LA LUTTE DANS LE GRAND-DUCHÉ
18S3 donna aux paysans la propriété des terres qu'ils occupaient, moyennant le paiement d'une rente et quelques prestations. Une loi du 2. mars 1850 a transformé toutes ces obligations en annuités qui «'éteignirent en 1856. Une Commissioii générale admifiistratrve, instituée en 1823, a fonc- Uowké jusque dans ces derniers temps. Grâce à Taotiirité d'un de ses présidents, M. Klebs, et au bon vouloir de la noblesse, cette Commission a réussi à i^égulariser la situation de tous les paysans. La pe* tite propriété a été aussi organisée dans le grandduché de Poaen avant qu'elle le fût dans les pays poionais d'Autriche et de Russie. La réforme agraire ne date que de 1846 en Autriche et de 1868(611 Bxèb^ sie. Le ^propriétaire dispose maintenant librement de sa terre et est dans une situation assez boime. D'après M. Engel (Preicssische Stcstistîk^ 1854), lesfpaysans de Posnanie étant restés sous la magistrature et la surveillance policière de leiiirs anciens seigneurs, le prolétariat augmenterait d'année en ' année, en même temps que la*criminalité,»et nombre de misérables n'auraient d'autres ressources que l'émigration. Cette appréciation parait très exagérée aux hommes compétents. Il y a bien des villages où les paysans sont dans un état prospère, par exemple, Kumik, Jerzyce, Oorczyn, Winiary, Zegrze, Debiec, Sataje, Konarzewo. . . S'il y a beaucoup d'émi-
grants en Posnanie, c'est moins à cause de la pauvreté des paysans que des difficultés et des ennuis auxquels ils sont exposés. La petite propriété parvient môme à se défendre maintenant contre les* Allemands et les Juifs. Depuis 1872, il existe une banque rurale polonaise et le Crédit foncier gouvernemental fait depuis trois ou quatre ans des prêts, non seulement à la grande, mais aussi à la petite propriété à 50/0, amortissement compris.
Sur 1,700,000 habitants, on peut estimer, à plus de 1,100,000 le nombre des Polonais du Gfand- Duché. Tandis qu'en Silésie, le parti polonais manque de classe dirigeante et que Taristocratie est exclusivement allemande, ici, l'aristocratie est polonaise, très attachée à la foi catholique et en possession de domaines importants où elle réside habituellement. Elle se trouve ainsi en contact permanent avec les paysans polonais. Citons les principales familles polonaises de Posnanie : Dzialynski et Zamojski à Kurnik; Bninski à Samostrzel; Potocki à Banlewo ; Raczynski à Rogatin ; Skorzewski, Zoltowski, Taczanowski, Mycielski, Kwilecki, comte Mielzynski, comte Czarnecki, prince Sulkowski à Rydzyna, prince Radziwill.
C'est la grande propriété qui est la plus menacée actuellement. Les domaines sont souvent
mal administrés et les membres de la noblesse se
LA LUTTE DANS LE GK\ND-DUCiiÉ 433
laissent souvent entraîner dans des dépenses qu'ils ne peuvent payer qu'en hypothéquant leurs terres. Un jour ou l'autre, il faut les vendre.
Par exemple, dans le district d'Obornik, au nord de Posen, de 1854 à 1882, il a été vendu par des Polonais à des Allemands 14,680 hectares. Ce sont quinze grands domaines dont six ont une étendue supérieure à onze cents hectares. Dans la môme région, deux villages appartenant à des membres de l'aristocratie polonaise sont affermés à des Ailemands. Partout on voit disparaître les anciens propriétaires polonais ; il y a dix ans, on en comptait dix à Przebedowo, aujourd'hui il n'y en a plus qu'un, les neuf autres sont des Allemands. Il en ect de môme à Trojanow, à Dluga Goslina, à Bialezyn,
6 wC . . »
Dans ces dernières années seulement, de 18Tf8 à 1881, dans le grand-duché de Posen, les Polonais ont perdu 131,5'77 arpents dépendant de la grande propriété. — En 1878, 37,000, en 1879 environ 10,000, autant en 1880, et 77,688 en 1881. Ce dernier chiffre vient de la vente de deux domaines importants, celui de Chocieszewice qui appartenait au prince Rad* ziwill et qui a été acheté par un banquier de Berlin, et celui deWronek qui appartenait à M. Grabowski, et qui a été acheté par le baron Kaphar, un Courlandais. Les agences qui servent d'intermédiaires
abondent en offres de proipriétës apipartentnt à ^les Polonais.
Le clergé joue dans le grand-duché de Posen un Tôle considérable. Cl>ez lui, le sentiment national est aussi ardent que la foi catholique. Aussi est41 respecté et écouté de tous les paysans. On en jul^era par la résistance qu*il a sa opposa* «tu CulturiLampf.
Bien que les Allemands et les juifs soient assez nombreux dans les villes, la bourgeoisie e^ encore en grande partie polonaise. A Posen même, elie se renforce depuis quelques années. Il y a depuis ^inze ans, comme ^ns le royaume de Pologne, un ^rand essor dan8le<5ommerceetrindiistrié. APosen, MM. Liszkowski, Jerzykiewice, CegielsM, TJrbawowski, marqhandsde draps, de soieries, fabricaiïts •âlnslruments aratoires ont fait d*assez jolies fortunes. Jusqu'ici la bourgeoisie polonaise a su se tenir tout à fait en dehors de la société allemande. Polonais et Allemands font deux camps. Cet anta* gonisme est tel qu*à Posen un Polonais ne frandiirait pas le seuil du théâtre allemand. C'est presque une question de pudeur. Comment pourrait-il en être autrement ? La position faite aux Polonais dans le grand-duché est intenable. Toutes les carrières leur sont fermées. On ne nommera jamais un Polonais conseiller de province ou de district Dans ie
LA LUTTB BANS LE ORAND-DUCI^é 155
service des postes et des chemins de fer il est rare cte trouver un employé polonais. En 1881, 11. n'y avait que 28 juges polonais sur 235 pour le Gh*and- Duché. Les parents polonais étant dans l'impossibilité de trouver des carrières pour leurs enfants sont souvent obligés de les envoyer chercher un emploi dans le royaume de Pologne,
Les Polonais de Prusse n'ont pas toujours été aussi maltraités. En 1815, quand la Prusse rentra en possession de la Posnaiiie la langue polonaise resta langue officielle, il y eut une Diète ji Posen et on nomma vice-roi un Polonais, Antoine Radzrmll. Le gouvernement conduisît ensuite avec sollicitude et avec succès les délicates opérations delà réforme agraire. La Révolution de 1830 éveilla quelques susceptibilités dans le gouvernement prussien, et cependant en 1848, il était encore disposé à faire bien des concessions. On eut môme un instant la pensée de diviser la Posnanie en deux parties, et de doter d'une administration autonome la région orientale qui était exclusivement polonaise. Il se produisit subitement un revirement dans les dispositions de la cour de Berlin. Une garde nationale de douze mille hommes, qui s'était formée, reçut l'ordre de se dissoudre. Cette mesure provoqua une insurrection qui fut bientôt réprimée. Les Polonais continuèrent néanmoins à jouir du libre
exercice de leur culte, et même pour l'insti^uction publique le gouvernement prussien était alors plus libéral que la cour de Vienne. On vit les jésuites expulsés d* Autriche se réfugier sur le territoire prussien en Silésie et en Posnanie. En 1863, le gouvernement manifestait encore des intentions bienveillantes à Tégard des Polonais, et il alla jusqu'à autoriser l'usage de la langue polonaise dans les écoles primaires. A partir de ISTfO, il y eut un revirement complet dans la direction gouvernementale. M. de Bismarck entreprit une germanisation à outrance. Il s'attaqua à l'Église catholique, sachant ainsi frapper au cœur la nation polonaise, et il se mit en devoir de substituer partout la langue allemande à la langue polonaise.
Depuis 1872, l'inspection des écoles primaires en Prusse, faite jusque-là par les pasteurs et les prêtres, a été confiée à des laïques, emproyés qu'on a eu soin de choisir toujours parmi des Allemands ouvertement hostiles à l'élément polonais et à la religion catholique. Deux exemples permettront de juger la manière d'opérer des plus zélés : Un de ces inspecteurs imagina de changer les noms des écoliers polonais en noms allemands ; le jeune Majerovicz ne devait plus s'appeler que Mayer, le petit Loza devait répondre désormais au nom de Lohse,
LA LUTTE DANS LE ORAND-DUGHÉ 457
la famille Betka apprenait par son enfant que de par l'ordre de l'inspecteur elle ne serait plus connue dans le village que sous le nom de Bethke. — Ces faits se passaient en mars dernier dans la petite ville de Schwersenz, près de Posen, et dans le village de Dopievo (district de Posen) où M. Lux est inspecteur.
Le môme mois, dans un faubourg de Posen, à l'école primaire de Saint-Martin, Tinstitutèur s'adressant à un élève lui demande s'il était Polonais, sur sa réponse affirmative, le maître lui donne un soufflet et ajoute : « Vas te plaindre maintenant aux journaux polonais. » Cet instituteur est M. Wog, l'écolier est le jeune Szczepanski. Le fait est notoire à Posen.
Ces moyens de prussifier les enfants ne sont certainement pas les plus sûrs. En blessant les familles dans ce qui 'leur est le plus cher, on crée un antagonisme qui rend stériles tous les efforts du Gouvernement. Un des moyens les plus puissants sur lequel compte l'administration pour germaniser les Polonais, est de substituer dans les familles Tusage de l'allemand à celui de la langue maternelle. L'école primaire est le grand instrument de ce travail mais les résultats obtenus sont médiocres.
La langue polonaise est absolument proscrite de
réeole, renfàat doit tout apprendre en allemande Pendant les deux premières années, il ne comprend rien à ce qu'on lui enseigne et ce n*est que pendant les trois ou quatre années suivantes, quand il a âni par se familiariser avec Tallemand^ qu'il peut profiter des leçons de Tinstituteur ; quand il ne fré» quente plus l'école vers treize ou quatorze ans, ii se trouve au milieu de sa famille, où on ne parle que polonais. Les mères de famille, paysannes oa nobles, ont l'amour de la Pologne si enraciné dans leurs âmes qu'elles mettent tous leurs soins à pros^ crire de leur intérieur la langue allemande et à rap* prendre à leurs fils, quand ils sortent de Técole, cette langue maternelle qu'ils allaient oublier. Vient le temps du service militaire, les recrues aiTivent au régiment ayant désappris Tallemand. L'instructeur reprend alors la tâche ingrate commencée par rinstitateur, on fait tout pour triompher cette fois : faveurs à ceux qui savent le mieux l'allemand, se* vérité excessive pour les autres. Au bout dô trois ans les soldats n'arrivent à ne bien parler ni Tune ni l'autre des deux langues.
L'uniforme a toujours à leurs yeux un certain prestige, et, rentrés chez eux, ils parlent encore quelquefois allemand, par pose, parce que c'est la langue des gens instruits, celle des officiers du régiment. Deux ans de vie de famille et de travaux des