‹ Sixte-Quint (volume 2)Chapitre 3 sur 41 · II · texte numérisé non relu

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style lombard. Bramante en apporta les éléments à Rome. Il y apporta aussi ce qui manquait à la première Renaissance, son sentiment exquis des proportions. Il forme la transition entre celle-ci et ce qu'on' est convenu d'appeler la haute Renaissance, Tâged'or de rarchiteclure moderne en Italie. Son passage à Rome y a laissé des traces ineffaçables. Ses œuvres* firent les délices des contemporains, propagèrent l'entente des proportions, le calcul de la perspective, le culte de Tharmonie entre les détails et l'ensemble, réformèrent le goût, firent époque dans l'architecture profane. La sécurité publique, inconnuedans les siècles précédents, aidant, les grands seigneurs comprirent que la tour et le blockhaus crénelé n'étaient pas le dernier mot de l'art ni de l'agrément. Lemezso ceto, la classe moyenne, ne se contentait plus du nécessaire; elle recherchait le beau, et apprenait à en réaliser l'idéal dans des constructions de modestes proportions. Qu'y a-t-il, comme habitation bourgeoise, de comparable à la maison toute bramantesque d'un écrivain apostolique située sur la strada papale en face du Governo Vecchio^?

Bramante survécut peu à Jules II. On était en plein âge d'or. Raphaël, Michel-Ange, Jules Romain, Balthazar Peruzzi prodiguèrent leurs trésors*. La villa

* La cour Saint-Damase, le Belvédère, les galeries du Vatican» ses dessins pour la reconstruction de Sftint-Pierre, le petit temple près Saint-Pierre in Moulorio,ie cloître de Sainte-Marie de la Paix, la chancellerie et le palais du cardinal de Comète (Giraud).

* Elle porte Tinscription suivante : Petrus Fusdus, novariensis a literis apostolicis scribendis diclanlisque, anno sxculari 1500 fecit*

' Oulre la villa Madama, la villa Lante, les palais Cicciaporti et Cenci (Maccarani), sont TœuYre de Jules Romain. La Farncsina» les palais

Madama, de Jules Romain, devint le type de la maison de campagne ; le palais Massimo des colonnes , la Farnesina, de Balthazar Peruzzi, celui du palais moderne*. Raphaël, en peintre plutôt qu'en architecte, composa les dessins du palais Yidoni. C'était la grande époque du culte de la simplicité dans la grandeur, du dédain de tout ce qui est petit et superflu, de l'expression exacte mais noble de la pensée donnée. On suivait toujours les modèles de l'antiquité, mais en les transformant. On traduisait, comme l'a dit spirituellement un juge compétent en ces matières, des pensées modernes dans la langue sonore, mais morte et étrangère des Romains. C'est dans l'ornementation de l'intérieur que l'individu pouvait donner un libre cours à ses inspirations, qu'il s'affranchissait sans scrupule des règles sévères qu'on s'était tracées pour la façade et la composition générale du dessin. Hélas ! c'était jeter les germes de la décadence. Le goût public ne tardait pas à donner la préférence à ces prodigalités d'une imagination fantastique, exubérante et, comme on croyait, inépuisable. À Florence, dans la chapelle des Médicis, Michel-Ange avait été le premier à entrer dans cette voie. On y aperçoit des niches, des fenêtres, des ornements qui charment l'œil mais qui n'ont aucune raison d'être*. Plus tard seulement, sous le pontificat

Massimo des colonnes, Altemps celle de Peruzzi. La Bibliothèque impériale de Paris possède une biÉ^ estampe de 1545 représentant le palais Cenci (Maccarani), tel que Jules Homain Payait dessiné.

> Les palais Vidoni et Pandolfî» la chapelle Gbigi à Sainte-Marie-du- Peuple et le portique de la Navicella lui sont attribués.

^Burckhardt, Cicérone in Italien, Bâle, 1855. J*ai emprunté Tappréciation qui précède à cet auteur trop peu connu en dehors de TÂllemagne.

de Paul III, le peintre du Jugement dernier^ le sculpteur de Motse, se manifesta à Rome comme architecte, donna son cachet au palais Farnèse d'Antonio de San Gallo , étonna le monde en reconstruisant Saint-Pierre. Bientôt ce style prit le dessus. La simplicité céda le pas à la richesse, la logique au caprice ; une liberté sans limites succéda à la gêne Tolontaire que les maîtres de la grande époque s'étaient imposée. Il y eut cependant des temps d'arrêt. Il y eut, comme dans toutes les choses humaines, action et réaction. Moins dans les détails que dans l'ensemble, Vignole à Rome, Palladio à Vicence, à un certain degré Scamozzi à Venise, ramenèrent l'architecture à la sobriété du commencement du siècle. Mais à Rome la mort de Michel-Ânge^ avait mis les architectes en plein désarroi. Depuis trente ans il y avait dominé exclusivement. Les papes n'avaient eu confiance qu'en lui. Ils imposaient aux artistes qu'ils employaient l'obligation de suivre ses traces. Piero Ligorio, architecte de Saint-Pierre, fut renvoyé parce qu'il avait trahi des velléités de s'écarter des plans de Michel- Ange. En protégeant officiellement les mânes du maître défunt, ils espéraient en transférer le génie aux survivants. C'était une grande et funeste erreur.

On n'a jamais plus bâti à Rome que pendant le dernier tiers du seizième siècle. En examinant avec soin les édifices et les monuments de cette époque, on reconnaît la lutte sourde entre les imitateurs serviles de Buonar-

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roli et les hommes du progrès, ceux-ci désireux, mais parce qu'ils manquaient d'invention , incapables de s'affranchir*; les uns fatigant le public en reproduisant avec exagération les motifs maniérés connus et mille fois répétés de Michel-Ange, les autres par la stérilité de leurs efforts en tendant vers la simplicité, tous par la monotonie. On tournait dans un cercle vicieux.

Ici nous devrions nous arrêter, car nous sommes arrivés à l'époque de Sixte-Quint. Mais peut-être nous est-il permis d'ajouter quelques mots sur le développement ultérieur de l'architecture romaine? Souvent, le passé se juge mieux quand on le compare aux temps subséquents.

Pour sortir de Timpasseoù Ton se trouvait, il fallait du nouveau, et pour faire du nouveau, il fallait de la hardiesse. Si on y joignait du talent, on n'avait qu'à oser pour plaire à un public ennuyé et blasé qui, à force de contempler et d'admirer le bizarre et l'arbitraire, avait perdu la faculté d'apprécier Irbeau et le

* Giaccomo délia Porta surtout dans sa jeunesse, Martino Longhiainé, GioTsuwi del Duca, suivaient Michel-Ange. Domenico Fontana, Tarchitecta de Sixte-Quint, tâchait parfois de s'émanciper. Carlo Madcrno, Ottaviano Mascherini, — tous deux précèdent immédiatement Técole nouvelle de Bemini, — oscillaient entre les deux genres, le simple etTexa* géré. En général, comme cela arriva toujours dans les époques où le style dominant s'éteint ou qu'il n'y en a plus du tout, les architectes n'ayant rien d'original ï offrir se conformaient facilement au goût de celui qui les employait. Le public se divisait en coognateurs, qui tenaient au style maniéré de Michel-Ange, et en progrMppB, qui voubientdu simple et du nouveau. De tout ceci il s 'ensuivait que les mêmes artistes produisaient des dessins des deux genres» JÉÉ| la commande qu'ils avaient reçue. Pour constater cette lutte vKIlk^^^^ ^^htmce du style baroque, il faut faire iMMltiou des noms pilipbB et fl^^. Iiomcr là l'examen des édifices. îidÉlK. ^ ^^9«

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logique. Si à ce moment Bramante eût reparu sur la terre, il eût été sifQé^

C'était rheure propice pour le triomphe du genre baroque, préparé par Michel-Ange, arrêté dans une certaine mesure par son élève Vignole, prôné par les imitateurs du premier, légèrement et impuissamment combattu par l'école du second, adopté enGn, poussé jusqu'aux dernières aberrations par les grands maîtres du dix-septième siècle, par Bernini,Borrommi, Pietro de Cortone, les Rossi, les Rainaldi. L'abus des crossettes et des ordonnances antiques dont on fait des motifs de décoration, les ornements plus refouillés, surtout l'exagération des saillies dans le but de produire de grandes ombres, excitent l'admiration universelle. Les pierres ne produisent plus l'impression delà solidité. On passe en frémissant sous des avalanches d'architraves saillantes, de groupes de statues miraculeusement suspendues et qui semblent comme agitées par un ouragan. Tous les membres, frontons, encadreraîfents , frises, prennent du mouvement, se tourmentent, se brisent, se cabrent. Ces écervelés courent après l'impossible, se posent des problèmes insensés, savent les résoudre, grâce à leur talent, grâce à la richesse d'une imagination pervertie, grâce au génie qu'on ne saurait leur contester, car souvent ils produisent du même jet des horreurs et des chefs-

* « Le palais du cardinal Borg^hèse (Giraud), dit un voyageur français

qui a visité Ro^ sous le ponliticat de Paul V, n'est piis tant estimé

par sa 8tructaril||ne par le nombre infini de pik^s rares et singulières

qui sonliledans. » Manuscrit de la Bibi. imp. Paris, Fonds Saint-Ger-

'^Biamilé^. Y.

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d'oeuvre. Us ne manquent pourtant pas complètement d'intervalles lucides. Forts de l'autorité acquise, ils osent alors braver le goût public, renier leurs propres idoles, revenir pour un moment au culte de la vraie beauté. La colonnade de Saint-Pierre, de Bernini, en est une preuve. Rome ancienne n'a rien créé de meilleur.

Après avoir changé la physionomie de la ville éternelle, après avoir régné en maître absolu près d'un siècle, ils virent soudainement le sceptre échapper à leurs mains sacrilèges. Le public, pris de satiété et de dégoût, leur retira sa faveur, car il est versatile de sa nature, et c'est à la beauté classique seule qu'il est donné d'en vaincre l'inconstance. C'était le tour des académicwm . Ils cherchaient à se retremper dans l'étude des modèles antiques, des dessins de Vignole qui les avait le premier mesurés avec exactitude. Mais à part Fuga et Vanvitelli, qui ont du mérite, l'Italie du dix-huitième siècle semble frappée de stérilité. On dirait que cette longue orgie a fait tarir les sources de la vie, éteint les forces créatrices. C'est la France qui désormais prétend à donner le ton. Son architecture offre le sjjectacle des mêmes évolutions* et arrive aux mêmes résultats.

* Les élèves de Jules Romain qui aTaient, sous la direction du maître, décoré Tintérieur du palais du Té à Mantoue, transportèrent le nouveau goût à la cour de Henri II. Le château de Fontainebleau devint le l)erceau de la renaissance française. En subissant diverses transfonnations, elle prédomina pendant tout le reste du seizième siècle, jusque vers la moitié do siècle suivant* Sous Louis XIV, les classiques reprirent le dessus. Â Favénement de Louis XV, le style rageur fut salué par Tenthousiasmc d'un public fatigué des grandeurs solennelles du règne précédent. Bientôt il céda le pas au classicisme, mais cette fois complètement dégé-

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Ces deux styles , le baroque et le classique, .ces frères ennemis, enfants de la même mère, la Rome antique, se sont combattus sans cesse, ont alternativement dominé et, à force de lutter, fini par s'épuiser. Après avoir arrêté, dans les pays où il est né, le dé- •veloppement de Tart gothique, ils se sont donné réciproquement la mort , laissant derrière eux l'absence de style qui caractérise notre siècle.

néré, abâtardi, expirant enfin a?ec TEmpire, dont il a emprunté le nom. En Espagne, les platéresques et les cliuriquéresques suivent les mêmes errements.

JI

A l'exceplion du Latran rebâti par Urbain V \ et de Saint-Pierre en voie de reconstruction, toutes les nombreuses basiliques de Rome portaient encore à l'avénement de Sixte-Quint le cachet des premiers temps du christianisme. Dans les ornements, dans les chaires et confessions^ les Cosmates avaient, il estvrai, introduit le goût du moyen âge, mais ils n'avaient pas touché à la construction. Peu de temples, comme Ara-Cœlij avaient subi des transformations notables. Sainte-Ma-

rie de la Minerve représentait seule le tyle gothique italien, créé par les Pisani. Il y avait quelques ^lises de la première renaissance, d'autres, en petit nombres, bâties vers le milieu du siècle sous l'influence du goût de Michel-Ange% enfin la plus récente, destinée à faire école, l'œuvre de Vignole, le Jésus Farnésien*.

* Sainte-Catherine des Funari (1564) est, selon nous, ce que cette époque a produit de plus gracieux. Saint-Louis des Français, Saint- Jeandes Florentins, Féglise neuTe ou Sainte-Marie in Fa/iice^to, n'étaient pas encore achevés.

' C'est ainsi que cette église est désignée dans les publications du temps; par exemple dans Touvrage intitulé : Pompei Ùgonis Romani

Les palais, bien moins nombreux qu'aujourd'hui, appartenaient en grande partie à la première renaissance ; ceux de Sainl-Marc et Capranica à une époque antérieure*, au style introduit alors de Florence. Vinrent ensuite les chefs-d'œuvre dont nous avons précédemment parlé.

Dans des proportions modestes, avec une timidité qui frise la gaucherie sans manquer de charmes, parfois mais rarement avec la prétention du parvenu, la maison bourgeoise suit les révolutions que subit l'habitation des barons*.

Mais pénétrons dans cette Rome de Grégoire XIII et de Sixte-Quint.

Nous sommes à la porte du Peuple. Des voyageurs déclarent leurs noms au bargel, se débattent avec les douaniers qui visitent les bardes et, par mesure de précaution, confisquent les livres, sauf à les restitjier avec l'approbation du Saint-Office. Une foule de désœuvrés entoure les étrangers, les accable de mots mordants, rit des sons nasaux de leur prononciation, si ce sont des Français, mal protégés à Rome, comme dit l'un d'eux, parce que le très-chrétien n'est pas comme le roi catholique prodigue de pensions'. Si ce sont des hommes de qualité, ils vont descendre à l'Ours, l'hôtel-

oratio in funere JacoH Savellii (jardinaliSy habita in templo Jem Farnesiano; Rom», 1588.

* La maison des Mathei au Translévère, construction beaucoup plus ancienne, a aussi été rebàlie à cette époque (Pie U ou Paul II), mais elle mérilcà peine le nom de palais.

* Voy. à la fin de ce volume la note sur la maison bourgeois de Rome aux quinzième et seizième siècles.

' Voyage en Allemagne et en Italie, 1605. Bibl. imp. Paris, Fonds fr. 5562.

lerie fort à la mode depuis longtemps, probablement depuis Sixte IV, dont l'époque se reconnaît aux piliers octogones de la vieille masure ^

La place du Peuple est irrégulière et dépourvue en=core de Tobélisque que Sixte-Quint ne tardera pas à y faire ériger. Au centre, un grand nombre de femmes sont occupées à laver du linge dans un large bassin. Des muletiers avec leurs bêtes de somme, des étrangers à cheval et à pied passent sans cesse. Ces derniers tâchent de gagner les quartiers mieux habités et plus animés de la ville.

Nous nous engageons dans le Corso -, la via lata des anciens, quiest déjà la rue principale maisnonla plus animée de Rome*. Le commerce ne Ta pas encore envahie; peu de grands seigneurs y ont transféré leurs habitations , mais le beau monde s'y rend déjà aux

* Ce vénérable établissement existe toujours. Il ne reçoit plus que des marchands de la campagne et des routiers. Mais, durant son existence quatre fois séculaire, il a vu de meilleurs jours. Ses petites chambres pourraient raconter une bonne partie de l'histoire secrète de Rome. Les grands personnages, les cardinaux étrangers qui voulaient garder Tincognito pendant une couple de jours, les voyageurs de distinction, de jeunes prélats, ceux qui cherchaient fortune à Rome, les premiers touristes connus, Montaigne est du nombre, descendaient à l'Ours. Le cardinal André d'Autriche, dont le lecteur a fait connaissance au conclave, rhabitait pendant un voyage d'agrément, espérant se soustraire ainsi aux ennuis de la vie officielle. Mais il fiit découvert à la fenêtre par un cardinal qui passait et obligé d'accepter Thospitalité du Vatican. C'est là, eijire les bras de Clément VIII, qu'il mourut enlevé par une courte maladie. Un voyageur français assiste à son enterrement et voit les patriarches et les archevêques suivre à cheval le cercueil du prince. Bibl. imp. Paris, Fonds fr. 5562. — Amayden, Pontificum et cardinal /f aJI omnium elogia, Bibl. Corsinienne.

^e renvoie à une note séparée certains détails qui ne sauraient offrir de Fintérét qu'à ceux de mes lecteurs qui connaissent Rome et ont le goût des choses passées.

heures de la promenade. En quittant la place du Peuple, on passe entre des enclos de potagers et de vignes, devant quelques maisons isolées de peu d'apparence. Le seul édifice qui attire l'altention vient d'être achevé ; c'est le magnifique palais (Ruspoli) que le banquier florenlin Ruccellai a fait construire par son célèbre compatriote Bartolommeo Âmmanati.

Nous sommes à l'entrée de la via Condotti qui à travers un quartier malsain et mal famé^ mène à la place de la Trinité {piazza di Spagna) . Par une rampe droite, fort rapide mais ombragée par de beaux arbres, nous gagnons les hauteurs aérées du Pincio, l'église de la Trinité des monts, et la villa Médicis, l'habitation d'été du cardinal Ferdinand (l'Académie de ;France). Devant cette construction sévère le cardinal Alexandre de Médicis, qui pendant un mois sera Léon XI, ne tardera pas à planter ce groupe d'arbres et à faire jaillir l'eau de cette coupe de pierre, à créer enfin l'un des lieux le plus poétiquement pittoresques de Rome. Le Pincio n'est pas encore transformé en promenade, le jardin de la villa, des vignes et des terres labourables occupent le collis hortulorum des Romains. Le monde élégant se contente de l'avenue de la porte du Peuple; il ne retnonte pas encore dans ces régions délicieuses pour respirer l'air fraisdo soir et jouir d'une vue sans pareille. Ce seront les peintres de la génération suivante

* Le triangle formé par le CorsOf la via Condotti elle Babbuino ^ éisi'ii le quartier des courtisanes. C'était aussi la partie la plus ina]8ain|tcle la TÎlle, le foyer des grandes épidémies qui, à plusieurs reprùei^nt décime la population de Rome. Vida dcl. P. Francisco Borja^ publiée en 1591 par le V. Uibadeneyr.i.

qui, bravant le mauvais climaf el le mauvais voisinage, s* établiront dans le quartier adjacent, découvriront et feront valoir les beautés de ce site. Les Carrache, les Dominiquin, les Guide, et après eux Salvator Rosa ' s'y promèneront les premiers, suivis de leurs nombreux amis, échangeant des regards courroucés avec leurs rivaux, montrés au doigt par les premiers dceroni aux premiers touristes. Maintenant, sous Sixte-Quint, nous y trouvons la solitude, mais la vue splendide nous en dédommage. Rome s'étend à nos pieds*. A notre gauche s'étagcnt les points culminants. Les sept collines, les tours du Capitole, sur le Palatin dans les jardins de Farnèse les restes du palais des Césars, sur l'Esquilin le clocher de Sainte-Marie-Majeure, dépourvue encore des deux chapelles de Sixle-Quint et des Borghèsc; le Quirinal, qui ne développe pas encore les masses imposantes du palais pontifical ; le palais Rospigliosi n'existe pas ; la villa du cardinal Sforza n'est pas encore devenue le palais des Rarberini. En tournant nos regards vers la ville basse, Rome habitée, nous sommes étonnés d'apercevoir si peu de coupoles, à peine trois ou quatre'. Par contre, une forêt détours s'élève de tous côtés. Quelques-unes sont d'une hauteur prodigieuse. Sur la rivej^che beaucoup de ces monuments féodaux ont déjàa^)aru, et dans les nouvéfux palais on les remplace par la loggia ; mais le Transtevère, aussi turbulent que conservateur, en est

^^ mon.

* C'esHT^uc que Ton découvre des loges de la villa Blédicis. - Saint-Augustin , Saintc-Marie-du-Peuple, Sainte-Marie-de-LoreUe, des Foniari et XeGem,

tout rempli encore; il offre l'aspect de la denture d'un peigne renversé*. Ce qui nous frappe en planant du regard sur la capitale du monde chrétien, en prêlant l'oreille aux mille bruits confus qui remontent jusqu'à nous, c'est le petit nombre d'églises et la rareté du son des cloches*. C'est que la réaction catholique qui depuis cinquante ans remue les âmes a à peine commencé à remuer les pierres. Ce sera le siècle suivant qui donnera à Rome le cachet de l'Église triomphante. Et s'il y a peu de temples, et que par conséquent le son des cloches peu nombreuses se perde au milieu du vacarme des quartiers animés, on ne voit à rinlcrieur des églises que fort peu de tableaux'. Les étrangers en sont choques, parce qu'ils ignorent qu'en Italie, pendant tout le moyen âge, les églises ne contenaient qu'un seul autel placé entre T abside et la grande nef; que la messe ne se célébrait que sur cet autel ; que les mosaïques et plus tard les fresques suivaient nécessairement l'architecture, et que ce n'est que dans la seconde moitié du seizième siècle que les autels et les peintures à l'huile se sont multipliés dans leschapelles.

Revenant sur nos pas, nous gagnons le Corso près de l'arc de Marc Aurèlfcjjui partage cette rue en deux parties distinctes, et "'Alexandre VII sacrifiera aux besoins de la circulation et aux droits imprescriptilles de la ligne droite. Cette belle ruine et le château fort

^mm-]

* San Gemigniano près (le Sienne est la seule ville d'ItJ^Rfr'presqiie toutes les maisons de gentilshommes aient conservé leur tour.

* Montaigne, Journal de son voyage en Italie. » Ibid.

adjacent (palais Fiano) s'appellent l'arc et le palais de Portugal, parce .que ce dernier a servi de résidence à plusieurs cardinaux et ambassadeurs de cette nation . Ce n'est qu'après avoir passé sous le monument triomphal du grand empereur que nous nous trouvons véritablement dans Rome. De hautes maisons j)ercées de fenêtres non vitrées, dépourvues de balcons, et presque toutes couvertes de fresques, empêchent le soleil, excepté au milieu du jour, de pénétrer dans cette longue et étroite artère. Au bout on aperçoit au dessous du palazetto de Saint-Marc le couvent crénelé d'Ara Cœli et la tour du Capitole. Après avoir passé sous les fenêtres du comte d'Olivarès, devant le palais d'Urbin, dont le terrain sera occupé par les trois palais Panfili (Doria), nous débouchons sur la place de Saint-Marc (de Venise). Ici, le palais de ce nom développe ses immenses façades crénelées, percées de fenêtres guelfes et surmontées d'une tour colossale. 11 frappe et arrête les arrivants par la majestueuse et sombre grandeur de son aspect. Bâti avec les débris d'un autre monument de triste célébrité qui a vu couler le sang des martyrs, longtemps l'habitation des papes, il a joué un rôle dans l'histoire de la ville et du monde, terfcw et orbis. G'esldans sa vaste cour que les Romains, non sans éprouver de sinistres pressentiments, ont aperçu pour la première fois un parc d'artillerie que Charles VIII avait amené. C'est dans celle cour même qu'est né le style de la renaissance romaine: les arcades qu'on y voit sont le premier, timide et gauche essai de copie de rarchiteclure du Colisée. a Plus château que palais, s'écrie Giovanni Gorraro,

c'est le plus notable de tous les édifices de Kome. » Pie IV, il y a vingt ans, en fit don à la Seigneurie; un jour il passera à TAutriche.

Nous nous trouvons ici entre les approches du Capilole, le quartier de prédilection de Paul III, dernier pape qui ait habité le palais de Saint-Marc, et entre le versant occidenUil du Quirinal, qui n'est plus le domaine, mais où Ton respire encore l'atmosphère des Colonna. Ces puissants seigneurs résident toujours et résideront encore pendant des siècles dans leur palais plusieurs fois centenaire et dont la vaste cour leur servait jadis de place d'armes. A côté, s'élèvent l'église et le couvent des Apôtres, où frà Felice a vu plus de mauvais que de bons jours, et où il s'est complu lorsqu'il exerçait les fonctions de supérieur, à rendre la vie dure à ses moines, où l'on montrera aux générations à venir les deux cellules par lui occupés et qui seront un jour l'habitation d'un^utre frère conventuel célèbre, Ganganelli, Clément XIV. Dans les traditions du couvent une anecdote survivra. Lorsque les moines des Apôtres, à l'occasion de son exaltation, vinrent offrir leurs hommages à Sixte-Quint et profitèrent de l'occasion pour lui demander des grâces et des faveurs, leur ancien confrère en religion reçut fort mal ces sollicitations. A la fin deTaudience, le cuisinier de la communauté s'approcha : « Saint-Père, dit-il, vous vous souviendrez sans doute des mauvais repas que vous avez faits chez nous. » Sa Sainteté n'en disconvint pas. » — « C'est la faute du manque d'eau. Donnez nous de l'eau. » Le pape trouva que c'était la seule demande rais(»nnable qu'on lui eût adressée et

au silence et à la prière. Nous avons hâte de gagner le centre de la ville, le foyer de toutes les activités mondaines qui agitent Rome moderne, Home temporelle, le grand triangle entre le Corso^ le Tibre et le Gapitole. Des artères longues mais étroites et tortueuses la traversent en convergeant vers le pont Saint-Ange. La rîaGiulia et celle de Monserrato, \e faubourg SaiM- Germain, le quartier des grandeurs d'autrefois, sont les plus riches en palais, et les moins animées. C'est aux banchi^ dans la longue Strada papale, et, de l'autre côté de la place Navone, dans le quartier opulent des Espagnols, dans les rues des Coronari et Tordinone, que la Rome de Sixle-Quint déploie non ses grandeurs, mais son activité, ses richesses et son exubérante vitalité. Du lever du soleil jusqu'à son coucher, jusqu'à YAve-Maria, la foule se presse dans ses rues mal pavées, mais où l'on trouve toujours de la fraîcheur et de Tombre. Plus nous approchons du pont, plus se multiplient les palais modernes, c'est-à-dire ceux qui ont été bâtis dans les derniers trente ans^Cesont les habitations des hommes nouveaux, des prélals, parvenus grâce au mérite, au hasard, ou aux Monti, mais pas assez riches pour faire

*■ Paolo Paruta, arrivé ii Rome en qualité d'ambassadeur de Venise, un an cl demi seuli'ment après la morl de Sixte-Quint, fait à son retour, en 1595, la description suivante de la ville éternelle : « En résumé je dirai seulement que la ville et cour de Rome sont présentement arrivées à l'apogée de la grandeur et de la prospérité. Ce qui le prouve, c'est qu'on y vit avec une pompe et splendeur extrême. Le luxe a pénétré dans toutes les capitales et jusque dans les pays barbares, mais nulle part plus que dans cette ville et cour de Rome; car uu goût du faste et des commodités de la vie elles joignent les mo\ens de le satisfaire. Des fortunes énormes se sont fiâtes, et les dépenses augmentent en proportion. On est étonné de voir à (|uel point s^est généralisée la splendeur qu'autre-

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comme font les cardinaux qui pour leurs vastes habitations, pour les jardins dont ils les entourent, recherchent et trouvent, sur les collines, Tair et l'espace qu'il leur faut. I^s^grands banquiers aussi, qui donnent le nom à ce quartier, y ont, avec leurs comptoirs, des demeures presque princières. La presse dans les rues étonne les étrangers. Ils trouvent qu'à Paris le Marais est à peine aussi animé, que Venise seule Test davantage.

Autour du Panthéon et de la Minerve, on n'entend parler que des langues étrangères, surtout le français. Les loueurs de maisons y font leurs meilleures récolles. Ce sont des appartements luxueux, tendus de cuir de Cordoue, garnis de meubles sculptés et dorés. Malgré les prix élevés, il n'est pas facile d'en trouver, car les étrangers ne sont pas des touristes. C'est l'espérance de faire fortune qui les amène, et l'espérance a la main ouverte; elle compte sur l'avenir, sur l'inconnu, qui a tant de charmes, el ne regarde pas trop à la dépense *. Ce qui manque a ces établissements, c'est la propreté, le linge, mais le luxe et le brillant y abondent.

fuis un petit nombre des principaux cardinaux et quelques barons seulement étaient h nicme de déployer. Les constructions el les ameublements des palais se font avec uue pompe vraiment ro\ aie. Les édifues publics et prives, les temples et pabiis, les rues, fontaines et maisons de campagne, bâtis dans ces dernières années, sulliraient beuls pour iaire lornemenl d'une ville de premier ordre. » ~ Kel. Yen. Rome, Coll. Alberi.

* Tous ces renseignements sont empruntes à des manuscrits du temps delà Bibliothèque impériale de Paris, Fonds fr. bbbO^ 5^02. Fonds Sl-Germ. H02, au Voyage de Montaigne^ aux Awisif à une foule de livres de Tépoque, et, en petit nombre, aux correspondances diplomalit|ues.

Les voilures circulent avec peine. Le nombre enesit considérable. Quiconque se respecte ne saurait s'en passer. Charles Borromée lui-même avait dit qu'à Rome il fallait deux choses : aimer Dieu et avoir carrosse. La formede ce véhicule rappelle la tartane espagnole. C'est un cylindre ouvert des deux bouts, percé de deux portières aux côtés, et cahoté dans un panier sur quatre lourdes roues. Les élégants pratiquent dans la toiture des vasistas pour regarder les belles dames qui aiment à se montrer aux fenêtres, a Ils en font un astrolabe, s'écriait un prédicateur très-éloquent et populaire qui prêchait aux jésuites, selon Montaigne, non sans beaucoup de suffisance parmi son excellence de langage. » Vers la place et le pont de Saint-Ange, la foule est compacte pendant la plus grande partie de la journée. On se dirait en plein jubilé, alors que, du temps de Boniface VIII, la police prenait des mesures de précaution pour faciliter la circulation*. Quel embarras quand Sixte-Quint passe par les rues encombrées pour « faire une chapelle, » porté dans un brancard ouvert de tous les colés, précédé et suivi d'officiers, de sa garde suisse, de cardinaux et d'évôques tous montés sur de beaux mulets* !

* Corne i Roman, per rcscrcilo molto, L'anno del giubbilco, su per lo ponte Hanno a passar la gente modo toKo ;

Ghe dall' un lato tutti hanno la fronte Verso *1 castello, e vanno a sanlo Pietro Dair altra sponda vanno verso 1 monte(Giordano).

Dantk, Enfer, ch. xviii.

* i II est porté, écrit un voyageur franç:iis, dans un brancard ouvert de tous côtés et doublé par dedans et dehors de velours rouge et cramoisi, orné de franges d'or et d'argent, ses armoiries derrière. U est

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néges de F Italie jouissent d'une grande célébrité. Plus que les universités et presque autant que les sanctuaires, ils attirent annuellement de France et d'Allemagne ungrand nombre de gentilshommes. Les plus renommés se trouvent près du Latran et du Colisée. C'est là que les étrangers de distinction font connaissance avec la jeunesse romaine, car le salon n'existe pas. La vie de famille ou de coterie remplace le commerce habituel et continu de ceux qui composent ce qu'on appellera un jour la société. Dans les grandes occasions seulement, il y a des assemblées nombreuses. C'est là ou au Corso ^ pendant le carnaval, aux représentations thé«Atrales, qu'on peut approcher les femmes de qualité, moins belles que celles du peuple, mais fort agréables, et toujours, quand elles se montrent, richement parées de perles et de pierreries. Montaigne trouve « qu'on en voit de moins laides qu'en France. La tête, elles l'ont sans comparaison plus avantageusement accommodée. Le corps est mieux en France, leur contenance a plus de majesié, de mollesse et de douceur. » On ne les voit jamais en public en compagnie d'Iiommes ; mari et femme même ne sortent guère dans le même carrosse.

C'était un âge démonstralif. Les hommes, en se rencontrant dans la rue, se faisaient de profondes révérences. Les amis s't^mbrassaient avec effusion. On saluait les femmes qui passaient en voiture, on se jetait aux pieds des personnes auxquelles on avait une faveur à demander. Pour témoigner de ses sympathies, pour des félicitations ou des condoléances, on avait toujours des larmes abondantes à sa disposition.

IjCS repas étaient somptueux et d'une longueur extrême. Dans la pièce où Ton servait le dînor, cnr la salle à manger n'était pas inventée, ou dans la pièce précédente, était étalée, sur des buffets sculptés, la vaisselle d'argent, ordinairement d'une grande richesse et conservant le style du cinque-cenio . Les principaux des convives prenaient place à côté ou en face du maître de la maison. Les dames paraissaient rarement à table. On servait le vin versé dans des coupes, et chaque invité y mettait de l'eau, que des valets vêtus de riches livrées lui présentaient dans une aiguière d'argent. Les invités placés près du maître étaient seuls servis par les échansons de la maison ; clmix qui occupaient les bouts de la table s'aidaient eux-mêmes en mettant la main dans les plats. Les convives les plus marquants se rinçaient la bouche avant et après le repas. La hiérarchie sociale se rencontrait partout. On aimait les vins capiteux de Grèce, surtout le Malvoisie et les grands crus napolitains comme le Lachrima et \c Mangiaguerra\ Si l'art culinaire était fort développé, l'école laissait à désirer et supposait des forces surhumaines de digestion. Le grand Vatel du seizième siècle, le cuisinier secret^ c'était son titre officiel, de Pie V, de ce saint pape qui ne dépensait pas six jules pour ses repas personnels, maisqui aimait à traiter ses convives d'une manière digne du Vatican, Bartolommeo Scappi, n'existait plus, mais ses mAnes n'avaient cessé d'inspirer les artistes des générations suivantes.

• Bemardo NaTagero, Rome, 1558. Rel. Yen. Coll. Alberi : « È l'ossente e gagliardo, ncro e tanto spesso chc si polria quasi lagliarc »

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Grâce à son livre*, la postérité peut juger de ses théories, heureusement abandonnées par la pratique. «Le cuisinier prudent, dit-il, et à la hauteur de sa mission, qui veut commencer, continuer et finir avec honneur, doit imiter Tarchitecte lequel, après avoir fait ses plans, jette les fondements et érige sur cette base solide les merveilles de son génie... » Le cuisinier doit avoir égard à la diversité des goûts, et ses œuvres doivent non-seulement plaire au palais, mais aussi charmer l'œil par la beauté des formes cl des couleurs. 11 faut qu'il possède une connaissance approfondie des créations de la nature de toute sorte, des volailles et quadrupèdes, des poissons, des fruits et légumes. 11 doit, pour sa personne, être agile, patient, modeste dans tout ce qu'il fait, sobre autant que possible, car s'il manque de sobriété il perd la patience et, avec la patience, la finesse du goût. L'honneur du maître et le sien doivent lui êlre sacrés, et l'intérêt du maître passer avant toute chose, hormis l'honneur. Il doit être riche d'expédients, et capable en cas de besoin de donner à la même matière les formes et les goûts les plus divers. Après l'humilité et les autres qualités

* Il est devenu fort rare ; en voici le titre exact : Opéra di M. Bartholotnco Scappi, cuoco secrelo di papa Pio Quinto, divisa in sei libri. — Nel primo si contiene il ragionamento clie fa Tautore con Gio suo discepolo.

— Nel secondo si tratta di diverse vivande di carne si di quadrupedi, corne di volatili. — Nel terzo si parla délia statnra e stagione de' pesci.

— Nel quarlo si mostrano le liste del presenlar le vivande in tavola cosi di grasso corne di magro. — Nel quinto si contiene Tordine di far diverse sorti di paste, et altri lavori. - Nelsestoet ultiroo libro si ragiona de' convalescenti, et moite altre sorti di vivande per gliinfermi. — Con il discorso funerale che fu fulto nelle essequie di papa Paulo III. ~ Con le figure cbe fanno bisogno nelln lucina, cl alli reverendissinii nel conclave. — Fifwe/ia, 1570,in-4".

se tenaient debout derrière leurs chaises. A la fin du repas, on enlevait la table, au-dessous de laquelle il s'en trouvait une autre, avec le dessert.

Rome n'était jamais plus brillante que dans les dix jours qui précèdent le mercredi des Cendres. Paul II, dont la bonhomie se complaisait à répandre la gaieté autour de lui, avait transféré au Cono les jeux traditionnels de la place Navone. Assis dans la petite pièce du coin du palazetto de Saint-Marc, d'où Ton domine cette rue dans toute sa longueur, il aimait à assister aux divertissements des derniers jours du carnaval, et à voir arriver les barberi (petits chevaux de course) qu'on arrêtait et arrête encore au-dessous de ces fenêtres. C'est de là que date la servitude attachée à cette chambre: depuis quatre cents ans, pendant ces heures de gaieté folle, le gouverneur de Rome, revêtu de sa robe officielle qui n'a pas varié de coupe, vient s'y installer avec sa suite. Sous Grégoire XIII, les courses avaient fort dégénéré. On faisait non-seulement courir des chevaux et des buffles, mais aussi des juifs et des enfants, et la licence dépassait toutes les bornes. C'est Sixte-Quint qui rétablit le bon ordre par des ordonnances régissant encore, sauf quelques modifications, ces saturnales modernes.

A Rome comme dans toute l'Italie, excepté à Milan où, à cause de la captivité de l'archiduc Maximilien, le gouverneur avait défendu les réjouissances publiques, le carnaval de 1588 fut particulièrement animé. Les rigueurs des premières années de ce pontificat avaient rétabli l'ordre et la sécurité. Dès lors il y eut moins d'exécutions, moins de ces exemples d'une sévérité

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c'est dans celle d'un prélat qu'on l'a trouvée; mais on est clénnent. La belle dame ne reçoit pas le châtiment voulu parla loi et MgrVolta n'est pas jugé responsable des personnes que son cocher promène dans Rome. Des mauvais plaisants qui ont fait du tapage au Corso^ en sont quittes pour la défense de sortir pendant le reste du carnaval. Un homme déguisé en femme choque les sbires par la liberté de ses allures. 11 reçoit trois coups de volées de cordes «de bonne mesure; » mais comme c'est un gentilhomme,on a l'attention de respecter son incognito, et on lui permet de garder son masque pendant l'exécution. C'est le petit événement du mardi gras. Le mercredi des Gendres, le pape quitte sa vigne, où il a passé les derniers jours, pour tenir chapelle à Sainle-Sabine, et donner les cendres selon sa coutume, le cardinal Âldobrandini disant la messe.

Pendant ce carnaval, plusieurs mariages sont célébrés dans le grand monde. Donna Camilla et beaucoup de dames romaines assistent aux festins des noces. Celles du seigneur Goltofredi ont été splendides. Le souper a coûté 500 écus. Toutes les dames de Taristocralie et quatre cardinaux, sur onze invités, ont daigné y assister, les pourprés soupant à part. Les ambassadeurs se mettent aussi en frais. Celui du roi très-chrétien qui habite le palais Lanti offre une collation aux cardinaux, seigneurs et dames affectionnés à la France. Des fenêtres, on admire un simulacre de tournoi exécuté par la jeunesse dorée. Le lendemain, une fête semblable est donnée par d'autres seigneurs romains au Corso, devant le palais d'Urbin, dont le comte d'Oliva-

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laieurs ^ ; mais les pièces qu'on donnait lémoigncnt de la triste décadence de la littérature. La forme était tout; l'originalilé , l'invention, la poésie faisaient presque complètement défaut. Les comédies manquaient du sel de Machiavel, mais elles en empruntaient la licence. Les situations étaient plus qu'équivoques, et le langage d'une crudité extrême. Pietro Âretino, Grazzini, plus connu sous le nom de Lasca, l'un des fondateurs de l'académie de la Crusca^ l'ennemi officiel du Tasse; Lodovico Dolce, Matteo Galladei comptaient parmi les auteurs les plus appréciés ; l'Amour constant, les Dédains injustes, la Calandra, l'Alexandre, parmi les pièces les plusà la mode*. Tous ces auteurs méritent l'oubli où ils sont tombés. A l'occasion des noces du ducGharles-Emmanuel avec l'infante Catherine, Guarini venait de créer le drame pastoral. On a de la peine à concevoir l'enthousiasme produit par son Pastor fido. Les tragédies fort goûtées étaient de ternes et lourdes imitations des Grecs. On les représentait dans les collèges des jésuites et dans les maisons des cardinaux et de la haute prélalure où la Mandragola n'était plus de saison. Aux cours des princes, on les tolérait à la condition que la richesse des costumes et décors des intermèdes aidassent à faire supporter les vides et interminables tirades des héros et des dieux de l'Olympe. Il y avait enfin des tragi-comédies spirituelles, heureusement

« Voy. la curieuse Descrizione deli apparalo e degli intermedi falli per la comedia rappresentatain Firenze, nelle no%%e dei serenissimi Don Fernando Medici e Madama Christina di Lorena, Grand-Duchi di Toscan a, Florence, 1589.

* Prologue de VAmore scolasticOf de Raffaello Martini. Florence, 1570.

en petit nombre. C'était de la philosophie chrétienne entremêlée de scènes burlesques, et faite pour dégoûter à jamais de la morale qu'elle prêchait ^ En dehors des compagnies d^amateurs qui se formaient dans presque toutes les villes un peu considérables, il y avait des troupes de comédiens ambulants qui jouaient alternativement dans les grands centres. Elles étaient un des liens entre les différentes parties de la péninsule, et contribuaient beaucoup à faire disparaître les dialectes du langage habituel des classes supérieure et moyenne qui fréquentaient le théâtre.

Une première édition, incorrecte et défectueuse, de la Jérusalem délivrée venait de paraître à Tinsu de l'auteur. Malgré Thoslilité du grand-duc François, fort irrité contre le poète, et de Tacadémiedela Crusca, l'œuvre du Tasse eut un succès immense. Elle le devait à la beauté de la diction, et la diction sufiisait à cette génération essentiellement prosaïque, tenant à l'élégance des formes, trop absorbée par les soucis de la vie réelle pour donner à la littérature une attention sérieuse, pour chercher dans les spectacles ou dans la poésie autre chose qu'une distraction passagère, une occasion de rire, d'admirer de beaux décors et de belles femmes'.

Pour se faire une idée du goût du temps, il faut

' La Conversione del peccatore a Dio, par Bnltista Lconi, dédié'à la grande-duclicsse Christine de Toscane; Venise 1601, et d'autres pièces de ce genre.

* A Rofno, il était strictement défendu aux femmes de paiTiitre sur la s<-èiie ; inaib cette sévérité était inconnue en dehors des Étals pontificaux.

ils SIXTE-QUINT.

avoir le courage de parcourir les nombreux essais critiques publiés alors ordinairement en forme de dialogue. On contestait le mérite d'Arioste, on condamnait Dante. c< Ce poète, dit Giuseppe Malatesta S a emprunté ses ailes à Icare pour s'éloigner tant qu'il pouvait du vulgaire et, à force de chercher le sublime, il est tombé dans une mer obscure d'obscurités. Il est philosophe et théologien ; du poëte il n'a que les vers. Pour mesurer son Enfer j son Purgor toire^ son Paradis^ il faudrait des astrolabes ; pour les comprendre, on devrait toujours avoir sous la main quelque théologien capable de donner un commentaire. Sa diction est souvent barbare et crue ; il cherche à être dégoAlant el obscur là où il lui serait si facile d'être élégant et clair, ressemblant en ceci à ces princes et grands personnages qui ont une belle main, mais qui par affectation écrivent en caractères illisibles. »

Nous entrons dans l'un des palais de l'aristocratie. La cour entourée d'arcades, peu spacieuse encore, car les vastes cortiles appartiennent au dix-septième siècle *, est remplie des laquais et estaiiers des convives, tous munis de torches. Un escalier étroit et fort roide mène à la sala où se tiennent les domestiques de la maison. Nous traversons la seconde pièce, celle des valets de chambre et nous sommes, dans la suivante,

• Délie nttove poésie, ovvero délie diffese delFurioso. Dialogodelsignor Giuseppe Malatesta al serenissimo Duca di Ferrara; Vérone,

* Fort peu de palais antcricui^s au dix-scplième siècle ont des cours spacieuses : ce sont les palais de Saint-Marc, Colonne, Or&ini, Gùverno- Vecchio (alors ik)rgia), Cesarini Sforza et Altemps.

114 SIXTE-QDINT.

au palais Farnèsc, inaugureront sous peu une nouvelle école, Part de la peinture dépérit à vue d'œil.

Dans les appartements on voit peu de ces riens élégants que les générations à venir aimeront à entasser dans leurs salons. Sous ce rapport, Rome est fort arriérée en comparaison de Venise; les petits écrans, dits cabinets, sont encore rares, mais la vaisselle plate trahit l'influence de BenvenutoCellini, mort depuis une quinzaine d'années seulement. Les orfèvres romains sont et resteront des artistes.

En général, la statuaire avait, plus que rarchitecture et la peinture, échappé à la loi commune de l'époque, à la décadence rapide des arts. Le genre de Michel-Ange prédominait. Sans doute c'étaient des pygmées qui s'efforçaient démarcher sur les traces du géant, et qui encore n'en imitaient que les erreurs. Cependant, en cherchant bien, on trouve parmi les œuvres de ces sculpteurs de petits et même de grands trésors *.

Le goût des antiques était fort répandu. Les grands personnages et de riches particuliers ornaient les cours de leurs maisons de statues qu'on trouvait presque partout, et en grand nombre dans les Thermes, au Palatin et autour du Capitole. Sixte-Quint avait autorisé les fouilles ; elles donnèrent de bons résultats, mais tirent tomber bien des restes d'édifices romains que

I l^e célèbre tombeau de Paul lit, à Saint-Pierre, exécuté plusieurs années après la mort du pnpe, œuvre de Guglielmo délia PorU et b fontaine des Tortues, devant le palais Matlei, peuvent être comparés aux plus belles créations de Page d*or. On a quelquefois contesté que celte fontaine, d*abord appelée des Dauphins, soit de Guiglielmo délia Porta. D*après la Roma figurata^ érigée en 1585 aux frais du peuple romain et nu prix de douze cents écus, elle aurait été dessinée par le Florentin Taddeo Landini.

L'AIGUILLE. Mb

les chercheurs de sculptures démolissaient sans scrupules*.

Toujours conduit par le gentilhomme, nous arrivons enûn à la $tance fort imparfaitement éclairée où se lient l'assemblée. I^s dames sont assises, le long des murs, sur des fauteuils ou des tabourets dorés. Les hommes forment des groupes. S'il y a quelque cardinal, on lui rend des honneurs presque royaux. Les grands seigneurs, les chefs de famille ne sont approchés qu'avec de grandes démonstrations, mais la conversation est familière et libre. On parle haut, on rit ; hommes et femmes disent tout et nomment toute

• Voy. les manuscrits français précédemment cités. — Le Aulichità délia città di Borna, opéra non faltn più mai da scriitor fl/c//wo; Venise. 1558, contient une description des collections d'antiques qui existaient alors au Vatican, au Capitole et dans les maisons des particuliers. En parlant de la Vénus du Belvédère, Tauteur dit : « Gli antichi la dipinsero ignuda, p<*rchè apparessero le sue gran belleze, o pure perclitT gli anianti, cho Ici ed il fîgluolo seguono, mostrano tutti ignudi i loro pensieri, e fatmo roolto all*aperlo le loro cose, non credendo perô, che allri le vegga. » « Les anciens représentaient la déesse nue, pour en faire valoir la beauté, ou bien parce que les amants, voués au culte de la mère et du fils, montrent à nu leurs désirs et agissent sans se gêner, croyant que personne ne les voit. » La liste des statues de Mgr Caipi remplit douze pages. Après celles du Belvédère et du Capitole, les collections du cardinal Alexandre Farnèse et des Savelli étaient les plus renommées. Uy en avait à la chancellerie, aux palais Régis, appelé par le peuple la Famesina, non loin de la Chancellerie ; aux palais Madama, Valle, Sanlacroce. Serlupi, dans ceux desMassimi et Alferi, de Camille Capranica, des Mellini, de Buffalo Macarone, dans rhabitalion de Tarchevéque de Chypre et de plusieurs prélats, comme Mgr Fiore, Mgr Gaddi. Mgr Faratini, qui demeurait à la tour des Sanguigni. les artistes aussi collectionnaient. On voyait de belles antiques chez les sculpteurs français Rigattier et Aragon, et chez les maitresGiaccomo, Liuardo et Tommaso. i)u temps de Sixte-Quint, le palais du seigneur Jean-Georges Cesarin i contenait des trésors. Montaigne y admirait « les vraies tètes de Zenon, dePossidoniusel d'Euripides, comme portent leurs inscriptions grecques très-anciennes. »

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chose par son nom. Ce sont les cancans de la ville et de la cour qui font les frais des causeries.Nous sommes loin déjà du raffînement qui distinguait la société italienne (dans un moindre degré celle de Rome) aux quatorzième et quinzième siècles. On abandonne aux académies, à quelques rares réunions d'hommes de lettres, bien inférieurs aux humanistes de la Renaissance, le plaisir de s'entretenir des arts et des sciences. Naguère on rencontrait des savants au palais de Massa de la place Navone, chez le cardinal Borromée, et à la Chancellerie chez le cardinal Farnèse. Maintenant les beaux esprits se réunissent au Cor»o dans une maison particulière, car dans le grand monde la littérature est passée de mode. Les temps sont trop sérieux ; la réforme a pénétré aussi dans les palais ; les mœurs de la société s'en sont ressenties. On est plus moral et moins amusant qu'autrefois. On a l'esprit moins cultivé. Il n'existe plus de Pic de laMirandole, et les femmes qui lisentles auteurs grecs, si nombreuses il y a cent ans, sont maintenant fort clair-semées. La position sociale de la grande dame est changée. Elle est moins indépendante, plus chrétienne, et meilleure mère de famille. Elle ne sort que pour visiter l'église. Elle emploie l'argent dont elle dispose à des œuvres pieuses ou à bâtir et orner des chapelles, le tombeau du mari, si elle est veuve*.

Quoique la simplicité et l'ingénuité du naturel iudien percent toujoui-s, la facilité des rapports d'autrefois a, quelque peu, cédé à la roideur du cérémonial

* C'est rhistoire de bien des monuments sépulcraux des grandes familles, à Rome et dans les ailles féodales.

Altieri ont déjà, au onzième siècle, rivalisé avec les Colonnesi, que les Capranica ont toujours suivis; les Cesi, les Maltei sont des plus riches ; les Patrizi des plus nobles. Les Vitelli, les Lancellolti, les Santacroce, les Teodoli, les Bocapaduli, les Cenci, les Macaroni, las Serlupi, les Muti, les Costnguli et d'autres résident de temps immémorial dans leurs antiques maisons.

Depuis le commencement du siècle, plusieurs familles étrangères se sont établies à Rome, y ont pris racine et formé des alliances avec la noblesse indigène. Les Fieschi, comtes deLavagna^, de Gênes, les Rucellai de Florence, les Ludovisi de Bologne sont les plus considérables. Les Chigi, dont la fortune a élé faite dans le haut commerce, ont brillé sous JulesII et Léon X. Pour le moment leur étoile a pâli. Ils ont disparu de la scène, mais de meilleurs jours leur sont réservés. Parmi les étrangers naturalisés, Mario Sforza est le plus en évidence. Digne descendant du dernier condottiere, de ce soldat de fortune qui sut devenir duc de Milan, il a alternativement combattu sous les' drapeaux de la France et de TEspagne, et ensuite servi

* Ils avaient deux palais qui portaient leur nom. lAin d'oux. situe près de régliso neuve, fut aclieté par Grégoire XIII pour le seigneur Giucconio Buoncunipngni cl sapjiellc encore palais Sora. C'est par erreur qu^on Tattrihuc à Bramante. I/aulre palais Fiesclii se composait d'un groupe do maisons du milieu du quinzième siècle, dont deux donnant dans le Borgo-Veccliio se sont conservées ; celles qui regardent leBorgo- Nuovo et la place Sco>sa-Cavalli ont été démolies et remplacées par dos maisons modernes portant les numéros 5')- 65. (!e palais était devenu propriété du cardinal Savelli qui, en se retirant à Frascali peu de temps avant de mourir, le vendit à Donna Camilla. — Marcardio, lUlratti di lioma TWHlenia. Rome, 1058. — Protocole du notaire capitolin Tarquinio Cavallucci, 'i'2 novembre i58G. — Le cardinal de Joyeuse h Ilenri III, 21 mars 1588.

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naissance ou à de grandes illustrations, est, de toutes lés décorations, la plus recherchée ; celles du pape, l'ordre de Saint-Pierre, de Saint-Paul, de Saint- Georges, de Lorette et des Lis, sont moins appréciées. Après la Toison d'or vient le Saint-Michel du roi trèschrétien, donné surtout pour des actes de bravoure militaire, mais seulement à des Français. C'est en vain que le cardinal de Joyeuse sollicite cette distinction pour le fiis de Bcrnardino Savello. ail ne sufGtpas, lui répond Henri III, d'être naturalisé, il faut ôlre, habiter et résider en mon royaume, comme il est porté par les statuts d'icelui que j'ai juré et voué d'observer V » Le patriciat vénitien est aussi fort recherché. Les docteurs et professeurs es lettres sont considérés comme nobles. L'aristocratie des provinces passe pour inférieure à celle de Rome*.

La carrière militaire anoblit. Les temps des condottieri sont passés, mais la jeunesse romaine aime à servir, soit sous le drapeau de l'Empereur, soit sous ceux des rois très-chrétien et catholique, ou de la Seigneurie. Les troupesde Sainte-Église sont commandées par des hommes de guerre de renom. Le pape ne regarde pas à leur nationalité, car à Rome tout le monde esl chez soi; il choisit ceux qui lui inspirent le plus de confiance. La plus grande illustration romaine vient de s'éteindre. Le grand connétable du royaume de Naples, qui a commandé à Lépante l'escadre ponliû-

: * Henri HI au cardinal de Joyeuse, A juillet 1588. Bibl. imp. Paris, Coll. Ilarlay. 288.

'C'était déjà le cas au mo-^cnige.GregoroYws^GeschichtederSladt Rom , tom. VI.

tiré les épées, et ces deux seigneurs ont été blessés*.

Si le duel, condamné par le concile de Trente^etqui suivant plusieurs bulles entraine excommunication, n'a jamais pris racine dans les mœurs de l'Italie, ce n'est pas faute délivres qui traitent de cette matière, prenant pour base l'ordalie, lejugement de Dieu, mais admettant l'influence des étoiles, exposant la forme du cartel, les qualités requises de l'adversaire et des lémoins, enfin les règles du combat*. Les barons romains ne s'en soucient guère. Le combat singulier est presque inconnu. Quand ils ont une querelle à vider ils sortent de Rome avec leurs amis et domestiques, se livrent bataille en rase campagne, ou bien dévastent mutuellement leurs propriétés. Quelquefois on a recours aux bravi toujours prêts, pour un peu d'argent, à tendre un guel-apens ou à tirer une arquebusade en plein jour. Telles ont été les mœurs, il y a peu d'années, mais Sixle-Ouint a changé tout cela. La police est si vigilante, la justice se fait si promplement, que les actes de violence sont devenus rares. Sous son règne les barons se plaisent médiocrement à Rome et y sont comparativement en petit nombre. De plus, un siècle d'anarchie et de misère pèse encore sur eux. Les fortunes en ont souffert; mais elles se refont lentement.

* Avvisi, 23 juin 1589. Ibid.

' Les ouvrages suivants contiennent des informations curieuses sur les idées elles mœurs de la seconde moitié du seizième siècle : // Duello di Messer Giovanni Battista Pigna, al serenissimo Don Àlfonso di Este Principe di Ferrara. Venise, 1560. — Il duello di M. Darïo Atiendoli. Veni^^e, 150-4. — Duello delV eccellentissimo e clarissimo giurisconsulto M. Andréa Alciato. Venise, 1564. — IHscdrsi del conte Annibale Romeif gentiluomo Perrarese. Venise, 1594.

La noblesse est beaucoup plus riche que la bourgeoisie^ mais sauf les Colonna, les Orsini', le duc de Sermoneta chef des Gaelanijes Cesarini'et quelques autres comme les Vitelli et les Mat Ici, l'aristocratie romaine n'est pas en mesure de lutter de luxe ou d'influence avec les grands cardinaux et les familles élrangères établies à Rome, à peine avec les prélats qui font carrière, avec ceux enfin qui tiennent au pouvoir, lequel, changeant souvent de main, multiplie les occasions de parvenir. Les Aldobrandini, les Borghèse, les Barberini, les Panfili n'ont pas paru «sur la scène du monde; » les Ludovisi, les Rospigliosi, les Odescalchi, les Oltoboni, considérables dans leurs pays, ne le sont pas encore h Rome ; les Chigi n'ont pas refait leur fortune ; les Altieri, patriciens de premier ordre depuis les temps les plus reculés, n'ont jusqu'ici vu aucun dt*s Ieui*s ceindre la tiare. C'est le siècle suivant qui verra éclore ces grandes existences.

* Instructions de Sixte-Quint au cardinal Montalto, précédemment citées.

* Giovanni Nicolini au grand-duc Ferdinand, 28 janvier 1589. Arcli. Flor., fil. 3298.

* Babbi au grand-duc François, 1" octobre 1585. Arch. Flor. et en beaucoup d'autres endroits.

m SIXTE-QUINT.

Sixte-Quint avait lejjoAf, on pourrait dire, la passion de la bâtisse. Il en avait aussi l'intelligence elles connaissances techniques; on se rappelle qu'il dirigeait lui-même les travaux qu'il faisait exéculer étant cardinal. Dans les longues années de sa retraite, durant le pontificat de Grégoire XIII, il avait évidemment conçu et mûri mille projets. Quiconque a l'esprit tourné vers l'architecture sans posséder les moyens de satisfaire son penchant, est tenté de se laisser aller à ce jeu d'imagination. C'était le cas de l'ermite de la villa Peretli. Mais devenu pape, il dépendait de lui de réaliser les rêves du cardinal pauvre. Dans sa tête les plans étaient tout tracés. Il n'avait qu'à choisir, qu'à ordonner, qu'à vouloir enfin, et ce n'est pas la volonté qui lui faisait défaut. L'activité déployée par le pontife tient du merveilleux. Mais ce qui nous frappe bien plus que l'étendue et l'importance de ses constructions, commencées et achevées en cinq ans, c'est le travail mental qui a dû précéder l'exécution matérielle. Or, ce travail exige du temps. Sans doute, la pensée se forme avec la rapidité de l'éclair, mais il

à porter la coupole, avaient dû être renforcés. Depuis la mort de Michel-Ange, on avait, sur ses dessins, fini la galerie supérieure. Restait à y placer la coupole. Les dépenses et les risques efifrayaient tout le monde. On évaluait les frais à un million déçus d'or, et à dix ans le lemps voulu pour exécuter celte œuvre gigantesque^ L'opinion publique commençait à se faire à ridée que Saint-Pierre resterait inachevé.

Ces difTérentes questions, la conslruction de la coupole, le besoin de pourvoir d'eau les quartiers de Rome qui en manquaient, le percement de nouvelles voies de communication et le transfert de l'aiguille étaient à l'ordre du jour. On les disculait partout, et le cardinal Montalto y réfléchissait sans doute de son côté. Il formait, discutait et arrêtait avec le jeune Fontana des projets, chimériques alors, mais qui prirent soudainement une valeur pratique trèsréelle quand il fut devenu pape. 11 n'eut alors qu'à les rappeler à sa mémoire. Ses idées étaient arrêtées. Il ne s'agissait que de les réaliser*.

C'es^- ce qu'on ignorait dans le public, fin observateur et, quand il n'est pas égaré par la passion,

• Numismata summorum pontificum templi Vaticani fabricam indicnntia, par le P. Philippe Bonanni, S. J.; Rome 1715. L'auteur cite les sources où il a puisé.

' Nous n'avons pas de documents à produire à Tappui de cette supposition ; car personne ne s*est donné la peine de relever les causeries intimes du cardinal disgracié avec Fontana et le peu d'amis qui le fréquentaient alors ; mais le fiiit que ces questions constamment débattues h Rome Toccupaient résulte de Tensemble de la situation. W avait un grand et injuste dédain pour le gouvernement de Givgoire XHI, et il se disait certainement : Ce que lui ne peut je le pourrais bien si je me trouvais à sa place. Ce qui le prouve, ce sont précisément les actes de son pontificat.

mais encore debout sur le flanc occidenlal de l'église près de Tancienne sacristie. Paul III avait le premier conçu ridée de le faire transporter sur la place. Il consulta Michel-Ange et Antonio de Sangallo, les premiers architectes de l'époque. Ils furent unanimes à déclarer l'entreprise irréalisable*. Leur autorité faisant loi, l'idée fut abandonnée. Le nouveau pape y revint. Quatre mois après son avènement il en déféra l'examen à une commission composée de quatre cardinaux, de quatre prélats, du sénateur de Rome, et de quelques experts en pareille matière*. Il fut décidé qu'on ouvrirait un concours, et bientôt on put choisir entre une multitude de plans, envoyés ou apportés par leurs auteurs, de toutes les parties d'Italie et même de Sicile et de Grèce. Celui de Fonlana eut la préférence. Mais jugeant l'architecte trop jeune, la commission chargea Giacomo délia Porta et Bartolommeo Ammanati de Florence, de l'exécution des travaux, d'après les dessins de Fontana. Celui-ci s'en plaignit au pape. c< Personne, lui disait-il, ne saurait mieux exécuter un projet que celui qui l'avait conçu, car personne ne peut complètement approfondir la pensée d'autrui . » Frappé delà justesse de cette observation, Sixte-Quint remit la tâche ardue entre les mains de son ancien maçon. Rome criait au scandale et augurait mal de l'entreprise'. Le célèbre Bartolommeo Ammanati, qui avait demandé au |)ape une année de réflexion avant de lui

* Babbi au grand-duc François, 28 septembre 1585. Àrch. Flor , fil,

• Délia trasportazione deW obelUco Vaticano e délie fabiiche di nostro signore papa Sislo K, par Domcnico Fontana. Romei 1590.

' Babbi au grand-duc ; rapport précité.

la tête, et Fontana effrayé de celte menace aurait, par mesure de précaution , fait placer des chevaux sellés à toutes les portes de Rome. En même temps, le bargel aurait fait dresser devant les tribunes des spectateurs des potences entourées d'un nombre proportionné de bourreaux. C'est une des nombreuses fables inventées longtemps après la mort de Sixte-Quint, et acceptées comme des faits véritables, sur l'autorité de Gregorio Leti.

Avec l'iptervention de neuf cents ouvriers et d'un grand nombre de chevaux , les travaux avançaient rapidement au milieu d'un profond silence, interrompu seulement par le cri de commandement de Domenico Fontana, et par le bruit rauque des câbles et des poulies, lorsqu'une voix stridente se fit entendre : « Mouillez les cordes ! » cria-t-elle. En effet, le feu avait pris dans les cordages. On parvint aisémentà l'éteindre, et la femme, car c'en était une, qui en contravention de l'édit avait sauvé l'obélisque, eut l'honneur de baiser le pied du Saint-Père. Elle était Génoise, s'appelait Bresca et possédait un jardin sur la rivière. Elle obtint pour elle et pour ses descendants le privilège de fournir les branches de palmiers dont on se sert à la procession de Saint-Pierre les dimanches des Rameaux. Sa famille en a joui jusqu'à ce jour^

Le terrain d'où on enlevait l'obélisque étant à une plus grande hauleur que le centre de la place de Saint- Pierre, une digue avait été construite entre les deux points, et le 13 juin l'aiguille y fut transportée et déposée horizontalement. A causes des fortes chaleurs, l'éreelion fut ajourné à l'automne. Ce fut le 10 septembre

' Celte anecdote, racontée diversement, est historique.

moment solennel. Le pape venant du Quirinal et se rendant au Vatican pour recevoir Luxembourg et Pisany, passait par les Banchi lorsque le feu de l'artillerie et les cris de joie des Romains l'avertirent de l'heureux accomplissement de l'œuvre. Ce soir-là, tous les trompettes de Rome, accompagnés de tambours, donnèrent une sérénade devant la maison de l'heureux architecte. Le Saint-Père le nomma citoyen noble de Rome et chevalier, lui fit présent d'une chaîne d'or, et de dix prébendes de la chevalerie Laurétane, rendant quatre cents écus et le gratifia de plus d'une pension de deux mille écus ^, et de tout le matériel employé dans le travail. Ces libéralités étonnèrent ceux qui ne connaissaient pas le naturel de Sixte-Quint, fort réservé à l'endroit des dépenses, lorsqu'il se méfiait de ceux qui lui demandaient de l'argent, ou bien lorsqu'il s'agissait d'entreprises qu'il ne goûtait pas, mais large et libéral quand il faisait exécuter ses propres conceptions par des agents éprouvés et dignes de sa confiance*. Ilavait l 'inslinct de l'importance de cette œuvre. Plein de joie, il en parla avec effusion àGritti, en lui disant que c'était pour les ambassadeurs de France un très-grand honneur d'avoir fait leur entrée au moment même où se dressait l'obélisque de Saint Pierre*.

Les correspondances du temps, les rapports des diplomates, les comédies, cette source précieuse de l'his-

* Giovanni Gritti au doge, 4 octobre 1586. Arch. Ven. Disp. Rome.

* Le même au même, 6 juin 1587. llnd. — « Si corne in alcune cose non si puo ncgare che il papa non si guarda mollo dal spender cosi ia nlcune allre niuno par che tenga il danaro in manco stima di lui. •

* Giovanni Grilli au doge, 15 septembre 1586. Arch. Ven. Disp. Rome.

en môme temps et avec une égale activité, les travaux destinés à pourvoir d'eau les quartiers montueux et à y faciliter la circulation. Il avait acheté, au prix de vingt-cinq mille écus de Marzio Colon na frère du cardinal, une source abondante, située non loin de Palestrina, à 20 milles au sud-est de Rome. Ces eaux qui ont pris son nom devaient être amenées au moyen de l'aqueduc qui fonctionne encore. Il fallut son intervention personnelle pour conduire cette entreprise à bonne fin. Accompagne seulement de trois cardinaux^ il se rendit sur les lieux, accepta à Zagarola l'hospitalité de Marzio Colonna, et revint à Rome après une absence de cinq jours*. A la suite de grandes difficultés, de grandes explosions de colère, à force de constance et d'énergie, cette œuvre colossale, commencée peu de mois après son avènement, fut terminée dans l'espace de trois ans. UAcquaFelke fécondait désormais des régions naguère stériles et désertes. Des habitations pouvaient s'élever le long des avenues que Sixte-Quint traçait à perte de vue, à travers des vignes, des jardins, quelques rares constructions modernes, des monuments antiques, impitoyablement rasés quand ils se trouvaient sur son chemin. Une église même et des chapelles furent sacrifiées à la ligne droite. De toute part la mauvaise humeur du public éclata. Mgr Gerino s'en rend l'écho en écrivant au grand-duc : «Pour faire de nouvelles rues, on démolit des maisons, même dos lieux vénérables de dévotion ; pour bâtir une bibliothèque au belvédère (du Vatican) on abîme toute la perspective du noble théâtre (la cour

* Giovanni GriUi au doge, 0 juin i5S7. Arch. Veu. Disp, Renne.

trouvait moyen de dépenser des sommes considérables, tout en faisant travailler à bon marché et en vendant aux particuliers les terrains jusque-là incultes faute d'eau, ou inaccessibles faute de rues et parce qu'ils étaient encombrés de ruines; de subvenir aux frais, de remplir les coffres du fort Saint-Ange, comme on le lui reprochait, en échangeant des pierres contre de ror.

L'Europe contemporaine, voyant ce qu'il avait fait pendant cinq ans, était frappée d'étonnement. Cela s'explique, quand on se rend compte du peu de développement des sciences mécaniques ; quand on se rappelle que la force motrice de la vapeur était inconnue ; que les moyens de transport dont nous disposons faisaient défaut ; qu'il n'y avait pas de chemins de fer, et fort peu de roules carrossables.

En cinq ans le pape achève la construction de sa chapelle à Sainte-Marie-Majeure*, commencée lorsqu'il élail cardinal, y fait transporter, tout entière, l'ancienne chapelle de la crèche, aplanir la colline et ériger Tobclisque qu'on y voit. Jl conduit au sommet du Quirinal l'eau de la source Felice^ située à 20 milles de Kome. Il bâtit la façade méridionale de Saint-Jeande-Lalran, dite la loge de Sixte-Quint parce qu'il y donnait la bénédiction, fait élever l'obélisque qui se trouve en face de la loge, déblayer la place, construire le grand palais du Lnlran, et transporter dans le voisinage l'escalier saint.

Après avoir rehaussé et nivelé la Via Pîa, de

* On est occupé actuellement à i^estaurer cellts chapelle, aux frais (le Sa Sainteté Fie IX.

Nous avons déjà énuméré les grandes rues par lui tracées. Dos quartiers populeux se sont formés le long de quelques-unes de ces avenues. Dans d'autres le silence et la solitude continuent de régner. Grâce au débarcadère du chemin de fer, à l'affluence croissante des étrangers et à l'élan qu'a pris Tesprit de spéculation, le quartier de prédilection de Sixte- Quint se couvre aujourd'hui de nouvelles et élégantes constructions. Si le pontife pouvait être témoin du mouvement qui règne dans celle partie de la ville, il regretterait sans doute de voir appliqué à sa chèie vigne le droit d'expropriation qu'il avait exercé luimême si impitoyablement ; mais il se consolerait peutêlre par la pensée que Rome continue de mériter le nom de ville éternelle puisqu'elle ne se condamne pas à l'immobilité, puisqu'elle sait marcher avec le temps, et, lentement et prudemment, avancer avec le siècle. Il arrive d'ailleurs à Sixte-Quint ce qu'il a pratiqué lui-même et sur ces mêmes lieux. Pour faciliter l'accès du débarcadère, on a démoli quelques-uns des portails de son jardin, tout comme il a jeté bas les magnifiques piliers et les voûtes d'une partie des Thermes pour y construire son palais et aplanir la place devant l'église de Michel -Ange. Dans son livre rendant compte des constructions de Sixte Quint, publié sous les auspices du pape et distribué aux ambassadeurs^ Domenico Fontana a la naïveté de compter ces démolitions parmi les œuvres méritoires de son maître. c< Le Saint-Père, dit-il, a fait gâter (quaslare) les ruines

* Nous l'avons cité précédemment. — Alberto Badoer au doge, 28 juillet 1590. Arch. Yen. Disp. Rome.

tées à ses frais, celle de Sainte-Sabine sur l'Aven tin est la plus importanle. Le collège des Marchigiani, ses compatriotes à Bologne, Taqueduc qui alimente Civita-Vecchia, l'agrandissement des villes de Lorette et de Montalto sont également dus à Sixte-Ouint.

Tous ces travaux furent conduits par Fontana, sauf toutefois ceux de la coupole de Saint-Pierre, qui furent exécutés sur les dessins de Michel-Ange par l'un de ses plus dévoués élèves, Giacomo délia Porta, alors déjà septuagénaire. A cause de son grand âge, l'architecte de Sixte-Quint lui fut adjoint, et quoique Giacomo figure dans l'histoire comme constructeur de la coupole, une grande partie du mérite revient à Domenico Fontana. Cet homme extraordinaire, si on peut l'être quand on manque de génie, réunissait, sauf le génie qui est pour l'artiste la qualité principale, toutes celles qu*il fallait pour plaire à son maître : la promptitude, le coup d'œil, l'honnêteté, le courage. Pour les connaissances techniques, aucun de ses contemporains ne le valait. C'était un maçon et un ingénieur hors ligne ; c'était un artiste de second ordre. A peu d'exceptions près, ses compositions manquent de grâce et d'élégance, elles ne manquent pas de grandeur. Son style, comme nous avons dit, flotte entre le classicisme de Vignole et le goût baroque qui commençait déjà à avoir la vogue. Tel qu'il était, Fontana répondait aux besoins de la situation. Un homme de gi'nie se serait révolté contre les exigences impérieuses de Sixte-Quint, qui commandait au temps et aux lieux, aux hommes et aux choses; qui voulait aussi commander aux muses; qui ignorait que le feu

en y revenant après une absence de dix ans l'abbé des bénédictins de Mantoue, le spirituel |P. Don Angelo Grillo *, je suis à Rome, et cependant je ne m'y reconnais pas, à tel point tout me parait nouveau, édiQces, rues, places, fontaines, aqueducs, obélisques et tant d'autres merveilles, tout l'œuvre de Sixte-Quint... Si j'étais poète, je dirais qu'au son impérieux de la trompette de ce pontife magnanime, les ossements réveillés de ce vaste corps mal ensevelis et dispersés sur la campagne latine se sont rendus à son appel; que, grâce à la puissance de cet esprit fervent et exubérant, une nouvelle Rome est née de ses cendres. »

* Lelleredi D, Angelo Grillo. Venise, 1612.

L*A1GUILLË. 143

Malgré les frais énormes (le ses constructions, malgré le million d'écus d'or déposée la fin de chaque année dans les coffres de TÉtal, Sixte-Quint était assez riche pour être trop généreux envers les siens. En principe ennemi du népotisme, moins prodigue sous ce rapport que ne l'avaient été la plupart des papes de son siècle, que ne le seront ceux du siècle suivant, il subissait Tinfluence de Tesprit du temps, qui permettait que chaque pontificat introduisit dans la noblesse romaine une nouvelle famille princière. Comme on a vu, il avait fait cardinal son petit-neveu Alexandre à Toge de treize ans, et le frère de celui-ci, Michel, n'en avait que huit lorsqu'il fut nommé général de Sainte-Église. Les dotations étaient à l'avenant. Donna Camilla amassait des richesses considérables, faisait d'excellentes affaires en achetant des terrains, en couvrant une partie de l'Esquilin de magasins* qu'elle

* • Au m^ine lieu où sont les Thermes, la signera Camilla fit bâtir un palais et trente magasins d'un côté, qui sont déjà bâtis, et autant de l'autre côté, ce qui lui apportera un grand revenu, t Manuscrit de la Bibl. imp. Paris, Fonds fr. 5562, cité en plusieurs endroits.

louait à grand prix. Elle ne dédaignait pas non plus les cadeaux que le roi Philippe, la république de Venise, le grand-duc de Toscane et d'autres personnages lui faisaient de temps à autre. Elle ne reculait pas même devant d'importantes spéculations. Ainsi elle comptait acheter du prince de Bisignano les gabelles sur les soies de Calabre, qui rapportaient quatre-vingt mille écus; mais le pape s'y opposa Ml la combla d'ailleurs de différentes manières, lui fit donation de plusieurs immeubles, entre autres de sa vigne aux Thermes, et monta sa maison. Celle-ci se composait d'une dame d'honneur, de deux gentilshommes, d'un majordome, d'un aumônier él d'un secrclaire, d'un cuisinier, de deux valets de chambre, de deux pages, de deux estafiers, et de quelques laquais qui portaient la livrée aux couleurs poire mûre et feuille verte que le pape avait inventée lorsqu'il était cardinal. Il lui donna en outre deux carrosses, chacun attelé de deux mulets, et une pension de mille écus par mois. C'était une petite cour convenablement composée qui n'avait rien d'exagéré. On raconte* queSixle-Quint avait saisi cette occasion pour exhorter sa sœur à ne point oublier son humble origine et à ne jamais donner de scandale par un excès de luxe ou par sa prétention à se mêler des affaires d'État. Donna Camilla se conforma aux conseils de son frère, du moins tant qu'il vécut. Après sa mort, il est vrai, elle fit un peu parler par la splendeur de son établissement et le nombre de ses carrosses* ,

> Alberto Badoer au doge, 18 août 1590. Ârch. Yen. Ûisp. Rome. * Codice OtlobonicOy cité par le prince Hassimo, dans sa ViUa Massimo; Rome 1856.

' En 1594, Donna Camilla et ses deux petits-fils en avaient dix. Le

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mais en général elle vivait avec une grande simplicité, recevait quelquefois des cardinaux à dîner, donnait à ses petits-Qls en carnaval l'amusement d'une représentation théâtrale, et acceptait une ou deux fois à Palô rhospitalité priucière du cardinal Farnèse. Comme tous les originaires des Marches, elle avait conservé une vive affection pour sa province, et en la visitant, la seule fois qu'elle l'ait revue, elle y laissa de nombreuses marques de muniCcence. Sa tenue était parfaite, tout le monde appréciait son tact et la facilité avec laquelle elle avait adopté les manières et le ton du grand monde. Quoique complètement étrangère aux affaires, elle voyait son frère tous les jours. Quand il s'agissait de petites grâces ou de bénéfices secondaires, elle pouvait être <le quelque utilité. Nous ne craignons pas d'être injuste envers sa mémoire en admettant que c'était pour elle un moyen de battre monnaie. On a vu ailleurs combien alors les idées étaient larges en pareille matière. Les ambassadeurs de Venise, de Toscane et la petite diplomatie lui faisaient une cour assidue. M. de Pisany et le comte d'Olivarès, quoique moins emprcbsés, entretenaient, aussi, avec elle et sa famille d'excellentes relations que les orages politiques ne troublèrent jamais^

La sœur et les petits-neveux étaient donc pourvus. A en croire la rumeur publique, ils l'élaient même trop.

nombre des Toitures parliculières qui circulaient alors à Rome était de 885 Voy. Villa MassimOy par le prince Massimo.

• Les registres delà paroisse de Sanlct-Maria in via La la consiaieni f^e, le 1 7 février 1590, une fille du comte d'Olivarès a été tenue sur len fonts du baptême par Donna Flavia Orsina Peretli, petite-nièce de Sixte- Quiat. G était Tépoque des grandes luttes entre cet ambassadeur et le pape.

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