Socialisme et antisémitisme
La folie antisémite atteint aujourcrhui son paroxysme. Illuminés, déséquilibrés ou fourbes, les guerroyeurs de race contre race jettent de stridents cris de cannibales, et des troupeaux de manifestants promènent leur ahurissante Courtille jusc^ue sur nos boulevards parisiens, à l'heure épanouie de l'apéritif. En Algérie, où onze mille cosmopolites ont élu r anticosmopolite Drumont, la bouffonnerie se fait sanglante. Et le mouvement s'étend, — à supposer que l'on puisse qualifier de « mouvement » cette action surtout épileptiforme. Et sans doute s' étendra- t-il plus encore : Car les antijuifs semblent avoir beaucoup d'argent,
Mais ce qu'il importe de déclarer nettement, hautement, 4e telle façon qu'on l'entende
par-dessus le hourvari du coup de gueule antisémite, c'est que le Socialisme réprouve l'antisémitisme, et que quiconque, affirmant des opinions antijuives militantes, vient après cela se réclamer des doctrines socialistes, est un ignorant ou un imposteur.
Le Socialisme ne peut être antisémite.
Pour nouSj qui rendrons impossible l'accaparement des richesses sociales, il ne saurait y avoir de races dangereuses par leurs facultés d' appropriât on.
Et tout d'abord, qu'est-ce que l'antisémitisme? Sous les génuflexions de Di-umont, à travers ses cris et derrière ses haines, qu'y a-t-il? L'antisémitisme est-il d'origine ethnologique, économique ou simplement reliiiieuse? Telle est la question. Elle est brèvi-. et c'est brièvement que nous voulons y répondre. Et cela suttira. Nous avons d'autres chiens à fouetter que le chien perdu de l'antisémitisme. Nous ne pouvons raisonnablement nous al tarder.
Voici :
L'antisémitisme apparaît comme 1 une de ces pousses l)àtardes qui croissent au pied des végétations puissantes. Peut-être même est-il moins que cela. Le Socialisme, un jour, s'étant oublié, l'antisémitisme fut. Il ii'est pas de sottes origines.
Un vent souffla, et le Socialisme daigna s'en amuser. Il n'y a rien là que de très naturel. Mais comment le Socialisme commit-il la sottise de laisser grossir démesurément l'outre, en laquelle il avait soufflé le vent initial ? Je n'entreprendrai point de l'expliquer. Je constaterai simplement que le premier geste des socialistes fut pour caresser l'outre, à laquelle ils prodiguèrent de jolis noms d'oiseaux. Et il fallut, par la suite, qu'on leur prouvât que la grotesque baudruche devenait menaçante, annexait des pattes, des bras, des dents, et tout un attirail de mauvaise bête apocalyptique, pour que leur naïveté fît place à un scepticisme désormais acquis. N'eùt-il pas mieux valu, dès l'origine, mettre le pied sur le monstre, ô trop aveugles camarades de lutte, temporiseurs maladroits, dupes inexcu-
sables du faux sourire que Drumont habille de sa ])arbe épaisse, comme d'un domino de carnaval ?
Dans une modeste brochure qui est très répandue, le Petit Catéchisme socialiste, nous écrivions ceci, parlant au Peuple :
— Que sont les antisémites ?
— Ce sont des gens de loisir qui combattent la juiverie, en s'étonnant que Drumont ressemble aussi extraordinairement à un Juif.
— N'es-tu pas antisémite ?
— L'antisémitisme est le masque derrière lequel,^ se cache la réaction chrétienne. Non, je ne suis pas antisémite.
Et j'ajoutais :
— Défends-tu donc la race juive?
— Pour le Peuple, il n'y a pas de races. Il n"yaque des hommes, marchant tous vers un même but : la conquête du bonheur.
— Mais n'y a-t-il pas une féodalité financière juive ?
— Je suis l'ennemi de toutes les féodalités financières, juives ou chrétiennes. J'entends les combattre sans les distinguer.
C'était tout dire, en peu de mots. >'oiis ne voulons, ici. qu'aller un peu plus loin dans ces définitions synthétiques .
Allons-v ! ^1)
Lorsque ^1. Drumont. journaliste de premier ordre, mais écrivain des plus médiocres, s'avisa de publier la France juive, dont si lentement se dessina le succès, le mouvement antisémite n'existait point en France, mais il y existait évidemment un antisémitisme, celui qu'on rencontre dans la plupart des écrits sociologiques d'il y a quarante ans, fussent-ils du juif Lassalle lui-même. Un antisémitisme qui, à la rigueur, s'excusait par le simplisme des conceptions d'alors. On haïssait la féodalité financière grandissante, etlahautehanquejuive paraissait l'incarner. C'était, répétons-le. 'passez simpliste, car il est très sot de s'en prendre à
(1) Œuvi'es du général PpUieiix. (Pnssi77i.)
quelques-uns de l'infirmité de toute une class^o. Notre expérience n'en est heureusement plus là. Cependant M. Drumont parut, armé de sa France juive, quatre cents pages de vieilles coupures de journaux, soudées entre elles par un homme de l'art. Et ce fut un très beau scandale.
Mais alors il advint ceci : L'apparence chambardeusedu livre fîtéquivoque. Certaines pages, adroitement extraites, flairaient le socialisme, et la naïveté de nos amis s'en pourlécha. L'auteur de cette compilation dut se faire quelques pintes de bon sang, à lire tel farouche révolutionnaire qui écrivait, par exemple : «Ce pamphlétaire est un socialiste (jui s'ignore. xVllons, citoyen Drumont, venez résolument à nous ! » Pauvre imbécile ! Comme s'il eût pu jamais être des nôtres, ce sociologue pour cercles catholiques, empêtré dans de niaises théologies, ce chrétien paradoxal dont sans trêve la pensée fielleuse gravite autour de quatre-vingt mille prépuces d'Israël !
L'antisémitisme de jadis se défendait par sa critique économique. L'antisémitisme actuel ne saurait même pas invoquer cette défense. Les chasseurs de chevelures juives qui hurlent en sauvaiies à Tappel de Drumont, se préocupent infiniment peu de la puissance d'appropriation des antisémites. Inféodés au système capitaliste, ils ne pourraient, sous peine d'inconséquence, dénoncer l'exercice de ce système. Aussi sont-ils voués fatalement à une critique inférieure . obligés de descendre à la question de race, quand ils ne dégringolent pas à celle de religion : Il n'y a pas d'antisémitisme économique.
L'antisémitisme clérical est celui qui tout d'abord a prédominé. On crie : « Mort aux Juifs ! » C'est la haine atavique des boulotteurs de bon Dieu pour les crucificateurs de bon Dieu. Notre cri surgit-il : « A bas le Capital! » aussitôt la meute antisémite muselle son gueuloir. Quant à l'antisémitisme ethnologique.
celui-là, s'il existe, n'est que ridicule, follement.
Car enfin, par ce temps d'odieuse alliance nicolaïque, où notre salade française de races cclto-germano-latines. se mêle à la salade russe asiatico-européenne, on peut se demander en vertu de quelle délicatesse exagérée la gousse d'ail sémitique répugne tant aux estomacs de nos patriotes occidentaux...
l^es Cosaques, nos bons amis, qui nous ont emprunté une dizaine de milliards afin de construire des voies ferrées, destinées à convoyer plus rapidement à travers la Sibérie les caravanes de nihilistes, nous ont-ils remis quoi que ce soit en échange? Les Juifs, à supposer qu'ils nous aient pris sans emprunter, nous avaient tout au moins fourni le Christ, si nous avons bonne mémoire, le Christ qui depuis mille huit cent quatre-vingt-dix-huit ans fait vivre les bâtisseurs de temples, les peintres de chemin de la Croix, les confesseurs, les fesseurs, les couvents et les maisons de Filles repenties. Certes, ils l'eussent pu garder, leur Jésus prêcheur de résignation et collecteur de gifles. Mais nous sommes bien obligé
de constater que ce Juif rédemptoriste est l'un des intimes de Drumont.
Nous avons gardé le souvenir de certaine conversation avec Zola. C'était à l'époque oi^i le prodigieux descriptif écrivait L'Argent. De même qu'auparavant, pour Germinal, il avait prié Jules Guesde de le documenter sur les doctrines socialistes, de même il nous demandait de lui tracer les destinées du capital-argent. Et nous parlions des Juifs. Drumont. alors, existait déjà. Mais Zola n'avait pas à le connaître. Il l'ignorait, approximativement.
— Les Juifs? nous affirmait-il. je ne les sens pas du tout. J'ai des amis qui sont Juifs. On me l'a dit. Je ne m'en étais jamais préoccupé.
Eh bien ! nous non plus, nous ne sentons pas le Juif. Mais ce que nous sentons trop, en revanche, c'est 4a réaction clérico-antisémite qui monte. A plein nez nous respirons, emmi l'atmosphère des jours actuels, une odeur pas du tout catiiolique. rappelant à la fois la soutane et la culotte de peau. Ça pue. Voilà. Drumont prétend que ça sent le Juif. Ce n'est pas possible. Les Juifs sont si peu. en regard de cette fourmilière aryenne où grouille le
Capital baptisé, l'Exploitation non circoncise, le Parasitisme international, dont peu m'importent le sexe, le visage, la race on le nom ! Ça pr.e. et dans l'église du Creusot ou de Monceau-les-Mines, Tencens n'atténue pas la puanteur d'un Schneider ou d'un Chagot. pas plus qu'à Notre-Dame-de-V Usine la cire parfumée, qui brûle dans la petite chapelle de la Vierge, ne fait oublier que les petites vierges ouvrières exhalent leur pauvre parfum de jeunesse pour enrichir un antisémite, un ignoble aryen qui vendrait sa patrie et remettrait en croix son Christ, pour arracher impunément un centime à ses ouvriers.
En attendant — et tandis (jue nous écrivons ceci — Tantisémitisme sème son or. ses sophismes et si'S menaces. 11 tue en Algérie. Peut-être tuera-t-il demain en France, là. sous nos yeux, cent brutes ruées contre un Juif, hurlant à la mort au nom de leur Dieu, au
nom de leur patrie, au noui de la haiue (|ue voue liguorance à toute civilisation de fraternité. Race supérieure, les aryens? Soit. Mais de quelle race sont-ils donc, alors, les crétins à tète de veau, chapeautés de soie, chaussés de gants crème, les pieds suant dans du vernis, et qui, l'autre soir, criaient : « Mort aux Juifs! » dans un cercle du boulevard, autour d'une table de baccara sur laquelle ils travaillaient à perdre le salaire de mille journées de gueux? « Mort aux Juifs ! » beuglaient aussi, sur le coup de ({uatre heures du matin, au dernier bal de l'Opéra, deux douzaines déjeunes scrofuleux, pustuleux, et fistuleux héritiers des grands noms de France qui. remorquant de peu dégoûtées catins, offraient avec un juste orgueil, aux cosmopolites réunis là, le spectacle d'une soûlerie bien française.
Des aryens, certes, et des aryens (jui ne fichent rien. Ils n'ont pas eu besoin, C(Hnme les Juifs arrivés pauvres en Occident, de se débrouiller pour conquérir la fortune. Ils l'avaient, de tout temps. Leurs arrière-papas la volèrent, voici des siècles, à l'artisan, au paysan, au bourgeois, au roi lui-même, royal voleur.
« Mort aux Juifs ». qui protitèrent. sous la Révolution, de l'instant où les grands-pères de ces messieurs trahissaient la France, pour acquérir quelques-uns de leurs châteaux historiques. « Mort aux Juifs ! » Place aux émigrés! C'est à ces Français-là qu'appartient la France, exclusivement.
Eh hien. non! la France n'est ni aux aryens, ni aux sémites, ni aux catholiques, ni anx talmudistes. ni aux millionnaires, héréditaires ou parvenus. Elle est au peuple qui travaille. Elle est la propriété du prolétariat français. Et ce qu'on ne saurait trop faire entendre, c'est que le prolétaire n'a pas à se préoccuper de la race ou de la religion des hommes, pour les haïr ou pour les aimer. Haine à qui représente — juive ou aryenne, croyante ou athée, — la puissance capitaliste, oppressive du travail ! Et amour à qui souifre de cette universelle oppression-là !
Eu regard du Capital, pour lequel il u'est ni frontières, ni races, ni intérêts suprêmes de l'Humanité, il île saurait y avoir qu'un Prolétariat. — un seul! Entendez-vous, holà! hé! trimardeurs, soldats des prochaines révoltes? Et toi, Ashavérus, errant éternel, entendstu? ïu as assez voyagé, vieux! Laisse là ton bâton de voyage. Attends auprès de nous ton Messie, qui sera le nôtre, le rouge Messie des beaux soirs de Germinal. Et qu'à la foule soit plus que jamais jeté le cri de ralliement de l'Internationale des travailleurs, que cherchent vainement à étouffer les tyrannies gouvernementales : « Prolétaires de tous les pays et de toutes les races, unissez-vous! »
J'ai ajouté : « de toutes les races ». Les circonstances ne le veulent-elles pas? Quelle misère ! Dire que si nous n'y prenons garde, il faudra bientôt un certificat d'origine à la souffrance sociale, comme si tous les hommes n'étaient pas égaux devant la Révolution , qu'ils sortent de la cuisse do Sem ou de la fesse de Japhet !
Mais il ne sied poiiii de seulement parler. Il faut encore agir. Contre Tantisémitisme imbécile — selon Teuphémisme de Zola — les organisations socialistes doivent lutter sans retard. Il n'est rien de plus contagieux que ces maladies de collectivités, que tout d'abord on combat par des moqueries, tout bonnement inoffensives. L'antisémitisme est l'arme forgée par les réactions au désespoir. Et notre devoir, dè.s lors, est de briser cette arme. Ce sera tâche facile si nous savons nous hâter.
Nous disions tout à l'heure que quiconque, professant des opinions antisémites, se réclamait après cela du socialisme, était un ignorant ou un imposteur. Je ne sais aucun fait d'imposture. Mais je connais de nombreux exemples d'ignorance. Nous avons rencontré souvent de très braves gens, des nôtres, qui se laissaient bénévolement piper par les bateleurs antisémites, tels ces naïfs qui, ayant le jeu en horreur,
succombent tout de suite aux invites tlu bonneteau. Nous n'avions d'ailleurs aucune peine à transformer leur manière de voir. A. pi*ésenL, ces ancieus admirateurs de la Fiance juive, outre qu'ils ont le dégoût de i'autisémitisme , se mélient extrêmement de la fausse démagogie de Drumont. qui capta momentanément leur confiance, (^ar Drumont a ceci de dangereux pour les simples, qu'il vibre fort. Sans doute. mai« il vibre creux : Ce n'est qu'un gong.
A notre avis, la lutte contre l'antisémitisme est l'une des première conditions de la marche en avant de notre parti. Le jour où il sera bien établi que les antisémites se recrutent exclusivement parmi les défenseuis du capitalisme, un éclat de rire fera justice des prétentions de M. Drumont et de ses amis. Et notre meilleur argumentest celui que nousexprimions en ces termes au début de cette courte étude :
Pour nous, qui rendrons impossible Faccaparement des richesses sociales ^ il ne saurait y avoir de races dangereuses par leurs facultés d'appropriation.
Paris. Soc. a. do l'iiiip. Kugeliiunni, l:.;, r. de lu Granj-'r-BalelietH
Les Petites Brochures d' Enseignement et de Combat socialistes, par le citoyen Tabarant^ seront publiées de mois en mois. La prochaine brochure aura pour titre :