‹ Socialisme utopique et socialisme scientifiqueChapitre 2 sur 5 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Les pages qui font l’objet de la présente brochure, publiées d’abord en trois articles dans la Revue socialistey ont été extraites et traduites du dernier ouvrage de P. Engels ; Bouleversement de la science. Elles ont été révisées par l’auteur qui a ajouté divers développements, dans la troisième partie, pour rendre au lecteur français plus intelligible le mouvement dialectique des forces économiques de la production capitaliste.

Frédéric Engels, un des plus éminents représentant du socialisme contemporain, se signala en 1844 par ses A'perçus sur une critique de l'économie politique qui parurent d’abord dans les Annales franco-allemandes publiées à Paris par Marx et Ruge. Les aperçus formulent déjà quelques principes généraux du socialisme scientifique. De Manchester, où il demeurait alors, Engels écrivit en allemand son livre sur la situation des classes ouvrières en Angleterre, 1845 : œuvre importante à laquelle Marx a rendu pleine justice dans Le Capital. Pendant son premier séjour en Angleterre, comme plus tard de Bruxelles, il collabora au Northern Star, organe officiel du mouvenient chartiste et au New Moral World de Robert Owen.

Pendant leur séjour à Bruxelles, Engels et Marx fondèrent le club communiste des ouvriers allemands, en relations directes avec des clubs ouvriers flamands et wallons et tous les deux créèrent avec Bornstedt le journal allemand de Bruxelles. Sur l’invitation du comité allemand, résidant à Londres, de la Ligue de la justice, ils entrèrent dans cette société établie originairement par Karl Schapper, obligé de fuir de France, à cause de sa participation à la conspiration de Barbès-Blanqui en 1839. Dès lors la Ligue fut transformée en Ligue des communistes internationale, qui supprima le formalisme usuel des sociétés secrètes. Néanmoins, dans les circonstances données, la ligue devait rester un secret vis-à-vis des gouvernements. En 1847, au Congrès international, tenu par la Ligue à Londres, Marx et Engels furent chargés de rédiger le Manifeste du parti commu^ niste, publié peu avant la révolution de Février et traduit presque immédiatement dans toutes les langues européennes. Le manifeste communiste est un des plus précieux documents du socialisme moderne : il demeure encore aujourd’hui une des expositions les plus vigoureuses et lucides de la marche de la société bourgeoise et de la constitution du prolétariat, qui doit mettre fin à la société capitaliste ; là,

. ainsi que dans la Misère de la Philosophie de Marx publiée un an auparavant se trouve clairement formulée pour la première fois la théorie de la lutte des classes.

En 1847, Marx et Engels travaillèrent à la fondation de V Association démocratique de Bruxelles, société publique et internationale ou se rencontrèrent les délégués des radicaux bourgeois et des ouvriers socialistes. Après la Révolution de Février, Engels devint un des rédacteurs de la Neue Rheinische Zeitung (nouvelle gazette Rhénane) fondée en 1848 par Marx à Cologne, et supprimée en juin - 1849 par un coup d’Etat prussien. Après avoir pris part à l’insurrection d’Elberfeld, Engels fit la campagne de Bade et du Palatinat soulevés contre les Prussiens, (juin et juillet 1849) comme aide de camp de Willich alors colonel d’un bataillon de francs-tireurs.

En 1850, à Londres, il collabora à la Revue de la Nouvelle Gazette Rhénane éditée par Marx et imprimée à Hambourg. Là, Engels publia la Guerre des paysans allemands, qui, 19 ans plus

tard, reparut à Leipsig en brochure et passa par trois éditions.

Après la reprise du mouvement socialiste en Allemagne, Engels collabora au Volksstaat et au Vorwœrts et écrivit leurs plus importants articles ; plusieurs ont été réimprimés plus tard en brochure : Le mouvement social en Russie ; Le Schnaps Prussien dans le Parlement Allemand ; La question des habitations ; L'insurrection cantonaliste en Espagne, etc.

En 1870, après avoir quitté Manchester pour Londres, Engels entra dans le Conseil général de l’Internationale ; il fut chargé de la correpondance avec l’Espagne, le Portugal et l’Italie.

La série des derniers articles qu’il envoya au Vorwœrts, sous le titre ironique de Bouleversement Duhringien de la science, (Herrn Duhring’s Umwælzung der Wissenschaft) est une critique savante et spirituelle des théories prétendues nouvelles de M. Duhring sur les sciences en général et le socialisme en particulier. Ces articles furent réunis en volume et eurent un grand succès en Allemagne parmi les socialistes. Nous donnons dans la présente brochure, l’extrait le plus caractéristique de la partie théorique de ce livre ; il forme ce qu’on pourrait appeler une Introduction au Socialisme scientifique.

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Socialisme Scientifique

L’ensemble d’idées que représente le socialisme moderne n’est que le reflet dans l’intelligence, d’un côté de la lutte des classes qui règne dans la société entre les possédants et les dépossédés, entre les bourgeois et les salariés, et de l’autre de l’anarchie qui règne dans la production. Mais sa forme théorique apparaît d’abord comme une continuation plus développée et plus conséquente des principes formulés par les grands philosophes français du XYiii^ siècle. Comme toute nouvelle théorie, elle devait se relier à l’ordre d’idées de ses prédécesseurs immédiats, bien qu’en réalité elle prenne ses racines dans le terrain des faits économiques.

Les grands hommes qui, en France, éclairèrent les esprits pour la révolution qui approchait, furent eux-mêmes de grands révolutionnaires. Ils ne reconnurent aucune autorité extérieure. Religion, sciences naturelles, société, gouvernement, tout fut soumis à la plus impitoyable critique, tout dût comparaître devant le tribunal de la raison, justifier son existence ou cesser d’être. La raison devint la règle suprême de tout. Ce fut le temps où selon l’expression de Hegel, « la tête dirigeait le monde » (1) d’abord dans ce sens

(1) L’expression du grand dialecticien est intraduisible ; littéralement elle signifie « le monde se dressait sur la tête » aufden kopf gestellt wurde. C’est en parlant de la Révolution française que Hegel s’est servi de cette expression caractéristique. Voici ce curieux passage : a C’est sur l'idée du droit qu’on a maintenant établi une constitution, c’est sur cette idée que maintenant tout doit se ba-er. Depuis que le soleil brillait au firmament, et que les planètes décrivaient leurs orbites autour de lui, on n’avait jamais vu l’homme se dresser sur sa tête ; c’est-à-dire se baser sur la pensée et construire la réalité à son image. Anaxagoras avait le premier dit que la pensée gouverne le monde, mais ce n’est que depuis la Révolution française que l’homme est arrivé à savoir que la pensée doit goaverner la réalité intellectuelle. C’était là un glorieux lever de soleil ; tous les êtres pensants ont célébré cette aurore. Une émotion sublime a traversé toute cette époque, un enthousiasme de la raison a fait tressaillir le monde, comme si la réconciliation de la divinité et du monde était devenue possible. » (Eegel Philosophie de VHistoire) Note du traducteur.

— lo-

que la tête et les principes trouvés par la pensée réclamaient d’être seuls dignes de servir de base à toute action et association humaine, et plus tard dans ce sens plus étendu que toute réalité matérielle en contradiction avec ces principes devait être bouleversée de fond en comble. Toutes les formes de société et de gouvernement reconnues jusqu’alors, toutes les conceptions traditionnelles, devaient être reléguées au grenier comme déraisonnables. Le monde jusqu’alors s’était laissé conduire par de misérables préjugés; tout le passé ne méritai^ nîtié et mépris. Mpinfpnant, pour la première fois, le jour se levait ; pour la première fois on entrait dans le royaume de la Raison, maintenant la superstition, l’injustice, le privilège, l’oppression allaient être chassés par l’éternelle vérité, par l’égalité basée sur la nature, par les droits inaliénables de l’homme.

Nous savons aujourd’hui que ce règne de la raison n’était, après tout, que le règne de la bourgeoisie idéalisé, que l’éternelle justice s’incarna dans la justice bourgeoise, que l’égalité aboutit à la bourgeoise égalité devant la loi; que l’on proclama comme le premier des droits de l’homme la propriété bourgeoise, que l’Etat de la Raison, le « Contrat social » de Rousseau, vint au monde, et il n’en pouvait être autrement, sous l’espèce d’une république démocratique et bourgeoise. Les grands penseurs du xviiie siècle ne purent, pas plus que, leurs devanciers, franchir les limites imposées par leur époque.

Mais à côté de l’antagonisme de la féodalité et de la bourgeoisie, existait l’antagonisme universel des exploiteurs et des exploités, des riches paresseux et des pauvres laborieux. C’est même ce dernier antagonisme qui permit aux représentants de la bourgeoisie de se poser, non pas en représentants d’une classe distincte , mais de toute l’humanité souffrante.

Il y a plus. Dès sa naissance, la bourgeoisie fut bâtée de son propre antagonisme : le capitaliste ne peut exister sans le travailleur salarié ; et à mesure que le bourgeois des corporations du moyen âge se transformait en moderne bourgeois, le compagnon et le journalier non incorporé devenaient prolétaires Si, généralement parlant, la bourgeoisie put, lors de sa lutte avec la noblesse se proclamer le représentant des dififéi’entes classes travailleuses de son époque, cependant à côté de chaque grand mouvement bourgeois éclata le mouvement de la classe qui était la devancière plus ou moins développée du prolétariat moderne. Ainsi l’on vit se dresser durant la réforme allemande, Thomas Münzer, durant la grande révolution anglaise, les niveleurs, durant la grande révolution française, Babœuf. A ces levées de boucliers révolutionnaires d’une classe incomplètement formée correspondaient des manifestations théoriques : danslexvic et xvii® siècles les peintures utopiques de sociétés idéales, dans le xviiie siècle, des théories déjà franchement communistes (Morelly, Mably). L’égalité ne devait plusse limiter aux droits politiques, mais embrasser les conditions sociales ,de l’individu ; il fallait abolir non-seulement les privilèges de classes, mais les antagonismes de niasses. Un communisme ascétique, calqué sur Sparte, fut la première forme de la nouvelle doctrine. Puis apparurent les trois grands utopistes; — Saint-Simon, qui à côté de Tordre prolétarien reconnaissait jusqu’à un certain point les tendances bour-

geoises, Charles Fourier et Robert Owen, qui, vivant dans un pays où la production capitaliste était la plus développée, et sous Timpression de la lutte de classes qu’elle engendrait, déroula systématiquement ses propositions pour l’abolition de cet antagonisme, en les rattachant directement au matérialisme français.

Tous les trois ont de commun, qu’ils ne se donnent pas comme représentants des intérêts du Prolétariat, qui dans l’intervalle s’etait développé historiquement ; comme les philosophes français du xviii® siècle, ils se proposèrent non d’affranchir une classe déterminée, mais l’humanité toute entière ; comme eux, ils voulurent établir le règne de la Raison et de la Justice éternelles ; mais il y avait tout un monde entre leur raison et leur justice éternelles et celles des hommes du xviii* siècle. Le monde bourgeois, basé sur les principes des philosophes, leur semblait tout aussi déraisonnable et injuste que la féodalité et les autres formes sociales antérieures ; comme elles, il devait être enfoui dans la fosse commune de l’histoire. Si la pure raison et la vraie Justice n’avaient pas jusqu’ici gouverné le monde, c’était parce qu’elles n’avaient pas été découvertes. L’homme de génie qui devait découvrir cette vérité avait manqué, il surgissait maintenant. L’apparition de ce génie et la proclamation de sa vérité n’était pas un évènement nécessaire, inévitable du développement historique, mais un pur hasard. Il aurait pu naître 500 ans plus tôt et épargner à l’humanité 500 ans d’erreurs, de luttes et de souffrances.

Les philosophes français du xviiie siècle, les précurseurs de la Révolution avaient fait de la Raison la règle suprême de toute chose. L’Etat, la société, devaient être basés sur la Raison, tout ce qui était contraire à l’éternelle Raison devait être foulé aux pieds sans pitié ; mais cette éternelle Raison n’était rien autre que l’intelligence bourgeoise idéalisée. La Révolution française donna une réalité à cette société raisonnable et à cet État raisonnable ; mais si les nouvelles institutions étaient raisonnables comparées à celles du passé, elles étaient bien éloignées d’être absolument raisonnables. L’État rationnel avait fait naufrage. Le contrat social de Rousseau avait trouvé sa réalité dans le règne de la terreur ; pour en échapper, la bourgeoisie, qui avait perdu confiance dans sa propre capacité politique, se réfugia d’abord dans la corruption du directoire, puis sous le sabre du despotisme bonapartiste. La paix éternelle promise s’était tournée en une guerre de conquêtes sans fin. La société établie sur la Raison n’avait pas eu meilleur sort. L’antagonisme des riches et des pauvres, au lieu de se résoudre dans le bien être général, était devenu plus aigu, une fois que furent détruites les corporations et les privilèges qui leur servaient de traits-d’union et les établissements charitables de l'Église qui les adoucissaient. Le développement de l’industrie sur une base capitaliste fit de la pauvreté et de la misère des masses ouvrières la condition vitale de la société. Le nombre des crimes augmenta d’année en année. Si les vices féodaux, qui autrefois se pavanaient en plein jour, furent repoussés dans l’ombre, les vices bourgeois, autrefois entretenus seulement dans le secret, fleurirent avec luxuriance. Le commerce devint de plus en plus une escroquerie légalisée. La fraternité de la

devise révolutionnaire se personnifia dans les chicanes et les rivalités de la concurrence. La corruption générale supplanta l’oppression violente ; l’or supplanta le sabre comme premier levier social. Le droit de cuissage passa du baron féodal au maître de fabrique. La prostitution prit des proportions jusqu’alors inconnues. Le mariage resta comme auparavant la forme légale, le manteau officiel de la prostitution, et se compléta par un adultère abondant. En un mot, comparées aux pompeuses promesses des philosophes, les institutions politiques et sociales qui suivirent le triomphe de la Raison j>arurent de décevantes et d’amères caricatures. 11 ne manquait plus que les hommes pour constater ce désenchantement, et ces hommes se trouvèrent au tournant du siècle. En 1802, Saint-Simon publia ses a Lettres de Genève » ; en 1808, Fourlersa première œuvre, bien que la base de sa théorie date de 1799; et le 1^' janvier 1800, Robert Owen prit la direction de New- Lanark.

En ce temps, la production capitaliste et l'antagonisme de la bourgeoisie et du prolétariat étaient encore dans les langes. La grande industrie débutait en Angleterre et était inconnue en France. Il n’y a que la grande industrie qui engendre les conflits qui réclament impérieusement une révolution dans le mode de production, des conflits non-seulement entre les classes qu’elle a créées, mais encore entre les forces productives et les formes de l’échange. De plus, cette même grande industrie développe, au milieu de ses gigantesques forces productives, les moyens de résoudre ces conflits. Si, en 1800, les conflits provenant des nouvelles conditions sociales étaient à peine naissants, à plus forte raison les moyens de leurs solutions. Les masses non possédantes de Paris qui s’emparèrent un instant du pouvoir, lors de la terreur, ne firent que démontrer les impossibilités de ce pouvoir dans les conditions existantes. Le prolétariat venait à peine de se détacher de la masse non possédante pour former le noyau d’une nouvelle classe ; il n’était encore qu’une masse souffrante et opprimée, incapable de toute initiative, de toute action politique indépendante, étayant besoin d’un secours étranger et supérieur.

Cette situation historique domina aussi les fondateurs du socialisme. D’une production peu développée, d’une lutte de classes peu développée, naquirent des théories imparfaites. La solution des problèmes sociaux, encore cachée dans l’imperfection des conditions économiques, dût être fabriquée de toutes pièces dans le cerveau. La société ne présentait qu'incongruités ; l’établissement de l’harmonie devint le problème de la Raison. Il fallait donc édifier tout un système social nouveau et complet ; il fallait l’imposer à la Société par la propagande, et, quand on le pouvait, par l’exemple de colonies modèles. Ces nouveaux systèmes sociaux étaient donc condamnés à n’être que des utopies ; plus ils furent élaborés dans leurs détails , plus fantasques ils devaient devenir.

Ceci dit une fois pour toutes, ne nous arrêtons plus à ce côte qui appartient entièrement au passé. Que des épiciers littéraires épluchent solennellement ces fantasmagories qui, aujourd’hui, nous font sourire; qu'ils fassent valoir aux: dépens de ces rêves utopiques la supériorité de leur froide raison; nous, nous

mettons notre joie à reclierclier les germes de pensées géniales que recouvre cette enveloppe fantastique et pour lesquels ces philistins n’ont pas d’yeux.

Déjà^ dans ses Lettres de Genève, Saint-Simon établissait que tous les hommes devaient travailler... et que le règne de la terreur avait été le règne des masses non possédantes... Envisager, en 1802, la Révolution française comme une lutté entre la noblesse, la bourgeoisie et les classes non possédantes, était une découverte de génie. En 1816, il affirma que la politique n’était que la science de la production et en prédit l’absorption jkr l’Économie. La connaissance que les conditions économiques servent de base aux institutions politiques ne se montre, ici, qu’en germe ; cependant cette proposition contient clairement la conversion du gouvernement politique des hommes en une administration de choses et en une direction de procès de production, c’est-à-dire l’abolition do l’Etat dont on a fait tant de bruit dernièrement. Avec une égale supériorité de vues sur ses contemporains, il déclara, en 1814, immédiatement après l’entrée des alliés dans Paris , et encore , en 1815, pendant la guerre des Cent-Jours, que la seule garantie de la paix et du développement prospère de l’Europe était l’alliance de la France et de l’Angleterre et celle de ces deux pays avec l’Allemagne. Il est certain qu’il fallait un courage peu commun pour prêcher aux Français de 1815 l’alliance avec les vainqueurs de Waterloo.

Si dans Saint-Simon nous trouvons une largeur de vues vraiment géniale, qui nous permet de voir en germes presque toutes les idées de ses successeurs, qui n’appartiennent pas strictement au domaine économique, dans Charles Fourier, nous trouvons une critique des. conditions sociales existantes qui, pour être faite avec une verve toute gauloise, n’est pas moins profonde. Fourier prend au mot la bourgeoisie, avec ses: prophètes inspirés d'avant, et ses flatteurs intéressés d’après la révolution. 11 dévoile sans pitié la misère matérielle et morale du monde bourgeois; ilia confronte avec les brillantes promesses des philosophes, d’une société où devait régner la Raison, d’une civilisation qui devait donner le bien-être général, d’une perfectibilité indéfinie de l’homme; avec la phraséologie couleur de roses des idéologues contemporains ; il prouve comment partout la réalité la plus misérable correspond à la phrase la plus grandiloquente , et déverse son sarcasme sur le fiasco irrémédiable de la phrase. Non-seulement Fourier est un critique, mais grâce à la sérénité de sa nature, il est un satiriste, et sans contredit un des plus grands satiristes, qui aient jamais existé. Il peignit aussi puissamment que spirituellement les escroqueries spéculatives qui fleurirent après le déclin de la Révolution et la rapacité boutiquière de tout le commerce français de son temps. Plus mordante encore est la critique qu’il fait des relations sexuelles de la bourgeoisie et de la position sociale des femmes. Il est le premier à déclarer que dans une société donnée, le degré d’émancipation générale se mesure par le degré d’émancipation de la femme. Mais là où Fourier est le plus grand, c’est dans sa conception de l’histoire de la société. Il la divise en quatre périodes de, développement : Sauvagerie, Barbarie,. Patriarchat, Civilisation, et par cette dernière il entend la civilisation bourgeoise ; il démontre ensuite comment l’ordre civilisé élève tout vice, prati-

que par la barbarie d’un mode simple à un ordre d’existence, composé, à double sens, équivoque et hypocrite ; il fait voir que la civilisation se meut dans un cercle vicieux, dans des contradictions qu’elle reproduit sans cesse, sans pouvoir les résoudre, de sorte qu'elle atteint toujours le ccyitraire de ce qu’elle cherchait ou prétendait chercher ; que par exemple, dans la « Civilisation, la pauvreté naît de la surabondance même. » Fourier, comme on le voit, maniait la dialectique avec autant de puissance que son contemporain Hegel. Tandil que la phraséologie de ses contemporains ne tarissait pas sur la perfectibilité illimitée de l’homme, il démontra que toute phase historique a sa période ascendante et descendante, et il appliqua cette manière de voir à l’avenir de l’espèce humaine. Si depuis Kant, la science naturelle admet la mort future de corps célestes, depuis Fourier la science historique ne peut ignorer la mort future de l’humanité.

Tandis que l’ouragan de la Révolution balayait la France, une révolution moins bruyante, mais tout aussi puissante s’accomplissait en Angleterre. La vapeur et la machine-outil transformèrent la manufacture en grande industrie et révolutionnèrent tous les fondements de la société bourgeoise. Le paresseux mouvement de la manufacture se changea en une orageuse période de production à haute pression. Avec une rapidité, sans cesse croissante, la société se divisa en grands capitalistes et en prolétaires expropriés; la petite bourgeoisie, jusque-là la classe la plus stable de la société, se changea en une masse nomade d'artisans et de petits boutiquiers menant une existence tourmentée et formant la partie la plus fluctuante de la population. Cependant le nouveau mode de production n'était qu'au début de sa période ascendante, il était encore le seul mode de production normal, le seul possible dans les circonstances ; et néanmoins il avait déjà produit les plus criantes incongruités sociales : agglomération d'une population vagabonde dans les épouvantables bouges des grandes villes ; dissolution de tous les lions traditionnels de la subordination patriarchale et de la famille ; surtravail, principalement des femmes et des enfants, poussé à son extrême limite, complète démoralisation des classes ouvrières jetées soudainement dans des conditions toutes nouvelles. C’est alors qu'apparut, comme réformateur, un fabricant de 29 ans ; un homme qui alliait à une simplicité enfantine allant jusqu'au sublime, un pouvoir de diriger les hommes comme peu l'ont possédé. Robert Owen s'était approprié la doctrine des matérialistes du dixhuitième siècle: que le caractère de l'homme était le produit, d'un côté de son organisation native et de l'autre, des circonstances qui l'environnent pendant sa vie et principalement pendant sa période de déyeloppement. Dans la révolution industrielle, la plupart des fabricants, ses contemporains, ne virent que confusion et chaos, bons à leur permettre de pêcher en eau trouble une rapide fortune. Il y vit l'occasion d'apporter l'ordre dans le chaos en mettant en pratique son théorème favori. Il avait déjà fait un heureux essai à Manchester, dans une fabrique de 500 ouvriers dont il était le directeur. De 1800 à 1829, il appliqua ces mêmes principes, en sa qualité de directeur associé, dans la grande filature de New-Lanark, en Ecosse, mais avec une plus grande liberté d'action et avec un succès qui lui valut une réputation euro-

péenne. Il transforma une population d’environ 2,500 ouvriers composée d’éléments divers et pour la plupart démoralisés, en une colonie modèle où l’ivrognerie, la police, la prison, les procès, l’assistance publique et le besoin de charité privée étaient inconnus.

Et tout cela simplement parce que les ouvriers étaient placés dans des conditions plus dignes de l’homme, parce que l’éducation de la génération gran. dissante était soigneusementsurveillée.Owen fut le premier inventeur des crèches qu’il introduisit à New-Lanark. Dès l’âge de deux ans, les enfants étaient envoyés à l’école où ils s’amusaient tellement qu’on avait peine à les ramener à la maison. Tandis que ses concurrents travaillaient 13 et 14 heures, il avait réduit le travail dans sa fabrique à 10 heures 1^2. Pendant une crise cotonnière qui arrêta le travail pendant 4 mois, les ouvriers continuèrent à recevoir leur paie entière. Néanmoins la fabrique doubla et audelà son capital d’établissement, et jusqu’au dernier moment donna aux propriétaires de riches profits.

Mais tout cela ne satisfaisait pas Ovven. L’existence qu’il avait procurée à ses ouvriers était à ses yeux loin d’être digne de l’homme. « Ces hommes étaient mes esclaves. «Les circonstances relativement favorables dans lesquelles il les avait placés étaient encore bien éloignées de pouvoir permettre un développement complet et rationnel des caractères et des intelligences et encore moins le libre exercice des facultés. — « Un petit groupe de 2,500 hommes produisait plus de richesse réelle pour la société qu’une population de 600,000 hommes n’aurait pu le faire il y a un demi-siècle de cela. Je me demandais: qu’est devenue la différence entre la richesse consommée par ces 2,500 hommes et celle qu’auraient consommée 600,000 ? » La réponse était simple. Elle a été consacrée à payer aux propriétaires de l’établissement 5 0[0 pour le capital engagé, outre un profit réalisé de sept millions et demi (300,000 livres sterling). Ce qui était vrai pour New-Lanark l’était à plus forte raison pour toutes les fabriques de l’Angleterre. « Sans cette nouvelle richesse créée avec l’aide de la machine on n’aurait pu soutenir les guerres contre Napoléon, pour le maintien des principes aristocratiques de la société Et pourtant cette nouvelle puissance était la création de la classe ouvrière (1) ». Elle devait donc lui appartenir. Les nouvelles forces productives qui jusqu’alors n’avaient servi qu’à enrichir la minorité et à asservir les masses devinrent, pour Owen, les bases de la réorganisation sociale; elles étaient destinées à appartenir à la communauté et à n’être employées que pour le bienêtre commun.

De cette manière pratique, conséquence pour ainsi dire du calcul commercial, naquit le communisme de Robert Owen. Il conserva toujours ce caractère pratique. Ainsi, en 1823, Owen proposa de guérir les misères irlandaises au moyen de colonies communistes. Il soumît tout un état détaillé

(1) Ces citations sont extraites du mémoire envoyé par R. Owen au gouver; nement provisoire de 1848 et adressé aux républicains rouges, (red républi^ cans) P. L.

des frais d’établissement, des dépenses annuelles et des revenus probables. Son plan définitif de réforme est étudié si minutieusement et avec une telle connaissance pratique que, si on lui concède sa méthode de réforme, on ne trouve pas d’objection technique à lui faire même au point de vue spécialiste.

L’adoption du Communisme fut le moment critique de la vie de Owcn. Tant qu’il se contenta du rôle de philanthrope, il récolta richesse, renommée, honneur, approbation. Il fut l’homme le plus populaire de l’Europe. Nonseulement les bourgeois, mais les hommes d’Etat, les princes l’écoutaient et l’approuvaient. Mais quand il se fit l’apôtre du Communisme, tout changea. D’après lui, trois grands obstacles obstruaient toute réforme sociale : la propriété individuelle, la religion, la forme actuelle du mariage. Il savait ce qui l’attendait s’il les attaquait : bannissement de la société officielle et perte de sa position sociale. Mais rien ne l’arrêta et tout ce qu’il avait prévu arriva. Il fut mis au ban de la société Qfficielle, la presse établit la conspiration du silence autour de lui et, pour comble, ses expériences communistes d’Amérique, dans lesquelles il sacrifia toute sa fortune, le ruinèrent. Il s’adressa directement aux ouvriers et vécut, toujours actif, pendant trente ans au milieu d’eux. A tous les progrès réels, à tous les mouvements sociaux de l’Angleterre, dans l’intérêt des classes ouvrières, se rattache le nom de Robert Owen. En 1819, après cinq ans d’efforts, il fit passer la première loi qui limitait le travail des femmes et des enfants dans les fabriques ; il présida le premier congrès où les Trades-Unions se réunirent dans une société générale de résistance ; il introduisit comme une mesure transitoire, en attendant une organisation communiste de la société, d’un côté les sociétés coopératives de production et de consommation, qui eurent au moins ce mérite de prouver la complète inutilité des négociants et des manufacturiers, et de l’autre les bazars du travail pour l’échange des produits du travail, à l’aide d’un papier-monnaie, ayant pour unité de valeur l’heure de travail. Ces institutions échouèrent fatalement, mais elles anticipaient la Banque d’échange que Proudhon établit en 1848. Seulement le papier monnaie de Owen ne se présentait pas comme une panacée universelle de tous les maux sociaux, raaië simplement comme le premier pas vers une révolution bien plus radicale de toute la société.

Pendant ce. temps grandissait, à la suite de la philosophie du dix-huitième siècle, la philosophie allemande moderne qui, dans Hegel, trouva son couronnement. Son grand mérite est d’avoir remis en honneur la dialectique, comme la forme la plus élevée de la pensée. Les anciens philosophes grecs étaient tous nés dialecticiens, et Aristote, la tête la plus encyclopédique d’entre eux, avait déjà analysé les formes essentielles de la pensée dialectique. — La philosophie du dix-septième et du dix-huitième siècles , bien qu’en elle la dialectique trouvât de brillants représentants (Descartes, Spinoza, etc.), était, grâce surtout à l’influence anglaise, de plus eu plus entraînée vers la méthode dite métaphysique, qui régna presque exclusivement parmi les Français du dix-huitième siècle, du moins dans leur oeuvre 'spécialement philosophique. Néanmoins, en dehors de la philosphie proprement dite ils furent, eux aussi, capables de produire

des chefs-d’œuvre de dialectique ; nous ne mentionnerons que le Neveu de Rameau, de Diderot, et le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, de Rousseau. Nous allons donner brièvement les caractères essentiels des deux méthodes.

Quand nous soumettons à l’observation intellectuelle la nature, l’histoire humaine, ou notre propre activité mentale, ce qui d’abord s’otfre à nous, c’est l’image d’un enchaînement interminable de faits reliés les uns aux autres, agissant les uns sur les autres, où rien ne reste où il était, ni ce qu’il était, ni comme il était; mais où tout se meut, se transforme, va et vient, devient et périt. Cette manière d’envisager le monde, primitive, naïve, mais, au fond juste, est celle de l’ancienne philosophie grecque. Héraclite, le premier, l’a formulée clairement : Tout existe et tout n’existe pas, car tout est fluent, tout est dans une éternelle transformation, dans un éternel devenir et périr. Mais cette manière de voir, bien qu’elle exprime assez justement le caractère général du tableau qu’offre à notre observation l’ensemble des phénomènes du monde réel, laisse échapper les détails, en ne descendant pas dans leur étude spéciale. Cependant, tant que nous ne serons pas en mesure de nous rendre compte de ces détails, nous n’aurons pas une idée nette du tableau général qui se déroule sous nous yeux. Pour connaître ces détails, nous serons obligés de les détacher de leur enchaînement naturel ou historique, de les analyser individuellement les uns après les autres, dans leurs qualités, dans leurs causes et effets particuliers. Ceci est le problème des sciences naturelles et historiques. Ces sciences spéciales, pour de très-bonnes raisons, ne pouvaient occuper le premier rang chez les Grecs des temps classiques, puisqu’ils devaient auparavant ramasser les matériaux pour ces sciences.

Les commencements des sciences naturelles exactes ne furent élaborées que par les Grecs de la période alexandrine, et plus tard par les Arabes du moyen-âge. Une vraie science naturelle ne date que de la deuxième moitié du quinzième siècle et a progressé depuis avec une rapidité croissante. La décomposition de la nature en ses parties composantes, la séparation des différents procès et objets naturels en des catégories distinctes ; l’étude intime des corps organiques dans la variété de leurs formes anatomiques, étaient les conditions essentielles des progrès gigantesques qui, dans les quatre derniers siècles, nous ont porté si avant dans la connaissance de la nature. Mais cette méthode de travail nous a légué l’habitude d’étudier les objets et les procès naturels dans leurs isolements, en dehors des relations réciproques qui les relient en un grand tout ; d’envisager les objets non dans leur mouvement, mais dans leur repos, non comme essentiellement variables, mais comme essentiellement constants, non dans leur vie, mais dans leur mort. Et quand il arriva que grâce à Bacon et à Locke, cette habitude de travail passa des sciences naturelles dans la philosophie, elle produisit l’étroitesse spécifique des siècles derniers — la méthode métaphysique.

Pour le métaphysicien, les choses et leurs reflets intellectuels, les notions, sont des objets d’analyse isolés, devant être considérés les uns après les autres, les uns sans les autres ; des objets invariables, fixes, immobiles,

donnés une fois pour toutes. Il pense par antithèses dépouillées de tous termes moyens ; il parle par oui et par non ; tout ce qui est au-delà est sans valeur. Pour lui, une chose existe ou n’existe pas ; une cliose ne peut être elle-même et une autre chose en même temps. Le négatif et le positif s’excluent absolument. La cause et l’effet sont en roide opposition l’un à l’autre.

Cette manière de voir nous apparaît, au premier coup-d’œil, extrêmement plausible ; car elle est celle du soi-disant sens commun. Ce sens commun, compagnon si respectable tant qu'il reste calfeutré dans son trou, creusé pour son usage, rencontre des aventures bien drôles dès qu’il se risque dans le large monde de la science. Et la méthode métaphysique, toute justifiée et nécessaire qu’elle soit dans nombre de domaines plus ou moins étendus selon l’objet de l’analyse, tôt ou tard arrive à une limite au-delà de laquelle elle devient partiale, bornée, abstraite et se perd dans des contradictions insolubles. Dans la contemplation des faits isolés, elle oublie leurs relations réciproques ; dans celle de leur existence, leur devenir et leur périr ; dans celle de leur repos, leur mouvement : les arbres lui empêchent de voir la forêt.

Nous pouvons dire, avec assez d’exactitude pour les besoins de tous les jours, si un animal existe ou non. Mais une recherche plus approfondie nous fait voir que maintes fois ce problème est des plus embrouillés, comme le savent très-bien les juristes qui se sont évertués à trouver une limite rationnelle au-delà de laquelle la destruction de l’enfant dans le sein de la mère serait un assassinat. De même, il est impossible de fixer le moment de la mort ; la recherche physiologique a démontré que la mort n’est pas un phénomène instantané, mais un procès d’une très-longue durée. — De même tout être organique est dans le même instant lui-raêrne et un autre lui-même; dans le même instant, il assimile des matières étrangères et désassimile sa propre matière ; dans le même instant des cellules de son corps meurent et d’autres se créent. Dans un temps plus ou moins long, la matière de son corps est renouvelée entièrement et remplacée par d’autres atomes de matière, de sorte que tout être organique est toujours lui-même et non lui-même. En regardant la chose de plus près, nous voyons que les deux pôles d’une antinomie, le positif et le négatif, sont aussi inséparables qu’opposés l’un à l’autre, s’entre-pénétrant mutuellement en dépit de toute leur opposition. De même la cause et l’effet sont des idées qui n’ont de valeur que dans leur application aux cas isolés ; mais aussitôt que le cas isolé est envisagé dans ses relations générales avec le reste de l’univers, ils se confondent et s’évanouissent dans l’enchaînement d’une réciprocation universelle, où causa et effet changent constamment de place, où ce qui était cause à un endroit et à un moment devient effet dans un autre endroit et dans un autre moment et •oice versa.

Tous ces procès naturels et méthodes intellectuelles, ne rentrent pas dans le cadre de la pensée métaphysique. La dialectique, au contraire, prend les objets et leurs représentations intellectuelles, les idées, dans leur mouvement, dans leur devenir et leur périr ; ces procès mentionnés plus haut, sont autant de corroborations de sa manière de procéder. La nature est la preuve de la diaceltique, te nous devons dire à l’honneur des sciences naturelles qu’elles ont

fourni cette preuve par une riche moisson de faits qui s^accroît tous les jours, et qui démontre qu’en dernière instance c’est la dialectique et non la métaphysique qui règne dans la nature. Mais comme les naturalistes qui ont appris à penser dialectiquement sont rares, le conflit qui naît entre les découvertes scientifiques et la méthode intellectuelle courante, explique l’inextricable confusion des théories de la science naturelle ; conflit qui désespère aussi bien les maîtres que les écoliers, les écrivains que les lecteurs.

Une exacte représentation de l’Univers, de son développement et de celui de l’humanité, ainsi que de la reproduction de ce développement dans la tête des hommes, ne peut être faite que par la dialectique, que par la constante observation des infinies actions et réactions, des devenir et des mourir, des progrès et des dégénérescences. C’est dans cette voie que, dès son début, entra hardiment la philosophie allemande moderne. Kant commença sa carrière en prouvant que l’immobile système solaire de Newton et son existence éternelle, le choc initial une fois donné, se résolvait en un procès historique : dans la formation du soleil et des planètes hors d’une masse nébuleuse en rotation. En même temps il tira la conclusion que le fait de la naissance du système solaire renfermait la nécessité de sa mort future. Cette vue fut, un demi-siècle plus tard, démontrée mathématiquement par Laplace et un demi-siècle plus tard encore l’analyse spectroscopique prouva l’existence, dans l’espace, de semblables masses gazeuses incandescentes dans différents degrés de condensation.

La nouvelle philosophie allemande se résuma dans le système hegeJien, où pour la première fois, et c’est là son grand mérite, le monde tout entier, naturel, historique et intellectuel, fut représenté comme un procès ; c’est-àdire comme étant dans un changement, transformation et développement constants et où l’on essaya de saisir la liaison intime qui fait un tout de ce mouvement et de ce développement. De ce point de vue, l’histoire humaine n’apparaissait plus comme une confusion chaotique de violences insensées, toutes également condamnables devant le tribunal de la raison philosophique, mais comme le procès de développement de l’humanité ; le problème de la pensée était d’en suivre la lente marche progressive à travers tous ses égarements et de rechercher la loi intime de ces phénomènes, dus en apparence au hasard.

Que Hegel n’ait pas résolu ce problème nous importe peu. Son mérite qui fait époque, est de l’avoir posé. Ce problème est de ceux, qu’aucun individu à lui seul ne pourra résoudre. Quoique Hegel fut, avec Saint-Simon, la tête la plus encyclopédique de son temps, il était cependant borné d’abord par l’étendue nécessairement circonscrite de ses propres connaissances ; ensuite par l’étendue également restreinte des connaissances et des vues de son époque. De plus, Hegel était idéaliste ; ce qui veut dire que, au lieu de considérer ses idées comme les reflets intellectuels des objets et des mouvements du monde réel, il s’obstinait à ne regarder les objets du monde réel et les changements qu’ils subissaient que comme autant de reflets de ses idées. Pour lui, l’idée d’une chose préexistait on ne sait où, ni comment, à la chose elle-même ; le monde, en fin de compte, avait été créé à l’image d’une idée éternelle : il

n’était que la réalisation de cette idée absolue qui, par conséquent, était supposée avoir une existence à part et indépendante du monde réel. Cette manière de voir bouleversa de fond en comble les véritables relations entre le monde réel et les idées produites par le cerveau humain qui, après tout, n’est lui-même qu’un produit de ce monde réel. Si le génie de Hegel se montre partout dans son système, si à chaque page nous trouvons des vues grandioses et justes sur bien des questions posées par la science naturelle et par l’histoire de l’humanité, le système dans son ensemble ne pouvait que reproduire l’erreur qui lui servait de base. Il fut un colossal avortement, mais il est le dernier du genre. De plus, il renfermait dans son sein une contradiction incurable. D’un côté Hegel prétend avec raison que l’histoire de l’humanité est un développement infini par le fait même de sa nature ; développement qui, par conséquent, ne peut trouver son terme final dans la découverte d’une vérité prétendue absolue. De l'autre côté il prétend que son système est le résumé de cette même vérité absolue. Un système de connaissances de la nature et de l’histoire embrassant tout et arrêté une fois pour toutes, est en contradiction avec les lois fondamentales de la pensée dialectique, ce qui loin d’exclure, affirme au contraire que la connaissance systématique de l’univers marche à pas de géants de génération en génération.

L’erreur fondamentale de cet idéalisme allemand une fois mise à nu, il fallait forcément retourner au matérialisme : mais, bien entendu, il ne s’agissait pas d’un simple retour au matérialisme métaphysique et exclusivement mécanique du xviii® siècle. Ce dernier, dans sa fougue révolutionnaire, avait ingénument envisagé toute l’histoire passée comme un amas de crimes, de bêtises et de folies. Le matérialisme moderne, an contraire, voit dans l’histoire le développement graduel et souvent interrompu de l’humanité et sa tâche est d’en découvrir les lois de mouvement. Les Français du xviiic siècle, aussi bien que Hegel, regardaient la nature comme un tout invariable, se mouvant dans des cercles de révolution étroits ; composé de corps célestes éternels, ainsi que l’enseigne Newton; avec des espèces invariables d’êtres organiques, ainsi que l’enseigne Linné. Le matérialisme moderne résume en un tout, les progrès récents des sciences naturelles, d’après lesquels la nature, elle aussi, a son histoire dans le temps ; les corps célestes et les espèces organiques qui peuvent y vivre dans des circonstances favorables, naissent et périssent ; les cercles de révolution prennent des dimensions bien plus vastes. Dans l’un et l’autre cas, il est essentiellement dialectique, et n’a que faire d’une philosophie prétendant régenter toutes les autres sciences. Dès que chaque science spéciale est obligée de se rendre un compte exact de la place qu’elle occupe dans l’ensemble des faits naturels et historiques et de nos connaissances sur ces faits, toute science particulière qui aurait pour domaine exclusif cet ensemble, devient inutile. A la philosophie qui embrassait toutes les sciences, il ne reste plus qu’une science : la science de la pensée et de ses lois : la logique et la dialectique. Toutes les autres se résolvent dans la science positive de la nature et de l’histoire.

Tandis que la révolution dans la conception de la nature ne s’accomplis-

sait que proportionnellement à la quantité de matériaux positifs fournis par la science, des faits historiques s’étaient produits qui avaient nécessité un changement décisif dans la conception de l’histoire. En 1831, le premier soulèvement ouvrier éclata à Lyon ; de 1838-42 le premier mouvement national ouvrier (chartisme anglais), atteignit son point culminant. La guerre de classes entre prolétaires et bourgeois fit irruption sur l’avant-scène de l’histoire des peuples qui décident du sort de l’humanité. Elle s’intensifia proportionnellement avec le développement de la grande industrie et de la suprématie politique nouvellement conquise par la bourgeoisie. Les doctrines de l’économie bourgeoise, l’identité des intérêts du capital et du travail, l’harmonie universelle, la prospérité générale engendrée par la libre coacurrence, furent brutalement démenties par les faits. On ne pouvait ignorer, ni ces faits, ni le socialisme français et anglais qui malgré ses imperfections en était l’expression théorique. Mais la vieille conception idéaliste de l’histoire qui survivait encore, ne connaissait ni guerre de classes basée sur des intérêts matériels, ni aucun intérêt matériel ; la production et toutes les relations économiques ne recevaient qu’un regard dédaigneux et furtif; elles n’étaient que des éléments secondaires de l’histoire de la civilisation. Les faits nouveaux imposaient un nouvel examen de toute l’histoire passée ; alors l’on vit que l’histoire n’avait été que l’histoire de la lutte des classes ; que ces classes guerroyantes étaient partout et toujours les produits du mode de production et d’échange, en un mot des relations économiques de leur époque ; que par conséquent la structure économique d’une société donnée forme toujours la base réelle que nous devons étudier pour comprendre toute la superstructure des institutions politiques et juridiques, aussi bien que des manières de voir religieuses, philosophiques et autres qui lui sont propres. Ainsi l’idéalisme était chassé de son dernier refuge, de la science historique; la base d’une science historique matérialiste était posée. La route était ouverte qui allait nous conduire à l’explication de la manière de penser des hommes d’une époque donnée, par leur manière de vivre, au lieu de vouloir expliquer comme on l’avait fait jusqu’alors, leur manière de vivre par leur manière de penser.

Mais si le matérialisme du xviii® siècle était devenu incompatible avec la science naturelle moderne et la dialectique, le socialisme tel qu’il s’était développé jusque-là, devenait incompatible avec la nouvelle science historique matérialiste. Le socialisme critiquait, il est vrai, la production capitaliste et ses conséquences ; mais il ne l’expliquait pas, et ne pouvait pas par conséquent la renverser théoriquement ; il ne pouvait que la rejeter comme mauvaise.

Mais le problème était, d’abord, de déterminer la place historique de la production capitaliste dans le développement de l’humanité, de prouver sa nécessité pour une période historique donnée et par cela même, la nécessité aussi de sa chute future ; et puis, de mettre à nu son caractère intime encore caché, la critique jusque là s’étant occupée plutôt à peindre les incongruités qu’elle avait produites, qu’à rechercher les causes qui déterminaient ces incongruités. Ceci fut fait par la découverte de la -plus-value. Il fut •

prouvé que l’appropriation du travail non payé était la forme fondamentale de la production capitaliste et de l’exploitation des ouvriers qui en est inséparable ; que le capitaliste, alors même qu’il paie la force-travail de l’ouvrier à la valeur réelle que comme marchandise elle a sur le marché, il extrait néanmoins d’elle plus de valeur qu’il n’a donné pour l’acquérir; et que cette plus-value constitue en fin de compte la somme des valeurs d’où provient la masse du capital sans cesse croissante, accumulée dans les mains des classses possédantes. La manière de procéder de la production capitaliste, ainsi que la production du capital, étaient expliquées.

Ces deux grandes découvertes ; la conception matérialiste de l’histoire, et la révélation du mystère de la production capitaliste, au moyen de la plusvalue, nous les devons à Karl Marx. Elles firent du socialisme une science^ qu’il s’agit maintenant d’élaborer dans tous ses détails et relations.

La production d’abord, et ensuite l’échange des produits, forment la

base de tout ordre social. Ces deux facteurs déterminent dans toute société donnée la distribution des richesses, par conséquent, la formation et la hiérarchie des classes qui la composent. Si donc nous voulons trouver les causes déterminantes de telle ou telle métamorphose ou révolution sociale, il faudra les chercher, non dans les têtes des hommes, dans leur connaissance supérieure de la vérité et de la justice éternelle, mais dans des métamorphoses du mode de production et d'échange, en un mot, il faudra les chercher, non dans la philosophie, mais dans l’économie de l’époque étudiée. Combien souvent voyons nous dans l’histoire une conviction irrésistible s’emparer des intelligences, que les institutions sociales existantes sont irrationnelles et injustes ; que ce qui autrefois avait été l’œuvre de la raison, était devenu du non-sens ; que ce qui avait été un bienfait, était un fardeau. Que signifie ce phénomène ? — Que lentement, silencieusement les méthodes de la production et les formes de l’échange ont subi des métamorphoses, avec lesquelles ne cadre plus l’ordre social adapté à des conditions économiques surannées. Si ce point de vue est juste, il s’en suit que les nouvelles conditions économiques doivent aussi contenir en elles-mêmes, dans un état plus ou moins développé, les moyens d’écarter les incongruités constatées. Il faut donc employer la tête non pour inventer ces moyens, mais pour les découvrir dans les faits matériels de la production donnée.

Quelle est donc la position du socialisme moderne, en présence de l’ordre social actuel ?

L’ordre social actuel est la création de la classe actuellement dominante, la bourgeoisie. Le mode de production propre à la bourgeoisie, désigné depuis Marx du nom de production capitaliste, était incompatible avec l’ordre féodal, avec les privilèges de localité et d’états, avec les entraves des corporations et du servage. La bourgeoisie brisa l’ordre féodal pour établir, sur ses ruines, l’ordre bourgeois, le règne de la concurrence libre, du libre choix de domicile, du contrat libre, de l’égalité devant la loi et autres amé-

nités bourgeoises. Dès lors, libre carrière était ouverte à la production capitaliste. Au temps de la grande révolution française, la forme prédominante (1) Extrait de VTJmwalzung der Wissenschaft, de F. Engels, de cette production capitaliste, sur le continent européen du moins, était la manufacture basée sur la division du travail. Mais dès que la vapeur et la machine-outil eurent transformé cette manufacture en grande industrie, les forces productives élaborées sous la direction de la bourgeoisie, se développèrent avec une rapidité et sur une échelle inouies. La manufacture, parvenue à un certain degré de développement, dut forcément entrer en conflit avec les entraves féodales des corporations : de même la grande industrie doit, dans son complet développement entrer en conflit avec le mode capitaliste de production. Les nouvelles forces productives ont déjà débordé les formes bourgeoises de leur exploitation. Ce conflit entre forces productives et forme de production n’est pas un conflit engendré dans la tête des hommes, comme celui du péché originel et de la justice divine ; il est là, dans les faits, objectif, indépendant de la volonté et de la conduite des hommes mêmes qui l’ont amené. Le socialisme n’est que le reflet, dans la pensée, de ce conflit dans les faits ; ce reflet idéel, on le comprend aisément, se produit d’abord dans les têtes de la classe qui en soulfre directement de la classe ouvrière.

En quoi consiste ce conflit?

Avant la production capitaliste, il n’existait que la petite production qui avait pour condition première que le producteur fût le propriétaire de ses moyens de production : l’agriculture du petit paysan, libre ou serf, le métier des villes. Les moyens de travail — la terre et les instruments aratoires, l’échoppe et les outils — appartenaient à l’individu et n’étaient adaptés qu’à l’usage individuel ; ils étaient par conséquent petits, mesquins, limités ; et c’est précisément pour cette raison qu’ils appartenaient généralement au producteur. Concentrer et élargir ces moyens de production étroits et éparpillés, les transformer dans les puissants leviers de la production moderne, était précisément le rôle historique de la production capitaliste et de son metteur en scène, la bourgeoisie. Comment elle a accompli cette œuvre en parcourant les trois phases historiques de la coopération simple, de la manufacture et de la grande industrie, a été exposé dans.tous ses détails dans la quatrième section du Capital de Marx. On y trouve aussi, comment la bourgeoisie, en arrachant ces moyens de production de leur isolement, en les concentrant, en soumettant à une direction commune une masse de forces productives individuelles, d’ouvriers et d’outils, en changea la nature même. D’individuels, ils devinrent sociaux. Si auparavant les forces d’un individu ou tout au plus d’une famille avaient suffi pour faire travailler les anciens moyens de production isolés, il fallait maintenant tout un bataillon d’ouvriers pour mettre en branle ces moyens de production concentrés. La vapeur et la machine-outil achevèrent et complétèrent cette métamorphose. Le rouet, le métier à tisser, le marteau du forgeron firent place à la machine à filer, au métier mécanique, au marteau à vapeur ; l’atelier individuel à la fabrique qui réclame la coopération de centaines et de milliers d’ouvriers. La produc-

tion se transforma d’une série d’actes individuels, en une série d’actes sociaux ; les j)roduits individuels en produits sociaux. La collectivité avait remplacé l’individu dans la production.

Mais cette révolution ne saisit que la production : elle ne fit que toucher les anciennes formes de l’échang-^. Elle s’accomplissait dans un milieu social basé sur la divison du travail dans la société. La division du travail dans la société confère aux [)roducteurs la propriété de leurs produits, et par cela donne à ces })i‘oduits la forme de marchandise, dont l’échange (achat et vente) constitue le lien social entre les producteurs. Cela était bel et bien pour le temps ou il n’y avait que producteurs individuels indépendants ; la forme de l’échange cori espondait au mode de production. C’est dans cette société de prodncLeui s individuels de marchandises que se glissa la nou\ elle forme de production. Son caractère révolutionnaire fut si peu reconnu, qu’au contraire on l’introduisait comme un moyen d’accroître et de développer la production de m irchandises. Dès son début, elle se rattacha aux moyens déjà existants de la pi'oduclion et de l’échange des maixhandises : capital marchand, métiers du moyen-âge, travail salarié. En se présentant comme r.ne nouvelle forme de la production des marchandises, elle se soumit aux formes d’appropriation de la production de marchandises. Les moyens de production et les produits. d’individuels devenus sociaux, furent traités comme s’ils continuaient à être des moyens de production et des produits individuels. Ils furent appropriés, non par ceux qui avaient mis en mouvement les moyens de production et qui avaient créé les produits, mais par le capitaliste. Les moyens de production et la production sont devenus essentiellement sociaux. On les soumet néanmoins à un mode d’appropriation qui présuppose la production privée de l’individu ou chacun possède ses moyens de production, ou par conséquent, chacun possède aussi son produit et l’apporte au marché. Le mode de production est soumis à ce mode d’appropriation quoiqu’il en détruise la présupposition. Dans cet antagonisme, qui confère au nouveau mode de production son caractère capitaliste, gisent en germe tous les antagonismes Sociaux modernes. A mesure que le nouveau mode de production envahit toutes les industries et tous les pays économiquement importants, à mesure qu’il déplaça la production individuelle au point de la réduire à un rôle insignifiant, il accentua d’autant l’incompatibilité entre production sociale et appropriation capitaliste.

Les premiers capitalistes trouvèrent, comme nous l’avons dit, la forme du travail salarié toute faite. Mais ce travail salarié n’était que l’occupation exceptionnelle, complémentaire, accessoire, transitoire du travailleur. Le laboureur qui, de temps en temps, se louait à la journée, possédait son lopin de terre, qui au pis aller pouvait suffire à ses besoins. Les corporations étaient organisées pour que le compagnon d’aujourd’hui devînt le maître du lendemain. Mais dès que les moyens de production devinrent sociaux et furent concentrés dans les mains des capitalistes, tout ceci changea. Le travail salarié, autrefois l’exception et le complément, fut la règle et la base de toute la production ; autrefois occupation accessoire, il accapara tout le temps de travail du producteur. Le salarié d’un jour devint le salarié sa vie durant.

La séparation s’était accomplie entre les moyens de prodnction concentrés dans les mains des capitalistes et les producteurs réduits à ne posséder que leur force- travail. L’antagonisme entre production sociale et appropriation capitaliste s’affirme comme antagonisme entre prolétaires et bourgeois.

Nous avons vu que la production capitaliste se glissa au milieu d’une société de producteurs de marchandises, de producteurs individuels dont le seul lieu social émit l’échange de leurs produits. Mais toute société basée sur la production de marchandises a pour caractéristique que les producteurs, au lieu de contrôler leurs relations sociales mutuelles, sont dominées par elles. Chacun produit avec les moyens de production accidentels qu’il peut avoir sous la main pour ses besoins individuels d’échange. Il y a anarchie dans la production sociale. Mais la production de marchandises, comme toute autre forme de production, possède ses lois propres inhérentes, et ces lois s’affirment en dépit de l’anarchie , dans l’anarchie, et par l’anarchie. Elles affectent la forme seule persistante du lien social, l’échange; elles se dressent vis-àvis des producteurs comme des lois compulsoires de la concurrence. Les producteurs qui, au début, les ignorent, ont besoin d’une longue expérience pour arriver à leur découverte successive. Elles s’imposent donc sans le concours des producteurs et même contre leur volonté ; comme celle des lois de la nature, leur action est aveugle et impitoyable. Le produit domine le producteur. Exprimons ceci d’une autre manière plus accessible peut-être.

Dans la société du moyen âge, la production desservait surtout les besoins personnels du producteur et de sa famille'; là où il y avait des relations d’assujetissement comme à la campagne, elle desservait aussi ceux du seigneur. Mais en ceci il n’y avait pas d’échange; les produits ne revêtirent donc pas la forme de marchandises. La famille du paysan produisait presque tout ce dont elle avait besoin, les vêtements aussi bien que la nourriture. Elle ne produisit des marchandises que lorsqu’elle arriva à produire un excédant sur sa propre consommation. Cet excédant offert à l’échange devint marchandise. Les artisans, il est vrai, devaient dès l’abord produire dans leur métier afin d’échanger, mais eux aussi pourvurent en grande partie directement à leur propre consommation ; ils étaient tous possesseurs de petits terrains (champs et jardins) ; ils envoyaient leut bétail paître dans la forêt communale, d’où ils tiraient leurs bois de chauffage et de construction ; les femmes filaient, etc. Nous voyons donc que la production en vue de l’échange, la production de marchandises était encore dans son enfance. Par conséquent l’échange était limite, le marché étroit, le mode de production stable ; chaque groupe s’organisait dans son sein pour la production en excluant les produits des autres groupes : la Jtlcu^k (1) existait dans la campagne et les corporations dans les villes.

(1) Mark est le nom de l’ancienne commune germanique basée sur la communauté de la terre ; beaucoup de traces de cette communauté se sont conservées jusqu’à nos jours non-seulement dans les pays germaniques, mais encore dans les pays occidentaux conquis par les Germains.

Peu à peu la production se développa. L’excédant de la consommation immédiate soit du producteur et de sa famille, soit du seigneur féodal prenait des dimensions plus importantes : l’industrie des villes produisait mieux et plus, il y avait donc matière à marchandises; lancé dans l’échange, cet excédant de production se transforma, en effet, en marchandises. Le commerce se dévelopi>ait et commençait à relier les divers pays les uns avec les autres. Les progrès du commerce réagirent sur l’industrie et en accélérèrent le développement ; la glace de l’ancienne stabilité était définitivement rompue. Les progrès de la division du travail brisèrent l’ancienne organisation, dans laquelle chaque famille produisait directement pour sa propre consommation, A la campagne comme à la ville, dans l’agriculture comme dans l’industrie, il fallait do plus en plus produire pour l’échange; les redevances en nature (corvée, blé, bétail) se changèrent en impôts ou en rentes foncières qui durent être payés en argent. Presque tous les produits prirent la forme de marchandises, et les producteurs, une fois l’ancienne organisation de la Mark et des corporations brisée, se transformèrent de plus en plus en producteurs de marchandises, isolés et indépendants. C’est alors qu’éclata et s’intensifia l’anarchie de la production sociale.

Mais le principal instrument qu’employa la production capitaliste pour intensifier cette anarchie dans la production sociale, était précisément le contraire de l’anarchie; c’était la croissante organisation de la production, devenue sociale, dans l’atelier demeuré propriété individuelle. C’est cette organisation qui mit fin à l’ancienne et paisible stabilité. Dans toute industrie où elle fut introduite, elle ne souffrit plus à ses côtés aucune des anciennes méthodes d’exploitation; partout où elle s’empara du métier du moyen âge, elle le détruisit et le transforma. Le champ de travail devint un champ de bataille. Les grandes découvertes géographiques et les colonies qui en furent les conséquences, multiplièrent les débouchés et transformèrent le métier féodal en manufacture capitaliste. Non-seulement la lutte éclata entre les producteurs d’une même localité, mais les luttes locales grandirent en luttes nationales : les guerres commerciales des xviie et xviii® siècles. En dernier lieu, la grande industrie et l’établissement du marché international ou mondial ont universalisé ces luttes et leur ont imprimé une violence inouie. La possession de conditions favorables de production, naturelles ou artificielles, décide de l’existence de capitalistes isolés aussi bien que d’industries et de nations entières. Les vaincus sont refoulés sans pitié. C’est la concurrence vitale darwinienne transplantée de la nature dans la société avec une violence puissanciée. La sauvagerie an'male se présente comme dernier terme de développement humain. L’antagonisme enti’e production sociale et appropriation capitaliste a pris la forme d’antagonisme entre organisation de la production dans chaque fabrique particulière, et anarchie de la production dans la société toute entière.

C’est dans ces deux# formes antagonistes qui lui sont immanentes, dès son origine, que se meut la production capitaliste, qu’elle décrit ce « cercle vicieux » découvert par Fourier. Mais, de son temps, Fourier ne pouvait voir que ce cercle se contracte insensiblement ; que le mouvement décrit

plutôt une spirale qu^un cercle, et tend à une fin, comme la spirale que décrivent les planètes, par la collision avec son centre de révolution. D’abord, c’est la force accélératrice de l’anarchie sociale de la production qui, de plus en plus transforme le plus grand nombre des hommes en prolétaires ; et c’est cette üaéme masse prolétarienne qui, finalement, mettra un terme à l’anarchie de ia production. D’un autre côté, c’est la force accélératrice de l’anarchie sociale dans la production qui transforme la perfectibilité indéfinie du machinisme en une loi compulsoire pour tout capitaliste industriel de perfectionner, de plus en plus, ses machines, sous peine de ruine. Mais perfectionnement du machinisme veut dire déplacement de travail humain. Si l’introduction et la multiplication des machines signifiaient le remplacement de millions d’ouvriers manuels par quelques milliers d’ouvriers, servants de machines, perfectionnement du machinisme signifie déplacement constant de ces servants de machines et, en dernier lieu, la création d’un nombre d’ouvriers en disponibilité, excédant les besoins moyens du capital ; de toute une armée industrielle de séserve, en disponibilité pour le temps ou l’industrie travaille à haute pression, rejettée sur le pavé quand la crise fatale arrive ; en tout temps un boulet aux pieds de la classe ouvrière dans sa lutte pour l’existence contre le capital, un régulateur pour retenir le salaire au bas niveau qui seul satisfait le capitaliste. Il arrive, pour parler la langue de Marx, que la machine devient l’arme la plus puissante du capital dans sa lutte contre la classe ouvrière ; que le moyen de travail arrache à l’ouvrier ses moyens d’existence; que le propre produit du travailleur devient l’instrument de son asservissement. Il arrive que « l’économie des frais de production se caractérise par la dilapidation la plus effrénée de la force du travail, et la lésinerie la plus éhontée des conditions de son perfectionnement » ; que la machine, ce plus puissant moyen d’abréger le travail, devient le plus sûr moyen de transformer la vie entière du travailleur et celle de sa famille en temps de travail disponible pour la mise en valeur du capital ; il arrive que le sur-travail des uns engendre le chômage des autres, et que la grande industrie qui parcourt le globe en quête de nouveaux consommateurs, limite chez elle les masses au minimum de la famine et détruit de ses propres mains son marché intérieur. « La loi qui toujours équilibre le progrès et l’accumulation du capital et de la surpopulation relative, rive plus solidement le travail au capital que les coins de Vulcain ne rivaient Prométhée à son rocher. C’est cette loi qui établit une corrélation fatale entre l’accumulatiou du capital et l’accumulation de la misère, de telle sorte qu’accumulation de richesses à un pôle, c’est égale accumulation de pauvreté,de souffrance, d’ignorance, d’abrutissement, de dégradation morale, d’esclavage au pôle opposé, du côté de la classe qui produit son propre produit sous forme de capital. » (K. Marx. Capital, p. 285.) Et demander à la production capitaliste une autre distribution des produits, ce serait demander aux électrodes d’une batterie de ne plus décomposer l’eau, envoyant l’oxygène au pôle positif et l’hydrogène au pôle négatif, tant que le circuit reste fermé.

Nous avons vu comment la perfectibilité du machinisme moderne, poussée au plus haut degré, se transforme sous le coup de l’anarchie sociale de

la production en une loi implacable qui force le capiialiste industriel à toujours perfectionner ses machines et à toujours accroître leur force pi-oductive. La simple possibilité de développer Féchelle de sa production, se transforme pour lui maintenant en une autre loi tout aussi cornpulsoire. L'éorme force d’expansion de la gi'ando industrie, en comparaison de laquelle, celle des gaz n’est qu’un jeu d’enfant, se présente maintenant sous la forme d’un besoin qualitatif et quantitatif d’expansion, qui défie toute conqu’ession. La compression ici, c’est la consommation, le débouché, le marché d 'S produits de la grande industrie. Mais la capacité d’expansion du marché, extensive et intensive, est contrôlée par des lois différentes et d’un eflét bien moins énergique. L’extension du marché ne peut aller de pair avec l’extension de la production. La collision est inévitable, et comme elle ne peut aniener de solution à moins de briser la forme capitaliste de la production, cette collision devient péviodique. C’est là un nouveau cercle vicieux dans lequel se meut la production capitaliste. Dès 1825, où éclata la première crise générale, le monde industriel et commercial, la production et l’échange des peuples civilisés et de leurs annexes plus ou moins barbares, se détraquent à peu près tous les dix ans. Le commerce s’arr ‘te, les marchés s’oicombrent, les produits sont là, aussi abondants qu’invendables; la monnaie se cache, le crédit s’évanouit, les fabriques se ferment, les masses ouvrières manquent de moyens d’existence, la banqueroute suit la banqueroute et la vente forcée, la vente forcée. Pendant des années rencombreraent dure, les forces productive^ et les produits se gaspillent et se détruisent par grandes masses, jusqu’à ce que les amas de marchandises s’écoulent peu à peu, grâce à une dépréciation plus ou moins considérable, jusqu’à cc que la production et l’échange reprennent graduellemont leur marche. Peu à peu, l’allure s’accélère, se met au trot, le trot industriel passe au galop, jusqu’au ventre à terre d’un steeple Chase géné]*al de l’industrie, du commerce, du crédit et de la spéculation qui, après les sauts les plus périlleux, vient finir de nouveau dans le fossé de la crise. Et c’est toujours à recommencer. Nous en avons traversé six depuis 1825, et en ce moment nous traversons la septième. Et le caractère de ces crises est si clairement marqué, que Fourier les a toutes décrites en appelant la première : crise pléthorique. Dans la crise, l’antagonisme, entre production sociale et appropriation capitaliste, éclate violemment. La circulation est arrêtée; le moyen de circulation, la monnaie, devient une entrave à la circulation. Toutes les lois de la production et de la circulation sont bouleversées, La collision économique est parvenue à son apogée. Le mode de production se rebelle contre le mode d’échange.

Le fait que l’organisation sociale de la production dans l’intérieur de l’usine s’est déveleppée au point de devenir incompatible avec l’anarchie de la production dans la société qui existe en dehors d’elle et qui la domine, — ce fait s’impose à l’intelligence du capitaliste lui-même par la concentration violente des capitaux qui s’accomplit, dans chaque crise, par la ruine debeaucoup de grands capitalistes et d’un nombre bien plus considérable de petits. Le mécanisme tout entier de la production capitaliste fléchit sous la pression, des forces productives, ses propres créations. Il a créé une telle masse dô

forces productives/ qu’il n’y a plus moyen de les transformer en capital, c’est-à-dire en moyens d’exploiter les forces-travail de la classe ouvrière.

A cause de cela les forces productives chôment; et parce qu’elles chôment, l’armée industrielle de réserve, elle aussi, est forcée de chômer. Situation inouie ! Moyens de production, moyens de subsistance, travailleurs disponibles, tous les éléments de la production et de la richesse abondent, mais comme dit Fourier, l’abondance devient la source de la pénurie et de la misère, parce que c’est elle qui empêche les moyens de production et de subsistance de se transformer en capital. Dans le milieu capitaliste, pour fonctionner, les moyens de production doivent préalablement prendre la qualité de capital, de moyens d’exploitation des forces-travail. C’est cette fatalité qui se dresse maintenant comme un spectre entre les ouvriers et les moyens de production et d’existence. C’est elle seule qui empêche le contact et par conséquent la coopération des leviers personnels de la production avec ses leviers matériels ; qui défend aux moyens de production de fonctionner, et aux ouvriers de travailler et de vivre. Brisez la forme de production capitaliste, permettez aux moyens de productionde fonctionner sans prendre la forme de capital, et l’absurdité qui existe dans les faits s’évanouit, la crise disparaît et vous rendez à la société la possibilité de vivre.

Il est donc constaté, d’abord, que la production capitaliste est devenue incapable de diriger dorénavant les forces productives qu’elle a créées ; et puis, que ces forces productives elles-mêmes poussent de plus en plus impérieusement vers la solution de l’antagonisme, vers l’abolition de leur qualité de capital et vers la récognition pratique de leur caractère réel, celui de forces productives sociales. C’est cette réaction des forces productives sans cesse croissante contre leur qualité de capital ; c’est cette récognition impérieusement exigée de leur caractère social qui, de plus en plus, force la classe capitaliste, autant que la nature du capital le permet, de les traiter en forces productives sociales. La période de production à haute pression, par son crédit gonflé à l’extrême, autant que la crise par l’écroulement de grands établissements capitalistes, imposent Informe de socialisation de grandes masses de moyens de production que revêtent les différentes espèces de sociétés par actions. Beaucoup de ces moyens de production et de communication sont, dès leur début,' si gigantesques que, comme les chemins de fer, ils excluent toute autre forme d’exploitation capitaliste. Mais à un autre degré de développement, cette forme, elle aussi, devient insuffisante. Le représentant officiel de la société capitaliste, l’Etat, doit prendre la direction de ces forces de production. Cette nécessité de transformation en propriété de l’Etat se fait d’abord sentir pour les grands organismes de communication : les postes, les télégraphes, les chemins de fer, etc.

Si les crises prouvent l’incapacité de la bourgeoisie à diriger dorénavant les forces productives modernes, la transformation des grands organismes de production et de communication en sociétés par actions et en propriété de l’Etat, montre qu’elle est devenue superflue. Toutes les fonctions sociales des capitalistes sont remplies maintenant par des employés salariés. Le yôle social des capitalistes se borne à empocher des revenus, à détacher des

coupons et à jouer à la bourse, où ils se dépouillent mutuellement de leurs capitaux. La production capitaliste qui commença par lancer Touvrier dans la surpopulation relative, finit par y précipiter à son tour le capitaliste, en attendant qu’elle lui assigne sa place dans l’armée industrielle de réserve.

Mais que les forces productives soient entre les mains de sociétés par actions ou de l’Etat, elles conservent néanmoins leur qualité de capital. Le fait est patent pour les sociétés par actions. Et l’Etat moderne n’est que l’organisation que se donne la société bourgeoise pour mettre toutes les conditions de la pi'oduction capitaliste à l’abri des attaques tant des capitalistes individuels que des ouvriers. L’Etat moderne, quelle que soit sa forme, est essentiellement une machine capitaliste, l’état des capitalistes, pour ainsi dire le capitaliste collectif idéal. Plus il accapare de forces productives, plus il se change en capitaliste collectif réel, plus il exploite de citoyens. Les ouvriers restent toujours des salariés, des prolétaires. La relation capitaliste entre salari.iut et salarié n’est pas détruite, mais poussée à bout et poussée à bout elle fait la culbute. L’appropriation par l’Etat des forces productives n’est pas la solution du conflit, mais elle en contient les éléments.

Cette solution ne peut-être autre que la récognition pratique de la nature sociale des forces productives modernes , c’est-à-dire la mise à l’unisson des modes de production, d’appropriation et d’échange, avec le caractère social des moyens de production. Et ce but ne sera atteint que lorsque la société, ouvertement et franchement, prendra possession des forces productives devenues trop puissantes pour supporter tout autre contrôle que le sien.

Jje caractère social des moyens de production et des produits qui aujourd’hui retounie sa pointe contre les producteurs eux-mêmes, qui bouleverse périodi^|uement la production et l’échange, sera alors pleinement et ouvertement reconnu. Les forces sociales agissent comme les forces de la nature, aveuglément, violemment, destructivement tant que nous ne les comprenons pas. tant que nous ne comptons pas avec elles. Une fois comprises, une fois leur act on, leurs directions, leurs effets reconnus par nous, nous pourrons les soumet re de plus en plus à notre volonté, nous en servir pour atteindre nos buts. Tel est le caractère social des forces productives modernes.

Tant que nous nous obstinons à ne pas le reconnaître — comme c’estle cas dans la production capitaliste — cette force agit malgré nous, contre nous, s’impose à nous, ainsique nous l’avons vu plus haut. Une fois comprise et reconnue, cette force destructive deviendra entre les mains des producteurs associés, s’en servant en pleine conscience, un des plus puissants leviers delà production. La différence sera celle de l’électricité destructive de la foudre et de l’électricité des télégraphes au service de l’homme; celle de l’incendie et du feu asservi par l’homme. Reconnaissance pratique du caractère social des forces productives modernes, cela veut dire remplacement de l’anarchie dans la production sociale, par une organisation économique réglée selon les besoins de la société et de chacun de ses membres ; cela veut dire remplacement de 1 appropriation capitaliste, engendrant le régime dans lequel le produit asservit d’abord le producteur, puis Tappropriateur, par une appropriation

basée sur la nature même des forces productives modernes : Appropriation directe des produits d’un côté par la société comme moyens d’enti-etenir et de développer la production, et de l’autre parles individus comme moyens d’existence et de jouissance.

A mesure que la production capitaliste transforme de plus en plus la grande masse de la population en prolétaires, elle crée l’armée qui doit ou périr misérablement ou accomplir cette révolution. A mesure qu’elle force la conversion des grands moyens de production socialisés en propriété de l’Etat, elle indique la voie pour l’accomplissement de cette révolution. Le Prolétariat, après s’être emparé de la force publique, transforme les moyens de production en propriété de l’Etat. Mais par cela même il détruit son caractère de Prolétariat, il détruit toute distinction et tout antagonisme de classe, et par conséquent, il détruit l’Etat comme Etat. Les sociétés qui s’étaient mues jusqu’ici dans l’antagonisme de classes avaient besoin de l’Etat, c’est-à-dire d’une organisation de la classe exploitante, pour assurer leurs conditions d’exploitation et surtout pour maintenir, par la force, la classe exploitée dans les conditions de soumission (esclavage, servage, salariat), que réclamait le mode de production existant. L’Etat était la représentation officielle de toute la société, son incarnation dans un corps visible, mais il ne l’était que tant qu’il était l’Etat de la classe qui, pour son temps, représentaitla société touta entière ; mais du moment qu’il devient réellement le représentant de la société toute entière, il devient inutile. Dès qu’il n’existe plus de classe à maintenir dans l’oppression, dès que la domination de classe, la lutte pour l’existence basée sur l’anarchie de la production, les collisions et les excès qui en découlent sont balayés, il n’y a plus rien à réprimer, un Etat devient inutile. Le premier acte par lequel l’Etat se constituera réellement le représentant de toute la société, — la prise de possession des moyens de production au nom de la société — sera en même temps son dernier acte comme Etat. Le gouvernement des personnes fait place à l’administration des choses et à la direction des procédés de production. La société libre ne peut tolérer l’existence d’un Etat entre elle et ses membres.

L’appropriation, par la société, de touslesmoyens de production a été, dès l’apparition historique de la production capitaliste, un idéal plus ou moins nuageux flottant devant les yeux d’individus comme de sectes entières; mais elle ne devenait possible, elle ne pouvait se présenter comme nécessité historique, que lorsque les conditions matérielles de sa mise en pratique existeraient. L’abolition des classes, comme tout autre progrès social, devient praticable, non par la simple conviction, dans les masses, quel’existence de ces classes est contraire à l’égalité, ou à la justice, ou à la fraternité, non par la simple volonté de les détruire, mais par l’avénement de nouvelles conditions économiques. La division de la société en classe exploitante et classe exploitée, dominante et opprimée, a été la conséquence fatale de la productivité peu développée de la société. Là où le travail social ne fournit qu’une somme de produits excédant à peine ce qui est strictement nécessaire pour maintenir l’existence de tous, là où le travail, par conséquent, absorbe tout ou presque tout le temps de la grande majorité des individus dont se compose la société,

cette société se divise nécessairement en classes. A côté de cette ^,^rande majorité vouée exclusivement au travail, il se forme une minorité exempte du travail directement productif, et chargée des affaires communes de la société : direction générale du travail, gouvernement, justice, sciences, arts, etc. C’est donc la loi de la division du travail, qui gît au fond de cette division de la société en classes ; ce qui n’empêche nullement que cette division ne s’accomplisse au moyen de la force et de la rapine, de la ruse et de la fraude ; ce qui n’empêche pas non plus que la classe dominante, une fois établie, n’ait jamais manqué de consolider son pouvoir au détriment de la classe travailleuse, de changer la direction sociale en exploitation des masses.

Mais si l’institution des classes a un certain droit historique, elle ne l’a que pour une époque déterminée, pour un ensemble de conditions sociales données. Elle se basait sur l’insuffisance de la production; elle sera balayée par son développement plénier. En effet, nous ne pouvons songer à l’abolition finale des classes, que lorsque nous aurons atteint un niveau social où, non-seulement l’existence de telle classe dominante, mais celle de toute classe dominante et la distinction de classes elles-même, seraient devenues un anachronisme. C’est-ù-dire qu’il présuppose un degré de développement de la production où l’appropriation des moyens de production et des produits par une classe, par conséquent, la domination politique, le monopole de l’éducation, la direction intellectuelle d’une classe sociale distincte, seront devenus non-seulement superflus, mais un obstacle au développement économique, politique et intellectuel. Ce point est aujourd’hui atteint. La banqueroute politique et intellectuelle de la bourgeoisie n’est presque plus un secret pour elle-raeine ; sa banqueroute économique se répète régulièrement tous les dix ans. Dans chaque crise décennale la société éfouffe sous la pression des forces productives gigantesques et des produits qu’elle a créés ellemême, et qu’elle ne sait plus dominer ; impuissante, elle se trouve face à face avec cette absurdité: que les producteurs n’ont rien à consommer, parce qu’il y a manque de consommateurs.

La force expansive des moyens de production fait éclater les fers que la production capitaliste leur avait mis. Leur délivrance est la seuleï condition qui manquait encore pour assurer un développement continu, toujours accéléré, des forces productives, c’est-à-dire un accroissement illimité de la production elle-même. Mais ce n’est pas tout. L’appropriation sociale des moyens de production écarte non-seulement les entraves artificielles qui enchaînent actuellement la production, mais elle met aussi fin au gaspillage et à la destruction des forces productives et des produits, corollaires inévitables de la production actuelle et qui atteignent leur apogée au moment de la crise. De plus, elle met à la disposition sociale une masse de moyens de production et de produits, en rendant impossibles les extravagances insensées des classes régnantes et de leurs représentants politiques. La possibilité, au moyen de la production sociale, d’assurer à tous les membres de la société non-seulement une existence matérielle pleinement suffisante, qui s’embellira de plus en plus, mais de leur garantir en même temps le libre développement et exercice de toutes leurs facultés physiques et intellectuelles.

cette po5îsibilité existe maintenant pour la première fois, mais elle existe (1).

Dès que la société aura pris possession des moyens de production, elle ne produira plus de marchandises ; c^est-à-dire qu’elle mettra fin à la forme de l’appropriation des produits en vertu de laquelle, comme nous l’avons vu, le produit domine le producteur. L’anarchie dans la production sociale fera place à une organisation consciente et systématique. La lutte pour l’existence individuelle disparaît. Ce n’est que dès ce moment qu’on pourra dire, dans un certain sens, que l’homme s’est définitivement séparé du règne animal ; il aura, enfin, échangé des conditions d’existence animales pour des conditions réellement humaines. L’ensemble des conditions d’existence qui jusqu’ici ont dominé les hommes, seront alors soumises à leur contrôle. En devenant maîtres de leur propre organisation sociale, ils deviendront par cela même, pour la première fois, maîtres réels et conscients de la nature. Les lois qui régissent leur propre action sociale se sont jusqu’ici dressées vis-à-vis des hommes comme des lois impitoyables de la nature, exerçant sur eux une domination étrangère ; dès lors, les hommes appliqueront ces lois en pleine connaissance de cause et, par ce fait, ils les maîtriseront. La forme dans laquelle les hommes s’organisent en société, forme jusqu’ici pour ainsi dire octroyée par la nature et l’histoire, sera alors l’acte de leur libre initiative. Les forces objectives qui, jusqu’ici ont dirigé l’histoire, dès ce moment passent sous le contrôle des hommes. Ce n’est qu’à partir de ce moment que les hommes feront leur histoire future en êtres pleinement conscients de ce qu’ils vont faire, que les causes sociales qu’ils mettront en mouvement produiront dans une mesure toujours croissante les effets voulus. L’humanité sortira enfin du règne de la fatalité pour entrer dans celui de la liberté.

Résumons, en peu de mots, la marche de notre développement :

I. — Société du moyen-âge : Petite production morcelée. Moyens de production adaptés à l’usage individuel ; par cela, primitifs, mesquins, d’effet très-limité ; mais par cela aussi possédés généralement par le producteur lui-même. Production pour la consommation immédiate soit du producteur, soit de son seigneur féodal. Seulement là où il y a excédant de produits sur la consommation, cet excédant est offert à la vente, entre dans l’échange ;

(1) Quelques chiffres donneront une idée approximative de l’énorme force d’expansion des moyens de production modernes même sous la pression capitaliste. D’après les derniers calculs de Giffen, chef du bureau statistique anglais, la progression de la richesse totale de la Grande Bretagne et de l’Irlande est en chiffres ronds.

1814 — 55,000 millions de francs.

Quant à la destruction de moyens de production et de produits pendant les crises, la perte totale de l’industrie de fer dans la crise de 1873-78 s’élevait, pour l’Allemagne seule, à 668 millions de francs; — (chiffre fourni au deuxième congrès industriel allemand tenu à Berlin le 21 janvier 1879.)

production de marchandises à l’état naissant, mais possédant déjà, dans son sein, le germe de Vanarchie sociale dans la production.

II. — Révolution capitaliste : Transformation de l’industrie d’abord par la coopération simple et parla manufacture. Concentration des moyens de production, jusque-là épars, dans de grands ateliers, c’est-à-dire leur transformation d'individuds en sociaux — transformation (pii ne touche guère l’échange; par conséquent maintien des anciennes formes d’appropiiation. Le capitaliste apparaît : jiropriétaire des moyens de production^ c’est lui qui s’approprie les produits et en fait des marchandises. La production est devenue un :ict i social, l’échange et avec lui l’appropriatio:! restent actes indivis duels ; le produit social est approprié parle capitaliste individuel. Antagonisme fondamental, source de tous les antagonismes dans lesquels se meut notre société.

(A) Séparation du producteur d’avec les moyens de production. Condamnation du travailleur au salariat à vie. Antagonisme de protêt tariat et do bourgeoisie.

(B) Développement, surtout au moyen de la grande industrie (depuis la fin du XVIII® siècle), de l’action des lois réglant la production de marchandises. Lutte effrénée par la concurrence. Antagonisme de Borganisation sociale de la production dans chaque fabrique, et de Vanarchie sociale dans la production générale.

(C) . — D’un côté,Perfectionnement du machinisme, devenu compulsoire pour tout industriel par la concurrence, et équiv'alent au déplacement toujours croissant d’ouvriers: armée industrielle de réserve.— De l’autre côté, extension illimitée de la production, également compulsoire pour tout industriel ; des deux côtés, développement inouï des forces productives, excès de l’offre sur la demande, surproduction, encombrement des marchés, crises décennales, cercle vicieux ; surabondance, ici, de moyens de production et de produits ; surabondance, là, d’ouvriers sans travail et sans moyens d’existence: mais ces deux leviers de la production et du bien-être social ne peuvent se réunir, parce que la forme capitaliste de la production défend aux forces productives d’opérer, aux produits de circuler, à moins de s’être changés d’abord en capital ; ce que la surabondance même empêche. L’antagonisme est poussé jusqu’à l’absurdité. Le mode de production se rebelle contre la forme de l'échange. La bourgeoisie est démontrée incapable de diriger dorénavant les forces productives sociales.

(D) . — Récognition partielle du caractère social des forces productives imposée aux capitalistes eux-mêmes ; appropriation des grands organismes de production et de communication par des sociétés par actions, puis par l’Etat. La bourgeoisie démontrée classe inutile, toutes ses fonctions actives étant remplies par des salariés.

ni. — Révolution prolétarienne, solution des antagonismes.

Le prolétariat saisit le pouvoir public et transforme, au moyen de ce pouvoir, en propriété publique, les moyens de production sociaux, qui échappent aux mains de la bourgeoisie. Par cet acte, il les dépouille de leur caractère

de capital; il donne pleine liberté à leur caractère social de s’affirmer, il rend possible l’organisation de la production sociale suivant un plan prédéterminé. Le développement de la production rend l’existence des classes sociales un anachronisme. L’autorité politique de l’Etat disparaît avec l’anarchie sociale ‘de la production. Les hommes, maîtres enfin de leur propre mode d’association, deviennent maîtres de la nature, maîtres d’eux-mêmes — libres.

Accomplir cet acte qui affranchira le monde, voilà la mission historique du Prolétariat moderne. Approfondir les conditions historiques et avec elles le caractère spécifique et les conséquences inévitables de cet acte, donner à la classe appelée à l’action, mais aujourd’hui opprimée, la pleine conscience des conditions et de la nature de sa propre action imminente ; voilà la mission de l’expression théorique du mouvement prolétarien, du Socialisme scientifique.

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