FORTITUDE
« Pauvreté, labeur, corporelles misères, saignantes blessures des cœurs, amertume du pain et du vin.
« Repos, souplesse, floraisons, étreintes, chaleur des repas joyeux.
« Et tout, et toutes les vibrations,
« Les lumières cérébrales :
« Tout cela nous est indifférent, depuis le corn* mencement jusqu'à la fin,
« Car il y a un commencement et il y a une fin, et, Dieu merci, la douceur du néant est faite pour tous.
« Nous avons confiance dans la transcendante bonté du Créateur : il ne se prolongera, au-delà du terme humain, ni nos peines, ni nos joies.
« Et pas même un haussement d'épaules, et quant à se fâcher contre les lois éternelles, nous sommes bien trop spirituels, — et puis nous avons le sentiment des convenances. »
Il était las, aussi las que Sixtine, de cette obscure passion. La nuit de leurs cœurs avait besoin vrai-
meut de quelques éclairs. Depuis huit jours, elle se recueillait, mais comme une femme ou comme une fleur qui au montant de Forage rapproche au-dessus des pistils sacrés ses tremblants pétales ; le danger passé, ils s'écartent d'eux mêmes et reçoivent avec joie la fugitive caresse des pollens voyageurs.
« Autre réflexion moins métaphorique : le Russe a certainement fait de positives avances et dans ses plaintes le magique mot de mariage a dû, comme un écho, revenir et résonner. Magique, il le croit. Moi, je ne sais. Elle doit tenir àgarder une certaine liberté d'allures et le personnel logis d'une femme déshabituée du partage de l'air ambiant. D'ailleurs, jamais je n'ai surpris, dans les sous-entendus de ses phrases, la moindre allusion à un désir matrimonial. Je ne crois pas qu'elle voulût clore d'un aussi banal épilogue l'avenue indéfinie de nos rêves communs. Nous ne pouvons pas ériger cette barrière au milieu de notre vie, partager en deux adverbes, avant, après, la perspective de nos désirs, sphinx étages vers les horizontales profondeurs du ciel !
« Eh! je regrette que telle ne soit pas pierre où son pied a buté, car je comprendrais, du moins.
« Enfin, elle n'avait qu'à me répondre. J'ai été, je pense, assez précis et s'il fallait des actes plutôt que cfes paroles, ne me suis-je pas livré à des actes?
« Tentative assez malheureuse !...
« Ah î je suis las, aussi las qu'elle est lasse ! //
« Si tu ne veux pas boire la rosée que j'offre à tes lèvres dans le creux de ma main, quelque bête pas-
sera, plus hardie ou plus sage, qui se rafraîchira le cœur à ce breuvage d'amour.
« Viens pendant qu'il est matin et pendant que l'animalité dort dans les bois !
« Viens vagabonder dans les herbes mouillées : je secouerai sur tes cheveux blonds des pluies de perles et des neigées de diamants !
« Viens et tu exulteras de joie, viens la traîne de ta robe fera, parmi les mousses, un sillage de lumière et le soleil naissant baisera, dans sa candeur, le sourire de tes lèvres pourpres !
« Viens, tu seras comme une reine au front blanc surgie d'entre les vertes ramures, et les papillons familiers se poseront sur tes oreilles.
« Tu apprivoiseras la nature et à l'appel de ta bouche, mon âme, farouche comme un faon, bondira vers toi. »
Les analyses et les dithyrambes formulaient le même esclavage. Il voulait rendre cette femme heureuse, voir ses yeux révulsés et ses lèvres, par l'oppression du spasme, entr'ouvertes. L'évocation, soudain, s'accomplit, non pas, il est vrai, sous la forme visuelle directe, mais dans un lointain de songe vaporeux etvolupteux. Agenouillé près d'elle, après les suprêmes évolutions de l'étreinte, il la comtemplait.
« Vraiment ma vie s'est transférée en cette femme comme sous une puissance d'aimant, et vraiment le centre de mes forces est en ce cœur !
« Les fils de mes jours, ce sont les cils blonds de ces yeux bleus et l'ombre blonde de ces cheveux, c'est le halo des lunes claires dont la réfulgence illumine mes nuits. »
Il en aurait dit bien plus long, car sa verbalité s'était déchaîné^mais la vision s'évanouit.
« Présage : Ah ! jolie bête ! ah ! jolie bête ! •/
Puis il songea encore.
c Tout ceci a été mal conduit. J'aurais dû, ainsi que me le suggérait Calixte. destiner cette femme au rôle pur d'une Béatrice exemptée de l'œuvre charnelle, — mais elle n'aurait pas compris, étantfemme : Béatrice, qui s'est prêtée à ce jeu sublime, était une créature de rêve, aux ordres du poète et le symbole même de sa pensée. Celle-ci devait tomber dans mes bras, ou bien d'autres bras l'auraient recueillie.
« Reste sur ton piédestal. C'est à genoux que je veux t'adorer. les mains tendues vers toi. éternellement.
c Non, je m'ennuie, là-haut. Adorateurs, adore de plus près, adore avec des baisers.
« Eh bien ! nous aurons, du moins, quelques moments d'agréable intimité et puisqu'il faut de l'objet du culte faire l'objet du plaisir, que le sacrilège soit complet et les voluptés décisives.
« Ah ! je m'en donnerai sur ton corps des illusions. Excellente et noble substance, tu seras pétrie selon les plus transcendantes fantaisies ! »