RUE FULBERT
id
ou
Dans rhisloirc de la philosophie et dans les fastes de rhumanité, Socrate et Platon jouissent d'une gloire commune et presque égale. Leur souvenir vit depuis plus de vingt siècles et il ne périra pas : la postérité conservera leur culte, que le passé a religieusement entretenu. L'un a écrit ce que l'autre a fait et a dit. Si le style de Platon est sans rival, la vertu de Socrate n'a pas été surpassée ; elle ne peut pas l'être. Avec un désintéressement magnanime, Platon ne paraît dans aucun de ses dialogues. Il a laissé constamment la parole à Socrate, bien qu'il eût plus que personne le droit de la prendre en son propre nom. Il s'est borné au rôle de « secrétaire. » La reconnaissance des temps écoulés ne s'y est pas méprise, et elle a honoré l'élève qui s'effaçait autant que son maître, qu'il mettait seul sur la scène. On a répété souvent que Platon avait altéré
et embelli les pensées de Socrate : c'est une tradition peu probable. Mais on conçoit Socrate sans Platon ; serait- il possible de concevoir Platon sans Socrate ?
Nous ne les séparerons pas. Des philosophes, des érudits ont essayé de faire impartialement la part distincte de l'un et de l'autre : ces louables efforts ont été vains. Tenons-nous-en à l'intention même de Platon. Il a employé dé longues années à composer ses chefs-d'œuvre et Socrate figure dans les derniers comme au début. Ne soyons pas plus exigeants, et puisque l'auteur s'est tenu à l'écart, laissons-le se confondre avec celui qu'il n'a jamais oublié. Il avait vécu dix ans dans l'amitié de Socrate ; il en a pieusement gardé la mémoire jusqu'à la fin de ses jours, dans une extrême vieillesse. Qu'il soit pour nous le témoin irrécusable.
Mais il n'est pas le seul : Xénophon aussi a été un admirateur non moins dévoué. Il devait la vie à Socrate, qui, au risque de la sienne, l'avait sauvé dans un combat où les Athéniens avaient été vaincus. De même âge que Platon, il avait connu d'aussi près que lui leur maître vénéré, et il a protesté contre l'iniquité de la condamnation dans des Mémoires étendus qui sont arrivés jusqu'à nous, entiers comme les Dialogues. Socrate y est plus simple, mais il y est tout aussi grand. C'est l'interprète qui l'est moins, quoiqu'on y retrouve l'esprit de la Cyropédie, de l'Anabase, de l'Histoire Hellénique et de tant d'autres ouvrages, dignes d'un bon citoyen, d'un excellent administrateur et d'un
soldat fort instruit. Le bon sens de Socrate y brille, appliqué aux détails les plus vulgaires de la vie ; et s'il n'y fait pas de métaphysique, c'est qu'il s'adresse à des auditeurs moins capables de le comprendre. Mais la doctrine n'a pas changé ; les discussions sont menées d'après les mêmes procédés ; elles aboutissent aux mêmes conclusions, moins magistrales, mais aussi persuasives. Le récit de Xénophon complète les théories de son condisciple, loin de les infirmer. L'expression est tout aussi exacte si ce n'est aussi haute.
La forme du dialogue, adoptée par Platon, n'est pas didactique. C'est une sorte de drame, qui peut n'être pas sans agrément, quand c'est une main habile qui s'en sert ; mais le dialogue a ses inconvénients, que les plus illustres imitateurs n'ont pas évités, Cicéron, Plutarque, Abélard, Descailes, Leibniz, etc. C'est nécessairement un conflit, car si les opinions n'étaient pas différentes, la discussion n'aurait pas heu ; les arguments luttent pour se détruire réciproquement, les digressions se multiplient ; les objections se succèdent en sens contraires ; il y a tout au moins deux solutions qui se combattent. Le lecteur est embarrassé dans un choix qu'il ne peut pas faire. Parfois, les interlocuteurs eux-mêmes ne le sont pas moins que lui, et il y a dans les entretiens de Socrate telle controverse dont l'objet reste incertain » Le monologue habituel donne un enseignement plus clair. On ne l'accepte pas toujours, mais du moins » il n'est pas obscur, le doute n'y a plus de place.
On allégua deux excuses en faveur des Dialogues Platoniciens : les conversations de Socrate frappaient tellement les auditeurs que plusieurs d'enre eux avaient sur-le-champ pensé a les reproduire pour les conserver. Ils ne pouvaient se résigner h les perdre, et puisque le sage n'écrivait pas, il fallait le suppléer. Platon devait recueillir ces trésors ; mais il avait été devancé. Un tanneur, du nom de Simon, avait pris l'initiative et il avait dès longtemps propagé les discours de Socrate en les rédigeant. A en croire Dlogène Laërce, il avait composé 33 dialogues ; après lui Phedon en avait composé 2 ; Criton, 17 ; Glaucon, 9 ; Simmias, de Thèbes, 23; Cébès, 3; et enfin Slilpon, 9. Cette littérature avait été si abondante qu'un peu plus tard, on avait dû la résumer : un rhéteur élève d'Epicure, nommé Idoménée, avait fait un ouvrage spécial sur les « Discours des disciples de Socrate ». Platon, comme ses émules, partageait cet enthousiasme ; il y cédait d'autant plus aisément que son génie sentait mieux la valeur de ces théories. Lui-même il a essayé de donner le changea la postérité ; il attribue à Euclide de Mégare la rédaction du Théétète (page 36) et celle du Banquet à Apollodore d'après le récit d'Aristodème, un des convives d'Agathon (Banquet, page 240). Tous les auditeurs de Socrate étaient animés du môme zèle.
Cette méthode de discussion par demandes et par réponses était alors en vogue auprès de la Société athénienne. Elle l'avait probablement reçue de l'Ecole de Mégare, qui se qualifiait d'Eristique,
c'est-à-dire de disputeuse. Les lettres françaises ont eu, au xvn" siècle, un engouement pareil. Sous l'inspiration de M"" de Scudéry, tous les écrivains essayaient de tracer des Portraits. On composait avec autant d'ardeur des Maximes, à l'imitation de Larochefoucauld. Dans la cité de Périclès, où l'on avait autant d'esprit et de goût que nous nous flattons d'en posséder, c'était pour des dialogues qu'on se passionnait. Mais ni la Sapho qui célébrait Condé, ni le duc de Larochefoucault ne valent Platon.
Grâce à lui et à Xénophon, Socrate est devenu pour nous un contemporain. Sa personne, sa physionomie, ses habitudes, son caractère, sont notoires, ses convictions et sa foi nous sont familières, comme son héroïsme devant le supplice. On serait heureux d'en savoir encore davantage ; mais on en sait plus sur lui que sur aucun personnage de cette époque ; et comme les témoignagnes sont directs et individuels, nos informations, sûres comme elles sont, ne laissent presque rien à regretter.
Ce qu'on ignore sur Socrate, c'est la première partie de sa carrière. Né dans une famille pauvre, il a pour père un sculpteur, Sophronisque, qui ne paraît pas avoir eu beaucoup de talent. Sa mère, Phénorète, est une sage-femme. C'est un berceau bien modeste. Il est probable que Socrate a d'abord exercé le métier de son père, sans y exceller non plus. Ses ennemis, comme Timon, le misanthrope, le traitent de « tailleur de pierre ». Cependant on avait gardé de lui le groupe des trois Grâces, dites
SOCUATE ET PLATON
Voilées, que Pausanias retrouvait dans F Acropole d'Athènes (livre i, eh. 22, § 8). Est-ce de celle profession que Socrâte a vécu avant son mariage et sa mission ? Est-ce par ce labeur qu'il a soutenu sa famille ? On ne saurait le dire : mais on peut s'en rapporter à lui. Il n'a de ressources que son travail, plus ou moins rétribué, et s'il a parfois accepté le secours spontané de ses amis, il n'a jamais été à la charge même des plus opulents. Avait-il reçu quelque héritage de son père? Avait-il amassé quelques économies, quand sa mission vint absorber désormais tout son temps ? C'est vraisemblable, puisqu'il avait à soutenir son ménage et trois enfants, dont deux étaient en bas âge quand il mourut. D'ailleurs, comme il le dit dans son Apologie, il avait négli'^é ses alliiires personnelles pour obéir au Dieu de Delphes.
Ce qui est certain, c'est que, durant toute sa vie, il est resté dans la misère, et qu'il a préféré celle étroite situation . Il en a donné les raisons dans un entretien avec Antiphon. C'était un orateur, dont Thucydide, son élève, fait un pompeux éloge (Hwe vui, ch. 68) ; il était devenu fort riche, par suite des procès importants qu'il avait plaides. Oligarque déclaré, il semble qu'il a quelque commisération pour le philosophe, et un jour qu'il le rencontre, il lui dit: « Je croyais vraiment, Socrale, que la philosophie aurait dû te rendre plus heureux ; tu VIS de telle sorte que pas un esclave ne voudrait l'avoir pour maître. ïu le nourris des aliments les plus grossiers : non seulement tu as un mauvais
OU LE PLATONISME. h
vêtement ; mais ce vêtement te sert été comme hiver ; tu vas sans chaussures ni tunique ; si lu instruis tes disciples à te ressembler, tu peux te vanter d'être un professeur de misère. — Je vois, lui répond Socrale, que tu préférerais mourir plutôt que de vivre comme moi. Mais examinons en quoi ma vie est si pénible. Si je ne fais pas payer mes leçons, j'en suis d'autant plus libre de ne causer qu'avec qui je veux. Est-ce que les mets de ta table t'agréent plus que les miens ne m'agréent.^ Quand on a un bon appétit, on n'a pas besoin d'assaisonnement. Si je ne change pas de vêtement, c'est que je ne crains ni le froid ni la chaleur. Mes pieds nus n'ont jamais été malades, et ils m'ont toujours porté où je voulais. Mon corps est habitué à braver toutes les influences. En tout cela, suis-je donc si malheureux? Parmi tous les bonheurs dont l'homme peut jouir, en est-il un qui égale l'espoir de se rendre meilleur soi et ses amis? S'il faut servir la patrie, qui en aura davantage le loisir ou de celui qui vit comme je fais, ou de ceux qui comme toi vivent dans la somptuosité? Qui se mettra le plus vite en campagne? Pour moi, je crois que la divinité n'a besoin de rien : et moins on a de besoins soi-même, plus on s'approche d'elle et de sa perfection. ))
Ainsi la pauvreté de Socrate a été volontaire : il l'a aimée de propos délibéré : mais elle n'a pas eu pour lui les suites assez fâcheuses qu'elle entraîne ordinairement. A l'occasion, il a su mettre des sandales et un vêlement neuf pour se rendre au souper
iS
d'Agathon, où il devait rencontrer Aristophane. Phèdre, Alcibiade et d'autres convives aussi bien choisis. Il parlait souvent aux ouvriers et aux pauvres, mais s'entretenait aussi avec les puissants du jour et avec les artistes de génie. Il a vécu près de Périclès, d'Aspasie, de Phidias. Ses habitudes de frugalité ont eu pour résultat de lui assurer une santé inaltérable, et des forces qui n ont jamais défailli dans les fatigues et les périls de la guerre. A Potidée, en 459, il étonnait Farmée en supportant sans la moindre peine toutes les privations qu on souffre à la guerre. « Fallait-il endurer la rigueur des hivers, qui sont très durs dans ces contrées-là, ce qu'il faisait quelquefois est inouï. Par exemple, dans le temps de la plus forte gelée, quand personne n'osait sortir du quartier, ou du moins ne sortait que bien vêtu, bien chaussé, les pieds enveloppés de feutre et de peaux d'agneau, lui ne laissait pas que d'aller et de venir avec le même manteau qu'il avait coutume de porter. Il marchait pieds nus sur la glace plus aisément que nous qui étions bien chaussés, au point que les soldats le voyaient de mauvais œil, croyant qu'il les voulait braver. » De qui tenons-nous tous ces détails.^ D'Alcibiade, qui les raconte chez Agathon : blessé et sur le point d'être pris ou tué, il n'avait dû son salut qu'à Socrate. Après la retraite, le philosophe faisait décerner le prix de la valeur à son jeune ami, au lieu de l'accepter pour lui-même. A Délium, en Béotie (en 424), il avait tiré Xénophon de la mêlée où il allait périr, en l'emportant sur ses épaules, et il
montrait une telle énergie que l'ennemi n'avait pas osé le poursuivre.
Le courage civique égalait en lui le courage militaire. Désigné par le sort comme président (épistate) de l'assemblée populaire, il refusa de laisser voter irrégulièrement sur les dix généraux des Arginuses. Après la prise d'Athènes par Ly sandre, quand les Trente tyrans lui donnèrent l'ordre illégal d'arrêter Léon de Salamine, il ne leur obéissait point. C'était mettre sa vie en jeu, mais cette considération ne le touchait pas; il montrait en cette circonstance la même fermeté que, quatre ou cinq ans plus tard, il portait devant ses juges. Condamné à mort, il dut rester trente jours chargé de fers, en attendant l'exécution d'une sentence sans appel ; jamais il n'eut l'esprit plus libre que dans son entretien suprême sur l'immortalité de l'âme et sur la justice et la bonté des Dieux. Selon Montaigne, (( Il n'y a rien plus illustre en la vie de (( Socrate que d'avoir eu trente jours entiers à ru- (( miner le décret de sa mort ». C'est, comme le dit encore Montaigne, que « Socrate est toujours un et pareil » ; à vingt-cinq ans de distance, il est devant le tribunal et en prison ce qu'il est à la guerre, ce qu'il est devant les violences de la tyrannie et des démagogues.
Voilà, semble-t-il, le comble de la vertu, et Ton croirait qu'il est interdit à notre infirmité d'aller au delà. Renoncement, domination de soi, abstinence, dévouement au bien, modestie sincère, courage à toute épreuve ; et à ces qualités austères,
SOGRATE ET PLATON
s'enjoignent d'autres, parfaitement aimables, la bienveillance, Taménité, la douceur et la grâce. Combien d'entre nous, depuis que notre race existe, se flatteraient-ils justement d'avoir subi aussi virilement leur passage sur cette terre ? Et cependant, nous l'affirmons, la vraie gloire de Socrate est encore infiniment plus grande. Quelle est-elle donc? La voici, unique et souveraine.
Socrate est le premier qui, parmi les hommes, chez un peuple très éclairé, a reconnu et proclamé le pouvoir de la conscience, ce don inappréciable que Dieu a fait à chacun de nous, pour que nous sachions discerner le bien et le mal et nous diriger dans notre existence éphémère. Le premier, il a sanctionné par sa mort la soumission que nous devons à cette loi imprescriptible, source de toutes les institutions que se donnent les sociétés civihsées. Bien d'autres avaient obéi à leur conscience avant Socrate, mais jusqu'à lui nul ne s'en était rendu compte. La Grèce avait eu des sages, des moralistes, des philosophes, des poètes, qui avaient exprimé des sentiments aussi purs ; elle avait eu Alceste et Antigone et une foule de héros, dans les temps anciens, et récemment dans les guerres médiques. Mais ces nobles cœurs avaient agi d'instinct. Socrate seul porta dans les profondeurs mystérieuses de l'âme la lumière de la réflexion. Lui-même a peut-être été ébloui de l'éclat de cette découverte inattendue ; il entrevoit la conscience sous un jour un peu différent du nôtre. C'est une voix qu'il croit entendre, sonore comme la voix qui vient frapper notre oreille.
Dans une constitution aussi vigoureuse et aussi saine que celle-là, l'écho retentit avec une force inconnue du reste des mortels.
Dans le ïhéélète (page 60) il invoque la voix intérieure, qui ne Tabandonne jamais. Dans l'Euthydème (page 364), ill'appelle le signe divin. Dans le Premier Alcibiade (page 20), c'est le Dieu qui le gouverne. Dans la République (livre iv, page 241), ce sont les ordres de la raison. C'est la voix divine (livre IV, page 28). Mais c'est si bien la voix de la conscience que Socrate déclare qu'elle ne l'a pas quitté depuis son enfance (Théagès, page 257) ; il répète ce souvenir dans les mêmes termes devant ses juges (Apologie, page 97). On ne peut pas s'y tromper. Si la conscience s'est fait entendre dans l'enfant, c'est qu'elle fait partie de notre constitution naturelle : elle ne cesse de conseiller l'homme. Quand il se conduit bien, elle garde le silence ; mais quand il est sur le point de faire mal, elle l'avertit. Socrate s'y soumet toujours sans réserve et sans murmure. Parfois il semble avoir grand'peine à l'écouter ; ses compagnons d'armes, tout étonnés, l'ont vu rester un jour entier, immobile à la même place, plongé dans sa méditation. Une autre fois, il s'arrête au seuil d'une maison avant d'entrer, parce qu'il vient d'entendre l'appel divin.
On s'est beaucoup trompé sur ce phénomène singulier. Par une équivoque d'étymologie, on en est arrivé à attribuer à Socrate un génie, un démon qui ne se révélait qu'à lui. Personnellement Socrate n'a pas avancé cette explication ; mais il l'a peut-
SOGRATE ET PLATON
être autorisée, en parlant assez souvent des démons, enfants des Dieux, à qui ils servent d'intermédiaires auprès des hommes. C'était une croyance très répandue chez les paiens. Apulée s'en est fait Técho et bien des écrivains chrétiens Tout admise après lui. Mais Socrate et ses amis n'ont jamais pensé aux démons tels que les ont imaginés nos livres liturgiques et nos légendes. Le Jai/i6vtoy socratique ne signifie que l'intervention divine. En réalité la raison dans l'homme n'a pas une origine autre que celle-là. Notre héroïne du xv* siècle, Jeanne d'Arc, avait ses voix intérieures, qu'elle regardait comme la voix de Dieu. Quelques physiologistes, qui se croyaient très perspicaces, ont prononcé le mot de folie ; mais à ce prix, qui ne consentirait à être fou en compagnie de Socrate et de la vierge Lorraine î Jamais bon sens n'a été mieux démontré que celui de Socrate, et lui aussi, sujet comme les poètes à des accès d'enthousiasme, il remplissait une mission.
On se rappelle comment il y avait été provoqué. Chériphon, un de ses amis d'enfance, avait consulté l'oracle : la Pythie avait répondu que Socrate était le plus sage des hommes. La candeur de Socrate ne lui permettait pas de s'attribuer cette supériorité. Mais qu'avait voulu dire le Dieu? Il ne pouvait pas s'être trompé. Pour s'assurer du sens de sa réponse, Socrate se mit à se comparer à ses concitoyens ; et de cet examen prolongé, il conclut que toute sa prétendue sagesse consistait à connaître son ignorance sur toutes choses, tandis que les autres ne
s'avouaient pas la leur et qu'ils croyaient savoir ce qu'ils ne savaient pas. Par là, il se conformait au précepte du Dieu : « Connais-toi toi-même » ; et tout ensemble il apprenait à ses semblable^ à s'étudier avec son aide, ainsi qu'il s'étudiait, en toute franchise.
(( Dès le matin, nous dit Xénophon, il allait « aux promenades publiques et aux gymnases, se (( montrait sur l'agora à l'heure où elle est pleine (( de monde ; et il se tenait le reste de la journée (( aux endroits où la foule était la plus nombreuse. (( Il y parlait souvent, et qui voulait pouvait l'en- (( tendre. Il ne discourait point comme la plupart (( des autres philosophes sur la nature de l'univers (( et le Cosmos : il s'attachait uniquement à ce qui (( concerne l'homme, examinant ce qui est pieux (( ou impie, beau ou honteux, juste ou injuste ; (( analysant ce que c'est que la sagesse ou la folie, (( le courage ou la lâcheté ; ce que c'est que l'Etat (( et le gouvernement, et ainsi des autres choses (( dont la connaissance, selon lui, est essentielle (( pour être vertueux. » (Mémoires sur Socrate, Uvre I, ch. 1.) Voilà ce que ses compatriotes entendaient de sa bouche.
Combien de temps a duré cette mission, incessamment remplie.^ Au moins trente ans. Les fondateurs de religion n'ont pas en général mis ce temps à la leur. Celle de Socrate est originale entre toutes. Sa parole n'avait rien d'impérieux ; c'était à la raison qu'il s'adressait, sans autre force que celle de la vérité. Il offrait des conseils : il cherchait à les faire
accepter; il ne donnait pas d'ordres. Ami de la liberté pour lui-même, il ne Tétait pas moins pour les autres. Cette occupation nous paraît innocente aujourd'hui. Mais dans Athènes, au cinquième siècle avant notre ère, elle était fort périlleuse. La démocratie était pleine d'ombrages ; elle ne s'abstenait jamais d'être cruelle et impitoyable, parfois même elle se laissait aller à ses aveugles vengeances contre ses chefs. Périclès y échappait à grand'peine. Socrate n'avait jamais voulu se mêler à la pohtique, mais il n'en blessait pas moins une foule de gens par des conversations où il était toujours vainqueur. Ses critiques étaient trop justes pour être inoflensives, aussi le débat était-il quelquefois orageux. Protagore irrité est sur le point de le rompre, malgré l'intervention d'Alcibiade (Protagoras, page 68). Gorgias, Polus, Calliclès même, avec toute sa violence, ne peuvent tenir tête (Gorgias, pages 228, 260, 292, 361). Thrasymaque n'est pas plus heureux ; et il s'emporte jusqu'à traiter Socrate d'impudent et de calomniateur (République, livre i, pages 23, 28). Anytus, dans le Ménon (page 214), se plaint de ses médisances. Glaucon et Adimante, beaucoup plus doux, sont froissés néanmoins. Socrate, maître de sa parole comme il l'était, certain de ne point se perdre dans le dédale de subtilités où s'égaraient ses adversaires, poussait-il trop loin son triomphe? Nous ne pouvons le croire, même sur le dire d'Alcibiade qui, dans le Banquet (page 326), lui reproche, comme Thrasymaque, d'être un effronté j*ailleur, tout en l'accablant des
éloges les plus justifiés et en l'élevant pour le charme de son éloquence même au-dessus de Périclès.
Selon nous, on comprend mal d'ordinaire l'Ironie socratique. En grec, le mot d'Ironie signifie surtout Interrogation; et il n'implique à aucun degré cette pointe de malice, que nous laisse toujours soupçonner l'ironie telle qu'on l'emploie aujourd'hui. Socrate aimait trop sincèrement ses semblables pour se railler d'eux ; il se prenait luimême trop au sérieux pour se contenter de ces victoires égoïstes. Elles dessèchent le cœur de celui qui se les permet, en même temps qu'elles irritent les victimes, loin de les convaincre. La moquerie universelle a pu convenir à la soi-disant philosophie du xvui^ siècle ; l'Hellénisme ne l'a jamais connue, même dans ses écoles sceptiques. Socrate ne raillait pas les sophistes ; il les combattait avec une vigueur qui se serait affaiblie en usant d'une telle arme. Les sophistes faisaient trop de mal pour qu'on pût les absoudre. Cupides, ils songeaient avant tout à s'enrichir. Leur morale sans principe pervertissait les cœurs, en même temps que le charlatanisme de leurs leçons faussait les esprits.
Nous n'avons point à faire un exposé complet du système de Socrate. Lui-même n'a jamais eu la prétention d'un enseignement réguher ; mais nous devons rappeler quelques-unes de ses opinions, parmi celles dont l'influence ne cessera pas, tant qu'il y aura sur terre des âmes philosophiques, amies du bien et de la raison.
Qu'enseignait Socrate ? Il enseignait la soumission au devoir, avant tout, par-dessus tout, au prix même de la vie. A cet égard, il a été le modèle le plus frappant. Mais son exemple, tout éclatant qu*il pouvait être, eût été perdu, s'il n'eût pas appuyé sa conduite sur des principes immuables, et tout d'abord sur celui-ci ; jamais il n'est permis de faire le mal, sous quelque prétexte et dans quelque circonstance que ce soit. La nature de notre ame est de pratiquer le bien, quelques sacrifices qu'il exige. C'est là notre grandeur et notre dignité. Si l'on a eu le malheur de commettre une faute grave, le coupable n'a rien de mieux à faire, dans son intérêt, que de se dénoncer lui-même au juge et de se livrer au châtiment qui le purifie. Le bonheur, dont l'homme est si avide, n'est pas ailleurs. Socrate a été certainement le plus heureux des mortels. Sa sérénité ne s'est pas un seul instant démentie ; les épreuves qu'il a subies ne l'ont point ébranlé : elles ne lui ont pas arraché une plainte. Combien y a-t-il de cœurs pour rechercher ces austères jouissances et se soumettre à ces vérités,, qui pourtant sont notre salut ? Le devoir nous est toujours connu si nous interrogeons atlenlivement notre conscience et notre raison . Dieu s'y communique à nous comme le Dieu de Delphes parlait à Socrate. Bossuct a dit : (( C'est une lumière céleste qui dissipe tous (( les fantômes.., c'est une voix qui s'élève du <( centre de l'âme. » (Sermon sur la mort). En ceci le Paganisme et le Christianisme sont d'accord.
A la fin de notre xvni" siècle, Kant s'écrie, en
un langage solennel et justement admiré : (( Devoir, (( mot grand et sublime, quelle origine est digne (( de toi? Où trouver la racine de ta noble tige, qui (( repousse fièrement toute alUance avec nos pen- (( chants? » Mais ne peut-on pas dire à Kant : Depuis vingt-deux siècles, Socrate a résolu votre question? Comment en êtes-vous encore à la poser? L'origine du devoir, c'est Dieu, qui permet à notre raison d'être éclairée de cette lumière. La noble tige du devoir plonge dans la conscience, oii ses racines deviennent de plus en plus vigoureuses parla durée de l'obéissance. Kant aurait dû savoir ce qu'avait produit la philosophie grecque, instruite par l'hécalombe des Thermopyles. L'indépendance de l'esprit ne peut aller jusqu'à ignorer à qui sont dues des vérités de cet ordre.
Selon Socrate, l'âme, dans sa vie terrestre, a un ennemi redoutable entre tous, parce qu'elle ne peut s'en séparer: c'est le corps, dont l'obsession est incessante. L'âme qui l'anime doit le régir; mais si, au contraire, la matière l'emporte, l'âme, vaincue par son compagnon, se perd en ce monde et dans l'autre. C'est par une vigilance de tous les moments qu'elle peut conjurer la défaite. Socrate ne s'est pas demandé d'oii venait cette alliance de deux substances contraires, et l'explication du Phèdre est purement mythologique ; mais s'en tenant à la réalité, il a vu le danger, et les conseils qu'il donne pour l'amoindrir sont aujourd'hui aussi pratiques que de son temps. Ils le seront éternellement, à moins que Dieu ne change les conditions
qu'il a imposées à notre être dans les deux éléments qui le forment. Il n*y a pas un dialogue où Socrate ne soit revenu sur ce sujet. Il recommande au sage de s'isoler de son corps, afin d'assurer à la raison l'exercice de ses facultés propres et son empire bienfaisant. C'est ce qu'il appelle l'apprentissage de la mort; on a trop souvent critiqué ce mot profond, comme si le sage ne pouvait pas, par sa modération, se délivrer partiellement des sujétions du corps, en préludant en quelque sorte à la libération et à la séparation définitives.
Dans cet antagonisme de l'âme contre le corps, Socrate n'a rien exagéré : il a fixé les véritables limites. Il n'est nullement mystique : ses méditations ont pu l'absorber quelquefois, elles ne l'ont jamais conduit aux excès de l'école d'Alexandrie. Il les aurait blâmés si quelqu'un autour de lui les eût rêvés. Il a laissé à l'esprit toute sa clairvoyance et ses fonctions légitimes. Il aurait eu une répulsion invincible pour cette immolation passagère, où, sous apparence de remettre tout à Dieu, on anéantit en soi la pensée et l'action. L'Hellénisme, dans sa décadence et près de sa fin, s'est prêté à cette démence venue de l'Egypte et de l'Orient.
La claire notion du devoir et de la suprématie de l'âme nous conduit directement à la notion de Dieu. Quelle puissance a prescrit le devoir à notre conscience .►* Qui a fait l'âme maîtresse du corps et libre jusqu'au suicide? C'est, répond Socrate, c'est l'auteur et le père de l'univers (Timce, page 137), qu'il a produit dans sa bonté (ibid.,
page 119). Ce Dieu existe de tout temps (ibid., page 125). 11 est le souverain de tout ce qui est (Lois, livre nr, page 215). Lui seul est la cause première de la nature, qu'il a organisée comme il luiaplu (ibid., livre x, page 229). C'est de lui que viennent les idées et les essences des choses (ibid., pages 239 et 240). Le monde, créé a un certain moment d'après le modèle éternel est destiné à périr un jour: puisqu'il est né, il doit mourir (ïimée pages 117, 119 et 137). Mais il n'en est pas moins beau (Philèle, page 343; Lois, livre xn, page 397). Dieu, qui l'a fait, voit tout ce qui s'y passe et il se réjouit de son œuvre (Lois, livre x, pages 254, 258, 262; Timée, page 130).
Dans un entretien rapporté par Xénophon, qui peut ^Ire y avait assisté, Socrate se plaît à énumérer au jeune Euthydème tous les bienfaits que l'homme doit à Dieu ; pour sa part, il lui rend grâce du fond du cœur. Dieu nous a procuré tout ce dont nous avons besoin ; et d'abord, cette lumière resplendissante, qui chaque jour vient nous permettre d'agir avec sécurité. A la lumière, succède le repos, « le plus doux des délassements ». Dans les ténèbres de la nuit, les astres nous éclairent et les phases de la lune nous permettent de mesurer le temps. Et notre nourriture, les Dieux ne la fontils pas sortir de la terre, qui, par la variété des saisons, nous apporte le nécessaire et l'agréable? Et l'eau, qui féconde le sein de la terre, en même temps qu'elle nous abreuve! Et le feu, qui nous préserve du froid et de l'obscurité, et qui de tant
de manières seconde notre industriel Et Tair, qui entretient la vie en nous, et dont les mouvements nous aident à traverser les mers! Et le soleil, qui vivifie notre globe, et qui chaque année fournit sa course sans jamais s'en écarter I
Le jeune interlocuteur de Socrate élève une objection: «Les animaux, dit-il, jouissent de tous ces biens autant que l'homme ; il n'en a pas le privilège. » Oui, répond Socrate; mais les animaux sont faits pour l'homme, puisqu'ils lui obéissent, tout en étant plus forts que lui. Les Dieux ne nous ont-ils pas donné exclusivement l'intelligence et la raison pour juger de toutes choses.^ Ne nous ont-ils pas accordé la parole pour que les hommes communiquent entre eux et fondent les sociétés et les États ? Les Dieux ne se montrent pas à nous sous une forme réelle. C'est dans leurs ouvrages qu'il faut les contempler pour les honorer et les remercier. Ils demeurent invisibles à nos faibles regards, comme notre âme, qui en nous participe de la divinité et que pourtant on ne voit pas.
Aujourd'hui, a la fin du xix*^ siècle, que pourraiton ajouter à cet hymne. ^ Nos arguments pour appuyer ceux de Socrate pourraient être plus nombreux; seraient-ils plus décisifs.^ Les xModernes ne pourraient-ils môme pas trouver là une leçon de modestie? Les sciences naturelles de notre temps connaissent une foule de phénomènes qu'ignorait Socrate. L'hommage qu'elles rendent à Dieu, quand elles ne tombent pas dans l'incrédulité, estil plus sincère et mieux justifie.^ Ce n'est pas la
science astronomique qui a inspiré au Psalmiste le « Cœli enarrant ». Socrate n'en savait pas plus que David ; mais il cédait au même élan de sa raison et de sa gratitude. Il s'est trouvé des juges à Athènes pour croire à son impiété! C'est bien cependant de ce Dieu de Socrate qu'on peut dire comme de celui des Hébreux :
« Tout l'univers est plein de sa magnificence;
« Qu'on l'adore, ce Dieu, qu'on l'invoque à jamais. »
De la, le culte qu'on doit aux Dieux et que tout bon citoyen respecte sous la forme qu'il a prise dans le pays où l'on est né. De là aussi l'extrême sévérité de Platon contre les athées et les sacrilèges.
Socrate ne s'est pas trompé davantage sur la condition de l'homme en ce monde ; il ne l'a faite ni trop belle, ni trop humble ; il l'a vue telle qu'elle est. Créé par les Dieux, l'homme, quand il vient au jour, est nu, sans vêtement, sans défense (Protagoras, page 3i et suiv.). Mais l'âme qu'il a reçue peut suppléer à tout ce qui lui manque. L'intelligence, qui est la reine du ciel et de la terre (Pliilèbe, pages 3U), 347; Lois, x, page 243), est en lui une parcelle de la substance divine. Grâce à elle, il peut mener une existence qui se rapproche de celle des Dieux; il peut leur ressembler ; mais s'il s'abandonne à la fureur de ses désirs et de ses passions, il n'y a point d'infamie, point d'extravagance ou, comme le dit Bossuet, (( de grossièretés incompréhensibles » dont il ne soit capable (Répubhque, ix, page 184).
at
SOGRATE ET PLATON
C'est là ce qui constitue sa faiblesse, il la sent d'autant plus qu'il se connaît davantage. Toujours inférieur aux Dieux, il peut se rendre supérieur à lui-même dans la guerre intestine que chacun de nous porte en soi (Lois, i, page 8). D'ailleurs quoi qu'il fasse il reste toujours sous Tœil des Dieux, dont la sollicitude ne cesse de veiller sur lui. (( Tu ne leur échapperas jamais, dit le Sage à (( un jeune homme impie, quand tu serais assez (( petit pour pénétrer dans les profondeurs de la « terre, ni quand tu serais assez grand pour t'éle ver (( jusqu'au ciel. » (Lois, x, page 267). L'homme est donc un composé de bien et de mal (Euthydème, page 431 ; Lois, x, pages 260, 263; République, VI, page 34). Sa gloire est de faire que son âme sorte victorieuse des luttes qui l'attendent. La vie est le plus beau des combats ; c'est elle qui est la vraie tragédie, où il n'y a plus de fictions poétiques (Lois, vu, page 70; x, page 267; République, X, pages 165, 278). En sortant de ce monde, l'homme retrouve dans les enfers des Dieux justes et bons, qui le récompensent ou le punissent selon ses mérites. Leur équité est infaillible comme leur bienveillance. L'homme n'a donc rien à craindre de la mort, qui délivre son âme immortelle et la remet en la puissance de ses protecteurs. C'est ainsi que se consomme l'union de la terre et du ciel liés l'un à l'autre « par des raisons de fer et de diamant, que nulle force humaine ne saurait briser » (Gorgias, page 367).
Pascal, qui avait pour s'instruire dix-sept siècles
de théologie chrétienne, a-t-il mieux compris riiomme quand il l'accable de ses sarcasmes, quand après l'avoir appelé (( un roseau pensant », il en fait « le rebut de l'univers » , et qu'il finit par le déclarer un « monstre incompréhensible » ? Toute l'éloquence du génie ne rachète pas de telles erreurs. Pascal aurait dû sentir qu'il faisait le procès de Dieu même, en rabaissant si violemment sa créature privilégiée. Quant à Socrate, il ne s'est pas découragé, et fidèle au précepte du Dieu de Delphes, il a étudié l'homme, et il est parvenu à le bien connaître.
De nos jours, malgré toutes nos lumières, il est encore des esprits savants et distingués qui commettent un excès qui vaut celui de Pascal, mais en sens contraire. Ils exaltent l'homme autant qu'il le ravale. A les entendre, l'homme est non seulement le maître et le roi de la nature ; bientôt, devenu tout-puissant, il remplacera Dieu et il sera créateur ; il donnera la vie a de nouveaux êtres ; il les multipliera à son gré, en réalisant les promesses de Bacon .
L'orgueil humain ne saurait être plus outrecuidant. Mais on peut l'arrêter d'un mot: tout en admirant l'homme et ses travaux, ne doit-on pas admirer mille fois davantage celui qui a doué l'homme de facultés si fécondes .^^ Il faudrait que l'homme pût se créer lui-même pour qu'on lui pardonnât de telles insanités. La Grèce aurait eu plus de droit de se les permettre, en présence de tant de chefs-d'œuvre qu'elle a enfantés. Homère,
Pindare, Hlppocrate, les trois tragiques, Aristopliane, Hérodote, Thucydide, Périclès, Phidias, enfin Socrate et Platon, le peuple qui avait produit de tels génies en attendant ceux qu*il devait produire encore, ce peuple-là ne pouvait-il pas à plus juste titre s'enivrer de lui-même et préférer Thomme aux Dieux de l'Olympe? La Grèce n a jamais songé à celte énormité ; et quand le Stoïcisme a oublié l'antique modération, ce sont les qualités morales qu'il a exagérées dans l'homme : ce n'est pas son génie industriel, qui maîtrise la matière sans savoir se maîtriser à son tour. Par une contradiction inconcevable, ces mêmes sciences qui vont jusqu'à diviniser l'homme ne veulent reconnaître en lui qu'un principe matériel et en font un simple animal plus intelligent que les autres. Socrate, en recommandant à l'homme d'imiter les Dieux, qui lui ont donné la vie, nous a révélé notre vraie nature et notre sérieuse destinée.
Ces problèmes essentiels ne sont pas les seuls qu'aient résolus Socrate et Platon. Certainement il n'en est pas de plus grands que ceux-là ; mais une foule d'autres, encore très importants quoique secondaires, ont été élucidés du même coup. Comme l'a dit Aristole : « Une vérité démontrée est une vérité éternelle » ; et voilà pourquoi les opinions des deux philosophes sont des conquêtes immortelles pour l'esprit humain, qui peut en profitera jamais, heureux quand il sait les approuver et les suivre. Au milieu de ces richesses, il faut choisir, et se borner presque à une énumération. La science
(Théétète, page 48), le plaisir et la raison (Philèbe, page 343), la rhétorique dans le Gorgias et dans le Phèdre, l'amitié (Lysis, page 78), la poésie (Ion, page 238 ; Hippai-que, page 192 ; République, m, pages 122, 132, 149; ibid., x, pages 235, 242, 262), le courage (Lâchés, page 343), la vertu (Ménon, page 155), l'amour (Banquet, page 248), la beauté (ibid., page 317), le mariage (Lois, iv, page 247 ; vn, page 353), etc., etc. que d'excellentes maximes, que de conseils pratiques, que d'observations justes et utiles, ne recueille-t-on pas dans ces pages divines ! Nous ne pouvons nous arrêter a chacune d'elles : mais il y a quelques questions qu'on ne saurait traiter aussi brièvement.
D'abord, le rôle de la philosophie n'a jamais été mieux compris. Arislote l'a peut-être défini avec plus de précision, mais Platon a tracé le portrait du philosophe avec des couleurs ineffaçables. Cet idéal n'est pas inaccessible, puisque Socrate l'a réalisé ; il pose sans cesse devant nos yeux, pour stimuler nos langueurs. Le philosophe n'a rien à attendre que de lui seul ; son unique devoir est de rechercher la vérité et de la communiquer à autrui. Il paye ainsi sa dette à la société dans laquelle il vit, et dont il tire tant d'avantages, tout en y courant des dangers de tout genre. Il peut braver sans crainte les périls extérieurs, sur lesquels il ne peut rien. Son ennemi véritable, c'est le vice, qui ne dépend que de lui et dont il peut se défendre. Aussi quelles précautions ne prend pas Socrate pour l'éducation des enfants I Quelle sollicitude pour pré-
server ces jeunes âmes de tout contact corrupteur I Pour éclairer ces esprits débiles par des études régulières, pour fortifier ces corps par une gymnastique de tous les jours I C'est qu'il s'agit de former par une discipline intelligente de bons citoyens et peut-être de recruter parmi eux ces natures philosophiques toujours en si petit nombre, mais dont on peut tout espérer pour le bien de l'Etat.
Socrate s'est exposé ici à une critique assez fondée. Il déclare que les peuples ne seront heureux que quand les philosophes seront rois ou quand les rois seront philosophes. Mais, peut-on objecter, les philosophes en devenant rois ne seraient plus des philosophes et les rois en devenant philosophes ne seraient plus des rois. Il faut que chacun reste dans son domaine et ne cherche pas à concilier des choses inconciliables. La royauté a ses devoirs comme la philosophie a les siens ; on ne peut remplir à la fois deux offices trop différents pour être soumis à la même règle. Si l'on en croit la tradition, Platon a dû éprouver personnellement, à la cour des tyrans de Sicile, ce que valait cette utopie. Le réel dans le vœu de Socrate, c'est que les chefs d'EUil ne sauraient être trop instruits, trop désintéressés ni trop sages. La prospérité des peuples est à ce prix; l'histoire de tous les temps nous l'atteste. D'ailleurs. Socrate ne permet pas aux futurs « gardiens de l'Etat » de mettre la main aux affaires avant l'âge de cinquante ans, c'est-à-dire à l'âge où l'on peut avoir une expérience consommée et où l'on sait se conduire soi-même assez bien pour être
assuré de bien conduire les affaires des autres, à . travers tous les écueilsdont la politique est hérissée. Socrate avait pu observer de près la carrière de Périclès, et toute glorieuse qu'elle était, il ne pouvait l'envier pour qui que ce fût, et encore moins celle d'Alcibiade.
La polititique peut en effet exciter de justes défiances. Quelle que soit la forme du gouvernement, la multitude y tient toujours la place la plus considérable ; elle est en possession de la force, qui peut dominer tout. Elle doit donner au moins son assentiment tacite, lorsqu'elle n'intervient pas directement. Or, qu'attendre de la foule, ignorante et à la fois toute-puissante, despotique et irresponsable ? Il n'y a pas à la blâmer, puisqu'elle est si souvent la victime de ses passions indomptables ; mais on doit la craindre, même quand on a la prétention de la gouverner et de la servir. C'est ce que Socrate a parfaitement senti. Les événements heureux ou terribles dont il avait été le témoin dans sa patrie, les enivrements de la victoire ou la honte des revers, les révolutions qui n'avaient pas cessé pendant un demi-siècle, avaient dû l'instruire. Il avait compris la nature des choses, qui ne change pas, malgré les agitations de la surface. Ce qu'il dit des dangers moraux du pouvoir pour ceux qui l'exercent, de ses illusions et de ses corruptions inévitables, est aussi vrai de notre temps que du sien. Tout homme d'Etat pourrait s'éclairer en s'entrelenant avec lui et avec Platon. Mais on écoutait peu Socrate dans son pays. Est-on à cette heure plus
disposé a goûter ses conseils, tout applicables qu'ils sont encore ?
Malgré cette répugnance secrète, Socrate et Platon se sont beaucoup occupés de politique. Dans deux dialogues, les plus étendus de tous, ils ont esquissé le plan d'un état idéal. Leurs conceptions, quoique déparées par plus d'une erreur, sont cependant singulièrement suggestives. Ils ont distingué les principes essentiels de l'administration publique. Bien longtemps avant nous, ils ont fait précéder le texte de leurs lois d'un préambule qui en explique la pensée générale. C'est ce que nous appelons aujourd'hui l'Exposé des motifs. La loi, avant d'ordonner, cherche à persuader les citoyens destinés k obéir. C'est respecter leur dignité d'êtres raisonnables. Heureuse innovation, dont on ne s'est souvenu qu'assez tard chez les nations civilisées.
Socrate et Platon, sévères pour la politique, l'ont été encore plus contre la rhétorique. Le Phèdre et le Gorgias en témoignent. La rhétorique, née en Sicile, si l'on en croit Aristote, et importée en Grèce par les sophistes, y exerçait la plus funeste influence. Chez un peuple si impressionnable, le mal faisait des progrès effrayants. Se jouant de tous les principes, les sophistes étaient des professeurs d'immoralité. Le succès était leur unique but, avec les profits qu'il procure. Faire triompher les causes les plus mauvaises, immoler l'innocent et sauver le coupable, leur semblait le comble de l'habileté. Us ne réussissaient que trop souvent, et une partie de
la jeunesse Athénienne se laissait séduire. La contagion était si menaçante que les magistrats avaient dû sévir. Mais Socrate n'avait pas attendu cette répression tardive. Il était encore jeune et inconnu quand il essayait de lutter contre Protagoras, le chef autorisé des sophistes de son temps et le plus illustre par son éloquence, par son caractère plus grave que celui de ses confrères, et par les richesses qu'il avait su acquérir. La vraie rhétorique peut être aussi utile que la fausse est dangereuse. Socrate en a posé les règles en démontrant qu'elle ne doit s'appliquer qu'au bien et au juste et qu'ainsi entendue, elle est bienfaisante. En même temps, il a démontré qu'avant de bien parler, il fallait d'abord bien penser; et ses préceptes, pleins de justesse, ont été les guides d' Aristote, d'Horace et de Boileau.
Chez nous, la rhétorique a revêtu des formes un peu différentes: mais elle jouit toujours d'une grande puissance, au barreau, à la tribune parlementaire, et dans la presse. Elle peut, par des voies détournées, y être dangereuse, autant qu'elle l'était à Athènes, qui méritait cependant d'être appelée (( le Prytanée de la Grèce ». Nous n'entretenons plus des écoles de sophistique, mais le nombre des sophistes n'a pas diminué. On peut même présumer qu'il s'est accru avec le nombre de nos institutions judiciaires et politiques, et de nos organes de publicité. Il sera bien difficile de corriger de tels abus; mais la préoccupation de Socrate pourrait être aussi la nôtre, et celle des pouvoirs
publics. La démocratie moderne est atteinte du même mal que les démocraties de l'Antiquité.
Ne poursuivons pas l'analyse de ces admirables doctrines : nous pourrions prolonger indéfiniment cette louange de Socrate et de Platon, sans l'épuiser. Mais c*en est assez pour leur gloire impérissable d'avoir, quatre cents ans avant l'ère chrétienne, proclamé la spiritualité et l'immortalité de l'âme, la loi du devoir, l'existence de Dieu, créateur et bienfaiteur de l'homme. N'est-ce pas aussi une révélation, purement philosophique sans doute, mais d'une immuable vérité ? Nous le demandons à l'histoire : sur ces problèmes de tous les temps, que l'humanité agitera toujours, en savons-nous plus à cette heure que n'en savait Socrate? Dans la sphère de la philosophie, quelle est l'école qui ait apporté autant de lumière sur ces obscurités providentielles ? Qui a jamais rendu a la raison de semblables services ? Qui pourra surpasser ou même égaler ceux-là? On a dit que Socrate avait fait descendre la philosophie du ciel sur la terre, en substituant l'étude de l'homme à celle du monde, où Anaxagore lui-même s'était perdu, tout en reconnaissant l'action de l'intelligence dans l'ordre de l'univers. Mais ce qui est plus exact encore, c'est que Socrate a fait remonter la philosophie de la terre au ciel, en découvrant à l'homme les principes qui l'unissent a la divinité. Jamais l'esprit humain n'a fait une conquête plus féconde. Certainement, le dogme chrétien n'a rien emprunté au Platonisme, de même que Socrate n'a rien emprunté
à la Bible : mais de part et d'autre, on a donné aux mêmes questions des solutions analogues, qui se sont mutuellement affermies, loin de se contredire. L'histoire impartiale doit faire ici une remarque fort grave. Les grandes vérités qu'a proclamées Socrate sont dues à la raison humaine, agissant dans sa pleine indépendance et grâce aux facultés que Dieu a bien voulu lui accorder. Livrée à ellemême, elle ne s'est pas égarée, et la philosophie, loin d'abuser de sa liberté, en a fait un excellent usage. Plus tard, cette liberté a été supprimée ; pendant une longue période, la philosophie a été sacrifiée à la théologie. Le rôle de servante lui a été assigné, et elle a dû le subir. Dans ce fait qui a duré plus de mille ans, on doit reconnaître une de ces nécessités auxquelles on doit se soumettre avec respect, même quand on ne les comprend pas. Peut-être ne fallait-il pas moins que ce despotisme séculaire pour faire pénétrer dans la foule des croyances qui, jusque-là, étaient restées le monopole de quelques-uns. L'Hellénisme, qui en avait eu l'initiative, n'avait pas été de force à les propager. Ce n'est pas de son sein qu'elles sont parties pour éclairer le monde, bien que sous une autre forme. On peut même trouver que la décadence de la Grèce a commencé presque immédiatement après Socrate et Platon. Aristote lui-même est surtout puissant dans les sciences. On n'a donc pas à se plaindre d'une oppression qui, tout compris, a été si bienfaisante au miheu des ruines du monde antique. Mais la libre pensée avait pris les devants
et accompli Fœuvrequi lui est propre, avant qu'un dogme plus expansif naquît dans la Judée.
On a beaucoup vanté la méthode de Socrate : pour notre part, nous n y croyons pas. L'ironie, réduite aux nécessités de la conversation par demandes et par réponses, est un procédé qui ne convenait qu'à Socrate et à sa mission ; personne ne saurait utilement reproduire une habitude qui était purement individuelle. La dialectique platonicienne ne peut pas non plus être considérée comme une méthode : elle remonte des cas particuliers aux notions abstraites et générales. Mais si c'est une règle utile, elle reste toujours trop étroite pour embrasser la réalité tout entière. Si Socrate avait une méthode, c'était celle qui résulte invinciblement de la constitution de l'homme. Par cela seul que l'homme a des sens, il a été forcé d'observer dès qu'il a été créé. L'observation s'est perfectionnée successivement, comme elle se perfectionne chaque jour sous nos yeux : ses progrès ne s'arrêteront pas dans l'avenir. Socrate s'est laissé aller, comme nous tous, à un instinct qui ne l'a pas trompé. Il a observé des faits moraux, intellectuels et politiques que nul autre n'avait auparavant observés aussi bien que lui ; tous ses entre lien s en font foi. Il a fallu que les modernes fussent bien aveugles pour revendiquer à leur honneur la méthode d'observation, qui, par elle-même, ne peut jamais devenir un privilège. Socrate n'a eu que du bon sens, poussé jusqu'au génie. C'est ce bon sens qui lui permettait de conseiller, avec une égale
autorité, ïschomaque sur l'économie domestique, les généraux sur le commandement des armées, la belle ïhéodote, d'Athènes, sur son métier de courtisane (Mémoires sur Socrate, livre ni, ch.xi), en même temps qu'il apprenait à son fils Lamproclès le respect qu'un enfant doit toujours
à sa mère.
On ne peut pas dire que Socrate ait eu une école ; il a pu compter de fidèles amis ; il n'a pas fait sciemment des disciples. Platon et Xénophon ont pu recevoir ce titre ; mais le maître qu'ils admiraient ne le leur a jamais donné non plus qu'à personne. Socrate s'adressait à ses concitoyens de toutes les classes ; mais sa mission ne pouvait le mettre en contact qu'avec une élite, nécessairement très peu nombreuse ; c'est le destin de la philosophie. Il ne parlait pas à la foule comme le font nos religions, bien qu'il possédât peut-être tous les éléments d'une religion nouvelle. S'il eût tenté cette entreprise, il eût cessé d'être philosophe, et il n'a jamais pensé à être plus qu'un ami de la sagesse. Il a toujours mené une vie fort active ; son amour de la vérité et de ses semblables ne lui permettait pas la solitude et le repos.
On lui a fait presque un crime d'avoir recherché les jeunes gens, et, comme il le dit lui-même, d'avoir été à la chasse des plus beaux d'entre eux. Socrate a plus d'une fois expliqué cet empressement, qu'il regardait comme un devoir. La beauté physique lui faisait supposer la beauté morale; mais dès qu'il reconnaissait son erreur, d'après ses examens
SOGRATE ET PLATON
habituels, il se retirait et cessait des soins inutiles. Il découvrait trop souvent que de belles formes cachaient des âmes dépravées : il avait éprouve celte déception de la part d'Alcibiade. Aussi avait-il pris la résolution de ne plus faire attention aux beaux visages, qui trop souvent sont trompeurs et « d'aller (( droit à la vertu et à l'honnêteté » qui ne se démentent pas (Xénophon, de l'Economie domestique, ch. vi). Socrate pouvait se dire que la jeunesse, pleine de force et de bonnes intentions, est plus disposée que tout autre âge à suivre les conseils de l'expérience. La vie ne l'ayant pas encore corrompu, comme le remarque Aristote, sa dociHté peut lui être fructueuse. Plus tard, il est très didicile de se corriger, et le vice devient à peu près incurable. C'est toujours la jeunesse, quelle que soit sa conduite, qui est chargée de l'avenir; et l'éclairer sur ses devoirs, c'est servir la société où elle devra figurer bientôt. La prédilection de Socrate pour les jeunes gens était toute naturelle et il faut la louer, puisqu'elle pouvait porter de si heureux fruits.
Quant aux odieuses insinuations, nous sentons quelque embarras à en parler. Il suffira de rappeler que Socrate a vingt fois réprouvé avec la dernière énergie ces mœurs infâmes (Xénophon, Mémoires sur Socrate, livre iv, ch. n; Platon, Lois, livre i, page 33 : livre iv, page 242 : livre vui, pages i 1 0 et 112 ; RépubUque, livre m, page 162 ; Hvre ix, page 184; Timée, page 241). A ces témoignages, on ne peut refuser de joindre la confession d'Alcibiade dans le Banquet. Le jeune débauché est cynique :
mais il est d'une absolue franchise. Bien qu'il soit toujours rebelle aux avis de la sagesse, qu'il vante et qu'il adore, il rend un hommage non douteux à la vertu de Socrate, comme au charme de ses
discours.
Quittons ce misérable sujet en laissant aux calomniateurs la honte de leurs calomnies, et résumons en quelques mots le mérite de Socrate.
Par l'étude de l'homme, Socrate a fondé la psychologie et la morale. En d'autres termes, il a fondé la philosophie : car il n'y a de philosophie qu'à ces deux conditions : partir de l'observation de l'esprit par l'esprit lui-même, et aboutir à la règle de notre vie terrestre. M. Victor Cousin a signalé avec force l'influence de Socrate sur la philosophie grecque jusqu'à la fermeture des écoles d'Athènes. C'est un espace de mille ans. Mais pour être encore plus exact, on doit affirmer que, depuis Socrate, la philosophie ne peut plus prendre d'autre voie que celle qu'il a tracée, sans d'ailleurs prétendre à créer un système. Notre Occident a subi avec le reste de la clvihsation ancienne le cataclysme où a péri l'Empire Romain. Mais quand des temps meilleurs ont surgi, la philosophie n'a pu que revenir à sa source. Descartes a été le continuateur et l'héritier de Socrate ; que ce soit là sa gloire, quoiqu'on puisse le trouver moins original et moins complet. L'mfluence de Socrate est donc éternelle, comme les principes qu'il a démontrés. En apprenant à quelques-uns de ses contemporains à se connaître, il a indiqué à l'esprit humain comment ilÉaut pratiquer
le précepte de Delphes afin d'arriver à comprendre, dans la mesure de notre infirmité, l'énigme de cet univers. Rien n'est comparable dans le monde de la pensée.
Est-ce placer Socrate trop hautP Est-ce le surfaire? Nous ne le croyons pas, au risque de contredire sa modestie. Une telle perfection morale et philosophique était due à la Grèce; c'est un monopole qui lui appartient après tant d'autres. La poésie, les arts, les sciences, l'histoire avaient élevé des monuments impérissables. La perfection de lame humaine était un chef-d'œuvre suprême, et c'est Socrate qui le lui assure à jamais. Rapportonsnous-en à Alcibiade, qui savait à fond ce qu'écrit son maître et qui le vénérait sans l'imiter. « Ce « qu'on ne peut assez admirer en lui, dit-il dans le (( Banquet (page 339), c'est de ne ressembler à (( personne, ni parmi les anciens, ni parmi nos (( contemporains. Une telle originalité, un tel (( homme, de tels entretiens, on aurait beau cher- (( cher, on ne trouverait rien qui y ressemble. En (( étudiant ses discours, on reconnaîtra d'abord (( qu'eux seuls sont remplis de sens ; ensuite, on (( les trouvera tous divins, renfermant en eux les « plus nobles images de la vertu, et embrassant « à peu près tout ce que doit avoir devant les yeux (( quiconque veut devenir un homme accompli. » On peut récuser Alcibiade pour ses mœurs ; on ne peut pas récuser son inteUigence.
Après Alcibiade, rappelons d'un mot le jugement trop sommaire d'Aristote, et écoutons un père de
l'Église. Saint Augustin consacre h Socrate tout un chapitre de la Cité de Dieu (hvre vni, ch. 3) et il en pense autant de bien qu' Alcibiade. Il le félicite (( d'avoir été le premier qui ait ramené toute la (( philosophie à la réforme et à la discipUne des (( mœurs, et qui ait voulu arracher les âmes aux (( passions impures de la terre en les excitant à (( s'élever aux choses divines. Il le loue de sa police tesse et de sa constance merveilleuse à châtier la (( sottise des ignorants ». En un mot, saint Augustin déclare Socrate « également admirable par sa (( vie et par sa mort ». Il est vrai que saint Augustin a pour Platon encore plus d'estime et qu'il en fait presque un précurseur du Christianisme, (( pour « avoir porté la philosophie a sa perfection ». On sait que saint Augustin rapportait en partie au Platonisme sa conversion chrétienne.
Parmi les modernes, aucun n'a parlé de Socrate mieux que Montaigne: il s'y est repris souvent et il se plaît à le peindre. D'abord, il explique le démon de Socrate plus clairement qu'on ne l'avait fait jusque-là. Il signale en lui « ces inchnations (( qui étaient toujours importantes et dignes d'être « suivies » ; il trouve que chacun de nous sent en soi (( quelque image de ces agitations qui tiennent (( d'inspiration divine, et que lui-même il a éprou- (( vées quelquefois ». C'est le cri de la conscience, qu'en effet chaque homme porte en son sein. Montaigne ajoute que (( Socrate avait seul mordu au « précepte de son Dieu, de se connaistre ». Quand on lui demandait « ce qu'il sçavait » il répondait
(( qu'il sçavait cela qu'il ne sçavait rien » ; la seule science qu'il possédât était celle qui traite des mœurs et de la vie. « Socrate a toujours fait mouvoir (( son âme d'un mouvement naturel et commun, « qui n'ôtait rien à la noblesse et à la splendeur de « ses conceptions ; il a eu les plus hautes et vigou- « reuses créances, actions et mœurs qui furent <( oncques. C'est le plus sage des hommes. » Montaigne pensait donc de Socrate tout ce que nous en avons dit.
D'accord avec Montaigne, après saint Augustin, après Aristote et Alcibiade nous pourrions citer Bossuet, qui, dans un des plus beaux passages du sermon sur la mort, s'exprime ainsi : « Dans quelle « lumière l'âme a-t-elle vu qu'elle eût sa félicité à (( part ? qu'elle pût dire hardiment, tous les sens, (( toutes les passions et presque toute la nature criant (( a rencontre: Quelquefois, ce m'est un gain de (( mourir; et, quelquefois, je me réjouis dans les « afflictions? Ne faut-il pas qu'elle ait découvert « intérieurement une beauté bien exquise dans (( ce qu'on appelle le devoir, pour oser assurer (( positivement qu'elle doit s'exposer sans crainte, « qu'il faut s'exposer même avec joie à des fati- « gués immenses, à des douleurs incroyables, et (( à une mort assurée, pour les amis, pour la « patrie, pour le prince, pour les autels?... Sans c( doute il y a au dedans de nous une divine (( clarté. C'est la vérité elle-même qui nous parle, (( et qui sait bien nous faire entendre qu'il y a quelce que chose en nous qui ne meurt pas, puisque
(( Dieu nous a fait capables de trouver du bonheur (( même dans la mort. »
N'est-ce pas là le vivant portrait de Socrate? Bossuet n'y a pas songé certainement, mais nous pouvons détourner son langage et l'appHquer à un paien, que l'orthodoxie doit peut-être oublier, mais que la philosophie n'oublie pas. Nos louanges n'ont pas excédé la mesure ; nous n'avons été que juste, avec les autorités que nous avons invoquées, et qui elles-mêmes sont encore moins décisives que les Dialogues platoniciens.
Le trait le plus saillant du caractère de Socrate, c'est sa foi: elle est absolument imperturbable. Appuyée par des principes qui sont divins en nous plus encore qu'ils ne sont humains, rien n'a pu l'émouvoir ni l'amoindrir. Elle a soutenu ce mortel, sans un instant de faiblesse, dans toutes les épreuves de la vie, dans les souflVances d'une misère perpétuelle et jusque dans la mort, subie avec une tranquillité inaltérable et avec la plus ferme espérance. Nous le demandons de nouveau : où trouver une âme supérieure à celle-là, plus forte et plus simple, une raison plus éclairée et plus pratique ? Rien au monde n'est plus original, comme déjà Alcibiade le disait de son temps et comme nous le répétons du nôtre ; rien parmi nous n'a été plus parfait. Socrate s'est rapproché de la Divinité, autant qu'il nous est permis de le tenter. Pourtant ce n'est pas précisément des leçons qu'il faut attendre de lui, le vrai philosophe ne doit tirer la lumière que de luimême et grâce aux dons que Dieu lui a faits. Mais
sans rien emprunter à autrui, il peut fortifier sa foi personnelle en contemplant celle de ses semblables. Ce n'est pas uniquement Socrate qu'il écoute : c'est surtout l'interprète de la vérité : on se soumet à elle, en s'en inspirant comme il s'en est inspiré avant nous et mieux que nous. Nous partageons sa foi, que nous trouvons d'abord dans notre conscience, et dont l'écho est d'autant plus puissant qu'il nous vient de plus loin, sans rien perdre de son éclat.
Mais toute médaille a son revers. Socrate et Platon ne sont pas parfaits, et quel que soit leur mérite, ils n'échappent pas à la loi commune ; ils ont commis des erreurs, qu'on n'aurait pas attendues de leur bon sens. Aristote a réfuté tout au long, dans la PoHtique, la théorie de la communauté des biens, des femmes et des enfants. Cette théorie est monstrueuse en ce qu'elle est contraire à la nature ; elle n'est plus discutable, bien qu'elle reparaisse de nos jours et qu'elle menace encore la société. Elle est la destruction de la famille et la destruction même de l'État. Platon et Socrate ont cru devoir ce sacrifice à l'unité poh tique, qu'ils voulaient consoHder : ils n'ont pas vu qu'ils la sapaient par la base. Peut-être se sont-ils laissé tromper par l'exemple mal compris de Sparte et de la Crète ; mais ces deux contrées, malgré ce qu'ils en ont pensé, n'ont pas réahsé d'impraticables rêveries. Socrate et Platon ont senti ce qu'elles avaient d'impossible ; ils ne les ont proposées qu'en hésitant. Ce n'est pas une excuse ; et si l'on consentait à s'en oc-
cuper, ce devait être pour les répudier. L'intention pouvait être bonne ; mais il ne fallait pas faire une si large part à l'imagination. La paix sociale et l'union des citoyens sont des biens inestimables; mais ce n'est pas par ces moyens décevants qu'on les obtient.
L'égalité des deux sexes n'est pas plus soutenable que la communauté, bien qu'on y revienne aussi de nos jours. Le législateur a le devoir de régler la condition des femmes tout autant que celle des hommes : il se trompe quand il veut les soumettre aux mêmes lois. C'est plus simple sans doute; par malheur c'est déraisonnable. Les deux sexes se complètent mutuellement ; et c'est pour cela que Dieu les a faits dissemblables sous tant de rapports. L'union serait compromise par l'identité.
La théorie des Idées, bien qu'elle ne soit pas tout à fait fausse, prête aussi à la critique. Aristote l'a combattue, sans d'ailleurs la détruire complètement. Son argument principal, c'est qu'elle multiplie les êtres sans motif suffisant. Le monde où nous vivons nous offre déjà bien des obscurités sans y ajouter des ténèbres nouvelles. D'abord, oii sont les Idées? Dans quel lieu résident-elles .►* Le mythe du Phèdre devait répondre à cette première objection. Il nous apprend que les âmes, avant de descendre sur cette terre, ont contemplé les essences éternelles des choses, en faisant partie du cortège des Dieux, appelés aussi à s'instruire par cet éblouissant spectacle. Les humains n'en ont conservé qu'un souvenir douteux qui se réveille quand ils perçoivent les
réalités de notre pauvre demeure. Nous sommes ici bas des prisonniers. Enfermés dans la caverne d'où ils ne peuvent sortir, ils voient passer devant leurs yeux des ombres légères que, dans leur ignorance, ils prennent pour des êtres véritables.
Cette hypothèse, bien gratuite, semble attenter à la véracité de Dieu, si sagement défendue par Descartes. Dieu ne peut pas tromper ses créatures; et si nous croyons invinciblement à la réalité définitive du monde extérieur, c'est que Dieu a voulu nous le faire connaître, du moins en partie et dans la mesure de notre science toujours si restreinte. Nous vivons dans le monde actuel sans le moindre souvenir d'une existence précédente. La démonstration du Ménon n'est pas sérieuse. Cette théorie de la réminiscence appartient-elle à Socrate ou à Platon.^ Elle est ingénieuse: mais on ne saurait l'accepter, quel qu'en soit l'auteur.
Si l'âme a joui d'une existence antérieure h celleci, elle est éternelle, et l'égale des Dieux. Alors, que devient notre personnahté, notre hbre arbitre, notre être tout entier.^ Cette éternité, qu'on lui attribue sans preuve, la prive de tous les dons merveilleux qui lui sont accordés en cette vie. A vrai dire, l'âme n'a plus rien d'humain : elle peut transmigrer à jamais de corps en corps sans se fixer à aucun. Se montrant un jour sous la forme de l'homme, elle peut, après une durée plus ou moins longue, se produire sous forme animale ; elle peut se transformer indéfiniment : mais que devient-elle dans ce chaos d'existences successives qui n'ont entre elles aucun lien ?
On peut encore se demander ici : Est-ce Socrate, est-ce Platon, qui a conçu ces bizarres rêveries? Même après tant de siècles elles ont encore des adeptes parmi nous. Ce culte suranné ne leur confère pas plus de crédit. Il est vrai qu'en Asie des peuples entiers, des religions même les ont adoptées. Ces croyances sont un mal endémique dans ces contrées, oii elles vivent toujours, sans que rien n'en annonce la prochaine guérison. C'est le fond du Bouddhisme, qui compte sur notre globe plus d'adhérents qu'aucune autre religion. Le Brahmanisme s'en défend à peine ; et les écoles de philosophie qu'il a produites, les Darçonas, se font un devoir de propager ces superstitions populaires, loin de les combattre. La Grèce aurait mieux fait de les laisser à ses voisins. Elles ne sont pas dignes d'elle. Il n'est pas probable qu'elle les ait empruntées de l'Orient. Avant le Platonisme, la doctrine Pythagoricienne les avait présentées.
L'éternité de l'âme a cet autre inconvénient qu'elle semble assigner un nombre fixe à la multitude des âmes. Créées, on ne sait par qui, ni à quelle époque, elles restent toujours dans la même quantité, capables de transformation indéfinie; mais elles sont néanmoins les mêmes. Elles traversent les temps qui se succèdent sans s'arrêter à aucun. S'il est une théorie contraire aux faits que nous pouvons observer, c'est bien celle-là. Sans vouloir pénétrer des mystères insondables, nous voyons chaque jour des âmes nouvelles se produire avec la transmission de la vie. Ce n'est pas une
48 SOGRATE ET PLATON
création: mais sous nos yeux, Texistcnce de râmc commence en même temps que celle du corps ; et ce fait, tout inexplicable qu'il est, ne peut pas être révoqué en doute. Que Vâme soit immortelle quand elle quitte le corps, nous devons nécessairement le croire, puisque la vie présente n'aurait aucun sens si elle n'avait pas un indispensable complément dans la vie future. Mais l'immortalité n'implique pas rélernilc, qu'il faut laisser à Dieu seul.
Cependant la théorie des Idées a un coté essentiellement vrai. C'est un essai de solution d'un des problèmes les plus graves de la métaphysique. D'où nous viennent les idées générales et les principes qui nous servent à expliquer tout le reste ? Comment sont-ils dans notre esprit ? Platon vient de répondre : « Nous les acquérons dans une vie précédente ; nous les y avons vus et par exemple, la beauté toute pure, qui nous fait, comprendre les choses belles de notre monde, où leur essence se reflète. » Aristote donne une autre explication de l'universel. Selon lui, le genre est une conception de notre esprit, à la suite des sensations qui se sont accumulées. Aristote fait à ce sujet une comparaison, qui est fort claire, mais qui n'est pas décisive. Dans la déroute d'une armée, il suffit, dit-il, qu'un fuyard s'arrête pour qu'autour de lui les rangs se reforment régulièrement. De même dans notre intelligence, un cas particulier venant à se répéter toujours le même, ses perceptions s'amassent, et l'ensemble forme ce qu'on nomme le gé-
néral, l'universel. Après Aristote, après Platon, le Moyen-âge a, pendant plusieurs siècles, agité la même question dans la querelle célèbre des Réalistes et des Nominaux. Il n'est pas sorti de ces controverses de la scholastique des solutions qui les aient vidées. Elles ont été de nouveau étudiées profondément par M. Victor Cousin dans son Introdution au Sic et non d'Abélard.
Aujourd'hui, une théorie plus simple et plus conforme aux faits a prévalu. Les universaux ne viennent plus d'une vie antérieure ; ils ne sont pas davantage dans notre intelligence, si ce n'est virtuellement. Il suffit d'une seule sensation qui les provoque pour qu'ils agissent ; il n'est que faire de sensations multiples, comme Aristote le supposait. Quand on a vu un cas unique, une induction invincible généralise ce cas. La perception d'un seul cheval nous permet d'en conclure que tous les chevaux ont quatre pieds et une queue. Nous en sommes aussi convaincus que nous pouvons l'être de la perception actuelle. C'est la raison qui agit alors en nous, aussi sûre dans cet acte généralisateur que dans tous ses autres actes, intellectuels ou moraux.
Nous nous hâtons de présenter une dernière critique, pressé d'en finir avec les objections que nous adressons au Platonisme. Le mal est toujours involontaire, dit Socrate, d'accord avec son disciple. Cette théorie, qu'on pouvait croire morte à jamais, a repris de nos jours une faveur très dangereuse. En effet, si le mal est involontaire, il
n y a plus de criminel ; il n y a que des innocents dont rintention est restée pure et qu'un malheureux hasard a desservis. Quoi qu'en dise Platon, le mal est toujours volontaire ; autrement, il n'est plus le mal, il n'est qu'un accident fâcheux. Sans doute c'est un sentiment très louable qui anime le philosophe. Il a une si haute opinion de la nature humaine qu'il ne veut pas la soupçonner de faire le mal sciemment. L'injustice est d'ailleurs plus nuisible à celui qui la commet qu'à celui qui la souffre; et comme on ne saurait admettre que personne se plaise à se nuire à soi-même, on en conclut que c'est toujours maigre nous et presque à notre insu que le mal se produit. Platon en est si persuade qu'il conseille au coupable d'aller au plus vite dénoncer sa faute et l'expier par le châtiment que la justice lui inflige. Mais ne voit-on pas que Platon se contredit et que sa théorie est bien instable, puisque tantôt emporté par le bon sens il admet l'intervention de la volonté, et que tantôt il la nie? C'est que dans une question aussi simple, il faut s'en tenir à la conscience du genre humain et à la conscience de l'accusé. S'il doit se livrer spontanément à la sévérité du juge, c'est qu'il se sent coupable ; car, sans cette condition indispensable, il n'y aurait pas lieu à la vindicte publique et surtout on n'irait pas au devant de ses sévices. Nous le disons à regret, le Platonisme s'est trompé en ceci autant que pour la communauté des biens et des femmes. Ce qui est vrai, c'est que souvent la volonté et la raison, assaillies violemment par les
passions du corps, n'ont pas le temps de se reconnaître et de résister. Mais il y a aussi des crimes prémédités et pour ceux-là, il n'y a pas d'excuse.
Cependant, de notre temps, à la fin d'un siècle plein de lumière, des physiologistes, qui se prennent pour des psychologues, ont ressuscité la thèse platonicienne, en la poussant à ses dernières limites. Selon ces prétendus savants, il n'y a pas de crimes; il n'y a que des maladies, qualifiées de névroses. Au lieu de condamner un assassin, il faut le soigner dans une maison de santé ; il faut le guérir et non le frapper. Avec des remèdes appropriés, vous le rendrez à la vertu et à l'humanité. Ces physiologistes, amis du paradoxe, ne sont donc pas même des novateurs, il y a vingt-trois siècles que Platon les a devancés, sans les empêcher de s'égarer comme lui.
Malgré ces erreurs évidentes, et en face de tant de vérités dues au Platonisme, nous n'hésitons pas à confirmer la louange que nous avons faite de Socrate. Il est le plus accompli des hommes; l'histoire si riche en génies, en héros, en saints, en martyrs, n'a pas un personnage qui égale celui-là. Socrate n'est pas seulement le type de la vertu ; il est en outre philosophe, et il a ce double privilège qui n'appartient qu'à lui. Nous associons bien volontiers Platon à cet éloge. Sans Platon, nous ne connaîtrions qu'imparfaitement son maître incomparable. En tant qu'écrivain, Platon est incontestablement aussi le plus habile de tous ceux dont les œuvres nous instruisent, dans quelque époque et
chez quelque peuple que ce soit. C'est une gloire secondaire, si Ton veut; mais la postérité ne saurait lui marchander son hommage. 11 s*est effacé devant Socrate ; mais son âme était digne du modèle qu'il recommandait à notre éternelle reconnaissance. Par un bonheur providentiel, les œuvres de Platon nous ont été conservées, comme celles d'Homère, qui sont aussi belles quoique moins fécondes. La philosophie a toujours eu peu d'adeptes : mais si l'épopée en a plus, la minorité philosophique, tout infime qu'elle est, exerce sur l'esprit humain une influence bien autrement
pratique.
Après cette longue étude sur le Platonisme, nous ne quitterons pas le siècle de Périclès sans ajouter quelques considérations historiques. Elles peuvent n'être pas sans application dans l'état actuel des esprits, au milieu de notre civilisation, tout avancée
qu'elle est.
Le Platonisme, mis en parallèle avec tout ce qui Ta suivi, jusqu'à ce moment, nous apparaît dans ses parties principales comme le plus vaste et le plus sohde des systèmes philosophiques. Tous les autres, moins étendus et moins vrais, pâlissent quand on les en rapproche. Sans doute, le Stoïcisme mérite tous nos respects: mais Zenon, Epictète, Marc-Aurèle, sont bien loin de Socrate. L'école d'Alexandrie se perd dans un mysticisme qui est un suicide. Les ténèbres régnent dix siècles de suite dans notre occident, plus ou moins épaisses, et c'est seulement au xvir siècle que la
philosophie renaît avec Descartes. Ni Leibniz, ni l'Ecole écossaise, ni Kant et ses disciples ne peuvent prétendre à la supériorité sur l'Hellénisme. Tous en dérivent plus ou moins directement, sans se l'avouer toujours. Certes, nous n'avons pas à copier la Grèce ; mais elle nous domine à jamais, parce qu'elle a trouvé la vérité, après deux siècles de tâtonnements, et que la vérité ne change point. Les révolutions des peuples n'y font rien. La philosophie, un instant interrompue, a repris sa place et continué l'œuvre commencée dans d'autres contrées. Le siècle qui va nous succéder n'aura pas à adopter une autre voie.
Il n'y a donc pas, pour notre philosophie occidentale, plusieurs époques ; il n'y en a qu'une seule, qui a débuté avec Socrate et s'est poursuivie jusqu'à nous. Avant lui, des tentatives plus ou moins heureuses avaient illustré le berceau de la pensée hellénique, mais elle n'avait fait que balbutier, même par la bouche d'hommes de génie. Anaxagore, un peu plus âgé que Socrate, avait émis une grande idée mais il n'avait pas trouvé la vraie méthode. En proclamant que l'IntelUgence régit le monde, il n'avait pas vu que l'intelligence humaine doit s'étudier elle-même avant de pouvoir comprendre l'univers. L'Oracle de Delphes avait cependant averti le genre humain : mais Socrate seul a obéi à la parole de Dieu. Il inaugure la Perennis philosophia, que Leibniz salue au xvn" siècle, mais qui n'était plus à faire. Socrate luimême ne s'était peut-être pas aperçu qu'il la créait ;
mais il en est le vrai père. La Grèce et Rome Tont cultivée avec une indépendance que nous avons à peine recouvrée, il y a deux-cent cinquante ans. Le reste des peuples ont ignoré la découverte de la Grèce comme ils ont ignoré la véritable science ; et voilà comment ils n'ont jamais eu de philosophie régulière. Chez nous, on peut toujours compter des Ecoles ; mais la philosophie est une, malgré bien des péripéties, depuis le siècle de Périclès jusqu'au nôtre.
Les Modernes peuvent, ce semble, tirer de ce phénomène historique de justes appréciations tout à la fois et sur la valeur du passé et sur leur valeur propre. On ne dépassera pas le génie grec, tout en le complétant : et Ton sera modeste devant lui, en reconnaissant qu'il est l'origine de tous nos progrès. Il est vrai que la Grèce a eu l'avantage de la priorité : mais bien d'autres nations sont encore plus anciennes sans avoir autant fait pour éclairer et glorifier l'esprit humain. D'ailleurs comme il ne s'agit ici que de la philosophie, dont l'action immédiate est toujours fort étroite, nous ne contestons rien à la religion chrétienne. Comme toute les religions elle parle à des multitudes, elle les comble d'inestimables bienfaits. Quoi qu'en ait pu dire Mclitus» le calomniateur, Socrate n'a jamais attaqué la religion de son pays ; et nous n'attaquons pas davantage la religion du nôtre, en rendant justice à des paiens. Saint Augustin serait notre garant, s'il en était besoin.
Une autre considération nous frappe encore.
* Ba
C'est la politesse inouïe de la société au sein de laquelle Socrate a vécu, Il n'est pas le seul à montrer cette urbanité, formée de bienveillance d'esprit et de bon goût. Nous mettons de côté les mœurs du peuple d'Athènes telles que les peint Aristophane. Mais les conversations des amis de Socrate, à l'image des siennes, sont de la plus aimable distinction, gracieuses autant que solides, enjouées et graves, naturelles et sereines et sans la moindre recherche. Elles ne laissent rien à désirer, quoique celles de Socrate éclipsent toutes les autres. 11 n'est pas probable que ces habitudes de véritable élégance manquassent davantage autour de Périclès, d'Aspasie et d'Anaxagore. Elles sont également à l'usage des étrangers venus à Athènes, de Mégare, de Thèbes, de Sparte, de Sicile, de Crète, d'Asie Mineure, etc. Les sophistes s'y conforment, et même parmi eux, les exceptions sont mal vues.
Jamais, il nous semble, les rapports de sociétés n'ont été aussi pratiqués. La Rome des Scipions, de Cicéron, d'Auguste, de Virgile, d'Horace et des Antonins ne les a pas compris mieux. Même au XVI* siècle, la cour de Léon X, ou celle de Louis XIV au xvii% n'ont offert rien de supérieur. Il n'est pas à présumer que la sûreté du commerce entre les courtisans y ait été toujours aussi réelle qu'elle paraît l'être entre les interlocuteurs de Socrate. Les courtisans ont à soigner bien d'autres intérêts ; et les questions de Morale et de Métaphysique les touchent fort peu. Au contraire il n'y a que celles-là qui touchent Socrate et ses amis ; et c'est
SOGRATE ET PLATON
encore une suprématie qu'on ne saurait leur refuser. Notre temps, qui se croit plus sérieux que les précédents, ne citerait peut-être pas un seul salon où actuellement des controverses socratiques seraient bien accueillies et patiemment traitées. Notre démocratie retrouvera peut-être un jour cette perfection qu'Athènes avait conquise ; mais, à cette heure, nous ne pouvons que confier nos espérances à Tavenir, puisque le présent ne les réalise pas.
De ces considérations, on doit conclure qu'en philosophie, et en politesse, les Modernes ne sont pas au-dessus des Anciens. Il n'y a pas entre les paiens et nous de différence essentielle. Il n'y a pas surtout cet hiatus infranchissable que bien des écrivains religieux se sont plus à creuser. Le christianisme est venu tirer les peuples de la barbarie en leur apportant des croyances meilleures, mais Homère sera toujours le plus grand des poètes, Hippocrate le plus original des médecins, Socrate et Platon les plus sages des moralistes, Phidias le plus grand des artistes, Périclès le plus habile des politiques, Démosthène le plus éloquent des orateurs, Aristote le premier des savants. Soyons les fils de la Grèce. Ne prétendons pas remplacer notre mère, et surtout n'oublions pas son culte. Il y va des destins de notre intelligence, qui, Uvrée à ses seules forces, payerait bien chèrement son aveugle ingratitude,
Il est temps de mettre fin a ce panégyrique ; et, pour clore, nous répéterons l'adieu que Phé-
don, terminant son funèbre récit, adresse au cadavre de Socrate, déjà froid sous l'action du poison:
« Telle fut la fin de notre ami : de l'homme, « nous pouvons le dire, le meilleur que nous ayons « connu de notre temps, et aussi le plus sage et le (( plus juste de tous les hommes. »
La philosophie et l'histoire n'ont point à changer ce jugement que les siècles ont confirmé ; elles ne peuvent que s'associer à des éloges qui seront éternels comme l'enseignement de celui qui les a
mérités.
CBARTBES. — IMPRIMERIE DURAND.
COLUMBIA UNIVERSITY LIBRARIES
Thîs book is due on the date Indicated below, or at the expiration of a dcflnite period after the date of borrowing. as provided by the library rules or by spécial arrangement with the Librarian in charge.
DATE BORROWCO
DATE DUE
DATE BOimoWEO
DATE DUS
%iA{V I 9 195J
CX8(281)IOOM
DATE DUE
DATE DUE
NSEIR "ï"
-OOK CARD