belle contrée, il est impossible au voyageur d’en approcher sans se sentir d’avance touché de tout ce qu’une nature gaie et variée va bientôt lui offrir; on jouit par anticipation du plaisir qu’on se promet, et si chacun voulait etre de bonne foi , on avouerait aisément qu’on commence a admirer les lacs et les beaux sites bien long-temps avant que l’œil ait pu les distinguer sur l’horizon. Pour mon compte, je
dois dire que , semblable a un enfant , j’ai commencé mes exclamations sur les beautés de l’Ecosse lorsque plusieurs milles de mer nous séparaient encore de ses côtes , et je m’étonnais qu’un bon Irlandais ne voulût point admirer ce qui, probablement , ne pouvait encore être aperçu que par une imagination méridionale. Dès six heures du matin j’étais déjà sur Le pont du paquebot (*), et je tâchais de fixer avec le télescope plusieurs objets que je ne pouvais encore bien distinguer.
Peu a peu pourtant nous nous approchâmes des côtes, et tous les passagers remontèrent sur le pont pour voir les deux langues de terre qui viennent resserrer la mer d’Irlande et constituer, pour ainsi dire, le golfe de Greenock. La mer, si agitée quelques milles au dessous, devient ici fort paisible, et l’on se croirait presque dans une large rivière. La journée était assez belle , et l’ombre projetée par chaque mamelon sur celui qui le suivait, donnait a la colline un aspect a la fois léger et gracieux. Avouons néanmoins que, parvenus a cette latitude,
(1 ) Nous avions quitté Dublin à six heures du soir sur le Jupiter.
nous n’aurions pas fait la moindre attention ni aux mamelons ni a leurs ombrages , si nous avions ignoré que ces ombrages et ces mamelons étaient en Ecosse.
C’est a deux heures de l’après-midi seulement, c’est-à-dire vingt heures après notre départ, que la scène a tout-à-fait changé. Nous croyons être parvenus dans une espèce de baie très resserrée, lorsque tout-'a-coup la proue de notre bâtiment a tourné et nous nous sommes trouvés au milieu d’un superbe bassin , sans qu’il m’ait été permis de deviner par où nous y étions entrés. Quelques rochers pittoresquement coupés à gauche , de fort jolies maisons de campagne à droite, et entre autres celle d’un membre du parlement, député de Greenock ; plus loin , un petit village à maisons séparées et peintes de différentes manières comme celles qu’on trouve aux environs de Gênes ; enfin cinq bateaux à vapeur qui se croisaient en différentes directions: voilà ce que nous avons vu dans ce joli golfe; et en considérant le nombre de perspectives dans un aussi petit espace, on comprendra aisément l’agrément du voyageur. Mais ce n’était pas tout encore :
arrivés à la circonférence de ce bassin , une nouvelle manœuvre du bâtiment nous a fait pénétrer, par un petit détroit , dans un nouveau golfe ; et passant ainsi d’un détroit à un golfe et d’un golfe à un nouveau détroit , on jouit d’un spectacle très varié, comparable, jusqu’à un certain point, à celui produit par la Riviera Ponente de Gênes. Ici, en effet , lorsqu’on a doublé le cap qu’on voyait de loin , on aperçoit une charmante baie remplie de villages; et après être parvenu à l’autre extrémité de cet arc de cercle , c’est une nouvelle baie qui vous attend. Dans notre position il n’y avait de changé que la voiture en paquebot à vapeur, et les caps en détroits.
Après avoir traversé toutes ces petites mers de Marmara , séparées par autant de Dardanelles , nous sommes arrivés à Greenock , ville de trente mille âmes, et ici nous avons été obligés de changer de paquebot pour remonter la rivière (*), car celui qui nous avait amenés de Dublin était d’un trop fort tonnage. Heureusement nous avons
(I) Clydc.
conservé, malgré ce changement, l’élite de notre compagnie , et c’est au milieu de cette société fort agréable que nous avons commencé a parcourir les dix milles de rivière qui mènent de Greenock à Glasgow. A notre gauche le château ( Castle ) de Dumbanton a été le premier site qu'on nous a fait remarquer. Placé au milieu de deux monticules isolés dans la rivière , il est entouré de faibles remparts élevés plutôt , j e crois , pour empêcher l’entrée des poissons dans la noble demeure, que pour s’opser a l’action destructive d’une arme a feu. On ne peut pourtant y entrer ni en sortir sans le secours d’un bateau , et je ne crois pas que l’aridité des monticules sur lesquels il est placé puisse dédommager le châtelain, qui , faute de batelier, se verrait forcé de s’ensevelir dans sa forteresse. Plus loin et a droite on voit une colonne élevée a la mémoire de lord Blantyre, devant sa maison de campagne. Ce pauvre général était allé tranquillement faire un voyage sur le continent, et il se trouvait à Bruxelles lors de sa révolution : le bruit de la fusillade l’attira â la fenêtre de son hôtel ; mais cette curiosité , si pardonnable a un vieux soldat, ne fut, hélas! que
trop punie par un impitoyable boulet. Beaucoup de prairies , villages, maisons de délices, collines, grottes , etc. , sont aperçus a chaque pas par ceux qui remontent cette rivière ; mais je ne me sens pas disposé a les décrire , comme on serait en droit de l’exiger, et je me permettrai de les passer sous silence , ne notant qu’une dernière circonstance qui est tout historique , et que je rappelle ici parce qu’elle m’a procuré de la part de mon compagnon de voyage une magnifique tirade sur la puissance romaine et sur la grande extension que jadis ce peuple sut donner a sa domination. Il s’agit d’une ligne de démarcation (grande muraille) qui existe encore entre la partie de l’Ecosse qui appartenait aux Romains, et l’autre portion gouvernée par les Pitts. Il faut convenir que même pour celui qui est né a l’ombre du Capitole en ruine, ce n’est pas sans un sentiment de satisfaction qu’on voit le nom romain gravé sur les montagnes de l’Ecosse. On me dira peut-être que le cercle depuis lors s’est bien rétréci; soit, mais enfin le nom n’en existe pas moins, et c’est toujours une consolation pour celui qui sait se contenter de l’histoire ancienne.
Nous entrâmes à Glasgow a six heures du soir, après avoir passé en revue plusieurs chantiers de construction et une magnifique machine a vapeur destinée au nettoiement de la rivière. Nous débarquâmes au milieu d’une trentaine de bateaux a vapeur, pour aller nous loger a Qneen-Street (royal hôtel . Sous le rapport de ses qualités pondérables , Glasgow est, dit-on, la troisième ville du Royaume- Uni; c’est la qu’on trouve, après Manchester, les plus belles manufactures, et parmi ses 300,000 habitans il y en a peu qui ne soient dans une position aisée. L’ensemble de la ville n’est pas mal , et j’ajouterai même qu’il y a de fort belles rues, telles que Arçylc-Street , Sain t- Vincen t-Street , celle où nous logions, etc. La belle salle de la Bourse aussi est des plus élégantes, et en résumé la ville est mieux bâtie que Manchester. Néanmoins ses nombreuses cheminées de fabriques la remplissent de brouillards; et si vous ajoutez qu’il y pleut fort souvent, vous conclurez que son séjour ne peut être agréable qu’a ceux qui savent y faire valoir leur argent a un taux élevé. Toutefois on aurait tort de croire que cette ville n’ofi’re de l’intérêt que sous le rap-
SIX MOIS EN ANGLETERRE
port commercial ; lors meme qu’elle ne posséderait que le cabinet du célèbre Hunter, elle offrirait déjà un monument remarquable et d’un haut intérêt scientifique. Il en sera question ailleurs.
En quatre heures de voiture , et au milieu d’un fort joli pays, on va de Glasgow a Edimbourg.
Jl^bimPourçjlj.
Pendant une longue série d’années , la ville d’Édimbourg a figuré parmi les plus beaux temples élevés par les enfans d’Esculape pour perpétuer 1 leur race. Les doctrines de son université furent i les grands axiomes qui guidèrent la pratique de la généralité des praticiens de l’Europe , et ceux-là même qui ne voulurent point admettre les principes professés à l’école d’Edimbourg se virent,
SIX MOIS DF. SÉJOUR
pour ainsi dire, forcés a n’étre que les modificateurs de ces memes principes. Depuis lors l’influence scientifique de cette université a beaucoup diminué , on ne saurait le nier , mais elle n’en reste pas moins la première du R.oyaume-Uni ; et quoiqu’on ne rencontre plus dans son amphithéâtre ni des Cullen , ni des Brown , il y a pourtant encore des hommes d’un mérite supérieur, qui , désabusés même des erreurs de leurs anciens maîtres , savent profiter des idées bonnes qu’on leur a léguées pour en déduire des conséquences plus justes. Leur nom ne servira peut-être pas d’argument dans les discussions souvent scholastiques; mais, en revanche, ils savent former desi élèves moins exclusifs et moins dogmatiques ; et si l’on consulte l’intérêt de l’humanité , qui devrait; être le but unique des médecins philosophes , on! trouvera sans doute que l’école moderne vaut biem l’école ancienne. L’une fut grande, l’autre le deviendra; et loin de penser que cette université soit| en pleine décadence , j’y trouve au contraire une* foule d’élémens propres a la maintenir au premier! rang, ainsi que je vais bientôt le prouver en les»
énumérant. Ce n’est pas seulement de son passé qu’elle peut se glorifier, ce n’est pas sur des restes d’anciens monumens qu’elle pourra fixer l’attention de l’étranger; elle a de nouveaux établissemens qui s’élèvent plus grands et plus beaux que jamais ; elle a de nouveaux Monro et de nouveaux Gregory qui lui attirent actuellement un nombreux concours d’une jeunesse studieuse, et semblent lui promettre un avenir plus brillant encore.
Le local, proprement dit, de l’université est un batiment colossal qui fut commencé par des souscriptions particulières, et qui n’a pu être achevé qu’avec les secours donnés par le gouvernement. L’achèvement de cet immense palais quadrilatéral ne date pas pourtant de trois lustres , et sur l’un des pavillons on doit encore poser un magnifique dôme. La cour principale par laquelle on entre ofire un aspect très majestueux , et les difTérens escaliers découverts qui mènent aux grandes collections de la faculté, sont fort élégans. L’élégance de leur construction ne nuit pas cependant h tout
<e qu un sanctuaire scientifique doit présenter de grave.
SIX MOIS I)E SÉJOUR
La bibliothèque est la première partie de l’université oii l’on nous a conduits : elle se compose de 100,000 volumes environ, disposés dans une salle a grandes colonnes doriques tout autour, dans des corps de bibliothèque séparés, et devant lesquels sont des grilles de cuivre jaune d’une richesse rare; ces 100,000 volumes sont classés en deux catégories : livres chers et livres a bon marché. Pour ceux-ci , chaque élève a le droit d’emporter un volume chez lui , laissant pour garantie un reçu déjà préparé et qu’on n’a qu’a signer. Quant aux autres , il faut les lire dans les salles de lecture disposées pour cet objet dans le local meme de la bibliothèque, et d’oii aucun élève ne peut sortir sans qu’un des employés lui ouvre la porte de la salle.
De deux salles de lecture séparées , l’une est pour les élèves , et l’autre pour les professeurs de l’université ou pour les médecins présentés par eux au bibliothécaire en chef. Une certaine somme est destinée toutes les années a augmenter le nombre des ouvrages utiles.
Deux muséum , soit pour dilTérens objets d’bis-
toire naturelle , soit pour des préparations anatomiques et anatomo - pathologiques , sont joints a la bibliothèque. L’un de ces muséum est remarquable : il se compose de plusieurs pièces, dont la principale est au premier, et présente tout autour une jolie galerie qui aboutit a un grand nombre de chambres , toutes remplies d’objets fort intéressans. Avant de monter a la salle principale, on nous a fait entrer dans une grande salle au rez de chaussée, où l’on a réuni une collection complète de mammifères empaillés, remplaçant ainsi le manque d’un jardin zoologique , que le climat semblait ne point permettre et qu’on songe pourtant sérieusement a élever tout près de la ville. Il y a également quelques pièces ostéologiques fort belles; entre autres, un occipital de baleine fossile trouvé dans un marais, et le squelette complet du fouil-el/i , sorte de cerf de l’île Of rnan , k large et long bois , dont l’espèce est maintenant perdue. On nous a encore fait remarquer dans un coin de la salle quelques pierres antiques apportées des ruines de l’ancienne Babylone, et dont les inscriptions n’ont pu être déchiffrées par aucun des savans
microscopeurs accoutumes a lire de semblables griffonnages.
Quant aux grandes pièces du premier, elles contiennent à la fois l’ornithologie , la minéralogie et la conchyliologie. Il serait trop long de signaler tout ce qu’il y a de beau; je me contenterai de mentionner un superbe oiseau de proie que je n’avais vu encore nulle part, et qui porte le nom de strix nictea , snow yoivl front shetland , ainsi qu’un petit nid d’oiseaux des Indes fest of taylor bircl front India), formé par la réunion de deux feuilles d’un même rameau si bien cousues ensemble avec du coton, qu’on aurait juré qu’une main féminine jolie et délicate s’en était chargée. Les coquilles aussi y sont en grand nombre et d’une beauté rare : les genres oliva, connus et beaucoup d’autres m’ont paru au grand complet. Quant aux minéraux, je signalerai spécialement les cristaux , qui , par leurs nombreuses variétés , captivent particulièrement l’attention ; je n’ai jamais vu un plus gros morceau de bi-chromate de potasse , que la couleur et la forme de ses granulations rendent assez singulier. Un échantillon de calcé*
doine mamelonée m’a paru aussi fort bizarre. Enfin, nous n’avons pas quitté cette salle sans admirer aussi deux magni tiques madrépores , mandrma cerebriformi /rom thc Bermuda Islands ), d’une grosseur très remarquable. Dans le muséum anatomique , je n’ai pas rencontré de pièces bien rares ni bien remarquables. Quelques cas d 'ostéo-sarcome et différens corps desséchés, pour l’étude de la syndesmologie , de la myologie et de l’angiologie , voilà à peu près ce qui me paraît devoir être rappelé.
A côté de cette enceinte colossale s’élèvent , dans différens quartiers de la ville, des écoles particulières, où les élèves peuvent aller entendre des professeurs d’un mérite transcendant. La première peut vanter ses Abercombrie, ses Charles Bell, etc.; la seconde possède des hommes dont le talent et le zèle infatigable sont dignes des plus grands éloges. J’aurai ailleurs occasion de citer souvent leurs noms , et je me bornerai à rappeler ici en passant celui de ces établissemens qui m’a paru des plus instructifs et où la richesse des faits recueillis par un seul homme est incroyable. Je veux parler de
l’établissement situé à Argyle -Square. Le docteur Mackintosh en est le directeur, et il y professe successivement la pathologie médicale et l’obstétrique, sciences qu’il connaît d’une manière peu commune. Mais il ne se contente pas de faire d’excellentes leçons a ses élèves , il les exerce de bonne heure à la déduction des causes par les effets; et, zélé partisan des nouvelles doctrines pathologiques , il a pu former dans son école un cabinet qui est , sans contredit , un des plus remarquables qu’on puisse rencontrer dans une institution particulière. Ce professeur distingué a su réunir une multitude de cas plus intéressans les uns que les autres; et l’on peut dire que c’est bien méritoirement qu’il a atteint le but qu’il se proposait, quand on le voit se multiplier dans son cabinet et rassembler des masses imposantes de faits avec un zèle et un discernement dignes des Morgagni et des Bordeu.
Le docteur Mackintosh promet de livrer bientôt au publie un catalogue raisonné, qui sera du plus grand intérêt pour ceux-l'a mêmes qui ne peuvent avoir l’avantage de visiter son cabinet. Cependant je ne puis résister au désir d’en donner ici une idée,
et, pour plus de clarté, je partagerai toutes les pièces anatomo-pathologiques en trois grandes sections : la première comprendra ce qui a rapport a l’art des accouchemens et aux maladies des femmes; la seconde, aux différentes autres affections dites internes ; la troisième est composée de tout ce qui est relatif a l’épidémie cholérique qui ravagea Edimbourg il y a quelques années ; elle comprend une classe d’altérations organiques qu’on ne saurait confondre avec les autres.
Première section. — Le docteur Mackintosh a été amené a reconnaître par les faits une nouvelle cause de dysménorrhée qui en est aussi la plus fréquente: c'est le rétrécissement de l’orifice de l’utérus. Plus de 50 pièces pathologiques nous ont été montrées a l’appui de son assertion ; et il en a déduit une conséquence pratique toute particulière. Dans le cas, en effet, où la dysménorrhée serait notamment produite par l’inflammation pure et simple de la membrane utérine interne, ou (pour contenter toutes les exigences) de la face interne de l’utérus; dans ce cas , dis-je , tous les moyens ordinaires , et notamment les sangsues appliquées au col par Vins-
trament portugais (*) , obtiennent ici comme ailleurs beaucoup de succès; mais dans les cas où le rétrécissement de l’utérus (lorsqu’on ne peut l’attribuer a la présence d’un polype ou a tout autre cause mécanique) devient la cause principale de la dysménorrhée, le docteur Mackintosh la combat par la dilatation de l’orifice de l’utérus , pratiquée par autant de cathéters droits métalliques, dont la grosseur est graduée depuis une ligne jusqu’à trois et quatre de diamètre. Cette méthode lui réussit a merveille , et les faits n’admettent pas d’objections. Il est à remarquer que la plupart des jeunes filles qui ont fourni à ce cabinet un si grand nombre de pièces ont succombé à des phthisies pulmonaires.
DifFérens autres bocaux contiennent diverses phases de la grossesse, mais avec un état morbide de la matrice ou de ses annexes, du fœtus ou de
(I) Cet instrument consiste en un cylindre creux dans lequel peut jouer un piston : on applique une extrémité de ce cylindre sur la partie de l’utérus où l’on veut faire attaquer les sangsues ; on introduit celles-ci par l’extrémité opposée et on les pousse à l’aide du piston; système fort utile en Angleterre , où les femmes se refusent à l’application du spéculum.
ses enveloppes. Parmi ces préparations j’en ai remarqué une où une maladie du placenta (induration probablement) a produit l’avortement; la poche renferme encore le fœtus, qui paraît a peu près avoir quatre mois. J’ai trouvé aussi plusieurs cas de grossesse tubaire et un cas de grossesse abdominale où le fœtus avait pu atteindre son huitième mois. Plus loin , un s pin a bifida chez un fœtus a terme a pu nous fournir un nouvel exemple, par rapport a la moelle épinière , de toute la vérité de cette belle loi de symétrie si bien établie par M. Serres ^de Paris).
Nous terminerons l’examen de cette section par signaler un cas fort heureux de délivrance (le fœtus se présentant par les pieds) pratiquée par le docteur Mackintosh sans le secours d’aucun instrument , quoique la tête de l’enfant eût dix - sept pouces de circonférence : nouvelle preuve que la patience est une des principales qualités que doit avoir en partage l’accoucheur; qualité qui plus d’une fois lui fera épargner l’application des fers , moyen violent et non exempt d’accidens.
Deuxieme section. — hile renferme, avons-nous
dit , des pièces anatomo-pathologiques produites par toutes sortes d’affections et dans tous les principaux organes : emphysème des poumons , ramollissement, tubercules granulés, cavernes, etc.; apoplexie de ce même organe. A ce sujet, nous avons vu une pièce fort remarquable qui a appartenu a un homme qui avait habité long-temps les Indes , employé comme trompette dans un régiment. Depuis quatre ans sa santé était délicate; néanmoins il n’accusa jamais aucune douleur au thorax et continua toujours a souffler dans son instrument. 11 succomba presque instantanément et pendant un crachement de sang. A l’autopsie on a trouvé le poumon gauche complètement hépatisé; c’était par conséquent le poumon droit qui avait dû fonctionner tout seul pendant un long laps de temps , et avait fini lui-même par être atteint d’une congestion apoplectique.
Plusieurs pièces pathologiques nous ont fait voir les différentes altérations de la glotte, de la trachée et des bronches dans des cas de croup ; il y a surtout un cas fort intéressant d’œdème de la glotte.
Il y a aussi plusieurs pièces d’ossification arté-
F. N ANGLETERRE
rielles remarquables; une entre autres où l’artère et la veine crurales sont également ossifiées. Pour la première fois , j’ai vu ici l’anévrisme de l’artère coronaire et celle de l’artère de Silvius. Je noterai enfin une altération particulière de l’estomac assez commune dans ce pays, et qui consiste dans un épaississement extraordinaire de ses parois ; il y a un de ces viscères dont la paroi n’a pas moins de douze a quatorze lignes d’épaisseur. La cavité de cet organe est dans ces cas considérablement rétrécie, et, chose remarquable! il est rare que les individus portant cette altération organique en éprouvent d’autres symptômes que de fréquentes indigestions suivies par fois de vomissement.
Troisième section. — Dans la troisième et dernière section je rappellerai les principales altérations organiques que le docteur Mackintosh a trouvées chez les sujets qui succombèrent au choléra. Tout le tube intestinal, depuis son bout supérieur jusqu’à l’inférieur, est le siège d’ecchymoses et injections plus ou moins rouges et plus ou moins foncées, d’après probablement l’intensité de l’aflèc-
tion qui attaqua l’organe en vie. Tout le long des gros et petits intestins on voit de petites granulations et des ulcérations plus ou moins profondes.
Plusieurs de ces portions intestinales sont bien distendues et roulées autour d’un cylindre en bois placé aussi dans un bocal également cylindrique, long et étroit ; d’autres portions ont été placées comme un doigt de gant autour d’un tube en verre plongé dans un second bocal; d’autres portions enfin, roulées sur elles-mêmes pour être mieux conservées, sont placées de cette manière dans l’esprit de vin. Je signale ces différens modes de préparation parce qu’ils sont propres a ce cabinet, et pour donner en même temps une idée de la quantité de pièces pathologiques qu’il renferme.
Le cerveau et ses enveloppes présentent également de fortes injections et des ecchymoses; quelques points fort rares en suppuration. Ces mêmes ecchymoses et ces injections se trouvent en grande quantité dans la moelle épinière ; leur intensité n’est pas pourtant la même partout : tantôt c’est la partie supérieure qui est la plus rouge, et tantôt au contraire c’est l’inférieure.
La trachée-artère , les bronches et les poumons présentent des dispositions analogues. Je ferai remarquer seulement que les poumons offrent, dans presque tous les cas , des traces variées de désorganisation profonde. Le cœur, tout en présentant, ainsi que le péricarde , une couleur rouge pourpre du même genre que les colorations dont nous venons de parler, offre cela de particulier qu’ordinairement les ecchymoses existent a son bord latéral droit , et assez souvent on a trouvé des productions polypeuses dans les ventricules , et par fois aussi dans les oreillettes. Quant aux artères, depuis l’aorte jusqu’aux vasa vasorum , on peut découvrir aisément des pseudo-membranes parsemées par fois de concrétions calcaires.
Telles sont les principales préparations que nous avons trouvées dans le musée du docteur Mackintosh ; mais cela ne suffit pas encore a son zèle infatigable. Il a trouvé moyen de faire dessécher plusieurs pièces renfermées dans de petits cadres et sous verre ; il a lui-même moulé les plus importantes qui semblent posées sur des assiettes en plâtre, et a voulu encore en faire dessiner la plu-
SIX MOIS DE SÉJOliK
part a l’état frais, pour que la couleur, la consistance, l’aspect, tout en un mot servît à augmenter le nombre des idées instructives ; passant ainsi des figures en plâtre aux planches, des planches aux dessications , et de celles-ci à la réalité de la pièce pathologique, a laquelle on peut alors figurer sans peine son aspect primitif.
On ne saurait vraiment ce qu’on doit le plus admirer chez ce professeur, de son talent médical , de ses connaissances anatomiques ou de son imagination d’artiste. Je crois pourtant que par dessus tout il faut louer son talent de praticien ; et les quatre éditions de sa Pathologie médicale , jointes aux deux éditions américaines, prouvent suffisamment qu’on lui a rendu justice, et que l’estime et la considération de ses confrères a su le récompenser de ses sacrifices et de ses veilles pour les progrès de la science.
Tout près de la belle institution dont nous venons de parler, il s’en élève une seconde, dite école de chirurgie , ou l’habile docteur Robertson enseigne la pathologie chirurgicale et les opérations exigées parfois par cette classe de maladies.
FIN ANGLETERRE
Je crois utile de mentionner l’excellente méthode employée par ce professeur pour mieux apprendre à ses élèves comment se comportent les fragmens osseux après une fracture : il a fait peindre de grands tableaux sur lesquels on voit l’insertion des principaux muscles autour des os des membres dépourvus de toutes les autres parties molles, ,1e ne sais si cette idée est propre au docteur Robertson, mais il me semble que c’est réellement la meilleure manière de bien connaître l’action des muscles en pareilles circonstances.
IG
SIX MOIS DK SÉJOUR
Colleges et Hôpitaux.
Cette ville possède, comme Londres, un collège de médecins et un collège de chirurgiens; tous les deux ont une bibliothèque assez bien garnie , et celui des chirurgiens a de plus un cabinet ou musée destiné a l’étude de l’histoire naturelle et de l’anatomie pathologique, qui, a en juger par les nombreuses collections de ce genre, est en grand progrès en Angleterre. Ce musée a commencé par une collection ostéologique fort belle , offerte par Barclay, qui fut le premier a donner des leçons d’anatomie comparée dans cet établissement. On l’a ensuite beaucoup augmenté en achetant le cabinet pathologique de sir Charles Bell.
Nous avons été un peu étonnés , M. Manni et moi , de trouver encore ici grand nombre de pièces
pathologiques constatant l’affection des troncs artériels avec ossifications , pseudo-membranes , etc . ; et le savant professeur Àlison , qui nous faisait l’honneur de nous accompagner, nous a dit a ce sujet que l’on comptait dans ce pays un tiers au moins des malades atteints de ces sortes d’affections au système artériel ; affections qui débutent, dans la plupart des cas , par des rhumatismes attaquant, par métastase ou par extension , le principal organe de la circulation.
Il n’y a, a proprement parler, qu’un seul hôpital a Edimbourg; les autres établissemens de ce genre qu’on y trouve sont autant de dispensaires où les malades reçoivent des consultations et des médicamens gratis, mais ils ne peuvent pas séjourner dans l’hospice meme. Parmi ces dispensaires, il y en a deux destinés aux maladies des yeux. Il y a pour chacun d’eux des jours et heures fixes auxquels les malades peuvent se présenter.
Le grand hôpital , ou Tnfirmery -hospital , occupe un des meilleurs quartiers de la vieille ville; il est spacieux et bien aéré, comme tous les hospices en Angleterre, et se divise en deux corps de logis
SIX MOIS DK SÉJOUR
communiquant ensemble par un chemin couvert : le premier est destiné aux affections internes ; le second est spécialement affecté aux cas chirurgicaux, et porte le nom de Sur ger y -hospital. Les salles de ces deux hôpitaux sont fort belles , mais généralementpetites; elles ne contiennent pas plus de 1 4 a 1 8 lits ; elles sont parquetées tout autour pour que les pauvres malades ne souffrent pas en descendant de leur couche, et présentent au milieu une réunion de larges pierres carrées rouges et noires, simulant par leur réunion les cases d’un échiquier.
Cet hôpital a un amphithéâtre , destiné a la clinique en même temps qu’aux opérations, qui est bien le plus grand et le mieux disposé que j’aie jamais vu. Chaque élève peut suivre aisément les mouvemens de l’opérateur, et des becs de gaz , pouvant se mouvoir en tout sens , viennent éclairer la salle dans ses moindres réduits lorsque la lumière du jour ne peut suffire. Le hasard avait réuni à cette époque deux grands opérateurs dans cet hôpital, MM. Lisars et Liston. Le premier est un des chirurgiens en chef de S urgery -hospital ; le second
habite Londres depuis quelques années, et n’était ici que de passage. 11 nous suffira de dire qu’ils ne sont pas certainement au dessous de leur renommée ; nous aurons d’ailleurs occasion de revenir plus tard sur M. Liston.
Je citerai brièvement un cas chirurgical que j’ai vu dans cet hôpital , et qui mérite d’autant plus d’être mentionné qu’on n’en possède , je crois , qu’une seule observation qui date de Clieselden.
I n enfant de neuf a dix ans, travaillant dans une manufacture, a eu le bras gauche arraché en totalité par une mécanique mue par la vapeur; le scapulum a été emporté ainsi que la plus grande partie de la clavicule; et, chose étonnante! il n’y a pas eu d’hémorrhagie ; aucun vaisseau n’a été lié ; la plaie est restée très propre, et on n’a eu qu’a enlever un bout de clavicule. Il n’y a pas trois semaines encore que l’accident est arrivé , et la cicatrisation est maintenant presque complète.
SIX MOIS EN ANGLETERRE
Jardin Botanique et BSusée d’A iniquités.
Un magnifique jardin botanique est a deux pas de la -ville; il coûta 8,000 livres sterling au gouvernement, et l’on en dépense 1 ,000 par an pour l’entretenir et l’améliorer. Les serres y sont fort belles et très grandes ; une entre autres a a peu près quatre-vingts pieds de hauteur, et son chapiteau est soutenu par huit grandes colonnes en fer: cette serre est destinée aux plantes africaines. Parmi les plantes exotiques , j’en ai vu une dont le nom m’échappe en ce moment, et qui offre une fleur des plus bizarres : imaginez-vous un petit entonnoir long et étroit , destiné a ramasser l’eau du ciel , qu’il verse plus tard sur la plante pour l’arroser. Ce jardin est contigu a celui d’horticulture, où la
société de ce nom entreprend toutes ses expériences.
Le dernier établissement scientifique que nous avons visité est le musée d’antiquités, établi dans the royal Society. Ce musée , centre de la société des antiquaires d’Ecosse , contient des pièces assez curieuses, et entre autres plusieurs médailles romaines trouvées en Écosse même, la chaire qui servit jadis au réformiste Know, et une ancienne guillotine, construite long-temps avant celle dont Guillotin donna l’idée. Le secrétaire de la société, M. Donald-Gregory ( jeune homme d’un grand savoir, et qu’une mort prématurée vient d’enlever a l’aflèction de ses pareils et a l’estime de ses amis), eut lui-même l’obligeance de nous faire examiner pièce par pièce tout ce qui est contenu dans le trésor dont il était le dépositaire. J’avoue pourtant que je n’ai pu m’extasier devant ce nombre infini de ruines, dont l’histoire n’est jamais hien authentique. La seule réflexion que j’ai faite dans ce cabinet, c’est que puisque les Anglais ont eu depuis long-temps l’idée d’une guillotine , et que , pour mieux se garantir du froid, ils en appliquent continuellement le système aux vitres de leurs croi-
SIX MOIS OE SEJOUll
sées (1 * * 4)> je m’étonne, dis-je , qu’ils continuent a condamner leurs criminels a la pendaison.
Dans ce meme établissement de royal Sociely il y a une petite bibliothèque, quelques objets zoologiques, etil y avait exposition de tableaux a l’époque de notre passage. Parmi ces tableaux nous avons vu quelques bonnes copies. Mais laissons de côté maintenant ce qui constitue l’université d’Edimbourg, et ne considérons celle ville que dans sa position topographique , ou , pour mieux dire , dans sa nature physique.
Les personnes qui ont beaucoup voyagé affirment en général qu’après Constantinople et Naples , la ville d’Edimbourg est celle qui occupe la plus belle position en Europe; sans avoir vu les deux autres capitales dont il est ici question , je le crois sans peine , car il est bien difficile de trouver réuni un
(1) Il est rare qu’en Angleterre les vitres des croisées soient disposées , comme en France, sur deux moitiés s’ouvrant de dehors en de-
dans ; on les trouve ordinairement séparées en moitié supérieure et
moitié inférieure. La moitié supérieure reste immobile , et l’on fait
aisément monter l'inférieure en tirant un petit cordon, lorsqu’on veut se mettre à la croisée.
aussi grand nombre de vues toutes plus pittoresques les unes que les autres. Cette ville, peuplée de 180,000 habitans, est partagée en deux grandes moitiés par une seule rue très large et très droite , dite Prime s Street , qui a a peu près deux milles de longueur; a gauche c’est la nouvelle ville, et a droite les vieux quartiers. Ceux-ci, dont la partie la plus élevée est le Ccistle , d’où l’on domine aisément la ville et ses environs, paraissent avoir été bâtis sur une suite de collines qui vont en diminuant du sud-ouest au nord-est. Cette partie de la ville, qui contient l’université et les hôpitaux , n’est pas la plus belle , mais elle n’est pas non plus la moins originale. Figurez-vous qu’on a bâti tout autour du pied de ces collines , de sorte que pour réunir une colline a l’autre et mettre ainsi en rapport les maisons supérieures entre elles , on a dû construire des ponts qui passent sur les maisons basses. La première fois que je passai par le JVort/i Bridge, je m’attendais a voir couler au dessous une paisible rivière ; mais au lieu de cela j’aperçus une foule d’individus circulant en tous sens dans les i rues qui se croisent en dessous du pont.
En général, les vieux quartiers présentent des maisons de neuf et dix étages ; mais les rues sont étroites , montueuses et d’un aspect peu agréable. L’autre moitié de la ville, au contraire, formée par les nouveaux quartiers, est tout ce qu’on peut voir de plus beau. Nulle part je n’ai vu des rues aussi larges; on les prendrait pour autant de places dont chaque côté, du reste, est tiré au cordeau ; Georges- Street surtout mérite d’être mentionnée. Cette rue présente a ses extrémités deux monumens fort beaux, dont l’un est l’église de Saint-Georges, et l’autre une colonne surmontée par la statue de lord Melleville ; l’église et la colonne occupent chacune une place fort jolie. A égale distance des deux extrémités de Georges- Street j on trouve deux piédestaux surmontés parles statues en bronze de Georges IV et de Pitt. Ces statues se trouvent placées vis -a- vis deux larges rues qui viennent traverser, a angle droit , la rue principale dont il est ici question , et dont on ne trouve pas une semblable même a Londres.
Les squares jdrciis e te., se trouvent ici en grand nombre , et toutes les maisons qui les entourent
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sont charmantes. 11 y a aussi quelques statues éparses en guise de monumens sur différons points de la ville; mais ce qui, sans contredit, est le plus remarquable, c’est le Nelson’ s Monument, sur la colline dite Colton-Hill , qu’on commence a apercevoir a l’extrémité de Prince’ s Street 3 quand on arrive de Glasgow. Cette belle colline paraît suspendue sur une très belle rue dite Waterloo-Place . Différons monumens se dessinent sur son sommet : le principal est une espèce de petite tour ancienne élevée a la mémoire de Nelson , que chaque ville d’Angleterre veut honorer comme son sauveur. Plus haut on aperçoit un commencement d’un temple dorique , nommé Panthéon , et deux ou trois niches dont l’une est consacrée a la mémoire d’un poète.
Lorsqu’on est parvenu au sommet de Col ton - IIill , on peut dire avoir devant soi un des pi us beaux tableaux que la nature puisse offrir. Les deux portions d’Edimbourg se dessinent avec toutes leurs particularités. Les différons chemins qui tournent autour de chaque quartier en forme de limaçon, sont on ne peut plus pittoresques. Plus
loin on voit la rivière qui mène d’un côté a Glasgow et qui débouche dans la mer, ou, pour mieux dire, dans un golfe superbe. Deux jolis petits villages, Porlobello et Leith } sont au bord de ce golfe , et leur grande proximité de la ville fait croire qu’ils n’en sont que les faubourgs. De l’autre côté enfin, on voit une autre colline dite Arthur* s Seat , au pied de laquelle se trouve Hohj-Rood-House , dont nous allons parler. Enfin c’est un grand panorama qui probablement aura servi de type au premier qui imagina ce genre de peinture.
i:n Angleterre.
ï'iiô
II ol y- Rood - IIo u *e.
C’est réellement un spectacle délicieux que celui offert au promeneur oisif qui, sortant de la ville par les vieux quartiers , après avoir traversé le pont du nord , contourne la colline dite mont d’Arthur qu’on compare, avec quelque raison, a la tête du lion ), et rentre ensuite par le chemin de Leith. Pour faire le tour de cette colline , on est forcé de marcher tantôt sur la circonférence de sa base et tantôt sur un cercle un peu plus rapproché de son sommet , de sorte que le promeneur se trouvant alternativement en haut et en bas , l’horizon qu’il a devant lui change à chaque instant : tantôt l’on domine, et tantôt l’on est dominé. Ce qui surtout effraie d’être en bas, c’est lorsqu’on passe sous certains rochers qui paraissent suspendus sur la tête
des passans, et qui, retenus seulement par le quart de leur périphérie , semblent menacer a chaque instant celui qui les voit sans oser les regarder.
Mais après quelques centaines de pas , on arrive a un endroit où la nature vous dédommage et de ces rochers et de cette apparente aridité. Imaginez-vous tourner un petit bout de chemin sur un mamelon et descendre immédiatement de la colline , vous avez à gauche une toute petite prairie , et a droite un lac charmant renfermé dans une chaîne de mamelons parsemés de maisonnettes, de troupeaux, etc. Nous nous sommes aisément figuré la Suisse et ses prestiges. Enfin, après deux bonnes heures de marche , on rentre en ville par le chemin de Leith, dont nous avons déjà parlé, et cette course ne paraît pas longue.
Je n’en finirais pas si je voulais décrire les autres environs de cette ville enchanteresse. Ce serait surtout entreprendre une tache au dessus de mes forces , que de vouloir parler de la grotte de Staffa , d’une petite tournée dans le lac Lomon, d’une
excursion a Perth et d’une autre à Sterling Et
Aberdeen et Ahbostford?... Peut-on aller en Ecosse
sans visiter ces lieux tant illustrés par les deux grands poètes? Mais aussi suffit-il de les voir en passant pour oser en parler?
Il y a pourtant une excursion dans le voisinage, assez intéressante par les souvenirs qui s’y rattachent, et dont je veux faire mention ici : c’est Hohj-Rood-Hunse . L’aspect extérieur de ce vieux château aux portes d’Edimhourg et au pied des collines dont nous venons de parler, est des plus tristes : noir, enfumé , et pour ainsi dire isolé de tout ce qui l’environne , par la différence de son architecture , il inspire un sentiment de tristesse avant même qu’on y soit entré et avant qu’on ait pu se convaincre de la justesse des regrets de cette malheureuse famille qui a dû l’habiter pendant long-temps.
La façade , comme tout ce qui est gothique , est très bizarre et présente sur la porte d’entrée une grande horloge surmontée d’une très grande couronne. La cour d’entrée est carrée et entourée de portiques bas et étroits. Au fond h gauche , on 'oit la chapelle, qui n’offre rien de remarquable; et c’est de ce même coté qu’on entre pour monter
aux appartemens supérieurs qui sont les plus anciens, et pour se rendre aux appartemens inférieurs, qui, pour être dits moins anciens, n’en sont pas plus modernes. Les appartemens supérieurs furent jadis occupés par la malheureuse reine Marie, toujours vénérée et chérie en Ecosse, et souvent même par ceux qui ne sont pas Ecossais. On y conserve encore son lit, ses chaises, son miroir et différens autres objets qui lui servirent , et auxquels on n’ose toucher. Le concierge du château fait ordinairement voir aux étrangers un portrait que des souvenirs traditionnels placent parmi les plus ressemblans. Quelle belle figure! et combien de malheurs pourtant ont pesé sur cette tête !
On a voulu aussi nous faire remarquer dans un coin et derrière une vieille porte plusieurs taches sur la muraille : l'a, dit-on, Rizzio fut assassiné!... J’ai aussitôt doublé le pas, et, après avoir vu une grande salle où l’on conserve la plupart des portraits des anciens rois d’Ecosse , je suis entré dans les nouveaux appartemens, habités naguère par la famille exilée.
Toutes les pièces sont, pour la plupart, fort grandes ; ce qui en hiver doit avoir fait beaucoup souffrir ceux qui, avancés en âge, n’avaient qu’un bon feu pour toute consolation. Les meubles qui restent encore montrent la pauvreté de ceux qu’on a du enlever après le départ pour Gratz ; et quand j’ai vu la mesquinerie de la chambre de Charles X, réfléchissant d’ailleurs au peu de repos qu’il a dû y trouver, je n’ai pu m’empêcher de donner une larme au sort de ce malheureux vieillard, qui, parvenu à l’âge où le besoin d’une vie aisée se fait le plus sentir, a dû abandonner le grand palais des rois pour venir ici geler de froid et s’abreuver d’amertume dans une tanière plus propre aux corbeaux qu’a l’homme. Je plaignais moins son petit-fils, qui était dans un âge où les transactions brusques se font moins sentir; cependant il y a un sentiment qui pour lui aussi pouvait nous attrister : c’est de penser que ce pauvre enfant a dû supporter la peine d’une faute (on l’a ainsi appelée) qu'il ne pouvait commettre et qu’il n’a pu comprendre. Mais quittons lioly-Rood, car peut-etre dépasserai-je les lornes que je me suis imposées.
Eclairage au gaz.
La ville d’Edimbourg, comme toutes les autres du royaume, est éclairée au gaz, et pour la première fois il nous a été possible de visiter et d’examiner a notre aise la manière dont on fabrique le gaz combustible. Nous sommes donc allés a Gaz light manufactury , qui est placée dans un bas-fond au N.-E. des deux moitiés de la ville. La première pièce que nous avons vue contient un grand nombre de cylindres creux en fonte de fer, placés horizontalement sur des fourneaux et rapprochés autant que possible les uns des autres. Dans ces cylindres- chaudières on place, ou, pour mieux dire, on jette le charbon dont la fusion doit produire le gaz combustible. Je ferai remarquer que ce charbon est d’une espèce particulière, et diffère
même , par ses caractères extérieurs , de celui qui sert à alimenter les cheminées anglaises.
Ce charbon, avons-nous dit, est jeté dans les chaudières- cylindres, et j’ajouterai, avec une adresse extraordinaire. En effet , le cylindre n’a pas plus d’un pied de diamètre, et cependant, a la distance de quatre pas, l’ouvrier lance le charbon de sa pelle avec un coup d’œil si juste et un bras si exercé, que chaque morceau de charbon rencontre l’orifice de la chaudière avec une justesse géométrique ; et pendant les quelques minutes que j’ai regardé cette manœuvre , pas une seule parcelle de charbon n’est tombée a terre. Chacun de ces cylindres a un tuyau particulier de trois ou quatre pieds de hauteur, et tous ces tuyaux verticaux aboutissent a un tuyau commun, placé horizontalement et qui conduit aux tuyaux purificateurs (ressemblant a un système d’orgues), aboutissant eux-mêmes aux réservoirs communs.
Ces grands réservoirs, espèces de cloches en verre blanc, plongées dans l’eau comme les cloches de fer pour les petites cuves , sont au nombre de 1 3, con-
tenant chacun 18,000 pieds cubes de gaz ; ils sont tous numérotés en dehors pour pouvoir connaître, par le nombre de pieds de hauteur que présente la cuve hors de l’eau, quelle quantité de gaz y a pénétré. Il y a ensuite une chambre destinée au mesurage général, dans laquelle on trouve un grand cadran d’horloge, entouré par six petits cadrans; chacun sert a désigner le nombre de dixaines, centaines, milliers, etc. , de pieds cubes de gaz contenus dans les réservoirs. Outre cette mesure, il y a encore une espèce d’aiguille barométrique propre a mesurer les grandes quantités.
Non content de cela , le génie mécanique de ce pays est allé jusqu’à imaginer des cadrans particuliers, placés devant le tube principal qui conduit le gaz dans chaque maison particulière. Cette petite montre, qui est dans la première pièce de toutes les maisons qui se servent du gaz, et qu’on peut voir aisément , sert à indiquer la quantité de pieds cubes brûlés pendant le mois ou pendant l’année; et par conséquent chacun ne paie que la quantité de gaz qu’il hrûle , pouvant ainsi contenter ceux qui, par esprit d’économie, vont
se coucher en hiver deux heures après le grand astre.
Terme moyen, on brûle, pour toute la ville d Edimbourg, 471,000 pieds cubes de gaz par jour. Pour toute cette grande manufacture il n’y a que 70 employés, grâce a une machine a vapeur qui remplit plusieurs fonctions secondaires dans rétablissement. Rien , au reste, n’est perdu ici comme ailleurs , et la coque du charbon qui a servi h donner le gaz est achetée par ceux qui , comme les chimistes par exemple , désirent avoir dans leurs fourneaux du feu sans fumée.
En revenant de cette manufacture, nous avons vu , dans une des rues de l’ancienne ville , la fenêtre par où Know, dont nous avons laissé la chaire dans le muséum des antiquités , prêchait la réforme. Non content de faire des prosélytes dans son temple, il haranguait le peuple de sa croisée et fanatisait ainsi son monde partout où il pouvait. C’est au reste un usage qui s’est perpétué en Ecosse, et il n’est pas rare de trouver, le dimanche , des gens qui, au milieu de la rue, prêchent a un cercle de curieux avec autant de hardiesse que d’aplomb
et sans trop s’inquiéter de la composition de leur auditoire. J’ai vu un jeune homme, fort bien mis d’ailleurs, qui, placé sous un portique de Prince3 s Street , avec une bible et un parapluie a la main , criait a tue-tête devant un cercle assez fourni, avec autant de force que quelqu’un qu’on voudrait étrangler. On nous dit que le génie de la foi s’était emparé de lui ; quant à moi , je crus qu’il était possédé du démon , ou que plus probablement encore il était atteint d’aliénation mentale, à en juger par le grotesque de ses gestes et par ses yeux qui menaçaient de quitter leurs orbites.
J’aurai peu de chose a ajouter sur les Ecossais , a ce que j’ai dit déjà des Anglais en général. Hospitalité, bonhomie, loyauté, tout est absolument égal dans les deux royaumes. Les formes extérieures me paraissent pourtant plus polies en Ecosse ,
où les femmes surtout sont d’une amabilité extrême. Ceux qui parlent français le prononcent assez bien , et, chose vraiment remarquable ! c’est qu’ils lisent le latin presque comme les Italiens, et ne se moquent pas mal des Anglais, qui agissent autrement en cela. Ils sont tous fort attachés a leur pays, habitude générale chez le montagnard ; ils ont des mœurs fort simples et une prudence qui peut passer en proverbe; leur respect pour les étrangers est grand. Ils mettent beaucoup d’amourpropre a ce qu’on voie les moindres sites de leur contrée.
Le toast des hommes , après le diner , est aussi fort singulier : un pied sur la chaise et l’autre sur la table, c’est ainsi qu’ils crient hurra! Au reste, ne refusez pas de boire leur whisky après le repas. C’est de l’eau-de-vie en petite quantité dans de l’eau chaude avec du sucre. On prépare le whisky dans un grand verre , et on le sert ensuite par cuillerée dans les petits verres que chaque convive a devant soi. C’est assez bon , et d’ailleurs il faut se conformer aux usages.
Quoique leur costume soit comme dans le reste
cle l’Angleterre , je dois dire pourtant qu’il est bien rare que les hommes surtout ne portent sur eux , soit en pantalon , soit en gilet ou cravate , un peu de cette étoffe qui porte leur nom national. La troupe seule a un costume particulier que je trouve fort joli. Leur grand bonnet h plumes, leur écharpe retenue par un bouton a la romaine, leur habit rouge avec une petite tunique quadrillée qui descend jusqu’au genou, la bourse a poils a la ceinture qui s’oppose a l’indiscrétion du vent, leurs belles jambes en l’air a demi couvertes seulement par un petit bas quadrillé , enfin leurs beaux souliers a boucles , tout cela forme un ensemble qui mérite certainement l’attention des voyageurs. Leurs officiers ont , en petite tenue , un poignard dont le fourreau contient un couteau et une fourchette ; je ne sais a quoi cela leur sert , mais telle est leur habitude.
Je citerai, en terminant, leurs manœuvres; si ce n’est pas pour dire comment ils portent les armes, c’est pour faire observer au moins que les bataillons des Highlanders sont ordinairement précédés par un beau cerf, comprenant tellement bien le coin-
mandement de l'officier supérieur, qu’il précède tous les mouvemens de la troupe et se constitue son avant-garde; c’est ainsi que d’un cerf, animal timide s’il en fut, on fait ici un guerrier.