CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AlI13Eit, 3
PRÉFACE
Divers sont les sujets traités dans les études que rassemble ce volume ; semblable la pensée qui les a inspirées. C'est toujours la préoccupation de la misère, envisagée sous ses aspects, hélas! trop variés, et en même temps celle des remèdes qu'il serait possible d'appliquer à cette plaie saignante de nos sociétés. Mais s'il est facile de décrire la plaie, il est plus difficile de se mettre d'accord sur les remèdes, et peut-être s'étonnera-t-on de trouver, dans ces pages, une critique parfois assez vive de quelques-uns de ceux qui rencontrent aujourd'hui le plus de faveur. Aussi l'auteur s'attend-il à encourir de nouveau le reproche qui, à propos d'études précédentes, lui a été adressé de plusieurs côtés : celui de ne rien dissimuler des maux et de ne rien laisser subsister des remèdes. Pour répondre à ce reproche, il demande la permission de s'expliquer librement sur une divergence
PRÉFACE
de vues assez profonde qui le sépare d'avec ceux qui le lui adressent.
S'il y a une vérité qui ait paru jusqu'à ce jour évidente et banale, c'est que la condition de l'homme sur la terre est excessivement dure. Les monuments que nous ont légués les littératures anciennes sont remplis de sentences d'une désolante tristesse sur la vie humaine. Depuis les plaintes de Job jusqu'aux soupirs de Virgile, en passant par l'horreur des tragiques grecs, on pourrait composer une anthologie mélancolique avec tout ce qui a été écrit sur le malheur de l'homme. Et son malheur ne tient pas seulement à ce qu'il est sujet à la maladie et à la mort. Il tient également à la nécessité où il est réduit d'entamer un dur combat contre une nature avare qui lui dispense sa subsistance à regret. Les anciens assistaient à ce spectacle sans le comprendre, et, lorsqu'ils cherchaient à l'expliquer, c'était par l'existence de quelque force occulte et ennemie qui se plaisait à fouler aux pieds les hommes, en se jouant de leurs efforts :
Usque adcô res humanas vis abdita quœdani Proculcare ac ludibrio sibi habere videtur.
La science moderne ne rejette point absolument cette hypothèse du vieux Lucrèce, et si elle
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croit avoir découvert que cette force cachée tend, sans en avoir conscience, au progrès et au mieux, elle proclame que ce progrès ne peut être acheté qu'au prix de l'écrasement des faibles.
Celte conception douloureuse de la destinée humaine n'a point été détruite par le Christianisme; elle a été seulement transformée. Pour le Chrétien la terre est toujours un lieu de souffrance, la vie un temps d'épreuve. Si la souffrance a son explication et l'épreuve sa récompense, elles n'en demeurent pas moins le lot habituel de l'homme, et si une lumière brille au bout de la route obscure où se traîne ce voyageur d'un jour, quelques gouttes de sang n'en marquent pas moins la trace de chacun de ses pas.
Ainsi, l'explication fataliste comme l'explication providentielle du monde s'accordent en ce point que la souffrance est inséparable de la condition humaine, et non pas seulement la souffrance morale mais la souffrance physique, non pas seulement la maladie et la mort, mais l'effort incessant et douloureux. « Tu lutteras pour la vie », dit à l'homme la science moderne. « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front », lui dit la vieille Bible, ce qui, sous une forme différente revient également à lui dire : Tu travailleras et tu souffriras.
IV PRÉFACE
A celle anlique conception de la destinée humaine on s'efforce cependant, depuis quelque temps, d'en substituer une autre qui serait toute différente. On reconnaît que l'homme demeurera toujours sujet à la maladie et à la mort, mais il n'en serait pas de môme de la souffrance qu'engendre pour lui la loi du travail. Si le travail est cause de souffrance, la faute en serait à une mauvaise organisation sociale. La répartition des produits du travail se ferait d'une façon injuste, et, tout comme, dans l'antiquité, les maîtres opprimaient les esclaves, et au moyen âge les seigneurs opprimaient les serfs, les capitalistes d'aujourd'hui opprimeraient les salariés. Que l'organisation sociale soit réformée; qu'un mode nouveau de répartition des produits du travail soit découvert , et, tout comme ont disparu successivement l'esclavage et le servage, le salariat disparaîtra à son tour. C'est à trouver ce mode que les hommes de bonne volonté doivent appliquer leurs efforts, et ce serait l'honneur de notre fin de siècle de préparer l'avènement de l'égalité sociale par l'abolition du salariat, comme la fin de siècle dernier a préparé l'avènement de l'égalité politique par l'abolition des privilèges. Plus de nobles ni de patrons; tous les hommes égaux en droit et en fait.
PREFACE
Cette vue optimiste de la société future n'est pas absolument nouvelle, car il y a toujours eu des utopies et des utopistes. Ce C|ui est nouveau c'est l'accueil qui lui est fait. Ce ne sont plus seulement en effet des orateurs populaires qui développent cette thèse dans des réunions publiques, avec une conviction qu'excuse la simplicité de leurs notions économiques, ou des rhéteurs lettrés qui s'en emparent, pour y chercher les éléments d'une popularité passagère. Ce sont des hommes graves, des sociologues qui, réunis en congrès disent, en hochant la tète, que la société pourrait bien prochainement subir une transformation profonde. Ce sont des prédicateurs qui, dédaignant de prêcher la résignation ou la cha" rite, se livrent à des prévisions apocalyptiques sur l'avènement du règne de la justice. Ce sont enfin des esprits enclins au scepticisme ou au contraire à la rêverie qui, les uns par découragement de la résistance, les autres par crainte de méconnaître les symptômes des temps nouveaux, s'accordent pour parler des sacrifices nécessaires ou des évolutions possibles. Et au milieu de ces complaisances, de ces illusions et de ces incertitudes il ne se trouve presque plus personne pour regarder cette chimère en face et pour tenir un langage courageux qui serait le suivant.
VI PRÉFACE
C'est une illusion absolue de conclure, des lents progrès que les siècles ont amenés dans la condition liumaine, à une transformation profonde de cette condition, et, en particulier, de l'avènement de l'égalité politique à l'avènement de l'égalité sociale. L'inégalité politique et l'inégalité sociale sont choses essentiellement différentes. L'une est factice, l'autre est naturelle; l'une est le fait des hommes, l'autre est le fait des choses. Certains pays ont pu passer du régime aristocratique au régime de la démocratie pure. Là où le privilège a régné, le nombre seul peut faire loi aujourd'hui, parce que le privilège était une convention qui a pris fin dès qu'elle a cessé d'être acceptée. Mais l'inégalité sociale n'est pas une convention ; elle est un fait permanent. Pour tirer un exemple de l'histoire de notre pays, la loi peut, après avoir longtemps exclu du vote les citoyens de telle ou telle catégorie, déclarer, au contraire qu'ils y seront admis. Elle peut décider qu'à intervalles périodiques, tous les habitants d'un même pays déposeront dans une boîte un morceau de papier qui pèsera d'un poids égal sur les destinées politiques de la nation. Mais elle ne pourra jamais empêcher qu'il y ait au fond d'une mine un ouvrier qui extraira péniblement du charbon,