DÉPART DE CALAIS
alats.
Nous avons quitté Calais a minuit et quart, a bord du paquebot le Lord - Mellevüle , destiné a remonter la Tamise jusqu’à Londres. Ce bâtiment, quoique petit, avait a bord une centaine de passagers entassés les uns sur les autres; et, chose assez singulière, tous les hommes s’étaient emparés de la chambre, laissant les dames en plein air jouir
du ciel et du vent , qui , par parenthèse , soufflait
avec une force peu commune. Etant arrivés à bord
un peu trop tard, nous avons dû être galans par force , et conséquemment nous sommes restés sur le pont, tâchant de nous rapetisser autant que possible et de nous garantir, avec nos manteaux, du gros zépliir du nord.
Les mouvemens du paquebot augmentèrent bientôt, et le mal de mer se fit sentir aux babitans du pont. Les hommes ont été les premiers a souffrir de cette cruelle angoisse, et les dames d’en rire tout d’abord; mais leur tour ne s’est point fait attendre, et on aurait pu, si on y avait songé, rire d’une revanche bien terrible. Pour ceux qui 11e souffrent pas, et j’avais le bonheur d’être du nombre , un pareil spectacle n’a déjà rien d’attrayant; et si vous ajoutez les vagues qui de temps a autre venaient caresser indistinctement les épaules des malades et des bien portans, vous vous figurerez aisément que la place n’était guère digne d’envie.
Je ferai observer ici qu’il s’en faut cependant que ceux-là mêmes qui ne souffrent pas du mal de mer ne ressentent une certaine influence de l’agitation au milieu de laquelle ils se trouvent : on éprouve un malaise qu’on définirait difficilement, et qu’on
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peut comparer fort bien a celui qu’on a lorsqu’on se place pour la première fois sur l’escarpolette.
Vers les quatre heures du matin , nous étions en vue de la cote d’Angleterre, et peu après nous sommes entrés dans la 1 amise, laissant a gauche le fort Margate avec un établissement de bains. On n’aperçoit d’abord que la rive gauche de ce large fleuve ; ce n’est qu’après une heure de marche qu’on peut voir les deux bords. Ici on commence a distinguer la campagne, dont la rive gauche qui est la droite du fleuve) est recouverte par de magnifiques collines d’une verdure étonnante et parsemées de sites fort pittoresques ; le côté opposé est aride et on le croirait désert et abandonné. Naturellement notre attention se porta du premier côté, appartenant il la province de Cantorbury. Livrés a nous-mêmes et sans nomenclature de ce qui semblait défiler devant nous, il aurait été diffi cile de rien comprendre a un amas d’arbres ou de maisons qui de temps a autre étaient aperçus; mais quelques dames de Greenwich, qui se trouvaient sur le pontet qui parlaient un peu français , furent assez aimables pour m’indiquer ces lieux,
et voulurent même commencer a me faire bien prononcer rjuelques mots anglais; ce qui fut pour moi une fort agréable leçon de prononciation.
Enfin nous voila parvenus a 15 milles de la capitale. Au sud de la Tamise on voit une infinité de parcs et de lieux de plaisance, vrais séjours de plaisir ou d’ennui. Peu a peu le fleuve se rem-
plit d’une multitude de batimens pour la plupart ancrés, de toutes formes et de toutes dimensions. De nombreux bateaux a vapeur sillonnent la Tamise dans tous les sens, se dirigeant sur tous les points du globe. Un superbe endroit nommé Greenwich , où l’on voit un immense hôpital destiné aux marins, et dont nous aurons occasion de parler plus tard , nous avertit que nous ne sommes plus qu’a trois milles de Londres. Le fleuve fait ici mille contours gracieux et semble, par coquetterie, éloigner le moment où le voyageur va être frappé de surprise en apercevant de loin la majestueuse coupole de Saint -Paul et cet amas de ponts et d’édifices qui paraissent superposés les uns aux autres. Parmi les ponts , il y en a un qu’on nous indiqua, car on ne peut l’apercevoir: il est sons
Veau, et on voit, par les travaux situés aux deux extrémités, quelle est la position qu’il doit occuper. Tout près de celui-ci on aperçoit un vieux bâtiment de guerre qui sert maintenant de maison de santé pour les matelots malades, de tous les pays indistinctement. Un peu plus loin les navires marchands se multiplient tellement que la circulation des paquebots devient difficile quand le temps est beau , et fort dangereuse quand il y a un peu de brouillard.
Nous arrivons enfin au beau Puni de Londres , qui est le premier élevé sur la Tamise ; le paquebot s’arrête au milieu de plusieurs autres qui viennent également d’arriver de divers points du royaume ou du dehors, et nous descendons devant un grand édifice placé il notre droite, et qu’on nous dit être la douane (Custom-house). Après avoir mis pied a terre , on nous a demandé notre passeport qu’on a examiné assez lentement; on enapris note, et on nous l’a rendu immédiatement avec un autre papier, où il est écrit que nous devrons le rendre en quittant le royaume ; cependant on ne nous l’a plus demandé. Je ferai remarquer ici que
pendant les quelques mois que nous avons habité l’Angleterre, nous avons parcouru les trois royaumes sans que jamais on nous ait demandé ni qui nous étions, ni où nous allions. C’est ainsi qu’on élude en Angleterre la plus forte entrave du voyageur; mais c’est une île!
Si la visite des passeports est peu rigoureuse, en revanche on est très sévère pour les effets. Une salle de la douane , divisée en plusieurs compartimens, reçoit tous les bagages des voyageurs; il y a des places distinctes pour les malles, pour les sacs de nuit et pour les étuis de chapeau , et chaque voyageur est appelé successivement a reconnaître ses effets et a les soumettre à la visite d’un bras vigoureux, qui vous les tourne et retourne en plusieurs sens avec fort peu de ménagement. Ajoutons a cet inconvénient , commun a la plupart des douanes de l’Europe , que s’il y a beaucoup de voyageurs, il faut souvent que les derniers attendent trois et quatre heures avant que leur tour soit arrivé. Dans un pays où tout se fait grandiosement, on pourrait, ce me semble, obvier aisément a cet ennui , et surtout éviter la perte d’un temps qui
peut être très précieux pour beaucoup de personnes.
Quoique nous ayons débarqué a midi, ce n’cst qu’a quatre heures que nous avons pu nous mettre en roule pour aller nous loger a Leicester square , qui est un quartier central. La route, depuis la douane jusqu’il la place de Leicester, nous a paru fort longue, par le double motif que nous la parcourions pour la première fois, et qu’un nombre infini de voitures viennent a chaque instant entraver la marche : il y en a quelquefois sur deux et sur trois rangs pour des milles entiers.