ET MYOPIE INDIVIDUALISTE
Parmi les nombreuses publications qui, pour ou contre le socialisme, ont paru en Italie depuis mon Socialismo e scienza positiva (1) — qui démontrait Taocord du socialisme avec les lignes fondamentales de la pensée scientifique contemporaine — le livre du baron Garofalo était attendu avec un vif intérêt {2), On l'attendait, à cause du nom bien connu de^l'auteur et du désaccord ouvert et radical qui, avec son livre, venait de se dévoiler parmi les fondateurs de l'école criminelle positiviste, jadis si unis et
(1) Rome, juillet 1894. — Traduit en allemand par Kurella, Leipzig, Wigand, éditeur, 1895; en espagnol, Madrid, 1895; et par Pagro, Buenos-Ayres, 18^,
(2) Aa Superstition socialiste. Traduction française par M. Dietrich. Bibliothèque de philosophie contemporaine, Paris, Alcan, 18^.
si serrés dans la propagande et la défense de la nouvelle science — anthropologie et sociologie criminelle — créée parM. Lombroso. ,,.
Il est vrai que Tunion scientifique entre les fondateurs de la nouvelle école criminaliste italienne formait un accord, mais ils ne furent jamais à Tunisson.
M. Lombroso porta dans Tétude du crime, comme phénomène naturel et social, l'impulsion originale et le relief éclatant et fécond des recherches anthropologiques et biologiques. J'ai apporté la systématisation théorique du problème de la responsabilité humaine, et mes recherches psychologiques et sociologiques m'ont permis de classer les causes naturelles du crime et les catégories anthropologiques des criminels. J'ai montré le rôle prépondérant de la prévention sociale — bien différente de la prévention policière — de la criminalité et démontré Tinfluence infinitésimale de la répression, toujours violenle et posthume (1).
M. Garofalo — tout en étant d'accord avec nous sur la diagnose de la pathologie criminelle — apporta cependant un courant d'idées propres, presque spiritualistes et moins hétérodoxes : telles que, par exemple, l'idée que Tanomalie du criminel est seulement une « anomalie morale » ; que la religion a une influence préventive sur la criminar lité ; que la répression sévère en est, en tous cas, le remède efficace ; que la misère, lion seulement n'est pas le facteur unique et exclusif du crime (ce que j'ai toujours soutenu et ce que je soutiens encore), mais qu'elle n'a aucune influence déterminante sur le délit ; que l'instruction populaire, au lieu d'être un moyen préventif, est, au contraire, un aiguillon, etc.
(1) E. Ferri, la Sociologie criminelle, traduction de l*auteur sur la troisième édition italienne. Paris, Rousseau, éditeur, 18d3. .;
Ces idées^ en désaccord évident avec les inductions de la biologie, de la psychologie et de la sociologie criminelles — ce que j'ai démontré ailleurs — n'empêchèrent pas cependant raccord des positivistes de la nouvelle école. En effet, ces conceptions personnelles et surannées de M. Garofalo passèrent presque inaperçues. Son action fut surtout marquée par Timportance et le développement plus grand qu'il donna aux inductions purement juridiques de la nouvelle école, qu'il systématisa dans un plan de réformes pénales et procédurières, possible même aujourd'hui, pour éliminer les absurdités les plus aiguës, que la doctrine positiviste et son expérience de magistrat, quoique un peu unilatéralement, lui avaient fait remarquer dans la justice pénale. Il a été le juriste de la nouvelle école, M. Lombroso en fut l'anthropologue, et moi le sociologue.
Mais, tandis que chez M. Lombroso et chez moi s'accentuait de plus en plus la tendance progressiste et hétérodoxe, et cela jusqu'au socialisme, on pouvait déjà prévoir que chez M. Gorofalo s'aviveraient les tendances orthodoxes et réactionnaires, abandonnant ainsi ce terrain commun, sur lequel nous avons combattu ensemble et pourrons combattre encore. Car je ne crois pas que ces discordes sur le terrain de l'avenir social doivent nécessairement empêcher notre accord sur le terrain plus borné de la diagnose présente d'un phénomène de pathologie sociale.
Deux cliniciens de tempérament intellectuel différent peuvent bien se trouver d'accord dans la diagnose d'une maladie, tout en étant en désaccord sur d'autres questions médicales ou même sur la prognose et le traitement de cette maladie, suivant l'orientation de leurs vues personnelles. Et ils. peuvent, malgré cela, être d'accord pour défendre la diagnose faite en cpmmun. ^
Il en est de môme pour les partisans de Técole d'anthropologie criminelle. D'accord dans la constatation des absurdités d'une justice pénale inspirée par les théories classiques et métaphysiques; d'accord aussi dans l'observation expérimentale du crime et de sadiagnose, ils peuvent bien être en désaccord sur la prévision de l'avenir social. Cela cependant ne démontre rien contre la vérité de leurs observations anthropologiques et de leurs critiques d'ordre judiciaire, si ce n'est pour quelques adversaires plus ou moins superficiels ou bien pour quelques partisans dont l'esprit paresseux se complaît dans la répétition inféconde de ce qu'il y avait de commun chez les initiateurs.
C'est là, en effet, un des secrets de la fécondité sans égale de la méthode expérimentale; car toute conquête sur Tinconnu reste irrévocable, malgré les doutes et les désaccords sur les conquêtes ultérieures. Dans les théories métaphysiques, au contraire, si une poutre de leur échafaudage syilogistique est vermoulue ou ébranlée, tout l'édifice tombe, en attendant qu'un autre échafaudage, auquel le sort réserve la même destinée, soit élevé par la fantaisie logique d'autres penseurs, sans le ciment et la trempe des observations positives.
Dans la lutte de la pensée humaine contre l'inconnu, les différentes religions s'excluent, les écoles métaphysiques se contredisent; les sciences positives seules se développent et se complètent.
Après l'exposé dé cet épisode personnel, il faut examiner maintenant le contenu de cette « Superstition socialiste », pour voir, dans le schisme des criminalistes positifs, lequel d'entre eux suit le mieux la discipline de la science
expérimentale et trace plus rigoureusement la trajectoire de révolution humaine.
11 faut voir qui est plus positiviste, de celui qui, en portant la méthode expérimentale, au delà des recherches bornées de Tanthropologie criminelle, dans le champ de toute la science sociale, accepte toutes les conséquences logiques des observations scientifiques et donne son adhésion ouverte au socialisme marxiste — et de celui qui, positiviste et novateur dans une branche spéciale de la science, reste conservateur dans les autres branches, auxquelles il se refuse d'appliquer la méthode positive, et qu'il n'étudie plus avec un esprit critique, mais où il se contente de la répétition facile et superficielle des données du sens commun et routinier.
La lecture de ce livre met tout de suite en évidence, de la première à la dernière page, un contraste marqué entre M. Garofalo, criminologiste hétérodoxe, toujours prêta la critique aiguè de la criminologie classique, toujours rebelle aux lieux communs usés de la tradition juridique, et M. Garofalo, antisocialiste, sociologue orthodoxe, routinier, qui trouve que tout est bien dans le monde présent, y compris le luxe improductif et insolent des sportmen, qui maudit la Révolution française, pour faire une description idyllique de l'ancien régime, çn oubliant cependant \Qparc aux cerfs, et qui, sans apporter aucune observation originale, se borne à répéter les déclamations les plus superficielles de M. Guyot ou de quelque autre journaliste, et cela dans un langage violent, parfois puéril. Lui qui se distinguait auparavant par le ton de ses publications, toujours sereines et posées, nous laisse maintenant penser que, moins convaincu d'avoir raison qu'il ne voudrait le faire croire, il criaille et fait la grosse voix.
Par exemple, page 17, dans un style qui n'est ni aristocratique ni bourgeois, il écrit que « M. Bebel eut le cynisme de faire en plein Reichstag Tapologie de la Commune » ; et il oublie que la commune de Paris ne doit pas être historiquement jugée uniquement d'après les impressions répugnantes laissées par les narrjations artificieuses et exagérées de la presse bourgeoise de ce temps-là. Malon et Marx ont montré, avec des documents indéniables et des considérations historiques inébranlables, quel est le jugement impartial qu'on doit porter sur la commune, malgré des excès qui — ainsi que me le disait à moi-même, au Père-Lachaise, un jour de 1.879, M. Alfred Maury — furenj, dépassés de beaucoup par la férocité d'une répression sauvage.
De même, pages 20 et 22, il parle, je ne sais pourquoi, du a mépris » des socialistes marxistes pour le socialisme sentimental, que personne n'a jamais songé à mépriser^ bien qu'on reconnaisse qu'il est peu en accord avec la discipline positive de la science sociale.
Et, page 154, il croit faire de la discussion... scientifique en écrivant : « En vérité, quand on voit que les hommes qui professent de semblables doctrines trouvent moyen de se faire écouter, on est obligé de reconnaître qu'il n'y a pas de limite à Timbécillité humaine. »
Ah ! mon cher baron Garofalo, comme ce langage me rappelle celui de certains criminalistes classiques — t'en souviens-tu ? — qui croyaient combattre l'école positiviste avec un langage trop semblable à celui-ci, qui cache sous la phrase banale le manque absolu d'idées à opposer à la détestée, mais victorieuse hérésie!
Tout au contraire — quoique, page 129, M. Garofalo dise que « l'élégance de la forme doit produire un effet pitoya-
ble sur un vrai socialiste » — les socialistes d'aujourd'hui pensent que, pour être d'accord avec leurs principes politiques, de même qu'on ne croit plus nécessaire de porter des habits négligés ou un chapeau bossue, de même, à quelque école qu'on appartienne, la sérénilé et la dignité du langage, surtout dans les livres d'une « Bibliothèque de philosophie », sont toujours l'indice d'une confiance certaine dans la vérité et la force de ses idées... et vice versa.
Mais, en dehors de ce langage inaccoutumé chez M. Garofalo, il n'est pas possible de ne pas voir le contraste étrange entre son talent critique et les nombreuses affirmations de ce livre, qui sont, tout au moins, d'une naïveté qu'on n'aurait jamais soupçonnée chez lui.
A la page 72, en note, pour combattre la théorie de H. George sur la confiscation de la rente, il écrit : « Mai» M. George oublie que, dans le droit civil, existe la prescription par laquelle, après un temps déterminé, celui-li même qui ne possède aucun titre devient légitime propriétaire. »
Dans l'édition italienne, page 65, il défend aussi a celui qui possède de mauvaise foi »... ce qui est un comble I Mais» même dans « l'édition expurgée », la défense juridique... et morale de la propriété privée n'en est pas moins merveilleuse!
Il est vrai qu'à la page 74, en individualiste du bon vieux temps, et avec un absolutisme désormais préhistorique, il déplore même les lois civiles qui ont limité Xejusutendi et abutendi et qui ont fait « des blessures trop profondes à la propriété individuelle », parce que, dit-il, « les classes inférieures souffrent cruellement, non pas de l'existence des grandes fortunes, mais bien plutôt du malaise écono-
inique des classes supérieures » (page 77). Quelle audace de pensée critique et quelle profondeur de science écono-^ mique!...
Et, à propos de ma constatation que la science contemporaine est toute dominée par Tidée et le fait de Yagrégat social -^ely partant, du socialisme — contrôla glorification que le dix-huitième siècle a faite de Tindividu, et, partant, de l'individualisme, M. Garofalo m'oppose que « le roman de Robinson Crusoé a été emprunté à une histoire très véritable », en ajoutant que » Von pourrait citer beaucoup de cas d'anachorètes et d'ermites qui n'eurent pas besoin de la compagnie de leurs semblables » (page 82).
Il croit avoir ainsi démontré que je me suis mépris, lorsque j'ai affirmé que l'espèce est la seule réalité éternelle de la vie et que l'individu — agrégat biologique luimôme -^ ne vit pas seul et par lui seul, mais seulement en tant qu'il fait partie d'une collectivité, à laquelle il doit toutes les conditions créatrices de son existence matérielle, morale et intellectuelle.
Vraiment, si M. Garofalo avait employé de ces argumentslà pour combattre les absurdités de la métaphysique pénale et pour soutenir les hérésies de l'école positiviste, celle-ci ne le citerait certainement pas parmi ses initiateurs les plus éloquents et les plus suggestifs. De sorte que^ l'homme étant le môme, il faut conclure que c'est seulement à la faiblesse de la cause aujourd'hui défendue par lui qu'il doit la platitude de tels arguments.
Et sa vigueur critique n'augmente pas, lorsque, prenant à son conpte le re frai n^ que la société collectiviste seiia comme un Couvent, il dit : « Serons-nous tous ouvriers? Mais quoi! Nous serons tous mendiants! Notre activité quotidienne n'aurait pas djautre but que d-e nous procurer
un « bon » pour une espèce de cuisine économique I Qu'on se figure les intrigues et les fraudes en vue d'obtenir ces bons, qui dès le premier jour rempliraient le rôle de l'argent à peu de travail ou sans aucun travail! Qu'on se figure les privilèges, les exemptions, les dépenses, les certificats de feintes maladies, les bons de famille, les bons doubles et tous les bons imaginables (page 87) ! »
Il est vrai que le livre de M. Garofalo a été écrit, de son aveu, pour les bons bourgeois et non pas pour les hommes de science ; mais puisqu'il a* été traduit et publié dans une célèbre « Bibliothèque de philosophie contemporaine », est-il possible de croire qu'un homme de talent, tel que M. Garofalo, pense vraiment que tout le socialisme soit dans les « bons » pour une « espèce de cuisine économique»?
Cette façon de polémiser ressemble trop aux sermons des prêtres de campagne, pour que je croie utile d'y répondre. Je dirai seulement que ces discours de mon ami le baron Garofalo me rappellent les objections que les criminalistes nous opposaient, il y a une dizaine d'années, en disant que l'anthropologie criminelle n'était qu'une mensuration de crânes et que la justice pénale de Tavenir aurait pour critérium de responsabilité la longueur du nez chez le criminel!.. .
Et cependant M. Garofalo, au lieu de ces banalités à dormir debout, aurait pu discuter sérieusement la thèse fondamentale du socialisme, qui, par la propriété sociale de la terre et des moyens de production, tend à assurer à tout individu les conditions d'une existence plus humaine et d'un développement complet et vraiment libre de sa personnalité physique et morale. Car alors seulement, le pain quotidien du corps et de l'esprit lui étant assuré, tout
homme pourra, comme disait Gcethe, « devenir ce qu*il est » au lieu de s'éteindre, atrophié, dans la conquête spasmodique et épuisante du pain quotidien, trop souvent aux dépens do la dignité personnelle ou des aptitudes intellectuelles, dans un gaspillage évident de forces humaines, au grand désavantage de toute la société, et avec les apparences de la liberté individuelle, mais en réalité avec la soumission du grand nombre à la classe des possesseurs du monopole économique.
Mais M. Garofalo s*est tout à fait abstenu de ces discussions, où Ton peut, de part et d'autre, apporter des arguments scientifiques. Il s'est borné, au contraire, même lorsqu'il a essayé de discuter sérieusement, à la répétition des lieux communs les plus superficiels.
Ainsi, par exemple (page 92), contre les socialistes qui soutiennent que les variations du milieu social détermineront nécessairement un changement dans les aptitudes et les activités individuelles, il écrit : « Mais le monde ne petit changer, si les hommes ne commencent d'abord par se transformer sous l'influence de ces deux facteurs idéaux : Thofineur et le devoir. »
C'est-à-dire que Tliomme ne doit se jeter à Teau..., si auparavant il n'a appris à nager, tout en restant à terre.
Rien, au contraire, n'est plus conforme aux inductions positives de la biologie et de la sociologie, que l'idée socialiste, suivant laquelle les changements du milieu déterminent des changements corrélatifs, physiologiques et psychiques, chez les individus. L'âme du darwinisme, n'est-elle pas toute dans la variabilité, organique et fonctionnelle, des individus et des espèces sous l'influence modificatrice du milieu, confirmée et transmise par sélection naturelle ? Et le néo-darwinisme, lui-môme, n'est-il pas
tojLit dans rimportance toujours croissante donnée aux 'Changements du milieu, pour expliquer les variations des -êtres vivants?
Et, dans Tordre sociologique, de même que, suivant les •démonstrations répétées et non suspectes de Spencer, dans le passage du type guerrier au type industriel des sociétés humaines — que Saint-Simon avait déjà signalé — -change ^ussi, en s'y adaptant, cette « nature humaine » que les antisocialistes nous opposent comme quelque chose d'immuable et de fixe, tel que les « espèces créées » de Tan- -cienne biologie ; de même» dans le passage graduel à une organisation collectiviste, la nature humaine sadai)tera nécessairement aux conditions sociales modifiées.
Certes, la nature humaine ne changera pas dans ses tendances fondamentales; et, par exemple, Thomme comme ranimai fuira toujours la douleur et recherchera le plaisir, puisque celui-là est une diminution et celui-ci un accroissement de la vie ; mais cela n'empêche pas que lapplication et la direction de ces tendances biologiques ne puissent «t; ne doivent changer avec les changements du milieu. De sorte que j'ai pu ailleurs démontrer que l'égoïsme individuel certes existera toujours, mais il agira d'une façon profondément différente, dans une société orienLée vers une vraie solidarité humaine, de la manière dont il agit dans le monde individualiste et moralement arnarchique d'aujourd'hui, monde où tout homme, par la soi-disant concurrence libre, est forcé de suivre son égoïsme antisocial, c'est-à-dire d'être en opposition, et non en accord, avec les nécessités et les tendances des autres membres de la société. Mais la répétition des lieux communs les plus usés atteint son comble, certes, par une inattention de I^auteur, là où M. Garofdlo écrit ces lignes merveilleuses :
« En apparence, beaucoup de jeunes gens de familles aristocratiques ne travaillent pas. Il est cependant plus «xact de dire qu'ils ne font aucun travail productif pour eux-mêmes, mais ils travaillent également (II), et c'est au profit des autres !
a En effet, ces gentlemen « oisifs » sont généralement adonnés au sport — chasse, navigation, équitation, escrime
— ou aux voyages, ou au dilettantisme dans les arts, et leur activité, improductive pour eux-mêmes, fournit des occupations profitables à un nombre immense de personnes (p. 183). »
Un jour, étudiant des détenus, Tun d'entre eux me dit :
— On crie tant contre les criminels qu'ils ne travaillent pas ;mais si nous n'existions pas, « un nombre immense de personnes » — geôliers, gendarmes, juges, avocats, resteraient sans « occupation profitable (i) I »
Après avoir noté ces spécimens d'inattention scientifique , et avant d'aborder l'examen des rares arguments scientifiquement développés par M. Garofalo, il est utile, afin de pouvoir porter un jugement général sur son livre, de mon-
(1) Et dans la traduction française, M. Garofalo soutient encore son affirmation miraculeuse, même contre les objections de M. Nitti, un éclectique et un opportuniste, mais un économiste de talent, qui, à ce propos, déclarait « que Bastiat lui-même n*a jamais rien dit de semblable n.
Voici la réponse de M. Garofalo : « Supposons que les grands parcs seigneuriaux soient exploités par des compagnies de chasse. Les piqueurs, palfreniers et valets seraient-ils aussi bien nourris et logés •au service de la^ compagnie qu'ils ne le sont aujourd'hui chez des riches seigneurs? ^ Mais d'abord, on pourrait supposer que « les
trer à quel point il a oublié les règles les plus élémentaires de la méthode positive.
Et il sera utile aussi d*y joindre quelques exemples d'erreurs de fait portant ou sur la science en général ou sur les doctrines combattues par lui.
A la page 41, parlant de Tœuvre scientifique de Marx avec un dédain qui ne peut être pris au sérieux, parce qu'il ressemble trop à celui des théologiens pour Darwin ou à celui des juristes pour Lombroso, il fait ce raisonnement curieux : « En partant de la supposition que toute propriété privée est injuste, ce n'est pas la logique qui manque à la doctrine de Marx. Mais si Fon reconnait^ au contraire, que chaque individu a le droit déposséder quelque chose en propre, il en résulte immédiatement la conséquence inévitable du fruit du capital, et, partant, de l'augmentation de celui-ci. »
Ah ! monsieur de la Palisse, vous qui avant de mourir étiez encore en vie, comme votre souvenir joyeux se présente ici à l'esprit par une invincible association d'idées !
Certes, si l'on admet a priori le droit de propriété individuelle sur la terre et les moyens de production..., il est inutile de se mettre à discuter.
Mais le malheur est que toute l'œuvre scientifique de Marx et des socialistes a précisément pour objet de donner
grands parcs » seraient cultivés en vue d*une production utile, au lieu d'être abandonnés à des compagnies de chasse.
Et, en second lieu, le parasitisme des domestiques, dont le nombre croît dans les époques de décadence, n'est-il pas un phénomène de pathologie sociale, alors que tant de personnes sont adonnées aux soins personnels « du grand seigneur au lieu de travailler à la production d'objets utiles? » Si le raisonnement de M. Garofalo était vrai, il s'ensuivrait que la société aurait plus d'intérêt à avoir plus de< « parcs seigneuriaux » et de valets que de champs cultivés et d'ouvriers agricoles ou industriels.
les preuves positives de la genèse véritable de la propriété capitaliste — surtravail non payé au travailleur — et de mettre fin aux vieilles fables du « premier occupant », de r « épargne accumulée » qui ne sont que des exceptions de plus en plus rares.
D'ailleurs, la négation de la propriété individuelle n'est pas a la supposition », mais la conséquence logique et inexorable des prémisses de fait et des constatations historiques faites, non seulement par Marx^ mais par une pléïade nombreuse de sociologues qui, en laissant de côté les réticences et les réserves mentales du conventionnalisme orthodoxe, deviennent par cela seul des socialistes.
Quant à l'œuvre posthume de Marx, dont parle M. Garofalo dans sa préface à la traduction française (p. 12), à propos de cette affirmation de M. Loria, que le troisième volume du Capital de Marx est le suicide de la théorie de la plus-value, et que, parlant, Marx et le socialisme sont bien morts et ensevelis sous leurs décombres mêmes — il est facile de répondre. D'abord Topinion de M. Loria n'est pas indiscutable même sur la question technique des quelques faits économiques dont la théorie de la plusvalue ne donnerait pas l'explication, car il y a d'autres économistes qui ne pensent pas comme M. Loria, à propos du troisième volume du Capital. Et; en second lieu, sans rappeler que M. Loria lui-même, après tout le vacarme mené par la presse bourgeoise italienne à propos de son jugement sur l'œuvre posthume de Marx, a déclaré publiquement que, malgré tout, il pense que le socialisme représente la vérité scientifique dans l'économie politique, nous pouvons rappeler aussi à nos adversaires que l'œuvre de Marx, base du socialisme scientifique, n'est pas toute, tant s'en faut, dans la théorie technique de la plus-value,
mais qu'elle est aussi dans les théories sociologiques inébranlables de la « lutte des classes » et du « matéria-lisme historique. »
Non moins étrange, pour un positiviste, est le raisonnement artificiel qui permet à M. Garofalo de soutenir, dan» le chapitre II, que les socialistes n'ont pas de logique, parce que si le passage au collectivisme est déterminé par l'accumulation progressive des richesses dans un petit nombre de mains, « ils devraient donc favoriser cette accumulation ». Comme si l'évolution sociale n'était pas, elle aussi, une évolution naturelle et, partant, supérieure au libre arbitre des individus et des partis I
Mais c'est précisément en cela que consiste la force du socialisme scientifique de Marx et Engels. Il a transporté dans le champ de l'économie politique l'idée et le sens positif de révolution historique et naturelle, et se borne à constater un ordre de succession dans les formes sociales^ de même que la biologie darwinienne ne fait que constater un ordre de succession dans les formes organiques.
Un métaphysicien ou un théologien seuls pourraient inviter un biologiste darwinien à s'opposer ou à favoriser la succession des formes zoologiques, et ils seraient en cela, conséquents avec leur système artificialiste, qui attribueau libre arbitre de l'homme ou à la providence divine lepouvoir de changer le cours naturel des choses. Mais^ qu'un naturaliste, un positiviste croie surprendre « en délit de flagrante contradiction d le socialisme contemporain,, par cela seul qu'il pense que les phases de l'évolution sociale sont l'effet nécessaire de causes naturelles et que le rôle de la science consiste seulement à rechercher et à constater ces causes et leur dynamique naturelle, voilà vraiment une prétention qui va contre les règles les plus élé-^
mentaires de ce positivisme scientifique, au nom duquel on prétend le combattre.
Et cet oubli de tout critérium naturalistique n'est *ni occasionnel ni transitoire chez M. Garofalo'. Car il récidive plusieurs fois encore, comme, par exemple (page 59), lorsqu'il répète, en s'appuyant sur un article du sénateur Negri, que la tendance de la société vers le collectivisme n est pas vraie, parce que « l'Amérique et l'Australie soiit des nations nées d'hier, libres de tout poids désagréable des traditions, qui pourraient en conséquence s'adapter facilement au moule qui leur paraîtrait le plus convenable », et cependant ce sont les pays où la propriété individuelle s'affirme dans sa plus grande acuité.
Comme si l'alphabet de l'évolutionnisme ne contenait pas cette règle que « les phases de l'évolution sociale ne sauraient être supprimées ni sautées » et qu'elles peuveo^t \ seulement être plus ou moins rapides, de même que les phases de l'évolution biologique, par suite de l'influenceiôe causes naturelles concurrentes. Autant vaudrait dire que la loi ontogénétique de Haeckel n'est pas vraie, parce^qu^nn homme qui voudrait en faire application à lui-môme me pourrait pas passer de l'enfance à la virilité sans pasaer par la jeunesse.
Et cependant M. Garofalo a si complètement oiïBlré môme cette règle élémentaire du naturalisme positiviste, ip. 144-149), que, citant un article de M. de Varigny, il reviBut sur cet argument et pense trouver une preuve confre 'le socialisme contemporain dans un essai de « collectivisme par rapport à la production agraire » du chinois Waaig"- Uyan-Ché, qui a complètement échoué au onzième siètile. C'était, dit il, « un homme d'une prodigieuse intelligence et d'une éloquence remarquable » (ah! pourquoi M. Edison
n'avait-il pas déjà inventé le phonographe !...) mais il fut vite désillusionné, parce que ft les paysans s'empressaientd'échanger la semence que leur fournissait gratuitement Tassistance publique, pour se procurer les objets dont ils manquaient » .
C'est toujours la même objection. Les « libéraux » ne s'imaginent-ils pas toujours combattre le droit au travail en invoquant Texpérience artificielle des « ateliers nationaux » de 1848?
Mais le socialisme contemporain, justement parce qu'il est en complet accord avec la pensée scientifique et positive, n'a plus les illusions de ceux qui s'imaginent que demain — avec un dictateur « de prodigieuse intelligence et d'éloquence remarquable », chargé d'organiser le collectivisme par voie de décrets et de règlements — on pourrait sauter les phases intermédiaires. D'ailleurs, l'individualisme absolu et effréné ne s'est-il pas transformé déjà en un individualisme limité et en un collectivisme partiel, par les limitations légales du jus abutendi et par la transformation continue en fonction sociale ou en propriété publique des services (éclairage, eau potable transports, etc.) ou des propriétés (routes, ponts, canaux etc.), qui constituaient autrefois des services et des propriétés privées. Ces phases intermédiaires ne peuvent être supprimées par décret, mais elles se développent et s'épuisent naturellement et quotidiennement, sous la pression des conditions économiques et sociales ; mais, par un processus naturel et partant inexorable, elles se rapprochent toujours davantage de cette phase ultérieure du collectivisme absolu des moyens de production, que les socialistes n'ont pas inventée, mais qu'il ne font que constater et prévoir positivement le cours, qu'ils peuvent accélérer en donnant
aux prolétaires, constitués en parti de classe, une conscience plus claire de leur rôle historique.
Mais ce ne sont pas seulement des défauts de méthode, ce sont aussi de véritables erreurs de fait qu*on trouve éparses dans toute la trame de ce livre, qui est aussi tourmenté par une contradiction intime et continue à propos de la thèse d'intransigeance absolue contre le socialisme, que l'auteur se propose de soutenir, mais qu'il ne peut maintenir grâce à la suggestion irrésistible des choses, ainsi que nous le verrons dans la conclusion de cette analyse.
Dans le chapitre IV, M. Garofalo prétend que la civilisation serait menacée de ruine par l'élévation des classes populaires. M. Garofalo, qui est d'ancienne famille aristocratique, affirme que « le Tiers-État, qui devait substituer les jeunes énergies à une aristocratie déchue et dégénérée, montra au centuple les défauts et la corruption de celle-ci » (p. 206). Ce n'est certainement pas là un jugement historique exact ; car il est certain que le Tiers-État qui conquit avec la Révolution française la domination politique, déjà préparée par une préalable domination économique, adonné, dans le courant du dix-neuvième siècle, une impulsion nouvelle et puissante à la civilisation. Et si aujourd'hui, après un siècle de domination sans conteste, la bourgeoisie montre « au centuple » les défauts et la corruption de l'aristocratie du dix-huitième sièce, cela ne signifie pas autre chose, sinon que le Tiers-État se trouve à son tour au terme de la parabole, de sorte que l'avènement d'une phase sociale ultérieure devient une nécessité historique imminente.
Mais, ajoute M. Garofalo, c'est là le danger pour la civilisation que menace le socialisme; car « si Ton considère ce qui constitue le principal frein de la conduite — le sentiment de rhonneur — on ne pourra nier que, plus on descend, plus ce sentiment est faible ou rare » (p. 206).
0r, ce sont là deux erreurs évidentes de psychologie indwiduelle et sociale.
II est inexact d'abord que « le principal frein de la conduite » so\t le sentiment de rhonneur ; la psychologie normale etlapsychologie criminelle ontdéjàpositivement établi que le frein principal de la conduite humaine est constitué par le smts moral ou social, dont le sentiment de rhonneur n'est qu'un des côtés les plus voyants, mais non pas la partie siubstantielle, c'est-à-dire le respect des conditions d existence des autres membres de la société, dansia dynamique de répulsion au crime ou à une conduite génériquement antisociale ou immorale.
La deuxième erreur, dans les lignes précédemment citées, est dans cette affirmation que le sens moral ou même le sentiment de Thortneur est plus faible ou plus rare dans les classes populaires que dans les classes aisées. Il est, certes, différent suivant les différents degrés d'évolutions, tantôt plus primitif et plus simple, tantôt plus rafflné et plus complexe; mais il faut se demander encore si la conduite humaine n'est pas mieux guidée par un sens moral élémentaire, qui appelle pain le pain et voleur le voleur, que par un sens moral si raffinée qu'il permet de « côtoyer le code pénal », pourvu que les apparences soient sauves. Et M. Garofalo lui-môme n*a-t-il pas autrefois soutenu que le penchant au crime, n'étant, suivant lui, déterminé en aucune façon par la misère, existe en proportions égales, dans les classes aisées et dans les classes popu-
laires ? Et n'a-t-il pas ajouté, même en s'appuyant sur les données de la statistique criminelle, que certains délits {contre les personnes ou contre la foi publique) sont proportionnellement plus nombreux dans les couches sociales les plus élevées ?
Or, on sait que dans les classes populaires tout penchant antisocial revêt des formes violentes, tandis que dans les classes élevées le môme penchant trouve un plus grand «ombre de déguisements. D'où vient ce changement de «cène, qui permet à M. Garofalo d'apporter maintenant une affirmation toute contraire, et cela non pas dans telle ou telle théorie — toujours modifiable — mais à propos d'une constation de fait ?
Une autre erreur de psychologie criminelle — naturelle chez des spiritualistes et des métaphysiciens, mais qui peut nous surprendre chez un positiviste — c'est l'influence que M. Garofalo attribue au sentiment religieux sur la conduite humaine. <' L'enseignement moral n'a pas de «ens, ou, tout au moins, pas d'efficacité, sans une base religieuse» (p. 267). Et de cette prémisse psychologique erronée, il tire cette conséquence qu'il faut revenir à l'enseignement religieux dans les écoles « en recrutant les maîtres parmi les hommes d'âge mûr, les pères de famille ou les ministres du culte » (p. 268).
En combattant cette conclusion, vraiment surprenante chez un positiviste, il est inutile de rappeler l'expérience qu'on a déjà faite autrefois de la prétendue influence moralisatrice du prêtre dans l'école; et il est inutile aussi de rappeler les statistiques criminelles, des attentats à la pudeur commis par les prêtres condamnés au célibat. Il est également superflu d'ajouter qu'en tous cas, en faisant de nouveau du prêtre un maître d'école, il faudrait lui recom-
mander de ne rappeler jamais les invectives de Jésus contre les riches, la parabole du chameau passant à travers le trou d'une aiguille, ou les invectives plus violentes encore des pères de TÉglise contre la propriété privée ; car, longtemps avant Proudhon, saint Jérôme avait dit que « la richesse est toujours le produit d'un vol ; s'il n'a pas été commis par le propriétaire actuel, il le fut par ses ancêtres », et saint Ambroise ajoutait que <r la nature a établi la communauté ; de l'usurpation seule naquit la propriété privée ».
S'il est vrai que plus tard l'Eglise, à mesure qu'elle s'éloignait des doctrines du Maître, prêcha en faveur des riches, en laissant aux pauvres l'espoir du paradis ; et s'il est vrai, comme le dit M. Garofalo, que (« les philosophes chrétiens exhortaient les pauvres à sanctifier les tribulations de la pauvreté par la résignation » (p. 166) ; il est vrai aussi que, par exemple, Bossuet dans le « sermon sur les dispositions relatives aux nécessités de la vie » reconnaissait que « les murmures des pauvres sont justifiés; pourquoi cette inégalité de conditions? Tous formés de la même boue, rien ne peut la justifier ». De sorte que, récemment, M. Giraud- Teulon, au nom d'un libéralisme hermaphrodite, rappelait que « le droit de propriété individuelle est par l'Église plutôt toléré en fait que présenté comme base nécessaire de la société civile. Il est même maudit dans son principe inspirateur par les Pères de l'Église » (1).
Mais, en dehors de tout cela, il me suffit de constater que la prémisse psychologique, d'où part M. Garofalo, est erronée en elle-même.
Etudiant ailleurs l'influence du sentiment religieux sur
(1) Giraud-Teulon, Double péril social, — L'Église et le Socialisme, Paris 1894, p. 17.
— ISSla criminalité (Ij, j'ai démontré, par des documents positifs, que les croyances religieuses, efficaces pour les individus déjà doués d'un sens social normal, puisqu'elles ajoutent à la sanction de la conscience morale (qui du reste suffit à elle seule) les sanctions d'outre-tombe — « la religion est l'assureuse de la justice (2) » — sont cependant tout à fait inefQcaces, lorsque le sens social, par suite de telle ou telle anomalie physio-psychique, estatrophié ou inexistant. De sorte que la croyance religieuse, en tant que règle de conduite sociale, est en même temps superflue pour les honnêtes gens, et tout à fait inefficace pour ceux qui sont malhonnêtes, si môme elle n'est capable d'augmenter la propension au mal en développant le fanatisme religieux ou l'espoir du pardon dans la confession, l'absolution m articulo morlis, etc.
Cette donnée psychologique ne trouve que trop de confirmations dans la vie quotidienne, et l'on sait que les croyants aussi bien que les athées fournissent leur contingent de gredins et de criminels.
On comprend — du moins comme un expédient aussi utilitaire qu'hypocrite — l'argument de ceux qui, athées pour leur compte, veulent toutefois conserver les croyances religieuses pour le peuple, parce qu'elles exercent une action dépressive et qu'elles empêchent toute revendication énergique des droits et des jouissances humaines icibas. Le dieu-gendarme est une illusion comme une autre; car on suppose, avec l'artificialisme habituel, que le sentiment religieux, au lieu de suivre, lui aussi, une évolution
(i) E. Perri, l'Omicidio tteW antropologia criminale, Turin 1895, avec Atlas et plus spécialement Religion et CrimiHalité dans la Revue -tes Revues, octobre 1895.
(2) De Molinari, Sciinee et Religion, Paris 1S94.
naturelle, peut être éteint ou rallumé par décret ministériel; mais, du moins, c'est là une afQrmation d'opportunisme et d'empirisme politique, qui n'a aucune prétention scientifique ; cette prétention est, au contraire, dans les affirmations de M. Garofalo, qui ne semble pas se soucier des inductions les plus certaines de la psychologie criminelle.
A ces erreurs psychologiques, M. Garofalo a ajouté une si grave erreur biologique, qu'il m'est permis de supposer que dans sa fougue antisocialiste, il a été frappé d'amnésie scientifique passagère.
A la page 231, il écrit: « Pour les socialistes, l'inégalité des conditions économiques, qui ne permet pas toujours aux plus méritants d'être suffisamment estimés et récompensés, est la grande injustice sociale qu'il est nécessaire de supprimer. Pour nous, au contraire, cette inégalité, qui -est un effet naturel du développement social et qui ne peut se supprimer, a pourtant son bon côté, parce qu'elle est un moyen de progrès moral et intellectuel ».
Je renonce à relever cette prophétie gratuite que Vexagération des inégalités sociales naturelles causées par les inégalités ne pourra point être supprimée; car de cela je m'en suis occupé dans mon livre: Socialisme et science positive.
Je ne veux retenir ici que cette affirmation que les inégalités sociales, principalement économiques, sont « un moyen de progrès moral et intellectuel », car elle reçoit les démentis les plus nets des données les plus positives de la biologie et de la sociologie les plus orthodoxes.
Cette affirmation de M. Garofalo se complète, en effet, par cette autre, page 237, que « la propriété héréditaire est actuellement la garantie unique d'une bonne éducation, la
^PAile force qui subsiste encore dans le mon le pour la sélec* lion d'individus j qui ne sont pas absolument les plus forts au point de vue physique ou intellectuel, mais qui sont ^ptes, par leur structure mentale, à apprécier et à cotiser^ ver les conquêtes de la civilisation ».
Or, il suffit de se souvenir des conclusions auxquelles - «ont arrivés des savants tels que Lucas, Galton, Moral, Ribot, Jacoby, etc., sur « la sélection naturelle dans ses rapports avec l'hérédité chez l'homme » (Jacoby, Paris, 1881) pour savoir, au contraire, que c'est un fait biologique et historique indéniable, que tout monopole, de la richesse ou •du pouvoir, est une source inévitable de dégénérescence physique et mentale.
La transmission héréditaire d'un privilège économique ou politique use en effet ou atrophie chez les descendants toute énergie vitale et, en y ajoutant l'abus inévitable de la force possédée gratuitement, condamne toutes les aris-^ tocraties, du sang, de l'or ou du pouvoir, à une succession ■de faiblesse physique et de dégénérescence psychique jusqu'à Textinction par stérilité.
Sans compter que, d'autre part, le monopole de la richesse dans quelques familles a pour contre-coup inséparable la misère dans beaucoup d'autres, et que par cette voie encore il conduit à une autre série de maux et de dégénérescences.
Voilà la sélection progressive et Taptitude à conserver les conquêtes de la civilisation !...
Or, que des sociologues improvisés ad usum delphini Ignorent ces données désormais incontestables de la biologie, rien d'étrange à cela : mais qu'un positiviste illustre et érudit, tel que mon ami le baron Garofalo, ait à fonder ses raisonnements antisocialistes sur des erreurs si évidentes
et si grossières, voilà ce qui prouve comment, dans le désaccord des positivistes à propos du socialisme, les prémisses scientifiques sont toutes du côté des hétérodoxes.
Ces erreurs de fait dans les sciences biologiques, et psychologiques nesontpas les seules. Il yena'uneautre, relative aux doctrines socialistes, que, par loyauté scientifique, M. Garofalo aurait dû s'efforcer de bien connaître et d'exposer exactement, avant de les combattre. Sinon, M. Garofalo ne ferait que se servir ici de ces fourberies de polémique des adversaires de Técole criminelle positiviste, qu'il a tant stigmatisées alors, lorsqu'on combattait, non pas les doctrines telles que nous les soutenions, mais telles que nos adversaires nous les attribuaient, en les déformant afin d'en rendre la réfutation plus facile.
En effet, page 14, M. Garofalo commence par affirmer que « la vraie tendance du parti dit des travailleurs est de s'emparer du pouvoir, non pas dans rintérêt de toiis^ mais pour exproprier la classe dominante et se substituer à elle. Ils n'en font d'ailleurs aucun mystère dans leurs programmes ». Cette affirmation se retrouve p. 210, etc.
Or, il suffit d'avoir lu les programmes du parti socialiste, depuis le Manifeste de Marx et Engels jusqu'aux publications de propagande, pour savoir au contraire que le socialisme contemporain veut et déclare vouloir arriver à la suppression générale de toute division des classes sociales, en supprimant la division du patrimoine social de production, et, partant, se proclame résolu à réaliser le bien-être de tons et, non pas seulement — comme quelques myopes continuent à le croire — celui d'un quatrième
État, qui n'aurait qu'à continuer l'exemple égoïste du Tiers- État.
Partant de cette donnée fondamentale du socialisme que tout individu^ àmoins d'être un enfant, un malade ou un inva^ lide, doit travailler pour vivre, quel que soit le travail utile qu'il accomplisse, il s'ensuit cette conséquence inévitable que, dans une société ordonnée sur ce principe, tout antagonisme de classe deviendra impossible ; car cet antagonisme existe seulement lorsque la société comprend une grande majorité qui travaille pour vivre mal et une petite minorité qui vit bien sans travailler.
Cette erreur initiale naturellement domine toute la trame du livre. C'est ainsi, par exemple, que le chapitre III est consacré à démontrer que « la révolution sociale préparée par les nouveaux socialistes sera la destruction de tout tordre moral Ae la société, parce qu'il lui manque un idéal qui en soit l'étendard lumineux » (page 159).
Laissons de côté, mon cher baron, le fameux « ordre moral » de cette société qui enrichit et décore les voleurs gantés et considérables des Panamas grands et petits, des banques et des chemins de fer et qui condamne à la réclusion les enfants et les femmes qui volent du bois sec ou de l'herbe dans des champs ayant appartenu autrefois à la commune.
Mais dire que le socialisme manque d'idéal, lors même que ses adversaires lui reconnaissent cette immense supériorité et cette force d'opposer au scepticisme affairiste du monde présent, la foi ardente d'une justice sociale meilleure pour tous et de présenter par là une ressemblance si évidente avec le christianisme primitif et régénérateur (bien différent de sa « dégénérescence graisseuse » qu'on appelle le catholicisme), c'est vraiment, pour un positi-
Yiste, se mettre en rébellion aveugle contre la réalité la. plus évidente du fait quotidien.
M. Garofalo en arrive même à dire que « le manque du. nécessaire pour vivre » est un fait très exceptionnel et que,, partant, « le prolétariat est tme condition sociale comme toutes les autres, et le manque de capital, qui en est le caractère, une condition économique permanente qui n'a rien d'anormal pour ceux qui y sont habitués (i) » .
Alors — tout en passant sur ce quiétisme commode et. égoïste, qui ne trouve rien d'anormal dans la misère... d'autrui — on comprend comment l'exactitude la plus élémentaire dans la constatation des faits manque à M. Garofalo, lorsqu'on se rappelle la masse douloureuse et toujours plus nombreuse des sans-travail, qui est quelquefois un fait « local et transitoire », mais qui, dans ses formes aiguës ou chroniques, est toujours l'effet nécessaire et indéniable de l'accumulation capitaliste et du machinisme, qui sont à leur tour la source du socialisme contemporain, substantiellement différent du socialismeancien et médiéval, et par la rigueur scientifique de ses. prémisses et par ses conclusions.
Mais l'équivoque fondamentale, dont tant de penseurs — y compris M. Garofalo — ne peuvent pas se libérer et à laquelle j'ai cédé moi-même avant de pénétrer, grâce à la.
ii) Ces lignes sont d'un autre ouvrage de M. Garofalo {Criminologie,. Paris 1894, .leuxième partie, chap. III), et il les avait citées dansTédition italienne de la Superstition socialiste.
Il ne les a pas reproduites 3ependant dans la traduction française^, tout en y maintenant le raisonnement résumé par ces lignes.
Leur suppression n'est donc qu'un expédient inutile, après les critiques qui ont été faites en Italie. — Gela fait penser à l'autruchequi croit n'être pas vue parce qu'elle cache sa tête sous son aile.
théorie marxiste du matérialisme historique — ou, plus exactement, du déterminisme économique — dans le véritable esprit de la sociologie socialiste, est celle-ci : on juge les inductions du socialisme suivant les données biologiques, psychologiques et sociologiques du monde présent sans penser aux changements nécessaires qui seront déterminés par un milieu différent économique et partant moral et politique.
Dans le livre de M. Garofalo se retrouve cette pétition de principe qui se refuse à croire à Tavenir au nom du présent, qu'on déclare immuable — tout comme si dans les premières époques géologiques on avait conclu de la flore et de la faune d'alors à Timpossibilité d'une flore et d'une faune aussi différentes que le sont les cryptogames des conifères, les mollusques des mammifères.
Ce qui confirme, une fois de plus, Tobservation que j'ai précédemment faite, que nier le socialisme c'est implicitement nier cette loi d*évolution universelle et éternelle, qui constitue cependant l'orientation de la pensée scientifique contemporaine»
A la page 16, M. Garofalo prophétise qu'avec le triomphe du socialisme « nous verrions reparaître le règne de la force physique, irrationnelle et brutale et que nous assis-terions, comme cela arrive chaque jow\ dans les plus basses couches de la populace, au triomphe des hommes les plus violents ». Et il le répète pages 209-210 ; mais il oublie que, dans la prémisse socialiste d'un milieu social mieux or~ donné, cette brutalité, qui est le produit de la misèr»î et de la non éducation présentes, devrait nécessairement s'atténuer de plus en plus, et finalement disparaître.
Or, la possibilité' de cette amélioration du milieu social, qu'affirme le socialisme, est une thèse qu'on peut discuter ;
mais qu'un écrivain, pour nier cette possibilité, oppose à l'avenir les effets d'un présent qu'on veut, précisément éliminer, voilà où se cache l'équivoque insidieuse dont la découverte suffit pour ôter toute base à toutes les argumentations diverses qui en dérivent.
A l'argumentation socialiste de M. Jules Guesde, que, « dans une nation maîtresse de ses moyens de production, chaque ouvrier s'efforcerait d'obtenir le produit maximum dans le temps minimum possible, parce que l'augmentation de la production et la réduction du temps de travail se traduiraient en jouissances accrues pour tous les travailleurs », M. Garofalo répond, à la page 49, que « le fruit du travail devant se répartir également entre tous les ouvriers d'une nation, supposons vingt millions, l'augmentation de produit due à l'activité plus grande d'tm ouvrier ne formerait qu'une quantité infinitésimale de la somme totale dont le bon ouvrier n'aurait, pour sa quote-part, qu'une vingt-millionnième partie »!
Or, voici de nouveau la même équivoque. M. Garofalo suppose que l'augmentation d'activité et de produit se réalise chez un seul ouvrier et que cette augmentation seule devrait se distribuer à la totalité des ouvriers, en oubliant de penser :
I. Que, dans l'hypothèse, ce n'est pas un ouvrier seul, mais tous les ouvriers de la nation qui augmenteraient leur activité et accroîtraient ainsi les produits.
II. Que si, dans l'état de servitude présente, l'ouvrier travaille sans entrain, sans espoir et, partant, sans qu'il se sente solidaire de celui qui le récompense si mal de son travail, le contraire arriverait lorsque tous les citoyens ne seraient que des coopérateurs, tous co-intéressés dans l'administration du patrimoine social.
Et c'est toujours grâce à la même équivoque qu'il peut affirmer, à la page 213, qu'en régime socialiste « les beauxarts ne pourraient pas subsister. On a beau dire qu'ils seraient désormais au profit du public. De quel public? De la grande masse du peuple privée d'éducation artistique? » Comme si, la misère une fois éliminée et le travail devenu moins épuisant pour les classes populaires, l'aisance et la sécurité économique qui en résulteraient ne devaient pas développer chez elles aussi le plaisir esthétique, qu'elles sentent et satisfont dès maintenant, comme cela leur est possible, dans les manifestations de l'art populaire ou bien comme on le voit aujourd'hui à Paris et à Vienne par le « Théâtre socialiste » et à Bruxelles par les matinées musicales gratuites, instituées par les socialistes et fréquentées par un nombre toujours croissant de travailleurs. Il en est de même pour l'instruction scientifique, comme le prouve « Textension universitaire » en Angleterre et en Belgique. Et tout cela malgré l'absence actuelle de toute éducation artistique, mais grâce à l'existence chez les ouvriers de ces pays d'une condition économique moins misérable que celle du prolétariat agricole ou même industriel îlans des pays comme l'Italie.
Et d'autre part, que sont les musées, sinon une forme de propriété et d'Usage collectifs des produits de l'art?
Cest encore et toujours la même équivoque qui, à la page 216, fait écrire à M. Garofalo : « L'histoire de l'Europe, du cinquième au treizième siècle, nous montre, par analogiCy ce qui adviendrait dans le monde, si les classes inférieures parvenaient au pouvoir... Comment expliquer la barbarie et l'anarchie médiévales sans la grossièreté et l'ignorance des conquérants? La même fin attendrait inévitablement la civilisation moderne, si la domination tom-
bait aux mains des prolétaires, lesquels, assurément, sous le rapport intellectuely ne sont pas supérieurs aux barbares antiques et leur sont de beaucoup inférieurs sous le
RAPPORT moral! »
Négligeons cet outrage injustifié et injustifiable et cette comparaison historique complètement erronée : il suffît de relever qu'on suppose ici que par un coup de baguette magique « les classes inférieures » pourront d'un jourii l'autre s'emparer du pouvoir, sans y être auparavant préparées par la révolution morale de la conscience acquise de leurs droits et de la solidarité disciplinée, qui suffiront, par leur réalisation même parmi les prolétaires, à éliminer toute possibilité d'une comparaison avec les barbares de moyen âge.
En effet, la théorie marxiste peut être à ce propos réduite à cette formule d'évolution naturelle : ou leprolétariatres'te désorganisé, divisé et partant inconscient et moins dévo- Ibppé intellectuellement et moralement — tel, justement, qu'il est moulé, individuellement et héréditairement, par le régime individtftiliste du monde présent r- et alors il n'arrivera jamais à réaliser la transformation socialiste de la société; ou bien le prolétariat y arrive et alors cet événement prouvera, par lui-même, que le prolétariat n'est plus dans la condition de misère physiologique et d'infériorité psychique consécutive à laquelle il a été réduit jusqu'ici.
Cette réponse s'applique aussi à d'autres semblables prophiéties de M. Garofalo, lorsqu'il se demande, par exemple (p. 197) : « Le collectivisme pourrait-il surgir de œtte insurrection générale des prolétaires? », puisqu'il est êTitfent que, si la prédominance du prolétariat se produit, ce sera seulement au nom et par l'effet de la propagande
et de rorganisatiofi collectiviste, unique et semblable désormais pour les prolétaires de tous les pays civilisés. Mais cette réponse suffit, à elle seule, pour résoudre les doutes que M. Garofalo élève à plusieurs reprises contre ma thèse de Tinfluence du socialisme sur la criminalité.
Dans mon livre Socialismo et Criminalità, pnbhé en 1883, et que maintenant mes adversaires, y compris M. Garofalo (p, 128 et suiv.), essaient d'opposer aux opinions que j'ai soutenues dans mon livre plus récent. Socialisme et science positive, j'ai développé deux thèses :
I. Que l'arrangement social n'aurait pu être changé soudainement, ainsi que le soutenait alors, en Italie, le socialisme sentimental, parce que la loi d'évolution domine en souveraine le monde humain ainsi que le monde inorganique et organique;
IL Que, par analogie, le crime ne pouvait pas disparaître absolument de Thumanité, ainsi que l'insinuaient vaguement les socialistes italiens de ce temps-là.
Or, d abord il n'y aurait rien de contradictoire si, après
avoir accepté partiellement le socialisme, ce que je faisais
déjà en 1883, l'évolution progressive de ma pensée, après avoir étudié la systématisation scientifique donnée par Marx et ses collaborateurs, m'avait amené à reconnaître {en dehors de tout avantage personnel) la vérité totale du socialisme. Mais, surtout, précisément parce que le socialisme scientifique (depuis Marx, Engels, Malon, de Paepe, Dramard, Lanessan, Guesde, Schœffle, George, Bebel, J^oria, Colajanni, Turati, De Greef, Lafargue, Jaurès, Renard, Denis, Plechanow, Vandervelde, Letourneau, L. Jacoby,
Labriola, Kautsky, etc.) est différent du socialisme sentimental que j'avais seul en vue en 1883, c'est par cette raison même que je soutiens aujourd'hui encore ces deux mêmes thèses principales, et je me trouve ainsi en accord complet avec le socialisme scientifique international.
Le marxisme» en effet, reconnaît que ce n'est que par évolution — graduelle, mais de jour en jour plus accélérée et plus ample — que pourra se réaliser la substitution du régime socialiste au régime individualiste; parce que la révolution sociale, dans le sens que je dirai tout à l'heure, ne sera possible qu'après la révolution morale réalisée chez les prolétaires du monde civilisé, par l'effet naturel de leurs conditions économiques actuelles et communes.
Et quant à la disparition absolue de toute criminalité, je soutiens encore ma thèse de 1883, et dans Socialisme et Science positive (§ 3) j'ai écrit que, même en régime socialiste, il y aura — quoique dans des proportions infiniment moindres — des vaincus dans la lutte pour l'existence et que, si les formes chroniques et épidémiques de la névrose, du crime, de la folie, du suicide, sont destinées à disparaître, les formes aiguC»s et sporadiques ne dispafaîtront pas complètement.
A cette affirmation M. Garofalo manifeste une surprise que, ne pouvant pas supposer simulée, je déclare vraiment inexplicable chez un sociologue criminaliste; car cela me rappelle trop la surprise ignorante qu'une revue de jurisprudence classique manifesta jadis à propos d'une nouvelle scientifique donnée par les Aixhives de psychiatrie de M. Lombroso, sur la disparition de toute tendance criminelle chez une femme, après l'extirpation chirurgicale des ovaires.
Mais que la trépanation du crâne en cas d'épilepsie trau-
matique ou que l'ovariotomie puissent guérir le système nerveux central et partant le caractère et la moralité môme de rindividu, c'est ce que ne peut ignorer qu'un métaphysicien ou un spiritualiste, adversaire de Técole positiviste.
Et cependant voici comment M. Garofalo commente mon induction (p. 240); ce commentaire est reproduit encore pages 95, 100, 134, 291 :
« Il est vraiment extraordinaire que M. Ferri, malgré l'anthropologie criminelle dont il a été si longtemps (et il l'est encore) un des plus fervents partisans, se soit laissé aveugler jusqu'à ce point par le mirage du socialisme. Une affirmation comme celle que j'ai rapportée laisse tout d'abord abasourdi le lecteur, qui ne voit absolument aucun rapport entre les maladies nerveuses et la propriété collective. Il vaudrait autant lui dire que, par Tétude de Talgèbre, on obtient un premier-né mâle »... précisément comme la Revue de jurisprudence pour Textirpation des ovaires (1) !
Or, voyons s'il est possible, par un suprême effort de notre faible intelligence, d'indiquer un rapport entre les maladies nerveuses et la propriété collective.
Que la misère, c'est-à-dire la dénutrition physique et mentale — dans la vie de l'individu et par transmission héréditaire — soit la cause sinon unique et exclusive, cer-
(1) Et, je regrette de devoir le constater, les exemples d'une telle myopie dans la polémique ne sont pas rares. Un des plus étranges est cette note de la page 257, où M. Garofalo s'imagine combattre « scientifiquement » le socialisme en répétant cette phrase, qui est une pure sottise, de M. Du Camp : « La question sociale restera insoluble tant que l'Etat ne sera pas en mesure de donner 25.000 francs de rente à ceux qui le désirent et ne font rien pour les gagner I » Franchement, chez des adversaires qui, malgré leur talent, ont recours k des arguments de ce genre, la prétention de faire de la polémique scientifique me paraît un peu naïve.
tes la cause principale de la dégénérescence humaine, c'est désormais un fait incontestable et incontesté.
Que la misère des travailleurs — et notamment de la triade douloureuse des sans-travail, des déclassés et des expropriés par l'impôt — soit destinée à disparaître avec la socialisation de la terre et des moyens de production : c'est ce que le socialisme soutient et démontre.
Il est donc naturel qu'en régime socialiste, avec la disparition de la misère, s'épuise la principale source de dégénérescence populaire, dans les formes épidémiques et chroniques des maladies, des crimes, de la folie, du suicide ; c'est ce que, du reste, on voit dès maintenant — en proportions moindres, mais avec une confirmation positive de l'induction générale — puisque les maladies, les crimes, la folie, le suicide, augmentent pendant les disettes et les crises, tandis qu'ils s'atténuent dans les années de conditions économiques moins misérables.
Ce n'est pas assez dire; même dans la bourgeoisie et l'aristocratie, qui ne voit tous les jours que la concurrence fiévreuse et la lutte spasmodique pour la conquête et la conservation du patrimoine condamnent à la névrose, au crime, au suicide, une foule douloureuse de déclassés, chevaliers ou marquis, qui en régime collectiviste — une fois éliminées la fièvre des richesses privées et l'incertitude du pain quotidien pour l'estomac et pour le cerveau — auraient» au contraire, une vie moins déséquilibrée et seraient sauvés de la chute finale par dégénérescence (1)?
(i) M. Garoflalo, dans la traduction française, ajoute quelques pages (291) pour répondre à ces observations. Mais, d'abord, il répète, sans le dire, mon argument que la névrose existe ausôi chez la bourgeoisie et Tàristocratie, sans relever que c'est encore Teffet de la propriété privée, qui condamne la majorité à la dégénérescence par misère et la
Seulement, tandis qu'autrefois les socialistes, suivant plutôt l'élan du sentiment humanitaire que la rigueur du raisonnement scientifique, étaient conduits à cette affirmation absolue, qu'en régime collectiviste il n*y aurait plqs de délits ; j'ai soutenu, au contraire, en 1883 et je soutiens encore, que les formes épidémiques et chroniques de criminalité — produit de la dégénérescence par misère ou par lutte fiévreuse pour la richesse — disparaîtront, mais que les formes rendues aiguës par quelque influence pathologique personnelle, parle délire momentané, par traumatisme, etc. (M. Garofalo ne peut pas avoir oublié qu'il yifi des délits, ainsi que des folies traumatiques), ne disparaîtront pas.
De même, une fois assainie une contrée marécageuse, disparaissent les formes endémiques des fièvres, mais ne cessent pas complètement les cas de pulmonite ou d'autres maladies aiguës, quoique celles-ci aussi deviennent plus rares par l'hygiène améliorée.
Voilà donc établi le rapport entre propriété collective et maladies nerveuses ou dégénérescence en général, non seulement dans les classes populaires et plus nombreuses, mais aussi dans la classe bourgeoise et aristocratique; ce qui est quelque chose de plus positif et de plus sérieux
minorité à la dégénérescence par abus de la vie ou pat fiévreuse concurrence de la vie.
En second lieu, il dit que ce n'est pas la misère qui engendre la dégénérescence qui produit la misère, en répétant... les vers d'Horace que la mort et la maladie frappent œquo pede k la porte des mansardes et à celle des palais. Les vers d'Horace sont démentis par la statistique démographique, qui prouve une longévité moindre chez les pauvres. Et quant à la dégénérescence, source de misère, elle est vraie aussi, mais elle est l'exception pour quelques individus.
La dégénérescence des masses n'est produite que par leur misère, «t il est vraiment superflu d'en donner des preuves.
que l'étude de l'algèbre par rapport au premier-né mâle ! Et il est bien étonnant, dirai-je, que le préjugé antisocialiste chez M. Garofalo ait été assez fort pour lui ôter — par une sorte de monoïdéisme individualiste — la perception de cette vérité qui est cependant une induction légitime de la biologie et de la sociologie criminelle, qui, tout en constatant dans la diagnose présente, la figure du criminel-né par tendance héréditaire, ne peut et ne doit pas oublier (et vraiment ne Ta jamais oublié), qu'outre le criminel-né il y a d'autres types de criminels plus nombreux, plus directement produits par le milieu social vicié. Et, enfin, si le criminel-né n'est pas, lui, le produit direct du milieu, il Test indirectement par la dégénérescence commencée chez les ancêtres par quelque maladie algue, quelquefois, mais par la misère débilitante, dans la plupart des cas, transmise ensuite et aggravée héréditairement, suivant les inexorables lois découvertes par la science moderne.
Le livre de M. Garofalo, qui s'annonçait comme une bataille de la science contre le socialisme, a été, même à ce point de vue, une désillusion complète, ainsi que Tout reconnu même les antisocialistes italiens, dans plusieurs Revues des plus orthodoxes.
Tout ce qu'il contient, ramassé dans les volumes de MM. Leroy-Beaulieu et Guyot ou bien dans des articles de journaux, n'est qu'une rapsodie des objections les plus usées contre le socialisme, tant de fois déjà réfutées dans les ouvrages et les revues socialistes, objections toutes inspirées et déterminées par ces erreurs de méthode aprio-
ristique et par cette négation implicite de toute évolution sociale, dont j'ai donné ici quelques exemples chez M. Garofalo, bien qu'il soit positiviste dans une autre branche des recherches scientifiques.
Il me reste maintenant à donner une réponse rapide à ses observations clairsemées sur les rapports qui existent entre le socialisme contemporain et les grandes lignes de la pensée scientifique et positive, observations qui auraient voulu être l'objectif principal du livre.
Laissons de côté les arguments que j'avais développés sur ce sujet, en faisant remarquer qu'il y a une connexion intime entre le transformisme économique et social (Marx) et les théories du transformisme biologique (Darwin) et du transformisme universel (Spencer), M. Garofalo acru prudent de s'occuper seulement de « la lutle pourTexistence » et des rapports qu'il y a entre « évolution et révolution ».
Quant à la première, il lui suffit de cinq pages (96-100) pour affirmer, sans appuyer son affirmation d'aucune démonstration positive qui ne soit pas une expression ver-^ baie différente de la même idée, que la loi darwinienne de la lutte pour l'existence n'a subi et ne pourra subir aucune transformation en dehors de celle qui changera la lutte violente en concurrence (lutte d'adresse et d'intelligence) et que cette loi çst inconciliable avec le socialisme; car elle exige nécessairement le sacrifice des vaincus, tandis que le socialisme « voudrait assurer à tous les hommes Texislence matérielle, de sorte qu'ils n'aient pas à s'en préoccuper. ».
Mais mon ami le baron Garofalo passe complètement sous silence l'argument fondamental que les socialistes opposent à l'interprétation individualiste qu'on a donnée jusqu'ici de la lutte pour la vie et qui suggestionne encore quelques socialistes au point de leur faire penser que la loi de
la lutte pour la vie n'est pas vraie et que le darwinisme
est inconciliable avec le socialisme (1).
Les socialistes, en effet, pensent que les lois de la vie soni les suivantes, concurrentes et inséparables : là lutté pour rexistence et la solidarité dans la lutte contre les forces naturelles. Si la première loi a une âme individualiste, la seconde en a une essentiellement socialiste.
Or, pour ne pas répéter ce que j'ai écrit ailleurs, il mesuffit de constater ici ce fait positif que toute révolution» humaine se réalise par une prédominatice toujours croissante de la loi de solidarité sur la loi de la lutte pour^ rexistence.'
Les formes de la lutte se transforment et s'atténuent ainsi que je Tai constaté dès 1883 et M. Garofalo accepte cette^ manière de voir lorsqu'il reconnaît que la lutte musculairetend toujours à devenir lutte intellectuelle. Mais il n'a en vue que l'évolution formelle; il ne tient aucun compte d& son rapport de fonction progressivement atténuée vis-à-vis^ de l'autre loi parallèle de la solidarité dans la lutte.
Ici intervient cette donnée constante de la sociologie^ que les formes et les forces sociales coexistent toujours,.
<1) Le professeur Labriola a tout récemment répété, gans la démon-^ trer» cette affirmation que le socialisme n*est pas conciliable avec le darwinisme [Sur le Manifeste de Marx et Engels, dans le Devenir social^ juin 1895).
n est bien étrange cependant qu'il y ait des socialistes qui pensent que, sous prétexte d'une prétendue inconciliabilité entre darwinisnie^ et socialisme, la solution simple de la difficulté est d'anatMmatiser la darwinisme I
Je crois, au contraire, qu'il estplus sérieux d'examiner le darwinisme,. au point de vue, non de ses interprétations individualistes et fausses,, mais dans son esprit positif de transformisme biologique^ qui est évidemment fondé sur le transformisme universel, en même temps qu'il est la base du transformisme économique et social.
mais avec une prédominance successive qui change d'époque en époque, et de lieu en lieu.
De môme que chez Tindividu Tégoïsme et Taltruisme coexistent et coexisteront toujours — car Tégoïsme est la base personnelle de Texistence — mais avec une progression continuellement restrictive et transformative de Tégoïsme vis-à-vis de laltruisme, en passant de Tégoïsme féroce de Thumanité sauvage à Tégoïsme moins brutal de répoque présente et jusqu'à Tégoïsme plus fraternel de la société avenir; de même dans l'organisme social, par exemple, le type guerrier et le type industriel coexistent toujours, mais avec une prédominance progressive de celui-ci sur celui-là.
De môme encore, les différents types de constitution de la famille coexistent toujours, mais avec une prédominance différente aux différentes époques : de sorte qu'aujourd'hui dans toute société civilisée, quoique le type monogamique [aujourd'hui par coaction et fiction légalCr plus tard par libre consentement) prédomine de beaucoup sur les autres types familiaux, cependant on trouve. toujours dans tous les pays et la communauté sexuelle (prostitution féminine et masculine) et l'union d'une femme avec plusieurs maris (un légal et les autres extra-légaux), et aussi rtmion d'un mari avec plusieurs femmes (une légale et les autres exitra-légales).
Il en est ainsi pour beaucoup d'autres institutions, dont la sociologie spencérienne n'avait donné que l'évolution descriptive et dont la théorie marxiste du déterminisme économique a donné l'évolution génétique, en expliquant que les coutumes, les institutions religieuses et juridiques^ les types sociaux, les formes familières, etc., ne sont que le reflet de la structure économique qui diffère selon les
lieux ^'sur les îles ou les continents, selon Tabondancé ou la rareté des subsistances) et différente aussi d'époque à époque. Et — pour compléter la théorie marxiste — cette structure économique est, pour chaque groupe social, la résultante des énergies de race se développant dans tel ou tel milieu tellurique, ainsi que je Tai dit ailleurs.
Il en est de même pour les deux lois coexistantes de la lutte pour Vexistence et de la solidarité dans la lutte^ dont la première prédomine (ainsi que la morale primitive, la la guerre, l'esclavage, etc.) là où les conditions économiques sont plus difficiles; tandis que la deuxième prédomine lorsque s'accroît la sécurité économique du plus grand nombre. Mais celle-ci, tout on devenant complète dans un régime socialiste, et en assurant à tout homme qui travaille la vie matérielle, n'exclura pas les formes intellectuelles de la lutte pour l'existence, que récemment M. Tchisch disait devoir être interprétée dans le sens non seulement de lutte pour la vie, mais aussi de lutte pour r accroissement de la vie (1).
En effet, la vie matérielle de chacun une fois assurée, avec le devoir du travail pour tous les associés, Thomme luttera toujours jooî/r F accroissement de la vie, c'est-à-dire pour le développement plus grand de sa personnalité physique et morale. Et ce n'est qu'en régime socialiste, que la prédominance de la loi de solidarité étant décisive, la lutte pour l'existence changera de forme et de contenu, tout en persistant comme effort éternel vers une vie meilleure, dans le développement solidaire de Tindividu et de la collectivité (2).
(1) Tchisch, la Loi fondamentale de la vie, Dorpat, 1895 p. 19.
(2) Récemment M. Pioger, La vie sociale , etc^ Paris, 1894, démontrait
Mais plus que de ce problème, en apparence théorique, M. Garofalo s'occupe des rapports pratiques (?) entre le socialisme et la loi d'évolution. Et en substance^ reprenant pour son compte Tobjection déjà tant de fois opposée au marxisme et à sa tactique, il formule ainsi son réquisitoire :
« Lés nouveaux socialistes qui, d'un côté, prétendent parler au nom de la science sociologique et des lois naturelles de révolution, s'affirment politiquement, de l'autre, comme révolutionnaires. Or, c'est ici évidemment que la science n'a plus rien à faire. Quoiqu'ils aient soin de dire que par « révolution » ils n'entendent ni une émeute ni une révolte, chose qu'explique d'ailleurs le dictionnaire (1), il reste toujours ceci : c'est qu'ils ne veulent point attendre l'organisation spontanée de la société dans le nouvel arrangement économique entrevu par eux en un avenir plus ou moins lointain : autrement, qui d'entre eux survivrait pour prouver aux incrédules la vérité de leurs prévisions?
« Il s'agit donc d'une évolution hâtée artificiellement^ c'est-à-dire, en d'autres termes, de Vusage de la force, pour transformer la société selon leur désir (p. 30). »
* Les socialistes de Técole de Marx n'attendent pas la transformation d'une lente évolution, mais d'une révolution dépeuple, dont ils fixent même l'époque (p. 53). »
que « ridée de croissante solidarité est le résultat ultime et le plus général de tout ce qui constitue la connaissance scientifique. »
Or, puisque le socialisme se base principalement sur Tidée de solidarité (tandis que l'individualisme se base essentiellement sur l'antagonisme plus ou moins larvé), ainsi encore une fois, est mis en pleine évidence cet accord du socialisme et de la pensée scientifique contemporaine.
(l) Et cependant, combien de juges n'ont-ils pas, aux dépens de5 social iates, renié cette explication élémentaire du dictionnaire !...
^ Il est indispensable que les socialistes se décident désormais :
« Ou évoluHonnistes théoriques^ qui attendent patiemment que les temps soient mûrs ;
M Ou, au contraire, démocrates révolutionnaires ; et alors il est inutile de parler d'évolution, d'accumulation, de €oncentration spontanée, etc. Faites-la donc la révolu-
NION, SI vous EN AVEZ LA FORCE (p. 151). »
Je n'insiste pas sur cette curieuse «, excitation à la guerre civile » faite par un orthodoxe comme le baron Garofalo, bien qu'on puisse lui attribuer le désir peu chrétien de voir tout dé suite cette « révolution du peuple », pendant que celui-ci est encore désorganisé et faible et que l6^ classe dominante a plus de facilité pour le saigner généreusement...
Tâchons plutôt de délivrer M . Garofalo d'un autre souci ; car à la page 119 il s'écrie pathétiquement : « Je déclare isur mon honneur ne pas comprendre comment un socialiste de bonne foi peut aujourd'hui être révolutionnaire. Je serais sincèrement reconnaissant à qui voudrait m'expliquer la signification de ce qui est pour moi une énigme, tant il y a ne contradiction entre la théorie et la méthode des socialistes ».
Eh bien ! consolez-vous, mon excellent ami ! Ainsi que pour les rapports entre propriété collective et la dégénérescence humaine, qui semblaient si « énigmatiques » à ce même baron Garofalo — et quoique pour la solution de cette énigme il n'ait pas offert sa reconnaissance à TOEdipe socialiste qui la lui expliquerait — ici encore, pour cette autre énigme, l'explication est très simple*
Au sujet de la question sociale les attitudes, dans le domaine scientifique ou sur le terrain politique, sont les suivantes :
1* Celle des conservateurs ^ tels que M. Garofalo : ceux-ci, tombant dans Terreur si facile de rautomorphisme — si bien relevée par M. Spencer — qui fait juger le monde, non pas suivant des conditions objectivement établies, mais suivant Timpression subjective, considérant qu'ils se trouvent assez bien dans le régime présent, soutiennent ^ue tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles et s'opposent partout, avec un égoïsme très logique, à tout changement qui ne se borne pas à être un changement de surface ;
. 29 Celle des réformistes^ qui comme tous les éclectiques, dont infinitus est numerus^ donnent, ainsi, que dit le proverbe italien, un coup au tonneau et un autre au cercle «t ne nient pas — ah non ! — les inconvénients et les ab- •surdités môme du présent... mais, pour ne pas trop se ^compromettre, se hâtent de dire qu'il faut se borner à des retouches, à des réformes superficielles, c'est-à-dire à ces «oins symptomatiques, qui sont aussi faciles que non concluants, dans la médecine individuelle aussi bien que dans la médecine sociale ;
3« Celle, enfin, des révolutionnaires^ qui s^appellent ainsi justement parce qu'ils pensent et disent que le remède efficace est, non pas dans les réformes superficielles, mais dans une réorganisation radicale commençant par la base même de la propriété privée et qui sera si profond qu'il constituera justement une révolution sociale.
C'est dans ce sens que Galilée fit une révolution scienti- ^que; car il ne se borna pas à des réformes du système astronomique admis de son temps, mais il en changea radicalement les lignes fondamentales. Et c'est dans le même sens que Jacquart fit une révolution industrielle, parce qu'il ne se borna pas à réformer le métier à maÂn, qui exis-
tait depuis des siècles, mais parce qu'il en changea radicalement la structure et la puissance productive.
Donc, lorsque le socialisme se dit révolutionnaire^ il entend parler ainsi du programme à réaliser et du but final à atteindre et non pas — ainsi que M. Garofalo, malgré le dictionnaire, continue à la croire — de la méthode ou de la tactique pour atteindre ce but de la révolution sociale.
Et c'est ici justement que se montre la différence profonde entre la méthode du socialisme sentimental et celle, unique désormais dans le monde civilisé, du socialisme scientifique, qui a reçu avec Marx, Engels et leurs continuateurs la discipline du critérium évolutif. Et voilà pourquoi et comment j'ai pu démontrer que le socialisme contemporain est en accord complet avec la doctrine positiviste de révolution.
Le socialisme en effet se dit évolutionniste, mais non pas dans le sens que préfère M. Garofalo, d' « attendre patiemment que les temps soient mûrs » et que la société « s'organise spontanément dans le nouvel arrangement économique », comme si la science devait consister dans la contemplation hindoue du nombril et dans le platonisme académique — ce qu'elle a fait trop longtemps — au lieu de demander à la vie réelle et quotidienne les raisons de son existence et l'application de ses inductions.
Certes, « la science pour la science »est une formule qui plaît beaucoup aux conservateurs déclarés — et cela n'est que logique — aussi bien qu'auxéclectiques — et cela n'est qu'onanisme — ; mais le positivisme moderne préfère la formule de « la science pour la vie » et partant il pense que « la maturité des temps » et « le nouvel arrangement économique » ne se réaliseront certainement pas par génération spontanée et qu'il faut donc agir, d'accord avec
les inductions scientifiques, pour en déterminer la réalisation.
Mais agir, comment ?
Voilà la question de méthode et de tactique, qui distingue le socialisme utopique du socialisme scientifique; celui-là s'imaginait pouvoir changer de fond en comble l'organisation économique de la société par le miracle improvisé d'une insurrection populaire ; celui-ci au contraire déclare que la loi d'évolution est souveraine et que par conséquent la révolution sociale ne pourra être que la phase dernière d'une évolution antérieure, qui consistera — par la recherche scientique et la propagande — dans la réalisation du cri de Marx : Prolétaires de tous les pays, unissezvous !
Voilà donc expliquée l'énigme /aa/e, qui fait que le socialisme, révolutionnaire dans son programme, suit les lois de l'évolution dans sa méthode de réalisation, et partant est si puissamment viable, de même qu'il est substantiellement différent de cet anarchisme mystique et violent, que les préjugés de classe ou les exigences du journalisme vendu prétendent n'être qu'une conséquence du socialisme, tandis qu'il en est la négation pratique.
Le fanatisme religieux ou politique n'est qu'un phénomène psychologique de tous les temps et c'est seulement par une sorte de mimétisme social qu'il prend la couleur des idées les plus discutées dans telle ou telle époque. Le fanatique, au moyen âge, se croisait ou devenait trappiste, à la fin du dix-huitième siècle il devint terroriste et à la fin du dix-neuvième siècle il est devenu anarchiste mystique et violent (car l'anarchie, en tant que théorie, n'est qu'une théorie discutable et respectable comme toutes les autres, quelles qu'elles soient). De sorte que la genèse véritable
de ce phénomène de fanatisme violent réside dans le tempérament de rindividu et non pas dans la couleur de. ses idées, qu'il s'appelle Ravaillac ou Caserio.
C'est seulement le regard superficiel ou le préjugé qui peut faire croire qu'il existe un rapport de cause à effet entre les conclusions du socialisme et les violences personnelles de tel ou tel anarchiste ou même de tel ou tel clérical — les unes et les autres étant seulement des effets divergents et divers d'une même condition sociale de misère et de mécontentement, que nous constatons sans la créer. Il n'est pas plus absurde de déclarer complice d'un meurtre le chimiste qui a découvert un poison ou le mécanicien qui a inventé le revolver. Et cela est si vrai que le socialisme contemporain, par sa tactique de «^ la conquête des pouvoirs publics », fait la campagne la plus ouverte contre toute forme de violence, qu'elle vienne de Tanarchisme par là bombe du fanatique, ou de la bourgeoisie par les lois d'exception.
Mais M, Garofalo, à ce propos, ainsi que le lui ont dit en Italie quelques individualistes intelligents, ne s'élève pas même d'un millimètre au-dessus de l'empirisme courant des jugements d'impression ; car il va jusqu'à répéter les accusations banales contre les « meneurs », auxquels, par une deis erreurs habituelles de l'artificialisme, on attribue l'origine du mécontentement général (p. 261 et269), comme si l'action personnelle des propagandistes pouvait créer une condition de psychologie collective, sans que celle-ci soit déterminée, au fond, par une condition sociale préexistante.
Certes le superficialisme biographique de Thistoire traditionnelle peut encore faire croire que, par exemple, le mouvement collectif des croisades a été l'effet du « me-
neur » Pierre rHermite ou que le mouvement national de rindépendance italienne est l'effet des « meneurs » Mazzini et Garibaldi, mais la sociologie scientifique a positivement démontré que ces mouvements historiques sont la résultante collective de conditions économiques, morales, politiques, déterminées.
Les individus-m(Bneurs peuvent donner une expression personnelle plus ou moins suggestive, en éclairant la conscience collective, mais ils n'en constituent pas la force déterminante ; car ils sont eux-mêmes l'effet de ces mômes conditions sociales. Pourquoi ne pas dire aussi que si, dans un lieu obscur, où se trouve le cadavre d'un homme assassiné, quelqu'un allume une lampe pour éclairer les assistants, il est par cela seul l'auteur de l'assassinat ! Certes le socialisme illumine la conscience des prolétaires aussi bien que les idées des sociologues sur la genèse et l'évolution de la misérable condition sociale actuelle, sans que le socialisme ait créé, lui, cette misère.
Et voilà comment là sociologie scientifique explique aussi l'inefficacité, toujours inutilement renouvelée dans l'histoire, des restrictions et de3 répressions individuelles plus ou moins nombreuses, dans le but d'empêcher telle ou telle orientation de la conscience collective, alors que persistent dans la vie réelle les conditions déterminantes.
Mais de ces rigueurs répressives — y compris les armées employées contre les concitoyens, que M. Garofalo propose comme remède au mécontentement populaire — je ne veux pas m'occuper, car du terrain scientifique nous
tomberions dans rempirisme politique, aussi voisin de régoïsme de classe que loin de toute logique scientifique.
Je veux simplement noter la parcimonie, avec laquelle M. Garofalo a cru devoir examiner les rapports qui existent entre le socialisme et la science positive. Elle se manifeste dans son livre par un dernier exemple, qui a reçu tout récemment un démenti scientifique, et qui mérite aussi d'être rappelé comme spécimen de la profondeur scientifique de Tantisocialisme du baron Garofalo.
A l'objection, spécieuse mais vraie en partie, que le collectivisme sériait un retour à la constitution économique de l'humanité primitive, j'ai répondu par la loi sociologique de « régression apparente », que M. Dramard indiqua dans la Revue socialiste (janvier 1885), et qui, appuyée depuis sur un grand nombre de preuves positives, démontre que révolution sociale se réalise par un retour apparent à la constitution primitive, mais avec des différences substantielles.
M. Garofalo, pour toute réponse, écrit ces quelques lignes insignifiantes, page 103: « Quand, en sortant du m^c^m<7, les socialistes veulent discuter avec nous sur le terrain de la science positive et répondent à chacune de nos paroles : étudiez nos auteurs I — et quand nous voyons que. ces auteurs laissent de côté jusqu'à la grande loi de l'évolution pour en inventer une, fort commode, à leur gré, celle A" évolution à rebours^ par laquelle ils veulent ramener l'humanité juste dam la situation où elle se trouvait à ses débuts — nous avons le droit de nous écrier : Mais quelle science est-ce là? La science expérimentale ne peut prendre tout cela au sérieux ! »
Voilà toute la critique puissante... et scientifique !
Eh bien ! je ne veux pas donner ici encore les preuves de
fait dans Tordre économique, politique, familial, juridique, etc., que j'ai apportées déjà dans xn^ Sociologie criminelle [Vd^n^ y Rousseau, éditeur, 1893, chap. III), et dans mon livre Socialisme et Science positive, à Tappui de cette « évolution à rebours » : de ces preuves M. Garofalo ne dit pas un seul mot.
Il me suffit, pour toute réponse, de rappeler qu'en même temps qu'on publiait en Italie le livre de M. Garofalo, on publiait à Paris le volume de M. de Greef sur le Transformisme social, où dans plus de 500 pages sont exposées les variations successives de l'arrangement social et la loi de régression apparente.
M. de Greef fait quelque réserves à cette loi et cela parce que, selon moi, il ne l'interprète pas tout à fait exactement. Il croit que l'on veut par elle affirmer un retour matériel et simple à la constitution primitive, tandis que nous soutenons qu'il n'y a que retour apparent aux formes extérieures. C'est à peu près comme le retour de la vieillesse aux manifestations psychologiques de Tenfance : ce n'est pas une reproduction pure et simple, mais c'est une régression apparente, qui cependant n'élimine pas les développements psychologiques déjà organisés pendant la jeunesse et la vieillesse.
De même pour le retour à la propriété collective de la terre, qui a existé dans les temps primitifs de l'humanité: ce ne sera pas une reproduction du communisme primitif, car il y a entre le point de départ et le point d'arrivée toute Timménse et ineffaçable évolution économique, morale et politique déjà cristallisée dans les groupes sociaux civilisés.
L'argument est des plus sérieux et il mérite d'être étudié à fond. Je ne fais que l'esquisser ici, afin de montrerla
profondeur scientifique de rantisocialisme de M. Garofalo{i).
Enfin, comme conclusion synthétique, je crois utile de constater que, tandis qu'au début de son livre M. Garofalo part en guerre contre le socialisme avec l'intention de se maintenir dans une intransigeance monolithique, en déclarant, dès la première page, qu'il a écrit son livre « pour ceux qu'on nomme les bourgeois », afin de les dissuader des concessions qu'eux-mêmes, dans leur conscience, ne peur vent s'empêcher de faire à la vérité indéniable de Tidéal socialiste ; arrivé à la fin de la polémique, la suggestion irrésistible des choses force. M. Garofalo aune série de transactions éclectiques, qui produisent sur le lecteur, après tant d'accusations et de menaces de répression, l'effet énerr vaut d'un relâchement cérébral, aussi irpprévu qu'il est significatif. i '
En effet, M. Garofalo, à la page 258, reconnaît l'utilité de l'association des travailleurs « pour constituer. des forces de vie propre qui les mettent en état de résister k d'injustes prétentions », et déclare même obligatoire pour les propriétaires d'ateliers d'assurer une pension viagère à leurs ouvriers après une longue durée de service (p. 275). Et il continue en réclamant en tout cas pour les ouvriers « une participation aux bénéfices » (p. 276) ; en reconnaissant aussi à l'adulte sans travail et en bonne santé le droit à l'assistance, non moindre que celui du malade ou de i'in-
(1) V. sur la<même question un article très remarquable de ^, de la Grasserie dans la Revue Internationale de Sociologie^ Paris, octobre 1895. '
■ r rvwn
valide (p. 281), tandis qu'il déclare arbitraire tout acte de l'État qui ne tendrait pas à la sauvegarde de Y ordre et ctui aurait pour but de favoriser les capitalistes (p.' 286)..., comme parexemple, n'est-ce pas? un tarif douanier prohibitif sur les produits agricoles ouindustriels, qui constitue un avantage quotidien et gratuit que TÉtat garantit aux pro^ priét^ires, et cela, parce que TÉtat, de nos jours, n'est que le « bras séculier » de la propriété et du capital.
•M. Garofalo, qui, par toutes ces restrictions à son individualisme absolu, s'est laissé aller à faire des concessions an socialisme, qui sont en contradiction flagrante avec ce xïu'il avait annoncé, et avec toute la trame du livre, finit môme (dans une note à la page 73) par avouer que, « si les nouveaux socialistes prônaient le collectivisme limité à l^ seule industrie agraire, on aurait au moins la possibilité de discuter, parce qu'on ne rencontrerait pas dès le principe l'absurdité, comme dans le collectivisme universel. Ce qui ne veut point dire que le collectivisme agraire, soit facilement praiicable . »
C'est-à-dire qu'il y a des accommodements . . . avec le ciel et qu'un collectivisme modéré ne serait pas en contradiction avec toutes les lois scientifiques, ce qui semble devoir être le résultat de toute cette polémique; car M. Garofalo se borne à remarquer que la réalisajtion du collectivisme agraire ne serait po^s facile... ce que vraiment aucun socialiste n'a jamais contesté (1) .
"il. i ' •
(1) Et dans sa préface à la traduction française, M. Garofalo, en répondant à ce reproche de transaction, qui lui a été fait et par les socialistes et par les conservateurs, écrit à la derniè re page (11) :
« Ce/eproche, on me- l'a fait à propos des recomtnahdations que j'ai adressées à la classcj des capitalistes en faveur des. pauvres vieux ouvriers. Alors, si cela suffit pour être socialiste, à ce prix, il faut
Il est inutile que je rappelle comment cette façon de combattre le socialisme, de la part de M. Garofalo, ressemble, encore une fois, à celle qu'ont employée les criminalistes classiques contre l'école positiviste, lorsque, après tant de dénégations, ils arrivèrent à admettre que, cependant, quelques-unes de nos inductions, par exemple la classification anthropologique des criminels, pourrait bien être appliquée... sur une échelle réduite, dans l'administration pénitentiaire, mais jamais dans les règles du droit pénal!
Pendant plusieurs années, en défendant l'école positiviste, j'ai fait l'expérience personnelle des phases inévitables que doit traverser une vérité scientifique avant de conquérir son droit de cité — la conspiration du silence ; la tentative d'étouffer la nouvelle idée sous le ridicule ; puis, par suite de la résistance à ces artifices du misonéisme, on falsifie les nouvelles idées, par ignorance ou pour rendre la polémique plus facile, enfin on l'admet en partie, c'est le commencement du triomphe final.
De sorte que, connaissant ces phases de l'évolution naturelle de toute idée nouvelle, maintenant que, pour la seconde fois, au lieu de me reposer sur mes premières victoires scientifiques, j'ai voulu combattre pour une deuxième et plus ardente hérésie, maintenant la victoire me paraît plus certaine, puisque mes adversaires et mes anciens compagnons d'armes renouvellent contre elle les mêmes artifices d'opposition misonéiste, dont j'ai déjà constaté l'impuissance dans un champ de bataille plus restreint,
l'avouer, je suis socialiste. Seulement, j'avais pensé que le socialisme signifiait tout autre chose, et voilà pourquoi j'ai écrit ce livre. »
La vérité est qu'il l'a écrit pour combattre le socialisme tel qu'il l'a imaginé, pour rendre sa critique plus facile.
mais où la lutte ne fut ni moins vive ni moins difficile. Et — soldat nouveau venu d'un grand et noble idéal humain — j'assiste déjà au spectacle des partielles et inévitables concessions, arrachées aux velléités d'intransigeance, torquémadesques en apparence^ mais vaines et insoutenables devant la grande voix de douleur et d'espoir, qui s'élève des profondeurs de la ruche humaine dans le frémissement des cœurs et dans les travaux de la science.
Enrico Ferri.