CHAPITRE PREMIER
< Aussi loin que notre imagination puisse remonter au-delà de « ce que la tradition et l'histoire nous ont fourni de preuves « écrites, la science nous fait entrevoir comme un mirage fantas- « tique, un paysage étrange, peuplé de créatures plus étranges « encore.
« Dans ce riche pays qui deviendra, plusieurs milliers d'années « plus tard la Haute-Normandie, sur l'emplacement de ces plate teaux fertiles qui s'appelleront un jour le Vexin, et forment « aujourd'hui près de quatre départements, il nous semble voir « d'impénétrables forêts où la fougère en arbre, le palmier des
< zones tropicales mêlent leur poétique feuillage à celui de l'orme,
< de l'aulne et du bouleau des climats tempérés. Des lianes vigou-
< reuses et souples enlacent les gros troncs à l'écorce rugueuse « s'élancent capricieusement d'une branche à l'autre, grimpent c jusqu'aux sommets les plus élevés pour retomber en spirales c gracieuses ou se balancer dans l'espace. Tout un monde de « bêtes fauves s'abrite sous les profondeurs de ces fourrés inex- « tricables.
c Au fond des vallées semées de fleurs aux couleurs les plus « éclatantes, ondulent au moindre souffle les tiges flexibles de
< bambous aussi hauts que les arbres. Des tapis de mousse et c d'hépatiques aux surfaces moelleuses décorent le bord des ruist seaux; dans l'herbe luxuriante paissent tranquilles et insoucieux c d'innombrables troupeaux de cerfs et de bœufs gigantesques ;
< plus loin, de monstrueux éléphants à la crinière rousse, aux c redoutables défenses s'avancent gravement à travers le maré- « cage, laissant derrière eux un long sillon de roseaux foulés.
t Au flanc de la falaise, entre deux énormes rochers écartés par t la foudre, apparaît une forme humaine levant fièrement la tête « vers le ciel : c'est le troglodyte. Il saisit une branche à l'extrét mité de laquelle est fixée une pierre ; en un instant il est t descendu dans la prairie, glisse doucement parmi les hautes
« herbes, puis, s'élançant d'un bond rapide il fait siffler dans l'air t sa massue dont un coup terrible atteint le front d'un bœuf cou- « ché paisiblement et ruminant à l'écart du troupeau.
< L'animal surpris à l'improviste, pousse un mugissement c farouche ; il veut se relever, mais, les coups pressés se suc- « cèdent sans relâche et l'énorme bête, roulant à ses pieds, expire c avant même d'avoir pu se défendre.
« Au bruit de la lutte, les cerfs et les bœufs se précipitent < affolés dans les profondeurs des jungles, tandis que l'homme « chassant de la voix des nuées de vautours tournoyant sur sa « tête, dépèce, armé d'un silex aigu, sa proie palpitante encore.
« La provision faite pour le repas de la famille, il regagne sa « caverne lourdement chargé, dispersant du geste de gros ours, « des hyènes, des chacals, affamés, pressés de se disputer les « débris de cette curée fumante.