Voir plus loin, p. 118, la phrase exacte de Smith
par la nature même des choses à se conlcjiter tl un salaire misérable, car « le maître, ayant le choix entre un grand nombre d'ouvriers, préfère rilui qui travaille au meilleur marché. Les ou- \ riers sont donc obligés de baisser leur prix à lenvi des uns des autres... Donc, en tout genre ih' travail, il doit arriver et il arrive en effet que le salaire de l'ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour assurer sa subsistance, » C'est là la loi d'airam qui régit tout notre ordre capitalistique et c'est Turgot qui l'a formulée dans ces termes confirmés ensuite par Smith et par Ricardo. Empêchez une puissance supérieure, Etat ou commune, dintervenir dans le contrat de travail, et toujours le salarié sera écrasé au profit du caj)italiste ; et l'écrasement sera plus complet à mesure que la prédominance du capital, accrue par tous les engins de la civilisation, par l'association, par la division du travail, par la multiplication même de la population, ira se développant. De cette façon, le fruit de la plus-value industrielle, qui est la richesse même croissante, due beaucoup moins au mérite ou h l'effort personnel qu'aux '< conjonctures sociales » c'est-à-dire à l'ensemble des progrès et des institutions de la collectivité, se concentre exclusivement aux mains des individus favorisés par l'héritage ou par des circonstances exceptionnelles. « Ainsi, écrit Lassalle, ce
n'est ni l'abstinence, ni la privation qui sont la source du capital né lui-même du profit, mais presque uniquement les conditions extérieures, fruit du développement de la civilisation ellemême et auxquelles les individus sont presqu'étrangers ; de sorte qu'en réalité si le capital est du travail accumulé, c'est le travail d'autruiqui s'accumule pour le constituer, et le profit est du travail non payé. » La conclusion pratique de Lassalle était, on s'en souvient, la création de vastes associations ouvrières commanditées par l'Etat et qui se seraient partagé la richesse issue de la production, en excluant peu à peu du champ industriel le capital individuel. Elles auraient été comme le noyau d'une organisation collective plus vaste et qu'il était réservé à l'avenir de réaliser. Une mort prématurée, on le sait, à la suite d'un duel, l'empêcha, au milieu même de ses premiers succès, de soumettre ses projets à l'épreuve de l'expérience. Les arguments du brillant et célèbre socialiste allemand, si on les sépare des développements purement oratoires ou des tours de polémique parfois injurieuse auxquels ils sont mêlés, tiennent en quelques pages : ceux de Karl Marx, auquel le précédent écrivain a d'ailleurs fait de larges emprunts ' remplissent 830 pages de
1. Il déclare lui-même avoir beaucoup pris de la Critique de V économie politique, de Marx (1859). V. Capital et Travail,
li'dition allemande du Capital^ et un second \()lumc, annoncé par l'auteur, n'a jamais paru. Marx, sinspirant de pages bien connues de Smith, débute par de longues considérations sur la valeur d'échange opposée à la valeur d'usage. La première tend constamment à remplacer la -I ronde, à mesure que la production se divise et (|ue chaque producteur, au lieu de créer les produits qu'il doit consommer, fabrique des fragments d'objels ou des produits partiels non immédiatement consommables et qui ne le deviennent que par l'échange; or, les valeurs d'échange «ont (11 commun cette propriété de pouvoir être troquées contre une certaine somme d'argent ». Ouelle sera la mesure du prix d'échange? Ici Marx reprend le principe de Ricardo, que le travail fournit la mesure de la valeur ; « comme valeur, dit l'auteur du Capital, les marchandises destinées à l'échange ne sont que du travail cristallisé ». Or l'unité de mesure de travail est la journée de travail : donc la journée de travail sera la mesure de la valeur.
Là une difficulté liait, et la manière dont Marx
éilition française, p. 187. Cependant Marx, dans sa « Préface », lui reproche de n'avoir pas indiqué ses sources, el lui en a toujours fait grief.
t. La traduction française de M. Roy, ^'land foinial à deux colonnes, contient 3oi pages.
la tranche, alTaiblit immédiatement le système en ce qui touche la prétention des réformateurs à rémunérer le labeur humain équitablement. La devise « A chacun suivant son travail », qui est la conclusion logique des prémisses posées par l'écrivain allemand peut signifier deux choses : elle peut signifier <( A chacun suivant son effort », et c'est la seule interprétation qui satisferait l'idée de justice poursuivie par le socialisme. En pure équité, le résultat pratique de l'effort importe peu ; c'est le labeur lui-même et non son produit qui doit recevoir une rémunération proportionnelle à son intensité. Les collectivistes ont cependant abandonné cette position de la question qui conduirait au pur communisme et l'ont envisagée à un autre point de vue qui est une première et grave concession faite aux nécessités de la pratique. Ce n'est plus le travail en lui-même qu'ils considèrent comme justification de la rémunétion, mais le travail socialement utile. Marx, le premier, a fait de grands efforts pour établir le travail ainsi envisagé, comme base de tout l'organisme économique. L'heure du travail est prise par lui comme unité de valeur et c'est à elle qu'il rapporte toutes les comparaisons nécessitées par l'échange : mais l'heure normale est déterminée non par le temps consacré à un labeur quelconque , mais par le résultat moyen que, dans les condi-
tions sociales actuelles, le labeur humain produit dans la période d'une heure. C'est sur cette conception de Karl Marx que repose l'organisation prétendue pratique du collectivisme industriel : nous verrons plus loin comment certains esprits ont cherché à la préciser dans quelques-uns de ses détails.
Mais avant de poser les bases du nouveau svslème, il faut d'abord démontrer que, dans le mécanisme actuel de l'industrie, la marchandise travail se vend dans des conditions d'infériorité d'où naissent les profits illégitimes du capital, profits dont il se grossit sans cesse, tandis que la classe salariée vit de plus en plus misérablement. Pour le prouver, Marx a encore recours à la définition de la valeur, due à Ricardo, que le prix d'un objet représente ses frais de production, d'où il suit que les subsistances nécessaires à l'entretien de l'ouvrier ont pour valeur un certain nombre d'heures de travail : or, d'après les lois de Turgot et de Malthus, le salaire égal aux subsistances étant le salaire normal des salariés, ce salaire leur est procuré par la journée de travail ou par une fraction de la journée de travail. Par des calculs très hypothétiques et même fantaisistes, si on regarde de près les détails sur lesquels ils reposent, Marx fixe à six heures le temps qui suffit actuellement à procurer à l'ouvrier ses
frais d'existence : c'est ce quil nomme « le travail nécessaire » . Si l'ouvrier travaillait pour luimême, il se procurerait dans le temps indiqué ce qui lui est indispensable, et consacrerait le reste de sa journée au repos et au développement de son esprit; mais Ja terre et les instruments de production ne lui appartenant pas, il est obligé de se mettre au service de ceux qui les détiennent, et de consacrer le surplus de la journée à créer une « plus-value supplémenaire », ce que Marx appelle \e Mehrwerth, au profit de l'entrepreneur. De cette façon celui-ci paye le prix de six heures de travail pour une journée réelle de dix ou de douze heures, et parfois plus. C'est la (( corvée » du xix^ siècle, et c'est des fruits de la corvée que naît et grossit le capital. « Toute plus-value, sous quelque forme qu'elle se cristallise, intérêt, rente, profit, n'est que la matérialisation d'une certaine durée de travail non payé. Le mystère du travail productif se résout en ce fait qu'il dispose d'une certaine quantité de travail qu'il ne paye pas. » Et cette quantité croît à mesure que se développent les moyens de production perfectionnés; car alors le travail des enfants et des femmes, presque aussi productif, grâce à l'outillage, que celui des adultes, fournit au capitaliste une marchandise travail, une Arbeilkraft^ à bien meilleur marché
que les adultes. De plus, là même où les adultes continuent à travailler, ils se trouvent en face de la grande armée de réserve toujours grossissante des inoccupés, de ceux que routillagc a bannis des ateliers, qui offrent le travail au rabais, et par leur concurrence d'affamés font tomber les salaires. Ceux-ci tombent d'autant plus que la concentration des bras dans de grandes usines, les engins mécaniques ou les procédés chimiques nouveaux, les transports accélérés permettant la production à bon marché des subsistances indispensables à l'ouvrier, celui-ci peut réaliser en un nombre d'heures plus restreint le « travail nécessaire » à soutenir son existence, et la « corvée », la part restante de la journée, s'allonge d'autant, au profit exclusif du capital. Ce profit serait encore plus considérable si, dans divers pays, les lois n'étaient intervenues pour limiter la durée de la journée de travail, au moins des enfants et parfois des femmes. Cette ingérence jugée nécessaire du législateur, dans le contrat de travail, a été une des premières preuves fournies à l'opinion publique de l'écrasement auquel sont livrés les salariés lorsqu'un frein n'est pas mis à l'avidité des entrepreneurs. Elle n'est que le prélude d'une révolution sociale encore plus complète. Cette révolution aura pour but la restitution à la collectivité de toute la plus-^value qui est accaparée
par les individus ; mais, à la différence de Lassalle, Karl Marx ne conclut pas à un ensemble de mesures pratiques : il se contente d'avoir, « grâce aux principes mêmes de l'économie politique, écrasé l'économie sociale actuelle », et après avoir déclaré en termes généraux que « la production capitaliste engendre elle-même sa propre négation, avec la fatalité qui procède aux métamorphoses de la nature, que la socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste... », « et qu'enfin l'heure de la propriété capitaliste a sonné , les spoliateurs devront être à leur tour dépouillés' », — le fondateur de l'Internationale s'arrête dans son œuvre théorique et laisse à ses successeurs le soin de tracer le plan détaillé de l'édifice pour lequel il a simplement rasé et nivelé le terrain ; lui-même, délaissant les études purement didactiques, tente d'organiser le corps des « expropriateurs », le quatrième état destiné, dans sa pensée, à recueillir l'héritage des possesseurs du capital, le prolétariat qui, maître de la main-d'œu\Te, base de toute valeur, devra « organiser internationalement la lutte contre le capitalisme » et marcher — au besoin