‹ Smilis: drame en quatre actes, en proseChapitre 18 sur 69 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

RICHiLRD.

Le monde t'ennuie et ta es forcé de recevoir. Tu appelles ça ne pas être heureux I

l'amiral.

Tu ne m'entends pas? Non ? Ecoute-moi, tu vas me comprendre... Ou, peut-être, — qui sait? — vais-je parler sans que tu me comprennes? N'as-tu pas, en efFet, toujours vécu seul? Ah I mon vieil ami, c'est une chose regrettable d'avoir un cœur affectueux, fait pour la tendresse et le dévouement, mais quand on l'a ainsi fait, comment échapper à soimême?— Marier son enfant unique, ahl que cela est cruel!... Toutes les mères savent celai

RICHARD

G*est vrai, c'est vrai, mais enfin...

l'amiral.

Oui, lorsqu'on en a plusieurs, ohl alors, c'est bien différent! Et puis, quand la mère, la bonne compagne, vous reste, le foyer n'est pas désert tout d'un coup... Le foyer désert!... je l'ai connu. Cette idée m'est insupportable.

Il s'assied à gauche.

RICHARD

Il faut pourtant bien s'y habituer : cette douleur des pères, c'est le bonheurj de l'enfant!

l'amiral, se levant.

Le bonheur Ile bonheur! Ça n'est pas le bonheur! c'est l'inconnu! c'est le mariage!... C'est au hasard qu'on livre son enfant, la chair de sa chair, ou, mieux encore, l'âme de son âme, à quelqu'un de ces jeunes étourdis qu'émeut sa jeunesse, et qui prend le battement du sang dans les veines pour la palpitation d'un cœur aimant. Je ne dis pas amoureux, je sais ce que je dis; je dis : aimant.

RICHARD

Ohl oh! Que me chantes-tu là! Ne leur fais-tu pas un reproché de ce que tu leur envies ?

Eh bien I oui I J'envie au premier venu le droit qu'il a sur mon enfant, sur mon amour, sur moi-même 1 Eh bien, oui, je suis jaloux! Songé donc! Tous ces jeunes hommes, est-ce que je les connais, moi ? Je n'ai jamais voulu me séparer d'elle, la confier à des femmes, au couvent, à Dieu ! C'était donc pour la livrer à quelqu'un de ces inconnus dont le plus aimable est trop jeune pour savoir vraiment s'il est honnête homme?

RICHARD

Prends garde !

l'amiral.

Oui, oui, tu fais bien! Parle-moi, soutiens-moi... Ah! que tu es le bien arrivé, Richard! Gela m'étouffait. Je ne pouvais plus vivre sans parler enfin de cela ! En te disant ma pensée, je m'en délivre! Elle ne m'obsédera plus! Ah! Richard 1

RICHARD

Allons, parle, Tamitié t'écoute. Tu as peur de l'aimer !

l'amiral, froissé.

Ah! Que vas-tu dire là? Je t'appelle à me comprendre, et du premier coup tu vas... Ah! Richard!

II va s^asseoir près de la table à droite.

RICHARD, &*asseyant près de lai.

Que veux-tu? Je suis un maladroit : je n'entends rien à tes subtilités de sentiment : je suis un homme sans femme, sans enfant, mais quand tu te seras expliqué... j'ai de ça tout de même, et je comprendrai, et, si je peux, je t'aiderai. Dis-moi toute ta pensée.

* l'amiral.

Elle est bien simple. Je t'ai tout d'abord expliqué d'un mot mon sentiment : la paternité jalouse !.. car elle est ma fille autant que possible! Son âme est née de mes soins, de ma pensée, de mon âme! Son tendre cœur est fait du

ACTii PREMIER ^3

mienl... Cette paternité de Tesprit, de Féducation, c*est la vraie!... Sans elle, la paternité du sang n'est rlenl Elle n*a jamais parlé !... Mais ce que je ne peux pas te dire d'un mot, c'est la violence de mon sentiment! Mon devoir est delà donner, de la livrer... Eh bîenl cela m'épouvante; j'ai des vertiges, des rages ! Comment ! il faut que je la prenne par la main et que moi-même je la livre à un maître ! Que je la perde... à jamais!

RICHiRD.

A jamais?...

l'amiral.

A jamais! car enfin, je serais son père qu'il en irait ainsi! Â plus forte raison serons-nous à jamais séparés, puisqu'elle ne me doit aucun amour filial, rien, que la reconnaissance qu'on a pour un père nourricier, un parrain, un bienfaiteur.., Tout est là. Je n'ai rien dit de plus.

RICHARD, se levant.

Cependant...

l'amiral.

Je ne suis pas encore fou. Dieu merci! Et c'est m'accuser de folie que de me dire : « Tu l'aimes ! » c'est-à-dire : « Tu en es amoureux!» car c'est très différent. Je l'aime... je l'aime... Ah! pourquoi tous les amours n'ont-ils qu'un seul nom !

RICHARD

Permets ..

Oui, certes, je l'aime; mais non pas d'amour. L'amour des amoureux n'est qu'un égoïsme... il cherche sa joie par-dessus tout, celui-là. Je l'aime moi, pour elle, entends-tu, pour elle : pour faire son bonheur... Pour le voir, pour en jouir... Et voilà pourquoi j'hésite à la donner! 11 faut tant de garanties, tant de précautions! Enfin, c'est aujourd'hui ma dernière réception. J'espère être tranquille quelque temps. Dès demain nous aurons quitté

. Paris, nous serons en voyage... seuls!... avec toi, si tu veux!

BICHAHD.

Je ne vois pas clairement ce que tu me dis. Tu te réjouis de recevoir aujourd'hui pour la dernière fois. A ta place, je n'aurais pas reçu du tout, si j'avais jugé que le moment n'est pas venu encore de marier l'enfant.

l'amiral.

Ehl Ne comprends-tu pas que je me méfie de moimôme? Avant tout, je veux penser à elle ; je pense à»elle ; mais suis-je sûr de ne pas agir pour moi, en père jaloux, quand je repousse l'idée de la marier si tôt? Alors, j'ai donné des soirées, j'ai invité ces jeunes gens, qui m'irritent à chaque instant par leurs fadaises, leur tenue, qui sait? par leur jeunesse!... Si l'un d'eux osait me la demander!... (il réprime nn mouvement de colère; avec résignation:)

Je me dis que si le cœur de l'enfant s'éveille et parle, le pauvre père devra consentir... mais enfin, j'espère que l'heure n'est pas venue encore. Et cependant, c'est le bel âge pour aimer. Songe donc ! dix-sept ans ! L'odeur de l'aubépine en fleurs, si amère et si douce à la fois, n'est pas plus inquiétante au mois d'avril que ees trois mots : dix-sept ans !

Diable !

Tu dis?

Je dis : Dial^le !

Pourquoi?

RICHARD

l'amiral.

RICHARD

l'amiral.

RICHARD

Parce que je te trouve... poétique! Cependant ne te fâche pas! J'ai compris, (a part.) J'ai trop compris.

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