II
nir qui nous est caché, ressemble à un voyageur qui marche la nuit dans un pays entièrement inconhu et {^ns savoir où il est, où la route n*est pas tracée ou. bien est coupée par des fossés et des fleuves. Alors rho.iime timoré s'épouvante à chaque pas et change de direction; Thomme faible se fatigue et chancelle; tel autre va errant à l'aventure, trébuche, tombe et n'arrive jamais au but, tandis que celui qui sait où il doit aller, qui a déjà fait le voyage plusieurs fois et l'a marqué de l'empreinte de ses pieds, et qui sait nager ou au besoin trouver le pont, celui-là est fort et constant, il persévère dans son entreprise, il règle sa course à travers les ténèbres de la terre sur les étoiles du ciel, il finit par arriver heureusement à l'endroit désigné, et il trouve le port et le repos après avoir surmonté tous les obstacles. Chose magnifique que d'être de cette trempe-là! Immédiatement après vient la qualité de savoir suivre un pareil homme. Mais qui n'est rien par soi-même et ne suit paS ceux qui savent se conduire, est entièrement stupide et n'est bon à rien. Vaincre les obstacles, réaliser des choses difficiles et grandes rend faciles toutes les autres. L'intelligence de l'homme prudent ressemble à la vue de certains animaux qui, pendant le jour, reposent pleins de sommeil et comme enveloppés de nuages, mais qui, la nuit venue, ont le regard perçant et guettent le moment de se jeter sur leur proie.
Les deux chiens donnés à Alexandre le Grand parle roi d'Albanie n'attaquaient pas les bêtes médiocres, mais seulement le lion et Téléphant. La nature a produit une telle diversité de talents et d'occupations, que
chacun peut s*adonner a quelque tâche qui lui convienne. Les affaires publiques sont considérables, mais, en y employant un nombre limité de fonctionnaires de la susdite qualité, le cardinal en soutiendra aisément le poids, et, en causant avec ces hommes, il s*instruira de leurs mœurs, de leurs opinions et de leurs avis et augmentera ainsi ses, propres lumières, car, en s'approchant de quelqu'un, on lui communique SCS qualités et les mauvaises plus vite que les bonnes. Les lépreux, les poitrinaires, les ophthalmiques communiquent leurs infirmités ; de même les fréquentes relations portent la contagion dans les âmes. A cette assistance de ses serviteurs il faut ajouter deux qualités : les connaissances ou la science, et Tart de distribuer le temps. Les connaissances se rapportent aux choses politiques qui sont de votre ressort. Sans même avoir lu les traités d'Aristote, de Xénophon et de Platon, vous en saurez suffisamment en observant et en étudiant la cour de Rome, qui est à la télé de la chrétienté, et qui a non seulement des rapports et des rapprochements avec les autres États et principautés, mais qui possède de plus en elle-même le principe des républiques et de toutes les formes de gouvernement. Qui voudrait en douter n'a qu'à considérer la multitude et la diversité des ordres réguliers et des autres congrégations ou collèges et à examiner s'il ne se trouve pas là non seulement les formes décrites par les auteurs savants, mais bien d'autres encore que leur intelligence pourtant si exercée n'est pas parvenue à inventer. Informez-vous et tachez de connaître les magistrats de cette cour, leurs sei*vices et leurs devoirs, ainsi
que les phases que leurs travaux doivent parcourir avant que les résultats en soient soumis au pontife, de même que le pontife dirige et gouverne par leur intermédiaire, comme par ses nerfs et ses veines, le corps de la chrétienté, ses Etats et cette cité de Rome. Prenez connaissance dans cette cité des vivres et des choses nécessaires à la vie humaine, et des voies par lesquelles on se les procure ; considérez sa puissance^ le nombre de ses habitants, les métiers, les armes et les richesses appartenant pour la plupart à la noblesse, laquelle est fort considérable à Rome et composée tant d'indigènes que d'étrangers qui y accourent. Joignez à cela des notions particulières sur les personnes et les familles nobles concernant leurs alliances actuelles et possibles dans l'avenir et principalement celles qui pourraient transporter de Tune à l'autre de grandes dots et des héritages considérables, et pénétrez de même, pour les éteindre, leurs dissensions et leurs prétentions. Notez ceci plus particulièrement à l'égard des prélats et autres personnages attachés h la cour, car, vu les fréquents changements et les élévations rapides de gens inconnus, il est nécessaire de compter avec chacun, afin de pouvoir gagner et s'adjoindre les meilleurs, les faire avancer et leur tenir compte de leurs mérites ou de leurs défauts lors de la distribution des grâces souveraines.
Il est inutile de rappeler la surveillance de l'administration du palais et des autres domaines, attendu que ce point n^est jamais négligé et qu'on en parle fort «ou vent.
Une fois que vous aurez compris les affaires de
Rome, lisez, pour connaitre celles de l'étranger, quelques rapports d'ambassadeurs ou d'autres sur les royaumes et seigneuries de la chrétienté, et complétez ces informations en interrogeant beaucoup de personnes tant ofGcielles que particulières de cette cour qui en abonde, et enfin, pour couronner l'œuvre, regardez au théâtre la représentation de scènes de mœurs étrangères, chose aussi réjouissante que vraiment instructive.
La connaissance de toutes les parties de l'histoire est utile, mais celle de l'histoire ecclésiastique est nécessaire au cardinal ; de même la connaissance des droits du fisc, des juridictions de l'Eglise, des hauts laits du souverain pontife et celle de la suprême autorité du siège apostolique, devant laquelle se prosternent et s'inclinent avec une dévote obéissance les empereurs, les rois et les seigneurs de la chrétienté. Muni de ces informations, le cardinal pourra veiller avec avantage aux intérêts du pontife et aux autres graves affaires soumises à ce Saint-Siège. Car, pour celles qui concernent la justice commutative et contentieuse, et qui dérivent du gouvernement de l'État ecclésiastique, il devra les expédier par le vote et les mains de ses consulteurs légistes et, de plus, il ne faut pas les comparer aux susdites affaires ni pour le r^ng, ni pour l'importance; en outre, comme ce sont des matières litigieuses et le plus souvent criminelles où il s'agit de tortures et de supplices, elles ne conviennent pas au clergé, qui par son caractère est éloigné de pareilles questions. Elles causent aussi, naturellement, des ennuis et on ne les mène pas à bonne fin
sans avoir blessé Tune des parties intéressées. Il y a môme pour un jeune homme du danger à s'en occuper, parce que, comme l'empire cl la puissance ne se montrent nulle pas autant que dans celui qui est juge de la vie et de la mort, on en a vu plusieurs, avides d'user de leur pouvoir, devenir trop sanguinaires, ou moins indulgents et moins humains qu'il ne sied à des hommes d'Église. Le cardinal par son état est appelé au service de l'Église universelle, dont les princes et leurs royaumes ou territoires forment la part principale. S'occuper de ceux-ci est proprement du domaine pastoral du pape et de son sénat. Servir en ces choses fait connaître un cardinal aux princes, lui acquiert leur estime et leur reconnaissance, lui donne dé l'autorité et lui vaut de la bienveillance quand il s'agit de choses importantes et la confiance des autres cardinaux. Par là encore on arrive à faire des actions d'éclat, on sert la chose universelle, on procure des faveurs et des grâces à beaucoup de particuliers, et de là résultent des agréments réels qui méritent d'être désirés avec ardeur. Évitez de vous interposer entre des personnes en litige, parce que vous éveilleriez facilement des susceptibilités et vous vous feriez beaucoup d'ennemis; mais si les fonctions que vous a données le prince impliquent cette nécessité, alors laissez aux consulteurs le soin de juger les controverses et d'appliquer les punitions et les amendes, et quant à vous , n'intervenez que lorsque les circonstances s'y prêtent, et en faveur de la rémission ou de la diminutidn de la peine, usant cependant de la clémence avec circonspection, parce que l'indulgence
inconsidérée engendre la licence et conduit à Timpiété. Ayez soin de nommer aux gouvernements et aux charges de podestat des hommes intègres et savants, d'activer la marche des procédures, de restreindre les controverses aux principaux points. Attachez-vous à réprimer les calomnies et les persécutions en vous opposant au pouvoir qui tend à opprimer les pauvres, en secourant les veuves et les orphelins, en venant en aide à Tinexpérience et à la faiblesse, en soutenant et en appuyant les bonnes causes, en éteignant les discordes et les haines par la prudence et la sagacité. Usez de votre autorité pour éliminer des arrêts l'avarice, les sentiments sordides et tout autre défaut ou infamie, et pour leur, rendre une entière intégrité: Donnez souvent des audiences publiques, surtout les jours qui précèdent la consulte. Votre intervention doit se faire à l'avantage du service public et non de l'ambition, qui sait toujours si bien profiter du temps. Expédiez, avant les autres personnes, les pauvres, les femmes, les religieux et les malheureux; écoutez patiemment, ne soyez pas crédule et réglez votre jugement d'après les preuves ; ne prononcez pas de décision, ne faites pas de décret, chose dangereuse même pour ceux qui sont rompus aux lois et versés dans la juridiction. Sauvegardez l'autorité des magistrats, et n'ajoutez pas foi aux accusations qu'on porte contre eux ; mais si vous en trouvez un qui soit corruptible et vénal , châtiez-le sévèrement, et, par son exemple, maintenez les autres dans le devoir ; n'interrompez ni ne retardez sans motif très urgent le cours des causes pendantes, car cela occasionne des frais aux
parties, rend les procès interminables, énerve les magistrats et affaiblit avec l'autorité la crainte de la justice.
Quand vous recevez les requêtes, répondez en peu de mots que vous veillerez à ce que la justice se fasse. Ne faites pas espérer que vous accorderez ce qu'on vous demande, ni que vous y êtes favorable, car il est quelquefois impossible d'agir ensuite en conséquence, et cela nuit à la réputation. Montrez que vous aimez les informations au sujet des points essentiels, l'exposition du fait succincte et véridique, et tous s'y conformeront. Faites observer ce décret de l'Aréopage qui défendait d'énoncer aucune proposition en dehors delà question. Empêchez que les recommandations et les intercessions des grands ne fassent violence à la justice ; écoutez-les, mais n'agissez pas sous leur inspiration. Les seigneurs croient accomplir un pieux office par leurs recommandations ; mais quand cette piété froisse la justice, elle devient une impie iniquité. C'est une très grande erreur de croire que les demandes de grâces faites par eux ont plus de poids là où la justice se trouve plus violée ; car, si la justice est une chose sainte et excellente, la violation en est exécrable et très mauvaise : elle transforme en juges les coupables, la partie favorisée et le protecteur. Employez tous vos efforts pour terminer toujours les affaires du tribunal. Bien que cette odieuse malice judiciaire ait énormément augmenté depuis que les guerres et les vraies hostilités ont cessé, néanmoins la bonne règle est de ne se laisser jamais écraser par les affaires et de les expédier suivant qu'elles se présentent. A cet effet, la
distribution du temps que nous avons proposée comme troisième moyen est très nécessaire ; elle est d'ailleurs observée par la nature elle-même dans le gouvernement du monde, car sans ce moyen il est impossible de rien accomplir. Consacrez donc des heures fixes et invariables à vos affaires, les meilleures aux plus grandes et les premières à Dieu, à la récitation de rOffice, au Saint Sacrifice, aux principaux travaux avec vos employés supérieurs, ensuite aux audiences publiques et particulières et aux autres choses qu'il importe de faire, et si cet ordre de temps est parfois troublé ou interrompu par des visites ou autres occurrences, suppléez-y comme vous pourrez, même avec quelque incommodité, et reprenez après votre marche ordinaire.
Il n'est pas facile de partager les affaires et de les restreindre à certaines heures, puisque l'autorité pontificale, qui peut toutes choses et s'étend à tout, est à peu près sans bornes, et qu'en conséquence l'ouvrage de qui est appelé à la servir sera également illimité. Je mentionnerai quelques-unes des principales occupations des souverains pontifes des anciens temps qui serviront d'exemple et d'instruction pour l'avenir : Annoncer la parole de Dieu, propager la foi parmi les gentils,*la purger de l'hérésie, réformer les abus, faire des décrets, des lois et des constitutions ou dispenser de leur observation, célébrer et confirmer les conciles généraux et particuliers, fixer la doctrine et la discipline chrétiennes, conférer les ordres, ordonner et instituer des prélats et des pasteurs et les recteurs particuliers des églises, établir les ordres réguliers et
bon nombre de personnes en les faisant élever au cardinalat ou nommer aux légations auprès des cours étrangères, ou dans le gouvernement, ou aux principaux oHices de la cour et même dans les familles particulières. En dernier lieu viendront la richesse, les revenus, une fortune abondante, ceci étant nécessaire pour vivre avec splendeur et dignité, pour distribuer des bienfaits et exécuter bien des choses.
A cette considération de la fin vient se joindre celle des moyens dont il devra se pourvoir, et parmi lesquels il faut compter en première ligne : les amis, les clients et les serviteurs, ainsi que la fortune dont il a déjà été fait mention. Pour triompher dans une guerre, le grand point est de choisir de bonnes troupes ; pour soutenir les charges, et les emplois du gouvernement, tout dépend du choix des ministres et des seigneurs; pour les choisir, il faut du jugement et, par-dessus tout, une heureuse chance. Mais où il y a grand concours, comme il arrive pour les places dont dispose le neveu d'un pape, c'est plus facile, parce que d'un grand nombre on ne prend que peu et, parmi ceux qu'on a pris, on emploie les plus aptes au service En faisant choix de personnes, considérez d'abord qui les propose, puis leur patrie, leurs relations, leur conduite, leurs antécédents, leurs études, leur tenue extérieure et encore leur constitution physique, source naturelle des mœurs. Les bons engendrent les bons, et certaines mœurs sont propres et communes à une famille, à un pays, à une nation. On peut recueillir des informations plus exactes des compatriotes, des compagnons et des familles qu'elles ont fréquentées
OU servies ; il est permis de supposer qu'elles seront dansTavenir et pour nous ce qu'elles ont été dans le passé et avec d'autres. Veillez à ce qu'elles soient issues d'une famille estimable, recommandées de part non suspecte, sincèrement attachées à votre personne, vigilantes, laborieuses, infatigables, avares et prudentes en paroles, promptes et entendues à l'action, ambitieuses d'obtenir les bonnes grâces du maître, soucieuses de sa grandeur et de leur honneur; instruites, au courant de ce qui se passe et versées dans les devoirs de leur charge, supportant aisément les incommodités, les corrections et les avertissements, aspirant à la perfection eri toutes choses et à surpasser tous les autres, si faire se peut; de classe et de fortune moyennes, parce que ceux qui sont trop pauvres deviennent à charge en recherchant toujours des subventions et que les riches et les grands deviennent enuuyeux à cause de leurs hautes prétentions. Il convient néanmoins qu'un prélat incline plutôt vers les pauvres, parce qu'ils doivent avoir la mémoire reconnaissante, et que, de plus, le talent, le savoir-faire, un attachement véritable pour le service et la gratitude se trouvent abondamment chez les pauvres. .
Qu'on évite les natures et les caractères opposés à ceux qui viennent d'être décrits, et surtout ceux qui sont portés à divulguer les secrets, ce qui arrive souvent et sans mauvaise intention à la légèreté, à la Jactance, à la loquacité, aux tempéraments amoureux ou vindicatifs, et plus encore à ces natures qui inclinent à la perfidie, vraie peste et poison de la société
humaine, produits de Tégoïsme de ceux qui servent leurs maîtres uniquement en vue de leur propre avantage. Les indiscrets se révèlent d'eux-mêmes, et on ne peut excuser qui les emploie ; mais il n'est pas facile de pénétrer les volontés ténébreuses et les menées de ceux de la seconde catégorie, dont les principes fondamentaux sont Tavarice, Tambition, une haute idée de soi-même, le mépris d'autrui et Tenvie. Ces gens-là sont doués d'une dissimulation profonde, qui ne les abandonne que lorsqu'ils en voient d'autres recevoir les dignités et avantages ambitionnés par euxmêmes. Ce malheur seul les aiguillonne, de manière qu'ils se sentent pressés de se dévoiler à quelqu'un. Ce qui les fait encore découvrir, c'est qu'ils ne restent jamais d'accord avec eux-mêmes, louant la même chose dans un moment et la blâmant dans un autre, défendant ici et attaquant là. Ce qu'ils disent à l'oreille est autre que ce qu'ils soutiennent en public ; ils ne maintiennent pas leur dire quand le maître discute, et il s'.enâuit qu'ils vont toujours en rampant et en observant, et n'ont pas d'allures franches; ils ne manquent pas d'un certain talent pour l'adulation, qui les fait pénétrer dans les secrets les plus intimes du maître, ni d'une façon subtile do médire du prochain et d'insinuer des soupçons.
Il n'est pas superflu de faire des discours si longs qu'ils soient pour enseigner à connaître et à éviter cette pestilentielle espèce de serviteurs, et, comme il arrive que cette ivraie n'apparaît qu'après avoir déjà poussé haut, il faut alors en hâter la maturité et la séparer du reste, et, une fois séparée, l'exterminer,
afin que le bon grain n*en soit plus infesté et qu'on s'assure bien qu'elle ne puisse nuire au père de famille. Le choix fait, le seigneur qui a de nombreux serviteurs devra les employer tous, les occuper activement, et en affecter le plus possible aux services auxquels ils sont propres. Il est facile d'en utiliser plusieurs comme écuyers tranchants et comme échansons ou écrivains, mais sous un seul chef et à divers soins de la maison ; le service de la chambre et les commissions peuvent en occuper beaucoup. Ceci aura l'utilité de proscrire l'oisiveté, source de tous les vices, de satisfaire .tout le monde, parce qu'aucun ne se voit négligé, que chacun peut montrer ce qu'il vaut, et parce que l'émulation, en augmentant le zèle, produit la perfection. Réunis à une besogne ardue et travaillant sous-lc regard des camarades, les méchants trouveront moins de facilité pour se cacher, et comme leurs occupations les mettent en rapport avec d'autres personnes de la cour, le maître recueillera par leur entremise-des avis et des renseignements sur bien des choses. Personne ne pourra s'élever au-dessus des autres avec trop d'autorité, et aucun, quelque excellent qu*il soit, ne pourra devenir orgueilleux, car, d'autres étant pareillement exercés, chacun comprendra que le seigneur peut, en introduisant ceux-là dans la même charge, se passer de lui.
Le maître doit apporter de la gravité dans ses rapports avec ses serviteurs, mais, y mêler aussi quelque douceur, plus ou moins, selon leurs diverses qualités et conditions. Le mépris et l'âpreté sont odieux. On dirige le mieux ses serviteurs en les aimant comme
(les parties et comme des instruments de soi-même. En retour, il n'y a pas de meilleure manière de bien servir que d'aimer son seigneur comme on aime sa propre intelligence. Dans la vie en commun des hommes, il est nécessaire de supporter quelques imperfections et de pardonner les fautes commises par inadvertance ; seuls le mensonge et l'imposture exigent qu'on sévisse et demeure implacable.
La vérité et la sincérité sont l'essence des relations des princes entre eux. Aucune chose ne leur est plus nécessaire et aucune ne leur manque davantage. L'adulation et l'ambition mettent la vérité dans l'ombre, l'obscurcissent et la cachent en inventant des mérites, en dissimulant des fautes et en fabriquant un tissu inextricable de duperies. Le cardinal-neveu ne peut rendre de plus grand service au pape, et il n'a pas d'obligation plus élevée que de lui faire des rapports véridiques et de lui donner des informations nettes sur toutes les affaires courantes, et de le préserver des rapports mensongers. Mais comment lui donner ces informations sans les avoir recueillies? ou comment le mettre en garde contre les autres sans s'y être mis soi-même? Bien souvent la vérité est dure et contraire aux desseins de nos domestiques, qui gagnent à l'adulation et fondent une autorité licencieuse sur quelques-unes de nos imperfections. Afin de s'en préserver, il faut beaucoup de prudence; vous pouvez néanmoins espérer de réussir quand, grâce à un choix
prudent, les bons forment la majorité de votre entourage, parce qu'en fin de compte la simulation se trahit : ce qui semble être n'est pas encore ; l'imitation pro-
duit bien une certaine ressemblance, mais ne réussit pas à faire absolument l'identique. Pour savoir à qui et à combien de personnes on peut confier ses affaires et ce qu'on peut leur confier, il faut prendre Texemple de Noire-Seigneur, lequel, tant qu'il vécut sur la terre, s'adressait à tout le peuple dans certains discours et lors de certaines actions miraculeuses, à tous ses disciples dans certains autres discours , dans d'autres encore aux apôtres seulement, et dans certains autres enfin, plus élevés et mystérieux, à trois et quelquefois même à un seul ; car à Pierre seul il enseigna comment gouverner son troupeau, et à saint Jean il révéla les très grands mystères de sa génération divine.
Il n'est pas facile de dii'e quelles sont précisément les choses que le prince ou le cardinal devra confier à plusieurs ou à quelques-uns, ou à très peu, ou à un seul suivant l'exemple de Notre-Seigneur, et il n'est pas non plus nécessaire d'entrer dans des explications à ce sujet, car ces choses s'enseigneront d'elles-mêmes. Néanmoins il est plus sûr, principalement quand on est jeune et quand il s'agit des principes de l'administration, de taire jusqu'aux choses qu'on pourrait dire, plutôt que de dire, par le désir défaire parler de soi, les choses qu'on devrait taire. On peut communiquer à tout le monde ce qui concerne les temps reculés, les bénéfices ecclésiastiques accordés en consistoire et les événements quotidiens qui ne touchent pas au gouvernement, mais de préférence toujours ce qui est à l'éloge de quelqu'un et non le contraire.
Les mesures gouvernementales déjà exécutées peuvent se dire à quelques-uns, surtout quand il est bon
tout le ministère et service ecclésiastique, déposer et suspendre les prêtres et supprimer les ordres religieux, selon ce qu'ils méritent; construire, fonder et doter des églises, des monastères, cimetières et hôpitaux, les enrichir d'ornements, de peintures et de marbres, et restaurer les anciens: imposer des décimes, lier et délier, distribuer le trésor de l'Église, défendre le peuple chrétien contre les armes des infidèles, délivrer les opprimés et regagner les provinces perdues et par-dessus tout le Saint-Sépulcre et la Terre-Sainte ; conférer des titres impériaux, royaux et autres de moindre qualité, transférer Tempire d'une nation à une autre, confirmer les élections d'empereurs, juger ces princes et également les controverses entre princes chrétiens qui ne reconnaissent pas d'auti'e supérieur, aplanir les discordes, faire déposer les armes, donner une forme de gouvernement; ériger des universités, favoriser les études sacrées et tous les beaux-arts, secourir les pauvres, gouverner les États de l'Église, construire des forteresses et des ouvrages de défense ; reconquérir les biens occupés, aliénés ou dévolus ; conserver la paix et observer la justice à l'humiliation des scélérats et des impies et pour la sécurité des bons. Aux pontifes de nos jours et à leurs ministres, l'occasion ne manque pas de s'adonner à presque tous les soins que nous venons de signaler, ni celle de bien mériter de la république chrétienne et d'y puiser de la gloire, attendu que le Turc occupe depuis peu Rhodes, la Hongrie et Chypre, et menace le reste, et qu'il infeste nos rivages par ses incursions ; il faut exciter à la défense, à la résistance, au recouvrement
des points enlevés. Les hérésies semées à travers les royaumes et les nations principales de la chrétienté doivent être combattues et détruites. Les fréquentes disputes et les discordes des princes demandent la réconciliation et un juste arbitrage ; et l'Orient comme l'Occident, récemment ouvert par la navigation de Colomb à notre commerce et au triomphe de la croix, appellent la colombe céleste et invitent à la propagation de la foi. Quelque grandes que soient ces entreprises, quand on considère les autres tâches semblables qui ont été déjà accomplies et menées à bonne fin, l'âme s'élève sans se troubler, et qui use avec prudence et selon l'opportunité de l'autorité et de la puissance que Dieu lui a conférées, devra encore les estimer, sinon faciles, du moins d'une réalisation possible. Pensez que le bien triomphe du mal et que la vraie puissance terrifie la méchanceté, que la foi est ardente et forte, et qu'elle l'emporte sur la timide perfidie, comme la salubrité de l'air finit par éteindre la corruption. La volonté humaine en général tend vers le bien ; dans ceux qu'on estime le plus hostiles, on trouve parfois de bonnes dispositions, et, chose incroyable, souvent le premier espoir de salut nous vient de nos adversaires.
Les membres principaux de la chrétienté tirent leur origine de leur chef, qui est le siège apostolique, et celui-ci leur donne la force et le mouvement de par l'autorité reçue de Dieu, qui le conduit et le garde moyennant des grâces et des faveurs spéciales. Une élévation de vue qui embrasse d'ensemble l'état du corps tout entier de la république chrétienne est indis-
pensable dans les temps où nous vivons, et elle est digne de ceux qui sont les ministres principaux du pontife romain et qui en ont souvent si grand besoin. Ils devront, en commençant par le bon gouvernement de Rome et du domaine temporel, acquérir l'estime des princes chrétiens, et sous ce rapport il a été fait beaucoup déjà par notre seigneur le pape.
En thèse générale, toutes les affaires concernent ou la justice commutative ou la justice contentieuse qui décide entre les deux parties ce qui est juste devant les lois. La justice distribulive est celle par laquelle un prince ou un prélat dispense et distribue les magistratures, les dignités, des emplois et des bienfaits.
La première est réglée par la loi écrite, la seconde par la prudence et le libre arbitre, et quoiqu'elle semble être et qu'on l'appelle une juridiction arbitraire, elle a néanmoins pour loi la raison, l'honnêteté, le bien public. C'est une eixeur très grave et très pernicieuse de croire que le prince puisse conférer selon son bon plaisir les grades, les dignités et les emplois publics. Ici encore il y a des lois, et des lois bien plus déterminées que dans les autres cas, parce que, les qualités nécessaires pour obtenir telle faveur étant fixées, on ne peut en bonne justice l'accorder à qui ne les possède pas. L'art de l'hygiène a déterminé les bons médicaments et, comme celui qui négligerait de les choisir et donnerait aux malades d'autres remèdes qui ne sont pas bons, ne les guérirait pas, mais les tuerait, de même le prince qui distribue ses emplois et ses bienfaits à des personnes
indignes ne gouverne pas, mais détruit son peuple. Le prince, qui est supérieur aux lois et qui est ou doit être la justice vivante, remet parfois la peine contrairement au texte de la loi écrite, ou bien dispense de quelque chose ou accorde des privilèges. Cependant la loi ne doit être violée qu'avec le plus grand discernement; il faut ou que les circonstances du délit, ou les qualités du coupable soient de nature à justifier un acte semblable de modération, et que la grâce paraisse infiniment plus utile au bien public que Texécution de la sentence, et la dispense préférable à l'observation des lois. Un privilège consiste à concéder à quelqu'un le droit de faire ou d'obtenir ce qu'auparavant, en vertu de son état, il n'aurait pu faire ou obtenir, ou bien à le soustraire à la juridiction. Le plus souvent les privilèges affaiblissent l'autorité des lois et confondent presque ce qui est permis avec ce qui est défendu, car ils font croire que les choses ne sont pas permises ou défendues en ellesmêmes, mais seulement par le caprice d'autrui. Il faut donc rarement accorder de privilèges, et uniquement pour des motifs très graves et évidents. Le supérieur doit encore considérer l'utilité et les services des magistrats, écarter ceux qui sont superflus, augmenter ou diminuer l'autorité des anciens, modifier leur nombre, en nommer de nouveaux et créer de nouvelles lois selon le besoin et quand le bien public le réclame; mais en toutes choses l'innovation est dangereuse et ne doit se faire sans raison très grave, parce qu'autrement on perd cette autorité et cette majesté qui sont le bénéfice du temps.
414 SlXTË-QUINT.
On peut être large dans la concession des dispenses, principalement pour les mariages, qui chez les princes sont nécessaires en raison de leurs fréquentes parentés, et par rapport à la paix et à la succession dans les États; de même dans la fondation de nouvelles églises et universités, ai pour accorder des bénéfices et des grades aux personnes nommées par les princes; mais en ce qui concerne la concession des dîmes et autres contributions de ce genre et l'aliénation des biens et juridictions temporelles des églises, et la réunion de monastères aux ordres militaires, il est nécessaire d*être très réservé, et il ne serait pas inutile de faire des recherches sur les pétitions présentées à ce sujet pendant les deux derniers pontificats, sur les concessions faites et sur le profit qu'en a retiré le service public. Peut-être cet avantage est-il moindre qu'on ne pense, parce que les contributions n'auront peut-être pas été affectées aux armements et aux usages auxquels on les avait destinées : ce qui cause grand dommage aux églises et au clergé, et diminue beaucoup son autorité et son immunité, le pouvoir et la main des agents laïques étant fort lourds.
Les concessions faites sont considérables, et les princes trouvent sous les nouveaux pontificats de la facilité pour en obtenir de nDuveltes. Les largesses du passé exigent qu'on soit plus réservé,- ce qui contribuera à conserver les églises, Tautoritc et la réputation de ce Saint-Siège. Pour le reste des occurrences et affaires, il est bon de considérer la nature de celte cour, celle des princes et celle de leurs ambassadeurs
par rapport à quelques-unes de leurs qualités les plus^ ordinaires.
La cour romaine est le point de réunion de toutes les nations chrétiennes, la patrie commune à laquelle chacun a accès, où chacun peut espérer, et aspirer à toutes les dignités qui s'y trouvent, jusques et y compris le pontificat. L'autorité des princes a de Timportance; on se sent à leur endroit des dispositions, des sentiments, des penchants de différente nature, et, grâce à cette participation, à toutes choses, la cour romaine a la forme d'une république ; mais elle a aussi la forme d'une royauté, en raison de l'autorité suprême et absolue du pape. La vertu, la noblesse, la richesse, les princes et autres pouvoirs ont de l'influence à la cour de Rome ; la patience par-dessus tout y est encouragée par l'espoir, qui est un appui solide. Les espérances y sont tenaces, car, une fois déçues, elles ne manquent pas de se renouveler avec toutes les variations et les tendances diverses de ceux qui s'en prévalent. On y suit volontiers le char de la fortune et on n'est guère persévérant qu'en cela. Rome est pleine de jugement et de savoir, mais elle sait plus qu'elle ne peut; elle est riche en grands emplois, bénéfices, impositions, et elle a grande splendeur. Sa conservation est chère à 'tous, même aux étrangers, pourvu qu'ils ne soient pas entachés d'hérésie. Elle a horreur de la guerre, de la guerre chez elle et contre elle; ailleurs elle ne la déteste pas autant; elle aime les changements auxquels est soumis le pouvoir. Les camaraderies s'y font et s'y défont facilement. Les factions ne sont pas solides, elles se forment vite et
^ se dissolvent, comme les navires changent de cours dans un golfe où soufflent des vents divers. On y trouve peu de vrais amis; on est poli, large en promesses et prompt à aider, mais on y est habile en même temps à reléguer au second plan et à détruire ce qui fait obstacle. On y est adroit à s'insinuer. Il faut y tenir compte de chacun à cause de la fréquence des mutations, parce que beaucoup de serviteurs jouissent d'une grande autorité auprès du prince et sont aimés à l'égal des parents. Rome modifie sur quelques points les usages et les manières de procéder, selon l'individualité du pape, mais au fond elle reste toujours la même; enfin, elle est studieuse et curieuse d'entendre dire et de savoir ce qui se passe et ce qui arrive n'importe où dans le monde ; elle prévoit avec sagacité les événements futurs, et ne cesse d'en faire l'objet de ses calculs.
Haut placés comme ils le sont, les princes sont altiers et fort désireux d'étendre leurs domaines, d'acquérir de la gloire et une grande réputation ; ils supportent mal que d'autres les égalent ou cherchent à les surpasser; ils aiment à être redoutés et respectés, et ne supportent ni le blâme ni la franchise du langage; ils n'admettent jamais avoir tort, quand bien même cela serait évident ; ils ont beaucoup de prétentions, pas toujours bien fondées, souvent vaines ; ils redoutent les pièges,' l'abaissement ou la diminution de leur grandeur et de leur puissance. Entre eux ils sont constamment en suspicion; ils observent avec inquiétude tout accroissement de forces et d'honneurs qu'ils remarquent chez les autres, surtout chez leurs
voisins; ils sont envieux de la gloire d'autrui; ils s'ofTensent de toute concession faite à d'autres, soit de privilèges, soit de titres honorifiques, de secours ou de faveurs, et leur jalousie les pousse à demander pour eux la même chose ou quelque chose de semblable ; ils prennent en mauvaise part les refus et même les ajournements et les obstacles qu'ils rencontrent. L'affection et la confiance sont rares chez eux, et peu de personnes ont sur eux du pouvoir; ils se laissent guider par l'intérêt ; ils sont contraints de feindre et de dissimuler en beaucoup de choses ; ils prodiguent les démonstrations apparentes d'obéissance et de respect envers le Saint-Siège , ils se coalisent pour leur profit, et si le profit vient à manquer, ils se dégagent de leur parole. L'adversité du prochain ne leur déplaît, pas toujours; souvent ils en profitent pour s'élever sur les ruines des autres. Ils ne poursuivent pas les succès éloignés ou douteux, ni ceux qui sont dispendieux ou difficiles; ils n'aiment pas à ajourner, et ils ne se soumettent pas volontiers à l'arbitrage d'un tiers. Leurs relations et leurs rapports personnels font naître chez eux non l'affection, mais souvent au contraire le dépit et la discarde. En toutes choses ils aiment l'excès et ils écoutent \olontiers ceux qui exaltent leurs actions. Ils aiment à faire nommer des cardinaux par l'influence de leur autorité, à voir respecter lenrd partisans et à distribuer de grands bienfaits. Ils aiment les cadeaux, surtout les objets rares et de sthi'gulière valeur ou bien ceux qui sont de quelque trtilité pour la conservation de la vie. Tout ce qui contribuera accroître leur pouvoir leur paraît permis
Ils envoient le plus souvent comme ambassadeurs des hommes habiles, judicieux, curieux, pleins d'artifices pour s'insinuer, versés dans l'art de bien dire et doux dans la conversation, prudents quand il s'agit de prendre parli à l'improviste, intrépides là où il faut répliquer et résister, infatigables à écrire, cherchant à connaître les prédilections, les haines, les faveurs, les disgrâces, les dévouements et les partis opposés, la grâce, les forces et les desseins du souverain et de toute la cour ; observant toute chose et partant des petites indiscrétions de parole ou de faits pour flairer et deviner par conjecture les secrets des cours ; tenant compte de qui les renseigne n'importe par quels moyens, s'étudiant à faire valoir à l'étranger leur propre prince; c'est là le but unique de leur service. Dans cette cour ils causent plus familièrement que dans les autres, et ils ont parfois, comme dans une république commune, quelque but à eux propre. Ils aiment à être réputés prudents, fidèles à leur maître et agréables au prince auprès duquel ils résident. Quand il y a plus d'un ambassadeur à une cour, ils ont entre eux de l'émulation et ils s'observent mutuellement, comme les princes le font entre eux. A Rome, ils ont toujours l'œil ouvert sur l'avenir.
Par conséquent, en traitant avec les ambassadeurs et pour ce qui les concerne, il faut tenir compte de ces qualités générales e't de celles que chacun a encore en particulier, dérivant soit de sa nationalité, soit de sa constitution, de son origine, de ses inclinations naturelles ; en raison de quoi les uns sont graves et circonspects, les autres légers ef impétueux, d'autres
simples et dégagés, d'autres prudents et insidieux, quelques-uns constants et fermes, d'autres mobiles et flexibles, quelques-uns confiants et pleins d'assurance, d'autres ombrageux et soupçonneux» Ces qualités se montrent dans le maintien, dans la ma^ nière d'être et de se présenter, et elles sont de haute importance. Au moyen de pareilles observations on pénètre dans l'âme des autres et, comme il est de la plus grande utilité de prévoir , avant d'écouter ce qu'on doit vous dire, de quelle façon et avec quelle insistance il sera parlé, il importe d'y réfléchir avec toute la perspicacité possible pour avoir bien arrête avant la conférence comment répondre et se conduire ; voilà pourquoi il est bon de faire ces observations très soigneusement.
Tâchez qu'on ait de vous bonne opinion et mettezvous en renom de talent et de zèle pour le bien public ; montrez-vous bien disposé envers tout le monde, désireux de faire plaisir et de vous rendre agréable, constant dans les choses une fois dites^ homme de parole et tenace à garder le secret qui vous est confié, exact, reconnaissant et ami des honnêtes gens. Soyez diligent, infatigable, bienveillant pour ce qui est vrai, juste et honnête, disposé à le favoriser. Ayez horreur des innovations, soyez enclin à conserver le rang et l'état des personnes, soyez désintéressé, sans désir ni dessein particulier^ indépendant et d'humeur égale^
En accordant quelque chose que ce soit, faites voir que vous en appréciez l'importance et usez de facilité et de réserve selon la gravité du cas. Refusez toujours pour des motifs sérieux ou bien parce que la chose
420 &IITE-QUINT.
aeraii inique ou de conséquence fâcheuse ou inutile à qui la demande, ou parce qu'elle aurait déjà été refusée à d'autres supérieurs ou égaux. Coupez court absolument aux prétentions exagérées et tâchez d'empêcher qu'on en élève. Il faut être lent à montrer l'intention de faire selon la demande, plus lent encore à promettre. Évitez de vous obliger et de vous engager à terme bref et limité, ceci toutefois seulement pour les choses ardues et difficiles, parce qu'en agissant ainsi pour le reste on se fait passer pour dur et irrésolu. II faut supporter diverses importunités et ce n'est pas chose de peu de mérite que de frayer indiiféremment et sans dégoût avec des natures différentes. Quiconque occupe une fonction publique ne peut ni ne doit se donner à un seul. Chaque discussion, chaque légère imputation amène un froissement plus ou moins grave; il est bon de les fuir, ou bien, quand elles sont nécessaires, de parler, terminer et pardonner tout à la fois et de ne plus toucher le point litigieux. Dans les maux extrêmes et sans remède on en vient à l'opération des membres gangrenés. Si le Saint-Siège a de fréquents sujets d'alarme, il possède aussi des moyens aisés et honnêtes pour se rassurer. Celui qui dès le début de son gouvernement sévit une fois sévèrement contre les orgueilleux et les coupables rend sa tâche facile pour le reste de son règne. Une fois la crainte établie, on peut user de mansuétude. Il est plus utile de conserver de la dignité et de la gravité, suilout dans ses rapports avec ses sujets, que de se faire passer pour doux et affable.
Il est dangereux d'établir des relations fréquentes
APPENDICE. 42i
et familières avec beaucoup de gens, notamment avec les fonctionnaires publics et les curieux, car cela donne lieu d'obseinrer et de divulguer des secrets ou des choses qu'il vaut mieux ne pas faire connaître ; et la trop grande familiarité ne s'accorde pas avec la réserve de la majesté, qui est un devoir vis-à-vis de ces personnes. Notre trop grande intimité avec nos serviteurs peut aussi avoir des inconvénients, à moins qu'elle ne résulte de quelque service ; mais alors le danger n'en est que plus grand.
Ce que vous avez à traiter avec les cardinaux et au» très grands dignitaires, dites-le et traitez-le, autant que vous pourrez, toujours en personne; si c'est impossible, servez-vous de l'intermédiaire de personnes auxquelles vous pouvez entièrement vous fier. Les messages, dans ce cas, doivent être portés et rapportés purement et simplement, sans rien ajouter et dans les mêmes termes, ou dans des termes peu différents de ceux dont vous vous serez servi pour exposer à d'autres le fond et les motifs de l'afTaire ; il suffit de dire tout juste la résolution prise, quoiqu'on ne puisse exclure la réfutation des arguments qu'on oppose à telle faveur que vous avez accordée. Écouter longuement les autres nous donne le temps de réfléchir à ce que nous devons répondre et leur donne de la satisfaction, car chacun trouve plaisir à être écouté. Il est très utile de noter après l'entretien les points principaux des choses dites et convenues. J'ai entendu dire que la reine Christine de Pologne le faisait.
Dans les aGTaires, et notamment quand on sort de chez le prince, il faut éviter de montrer une figure
altérée, malgré les impressions fâcheuses qu'on a pu recueillir; mais il faut, au contraire, conserver son expression habituelle, afîn d*empêcber que ceux qui nous parlent et les curieux qui nous observent à la sortie . ne se forment une opinion sur ce qui s'est passé.
Qui ne met fin à ses réflexions n'arrive jamais au commencement de l'action. Quant aux affaires de longue haleine qui occasionnent une série de négociations successives, il faut soigneusement les fixer dans sa mémoire et les' regarder en pensée comme on regarde des toiles sur le métier à tisser. Dans ces affaires, il faut intercéder auprès du prince en faveur de tous, en s'appuyant sur les arguments les plus efficaces qu'il soit possible de produire, mais il faut surtout intercéder en faveur des cardinaux et de ceux de vos serviteurs que vous estimez dignes d'être protégés. Tenez compte des serviteurs qui sont dans l'intimité du prince (le pape) et jouissent de sa faveur ; ayez l'œil sur eux pour la sécurité du prince et la vôtre, et étudiez-vous à gagner ou à conserver leur attachement.
Choisissez les meilleures heures pour travailler avec le pape, gardez-vous de l'ennuyer, commencez par les choses agréables et faciles, et passez ensuite aux plus sérieuses qui exigent une prompte résolution et une réponse. Exposez-les-lui en peu de mots avec ordre et suite, en n'ajoutant que les raisons les plus importantes sur lesquelles elles sont fondées.
Insinuez le parti à prendre ou proposez-en plusieurs pour faciliter la délibération du prince. Alléguez les
considérations qui militent en faveur de la chose, si (comme cela arrive a notre imperfection humaine) le prince , étant mal persuadé ou pour d'autres raisons, incline vers quelque décision fâcheuse ou injuste. Dans les affaires qui ont trait à la justice, répliquez hardiment, dans les autres temporisez et insinuez les mauvaises conséquences du décret, ou bien interposez, si le sujet le comporte, Topinion d'une autre personne qui jouisse d'une certaine autorité, ou encore cherchez à l'en dissuader à l'aide d'exemples et de précédents, ou à lui faire différer l'exécution trente jours, selon là loi de l'empereur Théodose faite sur la demande de «aint Ambroise.
Lès exemples ont une grande force et exercent une bonne influence. Si toutefois le prince persiste à maintenir le premier décret, alors exécutez-le et pensez que le cœur du souverain est dans la main de Dieu et que, pour des raisons à nous inconnues, il en ordonne et décide ainsi. Ne vous altérez ni ne vous troublez à cause de la mauvaise humeur du pape et de ses remontrances, même quand elles sont vives; elles sont nécessaires, et le moyen de les éviter est de les supporter avec patience. Les natures emportées et franches sont pleines d'amour et de gratitude.
Tenez compte des avis, des conseils, des propositions de quelque part qu'ils viennent. Exercez votre jugement par rapport aux événements futurs par l'étude du passé. Évitez de prendre des engagements et de rien donner par écrit ; mais eu revanche, quand il s'agit d'affaires intéressant autrui, efforcez-vous d'obtenir les choses par écrit. Les paroles s'envolent,
424 SIITE-QUINT.
mais les écrits restent, et on vient à y penser plus souvent. On dit facilement : Je n*ai pas dit cela; mais quand on le possède par écrit, on ne peut pas dire : je n'ni pas écrit cela ; les imprudences de la plume ne s*excusent pas aussi fîicilement que celles de la langue. En parlant et en écrivant, servez-vous de votre langue propre ou bien du latin. Il est bon de comprendre les langues étrangères, mais c'est chose servile et inepte de les parler. La concision est nécessaire, à cause de la multitude des afTaires. Supprimez dans les lettres certains préambules le plus souvent superflus et toujours ennuyeux, et exposez avec simplicité le cas dont il s'agit. Fondez votre demande ou votre réponse sur quelques arguments courts, mais sérieux. Dans vos réponses suivez les sommaires que vous trouverez dans les lettres de vos correspondants. Faites écrire à chacun sur les matières qu'il connaît ou qui ont déjà passé par ses mains. Les affaires judiciaires ne peuvent que difficilement être traitées par quelqu'un qui n'a pas connaissance des lois. Ne recommandez pas là où il pourrait sembler que vous commandiez. Vis-à-vis des subordonnés, les recommandations doivent être des plus modestes et se rapporter soit à des malheureux, soit à de bonnes œuvres, à des hommes de singulière vertu, à la défense de l'Église, à l'exercice de la justice là où elle languit, à la facilitation de choix ou de décisions au profit du bien général, de la paix et de la tranquillité. Conformez votre style au langage habituel ; qu'il soit pur et sans affectation. Ceux qui imitent les locutions latines ou la langue vulgaire de quelques anciens écrivains ne
connaissent pas k beauté de notre langue, et ignorent les vraies grâces du langage. Quand on traite de plusieurs sujets dans une lettre, il faut les coordonner et diviser en chapitres. Observe», en donnant les titres, l'usage actuel, quoique la chose soit devenue un abus ennuyeux et digne d'être réformé. Tant en écrivant que quand vous irez traiter plusieurs questions de vive voix avec le pape, avec d'autres ou au consistoire, quelque bonne et exercée que soit votre mémoire, il est utile d'avoir noté les pointa au'il s'asçii de traiter par écrit ou verbalement.
Ce sera la besogne de votre secrétaire de* tenir copie et registre des lettres et des écritures courantes, de les classer d'après la date, l'endroit et la nation, de rassembler celles qui se rattachent à une affaire importante, de mettre de côté celles qui contiennent l'argumentation et les titres, de les classer, ranger et conserver. De temps à autre le cardinal pourra jeter un regard sur ses quasi-archives pour exciter le zèle de ses secrétaires, et afin de pouvoir retrouver luimême quelque dossier qu'il a besoin de revoir. Ceux de ces dossiers qui par leur contenu se trouvent être compromettants pour quelque État ou qui traitent d'affaires religieuses, il ne faut les laisser voir à personne, mais les garder dans un cabinet à part sous votre propre surveillance. Mais là comme ailleurs ne conservez aucun papier qui puisse, à un moment donné, troubler votre repos.
Le meilleur conseil que je puisse vous donner, la recommandation la plus importante que je puisse vous faire, c'est qu'en sortant des audiences et en allant h
une conférence quelconque, vous vous adressiez toujours à Dieu en récitant une oraison du Saint-Esprit, et procédant en toute chose dans la crainte de Dieu. Ceci chacun doit le faire, mais surtout les princes, à cause de la supériorité du poste où ils sont placés pour le bien et le mal. infini qui dépendent du bon ou mauvais usage de leur puissance, et afin de se montrer reconnaissants des grâces reçues et de servir d'exemple de la bonté et de la clémence divines*
Pl.N DE t/aPPKNDICE.
î. — MANUSCRITS