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LES POLONAIS DE LA TRUSSE ROYALE

La province de Prusse occidentale (Danzig) est aussi appelée Prusse royale, parce qu'ayant été reconquise par les Polonais sur les chevaliers teutoniques, au xv° siècle, elle fit partie de l'ancien royaume de Pologne jusqu'au premier partage. La province de Prusse orientale (Kœnigsberg) ou Prusse ducale fut alors laissée à l'ordre teutonique, mais sous la suzeraineté de la Pologne, et fut convertie, en 1525, en un Duché séculier par Albrecht de Brandebourg. Ses successeurs et les Margraves, électeurs de Brandebourg, qui en prirent possession en 1618, s'intitulaient ducs de Prusse, et jusqu'en 1657 durent prêter hommage au roi de Pologne pour ce fief1.

1 On verra à Paris, au Salon de 1883, le nouveau tableau du célèbre peintre polonais Matejko,. qui consacre ce souvenir. — L'Hommage prussien (Hold pruski). — L'artiste en a fait don à la ville de Cracovie.

La Prusse royale avait, en 1880, 1,405,898 habitants, et la Prusse ducale, 1,933,936 habitants.

En 1871, les statisticiens allemands estimaient à 800,000 le nombre des Polonais dans ces deux provinces. On sera bien près de la vérité en les comptant actuellement pour 1,100,000.

Dans la Prusse royale surtout, l'élément polonais catholique est très fort, car sur 12 sièges au Reichstag, les Polonais en ont 6, et peu s'en est fallu qu'ils n'en aient gagné 2 de plus. — Dans la Prusse ducale, la moitié au moins des catholiques de Warmie (région au sud de Kœnigsberg) est de nationalité polonaise. Le long de la frontière du royaume de Pologne, dans la Mazovie dont la principale ville est Luck, il y a environ 400,000 Polonais protestants. Ayant la même religion que les Allemands, ils avaient toujours fait cause commune avec eux, mais, depuis qu'on a imposé l'emploi de la langue allemande dans les écoles primaires, le sentiment national semble s'être réveillé chez les Mazures et ils commencent à avoir conscience de leur individualité.

Si on mentionne les Cassoubes, qui sont à l'ouest de Danzig et dont il sera question plus loih, on connaîtra les divers groupes slaves des provinces de Prusse orientale et occidentale ; mais c'est dans

la Prusse royale, au nord de Thorn, sur toute la rive droite de la Vistule, que l'élément polonais a le plus de vitalité. L'esprit national y a fait tout à coup de rapides progrès et on voit par là ce qui pourrait arriver dans les autres groupes slaves de la Prusse, si la question nationale polonaise venait à se poser.

Il y a quelques années, cette contrée était encore considérée comme pays allemand. Jusqu'en 1846, rien ne pouvait laisser croire en effet que les Polonais de cette région sauraient jamais secouer leur torpeur. On parlait bien encore le polonais dans le peuple, mais la noblesse se servait habituellement de la langue allemande. En 1846, il y eut un peu d'agitation et on fit quelques arrestations à Danzig, à Thorn et à Gulm. L'insurrection qui éclata en 1848 dans le Grand-Duché contribua à réveiller le sentiment national dans la Prusse royale. La noblesse polonaise sp retrouva et encouragea ces tendances. Citons les familles les plus en vue : Sierakowski, Czarlinski, Ossowski, Lyskowski, Rybinski, comtes Czapski, Dzialowski, Komierowski, Donimirski, Kalkstein, Slaski. L'élément polonais a ici une certaine vitalité, puisque cette province a envoyé dernièrement au Reichstag six députés polonais sur douze représentants. Jusqu'aux dernières élections, les Polonais de la Prusse royale n'avaient pu

obtenir que quatre sièges1. Ce progrès indique un réveil chez les Polonais de cette région. On s'en est ému à Gracovie. M. le comte Stanislaw Tarnowski, professeur d'histoire de la littérature à l'Université de Gracovie, a fait dernièrement dans cette contrée un voyage dont il a rendu compte dans la Revue Polonaise (Przeglad Polski, février 1882), sous le titre Prusse Royale. Il indique comment ce pays autrefois polonais a été peu à peu envahi par les Allemands. Les renseignements qui suivent sont empruntés à ce travail.

Cette contrée a été une des premières envahie par les Allemands. En Grande-Pologne, l'invasion n'est devenue dangereuse que sous la domination prussienne ; dans la Prusse royale, il faut remonter jusqu'aux chevaliers teutoniques pour voir s'installer les premiers colons allemands et hollandais ; les nouveaux venus construisirent leurs maisons sur le type des habitations polonaises, mais empruntèrent pour les églises le style des couvents de Danzig.

Dans la Grande-Pologne, les Prussiens ont changé officiellement, encore dans ces derniers temps, les noms polonais de beaucoup de villages en noms alle-

1 VoiT l'annexe C — Députation polonaise.

mands1, mais dans la Prusse royale les noms allemands de diverses localités sont de date très ancienne. Le nom polonais de Szenwiza n'est pas autre que Schœnwiese ; Waplewo n'a pas une consonnance polonaise, ce village tire son nom de Wappel, chevalier teutonique qui passe pour l'avoir fondé ; Kiszpork doit venir du mot allemand Christburg.

L'annexion de cette province à la Pologne dans la seconde moitié du xv° siècle n'arrêta pas l'invasion. Les Allemands ne cessèrent pas d'affluer dans les villes et s'y installèrent définitivement. Quand les rois de Prusse s'annexèrent la Prusse royale, lors du premier démembrement de la Pologne, le gouvernement aida de tout son pouvoir la colonisation. Les Allemands des villes se répandirent dans les campagnes, achetant partout des terres aux Polonais. Ce système, le plus efficace pour dénationaliser un pays, réussit singulièrement dans la Prusse royale ; ainsi, dans le district de Marienwerder (en polonais Kwidzyn), il ne reste plus que dix propriétaires fonciers d'origine polonaise.

Aujourd'hui la vie polonaise n'a plus de refuge que dans un certain nombre de villages et de fermes, et on peut se livrer à Berlin à des calculs précis sur

1 Strzeszyno a été changé en Sedan, Strzeszynko en Wortli, Chwalkowo en Weissenburg, Gniewkowo en Argenau, Kiszkowo en Welnau, Trzemeszno en Tremessen

la durée possible de la résistance. La période la plus désastreuse fut de 1815 à 1830. Les guerres de Napoléon avaient ruiné en grande partie la Prusse royale. Toutes les transactions furent arrêtées ; les propriétaires auxquels le Gouvernement avait ouvert autrefois un large crédit n'étaient pas en état de les rembourser. L'administration, pour aider les cultivateurs à passer la crise, accorda de longs délais pour le paiement des intérêts, de plus, on donna à la province une subvention de deux millions de thaler. M. Schon, président de la régence de Marienwerder, comprit tout le parti qu'il pouvait tirer de cette situation pour assurer la suprématie des Allemands. La population des villes étant en grande partie allemande, il eut soin de répartir entre elles la subvention ; puis sans observer les délais accordés par le Gouvernement, il exigea immédiatement des propriétaires polonais tout l'arriéré, sous peine d'expropriation. En même temps on créa toutes les entraves possibles pour empêcher d'autres Polonais de racheter ces terres. Le partage des biens communaux et l'abolition immédiate des servitudes amenèrent des changements subits dans les exploitations agricoles, ce qui acheva la ruine d'un grand nombre de petits propriétaires ; les Allemands surent profiter de l'occasion. A partir de 1830, les Polonais commencèrent à se

défendre avec acharnement ; la noblesse polonaise qui tenait la grande propriété administra ses domaines avec soin et se garda bien de s'exposer désormais à des ventes forcées. S'il y a encore aujourd'hui quelques ventes, c'est aux dépens de la petite propriété ; encore le fait est-il rare.

Le système adopté par les Allemands a amené partout un mélange des populations allemandes et polonaises, aussi les villages n'ont ils plus la même physionomie que les autres contrées de la Pologne. Les maisons en pierre, de véritables fermes modèles qu'on trouve en beaucoup d'endroits, montrent que les Allemands disposent du capital. Les cultures ne dépassent guère cent arpents pour la petite propriété. Tous les cultivateurs étant d'anciens colons venus du dehors, n'ayant pas connu la corvée, se contentent de travailler leurs champs et ne sont nullement disposés à se mettre aux gages des grands propriétaires du pays. De là la nécessité pour ces derniers d'avoir un nombreux personnel de serviteurs pour exploiter leurs terres et de construire autour de la ferme tout un village pour les loger.

Il est très remarquable que la population polonaise au contact continuel des Allemands dans les villages ne finisse pas par se fusionner. Jusqu'en 1830 tout faisait supposer que les Polonais de cette

contrée disparaîtraient dans le courant de ce siècle. Les enfants des cultivateurs aussi bien que les fils des gentilshommes polonais parlaient déjà allemand entre eux. Il n'en est plus de même. L'exemple donne par la Grande-Pologne qui combattait pour sa défense, les efforts de quelques patriotes, le malaise produit par la pression administrative a rendu aux Polonais de la Prusse royale le sentiment de leur nationalité. Les populations des campagnes se montrent très résolues dans cette lutte contre le germanisme. Ces dispositions ont produit leurs effets. Si les grands propriétaires allemands réussissent encore à interdire aux Polonais l'accès des assemblées de district (Kreistag), ceux-ci prennent leur revanche aux élections parlementaires. La Prusse royale a élu aux élections de 1881 six députés polonais au lieu de quatre. Dans le district de Marienwerder, un. de ceux où l'élément polonais est le moins fort, tous les partis allemands coalisés n'ont pu faire passer leur candidat qu'à une majorité de quelques centaines de voix. A Thorn, M. Michel Szczaniecki a obtenu une majorité super rieure à celle qu'il avait eue en 18~8. Le Gulturkampf n'est pas étranger à ce progrès, non-seulement la persécution religieuse a stimulé le paysan polonais mais elle a détaché du gouvernement beaucoup d'Allemands. Dans la campagne les Aile-

LA LUTTE EN PRUSSE ROYALE 1Si

mands catholiques sont nombreux. Les années précédentes ils votaient toujours pour le candidat allemand, depuis la persécution contre les catholiques ils votent pour des Polonais.

En remontant le cours de la Vistule on rencontre la ville de Thorn. Cette puissante forteresse à quelques kilomètres du territoire russe située sur la rive droite de la Vistule, permet à une armée de pénétrer au cœur de la Russie sans avoir à traverser le fleuve. C'est la ville la plus importante de la Prusse royale après Danzig. Voici ce qu'en dit M. Tarnowski : « La vie polonaise s'y fait jour à chaque pas. les Polonais y sont nombreux — il s'y publie un journal politique en langue polonaise (Gazette de Thorn). Les banques, les hôtels, les magasins sont entre les mains des Polonais. Tandis qu'à Danzig il est rare de trouver quelqu'un sachant le polonais, à Thorn les Allemands sont eux-mêmes obligés de le savoir. » Thorn possède un musée polonais, une société littéraire et scientifique pour les Polonais. Pelplin et Culm ont aussi deux petits journaux politiques hebdomadaires très répandus, le Pielgrzym (le Pèlerin) et le Przyjaciel Ludu (VAmi du peuple).

Il existe encore dans la Prusse occidentale un groupe slave qui mérite une mention spéciale ; —

les Cassoiibes qui peuplaient autrefois la Poméranie et qui parlent un idiome particulier qui diffère peu du polonais. Ils ne sont maintenant guère plus de 20,000, tous paysans (Gbur), dispersés dans les campagnes au nord de la Prusse occidentale, à l'ouest de Danzig et sur le littoral de la mer Baltique où ils vivent de la pêche. Ils furent séparés de la Pologne en 1657 et passèrent sous la domination du duc de Brandebourg, mais ils restèrent catholiques et continuèrent à dépendre du diocèse polonais de Cujavie. Il y eut longtemps au milieu d'eux nombre de gentilshommes polonais très pauvres mais très patriotes. Les Allemands ont pourtant fini par germaniser une partie des Cassoubes et le pays s'est en outre dépeuplé et se dépeuple encore tous les jours par une très forte émigration en Amérique. Bien qu'il n'y ait plus chez les Cassoubes d'aristocratie polonaise pour maintenir chez eux le sentiment national, comme ils sont d'une race forte, très résistante, et que tous ceux qui habitent la région comprise entre Danzig et Lauenbourg sont de fervents catholiques, ils continuent à se considérer comme solidaires des Polonais, essaient de résister aux Allemands et se font représenter au Reichstag par des députés polonais.

Avant de quitter le sol prussien pour suivre les Allemands dans le royaume de Pologne, il est utile de rappeler que, sur 433 députés qui forment le parlement de Prusse., il y a actuellement 18 députés polonais *. On sait que la Silésie supérieure, qui est en grande partie polonaise, nomme 12 représentants allemands catholiques, et on vient de voir l'importance de la population polonaise dans la Prusse orientale (Warmie et Mazovie). Si on parvenait à faire voter dans ces deux provinces les habitants polonais pour des candidats de leur nationalité, le parti polonais au parlement de Berlin compterait une trentaine de députés.

Un groupe dont M. Niegolewski est le chef essaie, dans ce but, de former un comité central pour les élections dans tous les pays polonais de Prusse. Il a à sa disposition un journal assez répandu, le Courrier de la Grande-Pologne (Goniec Wielkopolski). Ce projet parait, quant à présent, irréalisable ; cependant, en face du système de germanisation à outrance suivi par le gouvernement prussien, il peut se produire telle complication politique qui en assure le succès.

i La nouvelle Chambre prussienne (Landtag), élue les 19-26 octobre 1882, comprend 136 conservateurs et 47 conservateurs libres. — 100 ultramontains et 18 Polonais, — 61 nationaux libéraux. 22 sécessionnistes, 38 progressistes tt 5 socialistes.

Le grand-duché de Varsovie, créé par Napoléon en 1807, fut partagé en 1815, au congrès de Vienne, entre la Prusse et la Russie ; la Prusse, qui avant 1807 étendait sa domination jusqu'à Varsovie, ne reprit que le grand-duché de Posen, tandis que toute la partie orientale forma une province dépendante de l'Empire russe, qui fut placée sous un régime spécial et reçut le nom de royaume de Pologne ou royaume du Congrès (Kongresowka).

En 1863, on comptait 279,000 Allemands dans le royaume de Pologne, actuellement on en compte 408,000.

L'élément allemand forme trois groupes dans le royaume de Pologne : 1° les colonies agricoles ; 2° les établissements industriels ; 3° les grands propriétaires.

1° Colonies agricoles. Lorsque des colons allemands viennent par bandes et s'installent dans un village, ils conservent toujours le caractère national. Un siècle après, on les retrouve intacts. Mais quand les familles sont isolées, elles deviennent polonaises, souvent dès la seconde génération, toujours à la troisième.

L'établissement des premières colonies allemandes remonte à plusieurs siècles ; mais c'est surtout après le dernier partage (1793), alors que toute la rive gauche de la Vistule appartenait à la Prusse et formait la « Prusse méridionale » ou « Nouvelle Prusse », que des familles d'agriculteurs arrivèrent en grand nombre de toutes les parties de l'Allemagne et s'installèrent dans ce pays appauvri et dépeuplé par la guerre. L'immigration allemande continua jusqu'en 1806. Ces colons sont de bons cultivateurs, ils sont économes et deviennent bientôt riches. Les Polonais ne voient pas en eux un danger pour leur nationalité.

2' Établissements industriels : Ce sont les Allemands qui ont le plus profité du système protecteur établi en Russie. Tout le long de la frontière, de

petits fabricants ont pu, à la faveur de la baisse du rouble, installer des ateliers avec un mince capital. C'est surtout dans le développement subit de la grande industrie que les Allemands ont donné la mesure de leur influence croissante. Les aciéries, installées par M. Rau, à Varsovie, occupent plus de 3,000 ouvriers, tous Polonais, à l'exception d'une centaine de Belges et d'Allemands. La direction de ce nombreux personnel reste exclusivement entre les mains d'Allemands très peu soucieux des intérêts moraux ou matériels de l'ouvrier polonais. Dans les grandes tanneries de M. Temler et de M. Schvede, on retrouve le personnel direction allemand et le personnel-manœuvre polonais. 11 en est de même dans la plupart des autres industries, à Osorkof, Pabianitze, Zgierz, Tomaszow qui sont des centres manufacturiers de première importance, notamment pour la filature de coton et le tissage. Plusieurs de ces districts industriels furent créés par le Prince Lubecki, après les guerres de Napoléon ; mais ce n'est que depuis l'établissement du nouveau régime douanier qu'ils ont pris une grande importance. Lodz, le Manchester de Pologne, est une ville toute allemande ; fondée depuis soixante ans, elle a passé dans ces dernières années de 38,000 à 80,000 habitants. La seule fabrique de M. Scheibler emploie 6,000 ouvriers. Ce développement industriel

est en partie postérieur à la guerre de Bulgarie, car les droits de douane qu'on pouvait auparavant acquitter en papier durent être payés en or. Cette mesure s'appliquant à des tarifs déjà très élevés rendit ces droits prohibitifs et arrêta à la frontière tous les produits manufacturés venant des usine allemandes. Les industriels allemands trouvèrent alors avantage à transporter leur matériel en Russie dans la grande plaine qui s'étend sur la rive gauche de la Vistule. La main-d'œuvre des ouvriers polonais étant meilleur marché, ils trouvèrent encore là une nouvelle source de bénéfices. Plusieurs d'entre eux ont fait d'immenses fortunes. En quinze ou vingt ans, on en a vu réaliser quinze ou vingt millions de roubles. Ces capitaux gagnés sur le territoire russe sont ainsi entre les mains de gens qui ont toutes leurs attaches en Allemagne, qui ne voient dans leurs ouvriers que des machines et se gardent bien de faire le moindre sacrifice pour un pays dont ils drainent les richesses qu'ils iront un jour dépenser en Allemagne. La plupart d'entre eux évitent avec soin tout ce qui pourrait amener une fusion avec l'élément slave, ils ne marient leurs iilles qu'à des Allemands et font donner à leurs fils une éducation essentiellement allemande.

3° Grande propriété. C'est après l'insurrection de 1863 que les Allemands ont recommencé à acheter

de grandes propriétés en Pologne et en Lithuanie. Tout ayant été remis en question par la réforme agraire qui entraîna l'attribution aux paysans des parcelles qu'ils cultivaient, un grand nombre de vieux gentilshommes troublés dans leurs habitudes préférèrent vendre leurs domaines. Les terres subirent une grande dépréciation et les Allemands virent là une source de spéculation ; en peu de temps une quinzaine de grands domaines passèrent entre leurs mains. Le gouvernement russe qui n'avait cherché qu'un moyen d'affaiblir l'aristocratie polonaise, s'effraya bientôt des progrès de l'élément allemand. Il s'était formé à Berlin une société de capitalistes pour profiter de cette crise foncière et acheter des forêts en Pologne. En présence des difficultés qu'elle éprouvait de la part de l'administration russe, elle eut recours en 1860 à l'intervention déjà puissante de M. de Bismarck. « Achetez toujours et tant que vous pourrez, leur aurait répondu le Chancelier, la législation prussienne avant vingt-cinq ans aura arrangé tout cela. » Les Prussiens achetèrent toujours et tant qu'ils purent, mais les employés russes qui appliquaient alors la réforme agraire de manière à nuire le plus possible aux grands propriétaires polonais n'eurent pas plus de ménagements pour les nouveaux acquéreurs allemands et ces derniers furent bientôt ruinés.

LES ALLEMANDS EN POLOGNE 4 0rJ

Ceux même qui ont acheté depuis la réforme agraire n'ont pas été plus heureux. Pour mener à bien des cultures améliorantes comme celles entreprises par ces agriculteurs allemands, il faut jouir d'une bonne administration, d'une bonne justice et être sûr du lendemain; en Russie ils ne trouvèrent que du mauvais vouloir et de l'arbitraire. Aussi, découragés par les insuccès, les Allemands n'emploient plus aujourd'hui leurs capitaux qu'à la recherche et à l'exploitation des mines de fer, de charbon, de zinc et à l'acquisition de forêts. Les Russes ont fait une fausse manœuvre. Les capitalistes allemands, maltraités quand ils achetaient des terres dans le royaume de Pologne, ont franchi la Vistule et se rendent acquéreurs en Russie, à bien meilleur compte, de grandes terres partout où il est interdit aux Polonais et aux catholiques d'acheter, en Podolie, Volhynie, Lithuanie, Ukraine, dans la Russie blanche (gouvernement de Grodno), dans la Courlande et dans la Samogitie, cette ancienne possession des Chevaliers teutoniques que les Prussiens considèrent comme partie intégrante de leur domaine historique. — L'interdiction faite aux Polonais et aux catholiques d'acheter des terres dans ces provinces a été renouvelée même depuis 1865. Un journal russe de Kiew {Kiewlanvï) a publié récemment un état de la colonisation allemande dans

l'Ukraine, la Podolie et la Volhynie. Cette dernière province est littéralement envahie par les Allemands. Dans cet article on reconnaît que les Russes n'ont su tirer aucun profit personnel de l'interdiction qui frappe les Polonais et les catholiques et que seuls les Allemands en ont profité.

L'envahissement de la grande propriété subit un temps d'arrêt dans le royaume de Pologne, mais le terrain conquis autrefois est considérable et bien gardé. On cite parmi les plus grands propriétaires allemands de cette contrée : Le comte Henkel von Donnersmark, — M. Trescow, — le comte Rer.ard, à Sielcé, — le prince de Hohenlohe, près d'Olkusz, — et le baron Kramsta. Ces derniers possèdent chacun de vastes territoires houillers et quelquesuns font à Saint-Pétersbourg des démarches persistantes pour obtenir tout ce qu'il reste de concessions disponibles. On a reçu de l'un d'entre eux jusqu'à cent soixante demandes concernant le bassin polonais qui se prolonge par la frontière jusqu'à Kœnigshûtte. Les Allemands ont déjà le monopole des mines de zinc, le moment est proche où ils seront seuls à posséder des mines de charbon. Il parait même que les mines inépuisables de Dombrowa, qui furent exploitées par l'État dès 1820, alors que l'industrie houillère n'existait pas encore en Silésie, et qui ont été ensuite vendues par le

gouvernement russe à une société franco-italienne, passeront bientôt à la société allemande de Lawrahùtte et Kœnigshûtte.

En somme, si les colons agricoles allemands ne présentent pas ici de danger pour les Polonais comme dans le grand- duché de Posen, le nombre toujours croissant des grands industriels et des grands propriétaires allemands qui accaparent dès maintenant le marché russe, et toutes les matières premières, éléments essentiels de toute industrie, doivent leur inspirer des craintes sérieuses pour l'avenir.

D'après les livres du Crédit foncier de Varsovie, il y a actuellement dans le royaume de Pologne environ 300 domaines d'une certaine importance qui appartiennent à des Allemands, sujets de l'empire d'Allemagne — Gouvernement de Varsovie, 79 — Gouvernement de Kalisz, 81 — Gouvernement de Plock, 58 — Gouvernement de Piotrkow, 30 — Gouvernement de Suwalki, 14 — Gouvernement de Kielce, 12 — Gouvernement de Radom, 9 — Gouvernement de Siedlce, 9 — Gouvernement de Lublin, 7.

Le tableau suivant montre comment dans le district de Bedzin les principaux domaines ont passé des mains de propriétaires polonais à celles de propriétaires allemands ou juifs. Il en est de même dans la plus grande partie de la Pologne.

DISTRICT DE BEDZIN (GOUVERNEMENT DE PIOTRKOWJ

IîOMATNM ANCIENS PROPRIÉTAIRES

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