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LE VAGABONDAGE ET LA MENDICITÉ

Il semble qu'en proclamant l'influence de la misère sur la criminalité, nous soyons conduits à mettre la civilisation hors de cause et à l'exonérer de toute part de responsabilité dans les infractions si nombreuses qui ont la misère pour origine. On ne saurait cependant aller jusque-là, et il faut reconnaître que la civilisation intervient encore pour jouer un assez singulier rôle : celui d'aggraver la condition des malheureux. Au fur et à mesure, en effet, qu'une société se coordonne et se régularise, elle devient de plus en plus exigeante vis-à-vis de ceux qui la composent, et elle s'obstine à les faire entrer, de gré ou de force, dans ses cadres, considérant, non sans

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raison du reste, que ceux qui se tiennent en dehors sont devenus un danger pour elle. Aussi en arrivel-elle, par mesure de défense personnelle, à ériger en délits des faits qui par eux-mêmes ne sont pas contraires à la morale, et qui, dans un autre état social, n'auraient rien de réprchensiblc. N'avoir ni profession ni domicile habituel, ou demander son pain par les chemins lorsqu'on n'a pas de quoi en acheter, ne constituent pas des actes coupables par leur essence. Mais le code en a fait les délits de vagabondage et de mendicité, et de ce chef 32 000 condamnations environ ont été prononcées en 1890 contre des individus dont le plus grand nombre, assurément, ne vagabonderaient ni ne mendieraient s'ils avaient des rentes.

Au point de vue de la sécurité sociale, cela est peut-être bien entendu, mais pour que la légitimité de ces condamnations ne pût être contestée, il faudrait que la répression atteignît seulement les réfractaires du travail ou les exploiteurs de la charité publique, et que nos institutions hospitalières fussent organisées de manière à recueillir tous les autres. En est-il ainsi dans notre société démocratique? Qui oserait le dire? Je me permets d'engager ceux qui nourriraient sur ce point quelques illusions à lire un ouvrage tout récemment publié par M. le pasteur

Robin, sur la mendicité et le vagabondage. Ils apprendront peut-être avec surprise que l'organisation de l'ancien régime était, en théorie du moins, meilleure que la nôtre, et que des mesures, malheureusement appliquées avec trop de caprice, étaient prises pour distinguer, en matière de mendicité et de vagabondage, l'habitude de l'accident. Aujourd'hui encore, il y aurait dans cet ordre d'idées beaucoup à faire. On s'en convaincra si l'on veut bien étudier la question du vagabondage et de la mendicité à Paris seulement.

Paris est un grand théâtre dans les bas-fonds douloureux duquel se joue un drame perpétuel. La vie d'un certain nombre de vagabonds et mendiants est un des actes de ce drame. Il y en a de plus tragiques; mais par le nombre des acteurs il n'y en a pas de plus intéressants à étudier. Mendiants et vagabonds suivant, sauf exception, le sort des détenus ordinaires, cette étude sera en même temps pour nous l'occasion de pénétrer dans quelques-uns des lieux de détention qui sont affectés, d'une façon provisoire ou définitive, à la répression des infractions de droit commun. On verra que, pour les rendre dignes d'une grande ville comme la nôtre, il y aurait fort à faire, et que les dessous de notre civilisation brillante ne sont pas toujours beaux à voir.

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