LA FOLIE L
Visitez un asile d'aliénés et l'on vous y montrera nombre de sujets chez qui la raison est désespérément éteinte, résultat de la débauche, des désordres et de l'ivrognerie.
Permettez-moi une anecdote qui résumera tout ce que je pourrais dire sur ce sujet, et qui aidera à faire ressortir la triste réalité de nos assertions.
Un jour que j'étais à Toronto, je visitai l'asile des aliénés, en compagnie du Dr Clarke, qui en était le surintendant. Je vis alors un spectacle tellement horrible qu'il produisit chez moi un énervement et une émotion indescriptibles.
Après avoir passé à travers un certain nombre de départements dans lesquels les détenus étaient classés suivant le caractère de leur maladie mentale, nous arrivâmes à une salle où on entendait des cris et des hurlements de fauves. Le docteur me dit: «Vous allez voir un sujet unique !»
Une porte s'ouvre, aussitôt un malheureux à figure eflarée, aux yeux presque sorlis de leur orbite, ayant sur ses traits tous les signes de la terreur ct de l'épouvante, se précipite vers le docteur, puis se jetant vivement derrière lui, comme pour y chercher refuge et protection, il lui saisit la main, en Jui disant dans un langage incohérent : —« Docteur, pour l'amour de Dieu, veuillez donc « laver ces taches de sang sur le plancher. Regar- « dez donc comme ce sang est épais et bouillant. «Ne passez pas là, docteur, vous allez souiller «vos pieds et vos habits! Voyez donc, de plus,
Rp «Ce sang qui coule sur moi et sur mes mains ! « Ces taches de sang que Vous voyez partout, vous «le savez, docteur, c'est le sang de ma lemme, de «de ma pauvre et chère lemme que j'ai tuée, oui, que j'ai tuée, malheureux que je suis ! »
Puis, le pauvre homine se lordait dans des couvulsions d'effroi et dans des crises aiguës de larmes.
Cet aliéné avait, dans un moment de boisson, de furie alcoolique, assassiné sa jeune lemme, àgée de 23 ans, qu'il adorait Pourtant et qui était Ja mère de ses trois enfants.
La sentence de mort contre cet ivrogne ne put être exécutée, car cet assassin, accablé de chagrin et de remords, perdit la raison à la suite de sa condamnation.
Vous le savez, on ne pend pas un fou,
Cent millions de piastres, dépensées chaque année Pour acheter la honte, l'opprobre, le déshonneur et la dégradation!
Je voudrais que vous assisleriez, un de ces matins, à une séance des tribunaux de police correctionnelle, dans les villes, où convergent de si nombreuses épaves de ce vice honteux et repoussant de l'ivrognerie !
Il n'y a rien d'aussi humiliant que de voir ces malheureux chez lesquels toute trace de sentiment humain parait avoir disparu. Vous les voyez, l'air
hébêté, souffrants et malades, la figure hâve ou congestio.inée, les cheveux en désordre, les habits sales et négligés, tous marmollant de piètres excuses, confessant leur faute et promettant de s'amender. Puis on les entend pleurer et implorer la miséricorde du magistrat.
Les deux-tiers des figurants devant nos cours d'assises, accusés de vol, d'incendie, d'outrages à la personne, de vol à main armée, ou de meurtre, sont des sens adonnés à l'usage immodéré des boissons enivrantes, ou qui, pour se donner le courage de commettre leurs crimes, ont recours à des stimulants et à l'alcool.
Transportons-nous, pour un instant, en esprit, devant les cachots des prisons et des pénitenciers, devant ces tristes cellules dans lesquelles sont enfermés des jeunes gens, des hommes à l’âge mûr, et quelquelois des vieillards.
Procédons à l'interrogatoire sommaire de quelques-uns des habitants de ces sombres ct obscures demeures.
Nous voici, par exemple, en présence d'un jeune homme de 20 à 22 ans, qui se tient honteusement derrière les barreaux de son cachot.
Demandons-lui comment il se fait que déjà, à son âge, il en soit réduit au rang dégradant de prisonnier, el pourquoi il est privé de sa liberté.
Ah ! répondra-t-il, j'avais de mauvais compagnons ; ils m'ont entraîné à la buvette et à l’auberge, où j'ai contracté de déplorables habitudes, entr'autres le goût de la boisson, et un soir que
10 SOBRE ET RICHE j'étais ivre, j'ai Presque assommé un de mes com- Pagnons de débauche. C'est'la première lois que je subis une arrestation. Je promets bien de me Corrigen Le juge aura-t-il pitié de moi, à cause de mes vieux et respeclables parents ?
Passons à Ja cellule suivante, Elle est occupée Par un homme de 35 à 10 ans.
— Pauvre homme, quel a été votre crime Ÿ
Mon crime, dira-t-ii, est Je dénouement d'une histoire bien douloureuse. J'étais bien parti dans la vie : mes aflaires étaient assez Prospères, mais, insensé, je me suis livré au jeu, Compagnon presque inséparable de la boisson, Je suis devenu ivrogne. Tout à mal tourné et, un jour. dans un Moment de désespoir, Pour essayer de me sauver de la ruine, j'ai commis Je crime de faux, J'ai une femme dévouée et de bons enfants. Le juge Auri-t-i] pitié de moi, à cause de celte pauvre lemme et de ces chers enfants ?
Procédons. Qu'apercevons-nous dans une cellule adjacente ? Un homme vouté, usé, décrépit, tremblant de tous ses membres, I] parait avoir au-delà de 60 ans, bien qu'en réalité il n'en ait que 40.
Ecoutez-le, 1] Va Vous parler,
- Je suis malade et souffrant, victime de Ja boisson. J'ai Passé par toutes Jes déchéances. Je n'ai plus de logis. Ma femme m'a abandonné :
mes enfants m'ont quitté. Je vis de charité et j'ai été recueilli per la police Comme vagabond et mendiant, J'ai tout perdu : espoir. biens, famille,
ph
amis,--et voyez où j'en suis rendu! Le bon Dieu aura-t-il pitié de moi?
Entrons maintenant dans ce grand corridor bordé de cachots étroitement surveillés par des gardiens armés jusqu'aux dents. Là, sur la porte, on devrait inscrire ces mots lugubres du poète: «Ici, laissez toute espérance! »
En effet, c'est le département des meurtriers et des condamnés à mort!
Entendez-vous déjà des pleurs, des gémissements et des paroles e’ .recoupées de sanglots?--Approchez et vous allez voir un vieux père, une vieille mère, des frères et amis autour d'un malheureux qui, demain, montera à l'échafaud.
L'heure de la séparation est arrivée, mais, avant de partir, la pauvre mère, dans un élan maternel, enlace pour la dernière fois dans ses bras défaillants l'enfant de son cœur, le couvre de ses baisers, l'inonde de ses larmes.
L'instant d'après, le condamné à mort est seul. C'est le temps de s'enquérir de la raison de la sentence de mort prononcée contre lui.
— Ah! dia-t-il, j'ai tué mon semblable dans un moment de rage alcoolique, ou pour voler ma victime, afin de subvenir à mes débauches et surtout à mon triste penchant pour la boisson !
Le bon Dieu me pardonnera-t-il? Au moins, aura-t-il pitié des larmes de mes vieux parents ?
Passons à la dixième, vingtième ou quarantième cellule. Toutes ou presque toutes renferment des
rebuts de la société, des débris humains, victimes de l'intempérance et de la boisson !
En Canada et dans nombre de pays, l'intempérance est la grande Pourvoyeuse de l'échafaud ; oui, c'est l'ivrognerie qui alimente Ja potence et qui lui fourmt Je plus grand nombre de sujets.
Sur les 23 individus accusés de meurtre, au confact desquels Jes accidents de Ja vie professionnelle nous Ont amené, treize en étaient arrivés Jà à la suite d'abus alcooliques.
Radcliffe, !e bourreau ou l'exécuteur des hautes œuvres dans ce Pays, affirme, et l'expérience l'a démontré, que Ja plupart de CEUX qui montent sur l'échafaud, sont des gens adonnés à l'ivrognerie, des habitués d'estaminets et de cabarets.
À ce propos, Permetlez-moi de glisser dans cet entretien un fait aislorique.
En 1885, nous étions à Régina Pour y défendre Riel, le chef des Métis.
Lors de ma première entrevue avec Riel, dans les casernes Militaires, je vis, distribuées autour de ces casernes, nombre de tentes dans lesquelles étaient détenus comme prisonniers, sous la garde de soldats armés, tous les métis et sauvages capturés à Ja suite de l'insurrection. Ces prisonniers altendaient leur procès qui devait s'instruire après celui de Riel.
Entre ces tentes, il y avait un sentier qui permeltait de circuler.
Pendant que je causais avec Riel, je vis un jeune homme marcher de long en large, tenant dans.
Sa Granpeur Mor PAUL BRUCHÉSI,
Archevèque de Montréal]
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sa main un boulet auquel était rivée une chaîne, prise avec un anneau à la cheville de son pied. Il se dirigea vers la caserne où j'étais.
Je demandai à Riel: Quel est donc ce jeune homme? Est-il un prisonnier de guerre ?—Non, m” dit-il, ce garçon est étranger au pays. Il vient de Leipsig; son nom est Conr rs. Il a élé condamné à être pendu pour avoir dans un moment d'ivresse, assassiné une vieille femme, avec intention de la voler. Son exécution est fixée pour demain matin, à 7 heures.
Je ne pus m'empêcher d'avoir un profond regard de pitié pour ce pauvre garçon, âgé de 21 ans, à l'air presque hautain et martial, bel homme, plein de santé, loin des siens, privé de toute consolation et qui, à pareille heure, le lendemain, serait couché dans un cercueil entre quatre planches.
Nos regards se rencontrèrent, et arrivé au pied de ma fenêtre, il devina probablement mon émotion, car il me fit un léger salut, que je lui rendis par un autre salut plus accentué.
Cette marque d'attention de ma part parut le toucher.
Ce condamné avait refusé la visite et les consolations de tout prêtre, et en montant sur l'échafaud, il avait dit sur un ton fanfaron, qu'il allait dîner avec le diable!
Le shérit Chepleau, frère de Sir Adolphe Chapleau, au moment de faire jouer la trappe fatale, lui dit:—Connors, n’avez-vous pas quelque message à faire parvenir à des êtres qui vous
é, ce courageux missi assista Riel dans ses
alors sur l'échafaud repenlir apparent, j] Jui dit avec
onction et bonté:
Connors, je vous bénis et ;
À quoi Connors répondit :
Et, l'instant d'après, le Meurtrier s'agitait au bout d'une corde, dans les afires de l'agonie du pendu.
Dieu avait Peut-être pardonné à ce malheureux ivrogne.
ces désolations de tout ce que je trouve de plus triste
8ence, chez des hom était .éservé,
Je connais à l'heure 0 Personnages qui, par leu lectuelles, Pouvaient pré
ù je trace ces lignes, trois TS éminentes qualités inteltendre à tous les honneurs
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