‹ Soirées à CorbeilChapitre 13 sur 59 · SCÈNE vra · texte numérisé non relu

SCÈNE vra

Les MÊMES, LÉON CHERRIER, madame BER- VEY, MADAME LÉNARD.

(Stéphanie soatient affectaeasement Henriette qui s'assied dans nn fauteail; qn Tentoare avec intérêt. Hervé/ lui prend la main. Ernestine et sa mère se mesurent des yeux. )

MADAME HERVET, 088186,

Je suis contrariée, ma petite, des tracas que je vous donne. Voyez combien je vous serai désagréable !

Lion CHERRIER, d'uti tofi golont.

Mais, madame, ici tout est à vos ordres: il n'y a pas un de nous qui ne soit charmé de pouvoir vous servir en quelque chose. J'en-

Digiti

dosserais ma livrée si vous la choisissiez pour la vôtre.

LÉNARD

Léon dit notre pensée, ma beUe Henriette.

MADAME HERVET,

Moi, je ne suis nullement charmée de me trouver insipide comme cela. Mon mari, durant la traversée , faisait de superbes projets de promenade et de pèche ; la soirée est magniGque, et M. Gherrier ne demandait pas mieux. Comme une fatalité , je me jette à travers tous les plaisirs. — Pauvre Ernéstîne ! tu vas m'en vouloir ; je te retire tes vacances.

HERVET.

Tâchons de nous en consoler , mon amour! Adieu ligne et filets ! La matelote est faite.

MADAME HERVET.

Pourquoi cela!... Je resterai bien seule une heure ou deux.

LtOlf CHEHRIER.

Pouvez-vous croire, madame, que nous ferons jamais entrer le sacrifice d'une partie de pèche en comparaison avec le charme de nous trouver une seule minute auprès de

Digiti

tu BBUX MAKIS.

vous. — Pour mon eompte, d'ailleurs , je suis un peu las de la chasse.

(Il se jette sar le canapé.) MADAME HERYET.

On se sacrifie pour les dames , monsieur. Stéphanie , qui ne dit rien , n'aurait pas été fâchée de prendre un peu de distraction.

LÉIIARD.

Léon , vous avez donc été à la chasse ?

LÉON CHERRIER

Depuisce matin! . . . Quel démon pour le coup d'oeil qu'Ernestine ! Les perdrix n'auront pas beau jeu quand elle aura pris deux ou trois leçons de plus.

MADAME LÉNARD, vtvement.

Oui! mais cela me prive de Charlotte, et vous m'obligerez dorénavant de songer que je ne veux pas rester seule ici.

ERNESTiiiE, avec une ironie caressante.

Vous êtes si bonne, maman, que nous obtîendroûs encore de vous la même faveur,

MA0AIUE LÉïïABD j impérieusement.

Croyez-vous que je raille, mademoi selle? t ^

54 ItS BBUX HAIIS.

BRRiSTiifE, d'un ton sec.

Je ne raille pas non plus , ma mère.

(Elle se met aa piano, prend des grâces et prélude k petit brait.)

Lion CHERBIER, ovcc tndolence.

Allons ! madame Lénard , vous accepterez bien nos excuses pour cette fois encore.

LÉIfARD.

Ne prenez pas garde, Léon. — ( A sa femme, ) Vas-tu nous faire de la mauvaise humeur? — ( A Léon. ) Rapportez-vous beaucoup de gibier?

LÉOn CHERRIER.

Presque rien , huit pièces. — ( // cherche autour de lui, ) Où donc est mon mouchoir?

— ( Stéphanie le lui donne, ) Pardon f — Le précepteur a laissé le champ libre à Técolière. Je démontre assez bien lorsque je m'en mêle.

— Vous seriez une brillante chasseresse , madame Hervey.

MADAME HERVEY, en sourianU A mon Âge, il serait trop tard. Je ne sais pas même me tenir à cheval. Mon éducation a été très -négligée.

Digiti

HERVEY , de même.

J'aime mieux cela.

LÉNARD, d'un ton piqué»

ïu as des timidités depuis quelque temps, Adolphe!

HERTET.

Moi?

LÉIIARD.

Toi! — ( A Léon. ) Mais quand on a vécu, c'est naturel. Vous savez, Léon, ce que je vous racontais l'an dernier, dans le bois de Sénart? l'aventure de la jolie madame * • '

Guillemot. ï '

LÉON CHERRIER. f ^ *

L'Hélène de Villeneuve-Saint-Georges ? i . '

LÉIIARD. ,'f|

Précisément! — Regardez Adolphe !..• Il " I .

en était le Paris. ' ' *

LÉOIf CHERRIER.

Je vous en fais mon compliment, monsieur - > i» . ('

Hervey. Quelque temps après cela j'ai connu / '

votre Ménélas.

MADAME BEH\ £\ ^ à SO?i maH*

Qu'est-ce que cVsi donu que cette aventure, Adolphe?

Digiti

56 LES DEVX MARIS.

HEBVET, en riant.

Ne sois pas jalouse, ma bonne amie. Folie déjeune âge!... Tu faisais sans doute alors ta première communion.

LlfcOlf CHERRIEl.

Je suis indiscret ?

HSRYBT.

Mon Dieu ! non. Je ne 'redoute que les réticences, et il n'y a d'indiscrétion que dans les demi-mots.

LtOlf CHERRIER.

Peste, monsieur Hervey! séduction et rapt!.... Vous n'y alliez pas alors de main morte. A la vérité ce cher Guillemot était bien le plus insipide de tous les maris, et je comprends de toutes les façons l'équipée de la belle en votre faveur. Maurice m'a donné, sur l'endroit même où se dresse encore le pavillon fortuné qui recela deux mois vos amours, tous les détails de ce petit siège de Troye, qui ne dura que dix heures, mais qui tenterait volontiers son Homère. Votre avenir de légiste s'inaugurait là sous des auspices bien guerriers!... Convenez que si les époux ont à se plaindre des amans, la mo-

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LBS DEUX MAHIS.

raie est parfois bien redressée par les rivaux?... Sans un autre Sinon qui pénétra dans la place avec la ruse, le mari et ses auxiliaires y renonçaient ! La similitude fut complète. Le rival remît tout dans Tordre, au risque d'une égratignure à Tépée qui le rendit plus intéressant aux yeux du ménage. Le couple se rapatria, et l'affaire fut accommodée sans bruit, comme cela se voit de reste. Si vous passez un de ces jours à Villeneuve- Saint-Georges, vous retrouverez les choses au même point... Douze ans de fidélité à son dernier amant et à son mari réparent bien la première faute de madame Guillemot avec vous. Je gage que malgré les souvenirs, elle vous tiendrait rigueur à vous-même. Apparemment, il faut quelques chutes pour apprendre à marcher droit.

HERVET.

Je ne recommencerais certes pas aujourd'hui.

LÉNARD, d'un ion ricaneur.

Cela n'n qu'un letiips, — Mais^ }.6on^ ceïle historiette démeul un peu ce que vous dîtes...

rf*

»IKlA4j£^

LES DEUX HAtlS.

LÉON CHBRRIEl.

Qu'est-ce que je dis?. . .

LÉNARD

Qu'il y a pour les maris une Provideace ! . . .

LÉOIf CHERRIER.

Elle ne dément rien. Le rival de notre brave séducteur en joua le rôle. Seulement, il n'y a pas de Providence pour les amans; ils voient clair. Aussi lorsqu'ils ne s'en vont pas, on leur reste longtemps fidèle. Ma logique est-elle en défaut?

MADAME HBRVET, froidetnent.

Elle le serait davantage, messieurs, qu'il ne faudrait pas le regretter. — ( A voix basée. ) Cette conversation sied-elle devant Ernestine?

MADAME LÉNARD

Elle est à son piano, et ne nous écoule pas.

ERNESTiNE, avec vivactté.

Faut-il que je me retire, ma mère ?

MADAME BERVEY.

Voyez-vous !

MADAME LÉNARD

D*ailleurs, qii'est-ce que Ton a dit de mal?. . . Il n'y a pas de jour que Ton ne coi)te de pareilles choses en famille, et je n'ai pas perdu la mémoire du temps où M. Paul nous tenait tout le soir à rire de semblables folies. A-til maintenant plus de retenue?

MADAME HERYEY, à Léon Chorfier,

On dit, monsieur, que vos bals ont été fort brillans?

LÉON CHEIRIKR.

C'est me mettre sur la voie d'un reproche, madame. — Maurice, je prendrais un doigt d'Alicante ( Emestine et sa mère se précipitent vers la sonnette). — Mes bals, madame Hervey, ont été privés de leur plus riche parure, et vous m'avez attiré cent reproches. Nous avions Félîte de Paris, et tout le monde vous demandait.

ERifESTiiiE, avec enthousiasme.

C'était le bal pour les pauvres qu'il fallait voir. Que de fracas, que de lumières et d'équipages !..• Je n'ai pas manqué la moindre contredanse. Des pairs! des députés! tout le conseil d'Etat ! et pour maintenir la file.

Digiti

fli

une escouade de gardes municipaux dans la rue!... Il y avait bien trois milKons de dîamans sui: les parures; mais vers la fin, c'était un peu cohue. On a brûlé pour mille écus de bougie. ~ Mon Dieu ! que le couvent semble triste après cela.

( Charlotte entre et reçoit des ordres de madame Lénard.)

HERVET, en souriant.

Les pauvres en auront-ils quelque chose ?

LÉON CHERRIER

On termine en ce moment le travail.

MADAME HERVET*

Huit mois de patience à prendre, juste lieH

LtON CHERRIER.

Il faut le temps. J'organise un nouveau bal pour Tentrée de l'hiver; l'hiver est le temps de douleur des prisonniers, et nous ne sommes pas de ceux, vous le savez, qui veulent la mort du pécheur. Intéresser l'amour du plaisir au développement de la philanthropie, c'est ma méthode, madame ! Nous aurons sans doute le plaisir de vous y voir; il s'agit d'une bonne action ?

MADAME LÉNABD, maltcteusement,

La petite maman aura son excuse pour rester plus que jamais solitaire dans ses veillées artistes. Et vous ne devez pas. . .

MADAME HERVET, interrompant.

Stéphanie ! y avait-il du monde aux eaux, cetété?

LÉOH CHEKRIBR.

Soyez des nôtres Tan prochain, et je vous fais faire un voyage autour de la Méditerranée. — Sans gasconnade ! n'est-ce pas, Maurice?

LÉif ARD, riant,

Sandis! et que dirait Adolphe?

MADAME HERVET, prenant la main de son tnari.

Ce pauvre ami! ... Je ne le quitte pas comme cela. 11 ne saurait que devenir, il serait un corps sans àme.

MADAME LÉNARD

Bon l il ferait la vie de garçon avec Paul, son intime.

MADAME HEfiVEY, à Léon,

Et„. madame Chenier?.-. Vous ne m'en parlez pas.

LÉOII CHERRIEE.

Paul !•.. Ce nomme revient. C'est toujours ce sculpteur que j'ai rencontré chez vous, n'est-ce pas? Paul Duvertin... Desversins?..* Est-ce réellement un garçon de mérite?

BBRYET.

Est-ce que vous n'avez pas vu, comme le public , au Salon , son dernier marbre : Un cauchemar !

(Cliarlotte apporte un plateaa chargé de carafons.)

Lton CHERRiBR; cherchant dans sa mémoire.

Si fait!... Dans le coin à gauche... Une jeune fille ! la tète à demi tombante hors du lit, dont les veines et les muscles se gonflent , dont les membres sont tendus , roidis et crispés. Je m'en souviens... On en plaisantait. Cela manquait un peu de correction; rien de l'antique, et pas d'attributs. J'ai consulté le livre pour savoir nettement ce que c'était. 11 s'écarte tout à fait du style grec, ce Desversins. — C'est un petit brun, je crois; décoré ?

HERVIT.

11 n'est pas décoré ; il est blond et grand.

Digiti

LES DEUX HABIS. 65

LÉON CHEKRIER.

Ah! oui! je confondais. Qui a refusé un grade dans la garde nationale pour ne pas prêter serment au gouvernement de Juillet?

HEBVET.

C'est cela même.

( Stéphanie présente à Léon le plateau chargé de verres. )

LÉON CHEKRIER, gesticulont ie verre à la main.

Joli scandale qu'il a fait là ; demandez-moi I pourquoi?... Ne criait-il pas à tue-téte que I rien ne délie d'un serment; que l'on se dési honore en en prêtant deux et trois coup sur coup ; qu'il vaut mieux donner l'exemple de la retraite que le scandale du parjure; et que, par suite de l'abus que l'on en a fait pendant I un demi-siècle, on ne peut pas être aussi certain que le serment suppose la loyauté, qu'on ! doit l'être que la loyauté suppose le serment. ' A ce compte, oh trouverions-nous des fonci tionnaires publics ? On ne peut point se pas- ■ ser de fonctionnaires publics!... Il faut rai- I sonner.

{Il boit.)

Digiti

HKiTET, riant.

Il est ainsi fait ; c'est un garçon d'honneur.

LlfcOlf CHERUER.

Dites donc un boute-feu. — (// remet le verre.) Mais, s'il est votre protégé, madame Hervey, j'ai des statues à commander, je lui donnerai la préférence. On le dit garçon d'esprit!... Amenez-nous-le donc à Sarclay; nous le convertirons; il nous amusera. Vous savez, madame Hervey, que j'aime l'esprit ! Il y a longtemps que vous avez reçu ma déclaration d'amour.

(Il prend les mains de madame Henrey. ) MADAME HERVET.

Ah ! monsieur Gherrier, je vous amuse.

Lion CHERRIER.

Les jolis doigts !... {Avec un eourire, et en partant les mains de madame Hervey à ses lèvres. ) Si je deviens veuf, je propose à votre époux un duel, dont vous serez le prix. MADAME HERVET, retirant ses mains»

Je tiens à conserver longtemps l'amitié de votre femme.

Digiti

LS8 BEVJt HABI8.

LtOlf CHEIRIEH.

Méchante !

(Violent ooop de sonnette à la grille.) LilfARD.

Qui peut venir à cette heure? Je n'attends personne.

ERNESTUfB^ à la fenêtre.

C'est M. Paul, je reconnais sa voix ; il descend de cheval contre la grille.

MADAME LÉNARD

Nos paroles sont magiques.

LÉiiARD, à Hervey.

C'est la Providence qui te l'envoie.

MADAME LÉNARD, à madame Hervey,

Tous ne l'attendiez pas, ma chère amie?

HERYET, avec élan»

Ma foi! je me proposais de le bouder; mais je n'en ai déjà plus la force. — {A sa femme,) Henriette, puisqu'il ne renonce pas à ses amis, toutest pardonné. Je cours au-devanl de IuL — Puis-je lui faire les honneurs de ta maison, Maurice?

66 LES BEUX HABIS.

LilfARD.

Gomme de la tienne. Tu es chez toi ! tes amis sont chez eux. Viens.

(Lénard et Hexrey sortent précipiumment. )

erubstihe, à sa mère, bas.

Dites donc, maman! Elle voulait pester seule une heure ou deux. Cela vous est-il échappé?

MADAME LÉNARD, à SQ fille y de même*

Vous prenez garde à trop de choses, Ernestine.

ERNESTiNE, intrépidement.

Vous trouvez, ma mère?

( La mère lance à la fille un regard inquisiteur. Emestine ne baisse pas les yeux.)

lÉON cHERRiER, à madame Hervey, à demivoix.

On renoncerait au mari que Ton ne renoncerait pas si volontiers à la femme !

MADAME HERVE Y, froidement y et tout haut. Pourquoi me dites-vous cela, monsieur?

itov CHERRIER, sc rcculont.

Veuillez n'y voir qu'un léger badinage!

Digiti

LES OBVX MAR18. 67

MADAME HERVET, d'une voîx émue.

Léger!

( Léon Cherrier se mord les doigts. )

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