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Soirées du Faubourg Saint-Germain [causeries du beau monde]

Au temps de Dioclétien, lorsque le Christianisme grandissait dans la persécution, Pamphile, prêtre de Césarée, vint à Rome pour joindre ses efforts à ceux de Caius , de Quentin et de plusieurs autres saints hommes, successeurs des apôtres, occupés tous à former des âmes pour le martyre, I 1

afin que le sang des chrétiens lavai sur le» pavés de Rome les souillures de la débauche païenne. L'holocauste de Jésus continuait à monter vers le ciel ; ses disciples venaient se faire immoler sur l'autel encore fumant, afin que le monde fût racheté, afin que Dieu, épouvanté lui-même des turpitudes humaines, pût mettre dans la balance de sa justice quelques morts héroïques en compensation de tant de vies honteuses.

Un soir, après la courte et sublime exhortation que le reste du troupeau écoutait chaque fois comme pouvant être la dernière (car bien souvent au matin, soit le pasteur, soit la brebis , quelqu'un manquait à l'appel, et le De profundis était murmuré à voix basse sur un cénotaphe), Pamphile, ayant donné sa bénédiction et son triste adieu à ses frères , les regardait s'éloigner lentement et dans un profond silence sous les sombres voûtes des catacombes. Il fut saisi ce soir-là plus que de coutume d'un sentiment d'inexprimable douleur, car une

tendresse infinie naissait vile et se cimentait fortement entre ces hommes voués au sacrifice, et leur ame était souvent partagée entre l'amertume des regrets humains et la joie d'un divin enthousiasme.

Le prêtre chrétien restait debout devant l'autel et ne songeait plus à prier. La fatigue de son corps maigri par le jeûne , le froid du caveau , la solennité des adieux quotidiens, l'aspect de ce cercueil, où chaque jour, depuis plus d'un mois, un cadavre mutilé venait recevoir la couronne humide encore du sang d'un autre martyr, tout le ramenait à un sentiment de personnalité auguste et terrible. Il s'agenouilla enfin devant le Christ, en s'écriant : O mon maître ! si je dois boire ce calice , épargne-m'en la lie; si je doig remplir ce cercueil, fais que ce soit demain, afin que je n'y voie plus descendre aucun de mes frères , et que les larmes de mon cœur soient taries.

En ce moment il entendit frapper doucement à une porte que les Fidèles avaient dressée et fermée au dedans , afin que ce

souterrain n'eût qu'une issue (celle par laquelle Pamphile les avait vus s'éloigner), et que les moyens de surprise fussent plus rares. Celui qui s'y présentait alors ne pouvait donc être qu'un espion, ou un frère récemment arrivé du dehors et forcé par les poursuites de se réfugier précipitamment dans les caves. Pamphile se leva sans hésiter et alla tirer les verroux d'une main ferme. Peut-être avait-il cru reconnaître les pas d'Eusèbe, son ami, qu'il avait laissé à Césarée, avide devenir affronter la persécution; peut-être, poussé par un élan surnaturel, crut-il que Dieu exauçait tout à coup sa prière et lui envoyait le bourreau qu'il avait demandé;. Pamphile était seul; à chaque instant de sa vie il était préparé à paraître devant Dieu; il demanda d'une voix calme : Que voulez-vous ? et il ouvrit la porte en même temps.

Alors il vit une femme voilée, qui s'avança d'un pas timide, en disant : Ne me faites pas souffrir de supplices , ne me faites pas mourir ; je suis païenne et ne viens

point ici pour vous trahir, mais pour invoquer votre Dieu.

Notre Dieu a dit : Rendez le bien pour le mal, répondit Pamphile; nous ne tuons pas , nous ne faisons pas souffrir de supplices, même à ceux qui voudraient nous trahir. Entrez, ma fille, et priez le vrai Dieu.

Referme donc cette porte, répondit la femme païenne , car si l'on me surprenait ici, je serais accusée de christianisme , et l'on me mettrait à la torture pour me faire avouer vos mystères.

Le prêtre referma la porte, et lorsqu'il se retourna vers la femme , elle avait ôté son voile, et il vit qu'elle était jeune encore, richement vêtue , et d'une merveilleuse beauté, quoique son visage portât l'empreinte de la fatigue et de la tristesse. — Qui es-tu? lui dit le prêtre, et que demandes-tu? Voici l'autel de notre Dieu : si tu veux le prier, je m'agenouillerai avec toi et je le prierai de t'exaucer.

Mais la femme, au lieu de répondre, regardait autour d'elle avec un mélange d*effroi

et de curiosité, et, lorsqu'à la lueur de la lampe qui brûlait devant l'autel, elle distingua le cénotaphe couvert d'un linceul aux taches livides, elle recula épouvantée, en disant : Tu prétends que vous ne tuez pas, que vous ne tourmentez pas, et pourtant voici du sang et un cercueil ?

— Ma fille, répondit le prêtre, c'est le sang de nos frères, que vos frères ont tué.

La femme païenne sembla se tranquilliser, puis aussitôt elle fut saisie de tristesse. Nos dieux ne sont pas aussi cruels que nous, dit-elle; ils ne sont pas comme les dieux de la Gaule et de la Germanie , qui demandent des sacrifices humains ; ils se contentent d'hécatombes de troupeaux, et le premier-né d'une génisse est plus agréable au dieu Mars lui-même que le sang versé dans les combats. Crois -moi, pontife du Dieu-Christ, nos dieux sont doux et indulgens; ils nous portent plutôt au plaisir qu'à la fureur, et même il faut qu'ils soient bien endormis, et que la blonde Hébé leur ait versé de l'eau du fleuve Léthé au lieu

d'ambroisie, car ils nous abandonnent et ne semblent plus présider à nos destins en aucune manière. Quand les hommes sont quittés par les dieux , ils deviennent semblables aux barbares du Nord. Pour moi, je n'ai pas cessé de les servir comme je le devais. J'ai surtout invoqué les déesses et j'ai cherché à me les rendre propices par des offrandes dignes de mon rang et de ma fortune, car je suis riche et patricienne, et l'on me nomme Léa.

— Vous êtes cette femme célèbre par son luxe et sa beauté, et vous venez ici braver la persécution et la mort? Il faut que vous ayez senti le vide et la souffrance des joies humaines.

— Vieillard, j'ai senti les blessures de l'orgueil et la satiété des plaisirs, et comme je suis jeune encore, et que la tristesse me gagne, j'ai invoqué le ciel pour qu'il me rendît mes joies premières; mais c'est en vain que j'ai sacrifié à toutes les divinités qui pouvaient me secourir. En vain j'ai fatigué de mes pieds les marches de ton

temple, ô Vénus ! je t*ai présenté six couples de jeunes colombes d'Afrique plus blanches que le lait ; j'ai touché de mes mains tremblantes et de ma bouche flétrie, au sein de la statue de Junon victorieuse , la ceinture d'or incrustée de pierreries , image de celle que tu lui prêtas, dit-on, pour ressaisir l'amour de son immortel époux, le maître des dieux. Tu ne m'as pas rendu le pouvoir déplaire, déesse oublieuse! et Junon, la fière, souveraine de l'Olympe, ne m'a pas inspiré l'orgueil qui console de l'amour. En vain j'ai brodé des voiles de Tyr pour te les présenter, ô Pallas ! tu ne m'as donné ni la sagesse ni le goût des études et des travaux. Hébé! c'est à toi que j'ai fait les plus riches offrandes, à toi que j'ai sacrifié des génisses sans tache et des agneaux d'un an. Le temps n'est plus où ta main invisible effaçait au front de tes privilégiées les premières rides qu'y imprime le temps, où ta tendresse faisait chaque matin refleurir les roses sur leurs lèvres. Tu laisses les larmes creuser mes joues, et la couleur de l'iris s'étendre

autour de mes paupières. O toi, Cupidon , fils du soleil, ne l'ai-je pas sacrifié le premier-né du lièvre, avant qu'il eût goûté le thym et la sauge dans les montagnes? N'ai-je pas fait venir de Grèce des myrtlies éclos dans les bosquets d'Amathonte et de Gnide, pour en semer les fleurs sur ton autel? Amour, ô amour! m'as-lu assez oubliée! Dieux et déesses, vousètes-vous assez enivrés en silence de la fumée de mes sacrifices? ma plainte a-l-elle assez long-temps monté vers vous ? N'est-il pas bien temps que quelque divinité m'assiste et me console? Qu'elle vienne du nord ou de l'orient, ou des provinces de l'Afrique, où l'on dit que les dieux sont noirs, ou de chez les Hébreux qui n'ont qu'un seul dieu, toujours le même, à ce qu'on m'a raconté, pourvu que je sois exaucée, je lui offrirai les holocaustes les plus beaux, et je n'épargnerai à ses prêtres ni les honneurs ni les dons. Parle donc, 6 vieillard, et demande à tes oracles si le dieu des Galiléens peut l'emporter en puissance ou en bonté sur

les noires ; car ils sont devenus sourds ! — Femme, répondit Pamphile , nous ne recevons pas de présens , et nous ne rendons pas d'oracles.

— Comment donc servez -vous votre dieu, reprit Léa, et à quoi vous sert-il?

— Il nous a enseigné sa parole , mais il n'habite pas le flanc des vaines idoles. Il n'a pas besoin d'offrandes terrestres ; celle qu'il demande, c'est l'amour et le culte des cœurs fidèles. Et quant à ses prêtres , eux et tous ceux qui adorent le Christ ont fait vœu de pauvreté et d'humilité.

— Vous ne lui demandez donc jamais rien, et il n'a donc rien à vous accorder? Peutêtre est-il comme le Destin, qui commande à tous les dieux, mais qui ne peut rien changer à ce qu'il a une fois décidé , quelque prière qu'on lui adresse. — Notre Dieu nous écoute et nous exauce, et pour parler votre langage, afin de me faire comprendre, je vous dirai que le Destin lui obéit comme l'esclave à son maître. C'est sa volonlé qui régit l'univers, et aucun dieu

LE DIEU INCONNU. If

n^existe devant lui. Apprenez sa parole, étudiez sa loi, et vous saurez qu'il y a dans sa miséricorde des trésors plus grands que dans toutes les vanités de la terre.

— Faut-il donc, reprit la femme, que j'étudie vos mystères pour pouvoir faire une demande à votre Dieu , et ne me l'accordera-t-il pas tant que je n'y serai point initiée ? Alors, adieu, car mon train de vie ne me laisse pas le temps d'entendre vos prédications; et d'ailleurs je serais persécutée à mon tour. Je pensais qu'en venant faire une offrande ici, j'obtiendrais une réponse quelconque, et m'en retournerais peut-être avec un peu d'espoir ; mais puisqu'il est défendu aux prêtres de votre loi de recevoir les prières des païens , je m'en vais implorer encore Vénus pour qu'elle me rende la volupté , ou Vesta pour qu'elle m'enseigne la continence.

— Arrête, lui dit Pamphile avec douceur, il m'est défendu de présenter à mon Dieu des demandes folles ou coupables; il m'a semblé que tu te plaignais du ravage des

ans el de la fuite des amours profanes, t» parole du Christ nous enseigne que la beauté de l'ame et l'amour pur sont sa seule beauté, le seul amour agréable au Seigneur. Mais si j'ai bien compris tout ce que tu as dit, je vois que tu souffres du mal qui tourmente ta nation, c'est-à-dire le dégoût, Tennui de mal faire ; tu implores à la fois les divinités fabuleuses qui , selon vous , président aux dons les plus contraires, la pudicité, la luxure, la science, la fierté, l'égarement, la sagesse. Ce que tu veux, tu ne le sais pas; ce qui pourrait te guérir, tu l'ignores, et si je le le dis, tu[ne me comprendras pas, car les instans sont comptés, tu ne veux passer ici qu'une heure, et ton esprit est si étranger à l'esprit du vrai Dieu, qu'il me faudrait un an pour te convertir. Mais, écoute : voilà l'image de ce Dieu, agenouille-toi devant elle en signe de respect, non pour le bois de ce crucifix, mais pour le fils de Dieu qu'il représente et qui est dans le ciel. Elève ton ame vers l'Éternel , et dis-lui ta peine. Sache seulement

que c'est un Dieu bon et indulgent, un père pour les affligés et les contrits , un Dieu d'amour pour les agités et les fervens. Il n'est pas besoin d'interprète, de prêtre, ni d'ange entre lui et toi. Prie-le seulement de regarder au fond de ton cœur, il verra ce qui s'y passe, mieux que toimême, et si tu désires sincèrement le connaître et le servir, il t'enverra la grâce, qui est un don plus précieux et une consolation plus puissante que les fausses délices de la vie.

— J'ai oui prononcer des paroles semblables aux tiennes, reprit Léa ; on m'a raconté que les Nazaréens, condamnés à mort dans ces derniers temps, invoquaient tous un dieu qu'ils appellent le dieu d'amour et de grâce. Cependant on dit qu'il ne ressemble en rien au dieu de Cythère et de Paphos, et j'ai peine à comprendre quelle grâce tu me promets de sa part. Néanmoins, puisque tu me permets de prier dans son temple, je vais l'invoquer, car si les dieux immortels connaissent les secrètes pensées des

hommes , il n'en est que plus efficace de les leur révéler par l'invocation, afin de leur prouver qu'on espère en eux.

— Fais ce que tu veux, ô aveugle qui cherches la lumière! répondit Pamphile. Puisse le Seigneur Dieu t'ouvrir les yeux !

Alors la dame romaine s'agepouilla sur la terre humide, et rejetant en arrière sa belle tête ornée d'épingles et de bandelettes d'or, élevant vers l'image du Christ ses grands bras de neige, nus jusqu'à Fépaule, elle parla ainsi :

— Je ne sais quelle chose je dois te demander, ô Dieu inconnu! mais je sais bien quelle plainte je puis adresser au ciel, car ma vie est devenue plus amère que l'olive cueillie sur l'arbre. J'ai vu à mes pieds l'élite des hommes, mais celui que j'ai choisi pour époux m'a délaissée pour de grossières voluptés. Tout son désir était de me voir abdiquer la sévérité de mes mœurs et de me jeter dans les bras d'un autre, afin d'avoir 1 e droit de se livrer à ses honteuses amours» J'ai cru venger mon orgueil en aimant

tcilius ; vous le savez , Dieu des Nazaréens, puisqu'on dit que semblable à Jupiter vous connaissez toutes les actions et toutes les pensées des hommes , vous savez qu'Icilius a été indigne de mon amour et qu'il m'a abandonnée pour les courtisannes, me donnant pour prétexte qu'il ne pouvait aimer long-temps une femme sans fidélité. Antoine, qui pendant quelque temps fut enchaîné à mes pieds, fut coupable bientôt du même crime qu'Icilius ; et, pour motiver sa trahison, il répondit à mes fureurs qu'une courtisanne n'était pas plus méprisable que la femme oublieuse de deux amours. Tu sais, ô Dieu ! que je ne m'abaissai point jusqu'à supplier l'infâme, et que je me hâtai de chercher un vengeur de mon injure; mais lu sais que cet amour ne fut pas plus heureux que les autres, et que, toujours outragée, ma vie s'est consumée et ma beauté s'est flétrie dans d'inutiles transports de tendresse et de colère. Et quand j'ai appelé sur ces traîtres la vengeance des dieux infernaux, tu sais qu'ils

m'ont répondu que les dieux infernaux n'existaient plus, que Cerbère avait été étouffé par la Volupté, et que les Furies elles-mêmes étaient devenues faciles depuis que Plutus s'était partagé avec Priape et Cornus l'empire de la terre.

Voilà où nous en sommes, ô Dieu inconnu ! Les hommes ne croient plus à la justice des cieux, et les Bacchantes effrontées insultent les tristes Vestales. Lucine ne protège même plus la dignité des épouses et des mères, et les autels de Cypris ne sont plus desservis que par les Ménades échevelées. Et cependant les femmes n'existent que pour aimer et pour être aimées. Que deviendront celles que l'amour seul conduit à la couche -de roses, si l'or crée des plaisirs plus âpres, et si les lupanars de Rome savent des secrets que nous ignorons ? Nos hommes nous préfèrent d'impures concubines : faudra-t-il que pour les remplacer nous appelions nos esclaves à nosembrassemens? Plus d'une parmi nous n'a pas rougi de le faire, et s'est abandon-

née à de monstrueuses orgies, pour échapper à la solitude de son palais et à la rage de son amour outragé. Et cependant la femme est faible, ô Dieu puissant! et d'ellemême elle n'est point portée à quitter la première l'appui qu'elle s'est donné. L'honneur lui rend l'infidélité dangereuse et la lui fait expier par la honte. C'est donc l'homme que je viens accuser devant loi, Nazaréen! c'est mon époux, c'est Icilius, c'est Antoine, c'est tous ceux que j'ai aimés en vain que je viens dénoncer à ta justice; venge-moi d'eux, ou fais que je les oublie et que j'entre dans l'indifférence de la vieillesse. Si j'ai perdu une partie de ma beauté, et qu'en la retrouvant je retrouve la foi de ceux qui m'ont trahie, rends-moi la jeunesse et sa puissance. Mais quoi ! ai-je perdu mes attraits au point que la chanteuse Torquata, qui s'est usée dans la débauche, me soit préférable? Est-ce Lycoris la Grecque, qui, veuve de neuf cents hommes, a plus de fraîcheur et de vivacité que moi? Et d'ailleurs, ne vois-je pas que les

plus jeunes et les plus belles d'entre nous sont abandonnées comme moi pour la Prostitution aux lèvres livides PFaudra-t-il nous montrer nues sur les théâtres ? faudra-t-il nous présenter ivres devant nos amans, pour réveiller en eux une étincelle de leurs feux endormis?

El cependant que ferons-nous, seules et méprisées au fond de nos jardins silencieux? Les charges de l'état, la guerre, les académies ne nous admettent point à ces travaux qui absorbent les hommes et les consolent de tout. Notre faiblesse et notre éducation nous en excluent. On nous instruit à plaire, et le premier soin de nos matrones, dès que nos cheveux flottent sur nos épaules, c'est de nous apprendre comment on les relève en tresses parfumées, et de quels joyaux on les orne , pour attirer les regards de l'homme. Nos travaux les plus sérieux se rapportent à la parure, et les seuls entreliens où nous ne soyons pas déplacées sont des entretiens qui allument nos sens et nous convient à la volupté. Et cependant si

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nous nous conservons chastes, nous n'inspirons à nos é(30ux qu'une froide estime et les langueurs de Pennui.Si nous cherchons à les retenir sur notre sein par de jaloux emportemens, ils nous soupçonnent et nous méprisent.

Voilà, ô Dieu de Ga lilée ! voilà comme on traite les femmes de Rome. Voilà ce que sont devenues ces dames autrefois si respectées, qui donnaient leurs bracelets d'or à la patrie et qui ne portaient que des héros dans leurs flancs. La Luxure s'est couchée sur les places publiques , et tout un sexe a été la relever pour la porter en triomphe , sous les yeux des femmes honnêtes. Si ton peuple est fidèle aux vertus antiques, si ta loi force les cœurs à la fidélité et les reins à la continence , foudroie donc cette ville impure, ô Galiléen! et fais y régner une race nouvelle. Je t'ai dit les horreurs de nos destinées, réponds-moi parla bouche de ton prêtre. Qu'un oracle me console ou m'enseigne. S'il faut, pour me guérir de l'ennui et de la colère qui me dévorent, invoquer la

magie, assister à d'épouvantables sacrifices j' boire les poisons de l'Erèbe, je le ferai plutôt que de retourner sans espérances à ma couche solitaire et aux tortures de ma vengeance impuissante, vï'ai parlé à ton Dieu ; maintenant, prêtre, réponds pour lui. N'avez-vous point une sybille pour le consulter ? Ah ! si vous connaissez un philtre pour inspirer l'amour aux hommes, ou pour l'éteindre dans le cœur des femmes, donnez-le-moi , je le boirai jusqu'à la dernière goutte, dût-il porter dans mes entrailles les angoisses de la mort. Réponds, vieillard, quel hécatombe faut- il offrir sur tes autels? Doutes-tu de mes richesses? doutes-tu de mon serment? J'immolerai à ton Christ tous les troupeaux de mes domaines; je lui enverrai tous les vases d'or de mon palais. Veux-tu mes ornemens, les bandelettes de mon front, les pierreries de ma chaussure ? On dit que vous acceptez les dons du riche pour les distribuer V aux pauvres, et que ces dons rendent vos dieux propices. Je ferai tout pour acquérir

le trésor de l'amour, ou celui de l'oubli. — Femme infortunée, répondit Pamphile, ce que tu demandes n'est point en notre pouvoir. Notre Dieu ne nous confère pas le droit de travailler à satisfaire les passions humaines; il sécherait la main criminelle qui voudrait embraser ou refroidir par des poisons le sang qu'il fait couler dans les veines de l'homme. Les serviteurs de ce Dieu de chasteté professent la chasteté à son exemple. Ceux d'entre nous qui se marient, regardent la fidélité comme le devoir de l'homme aussi bien que celui de la femme , et le crime de la trahison est égal pour les deux sexes. C'est parmi les chrétiens seulement que l'amour sincère et du- , rable peut régner. Ils n'adorent qu'un maître, qui à lui seul résume toutes les vertus, tandis que vos païens adorent tous les vices sous la figure de diverses divinités. Ces divinités, ma fille, ce sont les noirs démons, et loin de les aduler et de les craindre, il faut les mépriser et les haïr. C'est au Dieu de pardon , de douceur et de pur

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reté, que vous devez sacrifier, non des agneaux et des génisses, mais tous vos desirs de vengeance, toutes les révoltes de votre orgueil, et tous les vains plaisirs de votre vie.

— Ma vie est sans plaisir et sans repos désormais , s'écria la Romaine ; je ne puis rien sacrifier à ton Dieu que ma haine et mes ressentimens, s'il m'accorde ces plaisirs qui me fuient, et ce repos que je demande.

— Ces plaisirs , mon Dieu ne les bénira jamais. Il les réprouve, il les défend à ceux qui ne les ont pas sanctifiés en son nom par un serment indissoluble.

— Et quelle consolation accorde-t-il donc aux femmes délaissées? dit Léa en se levant.

— Il leur tend les bras, répondit le chrétien , et il les invite à se consoler dans son sein.

— O prêtre! dit la Romaine, cet oracle est obscur, et je ne le comprends pas. Puis-je aimer ton Dieu, et ton Dieu peut-il m'ai mer

— Oui, ma tille, Dieu aime tous les hommes, car ils sont ses enfans, et quand les hommes s'abandonnent entre eux, il console ceux qui se réfugient en lui. Essaie de l'amour divin, ô Lëa, et tu y trouveras des délices si pures, qu'elles te feront oublier toutes celles de la terre.

— Tes oracles m'étonnent et m'épouvantent de plus en plus, dit la femme en s'éloignant de l'autel, et en ramenant à demi son voile sur sa figure. L'amour des dieux est terrible, ô vieillard! et il en a coûté cher aux mortelles qui ont osé s'y abandonner. Sémélé fut réduite en cendres par l'éclat de la face de Jupiter, et la jalouse Junon poursuivit cruellement la fugitive Latone...

— Arrête ! pauvre insensée, et rejette ces pensées d'ignorance et de néant. Le vrai Dieu ne descend pas aux faiblesses des hommes, car il n'est pas revêtu d'une enveloppe terrestre comme vos maîtres fabuleux. O fille du siècle, tu es engagée si avant dans les voies de l'erreur, que je ne

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sais quelle langue le parler. Le temps me manque pour l'instruire. Veux-tu être chrétienne?

— Comment puis-je le vouloir, si je ne suis pas assurée d'y trouver la fin de mes douleurs ?

— Je te promets , au nom de l'Eternel , la consolation en cette vie, et la récompense dans l'autre.

— Et comment croirai-je a tes promesses, si je n'ai pas, dès à présent, quelque preuve de la puissance de ton Dieu.^

— Demanderai-je donc à Dieu de te convaincre avec des prodiges? dit le prêtre se parlant à lui-même plutôt qu'à la dame romaine.

— Fais-le! s'écria-l-elle, et je me prosternerai .

— Non, répondit Pamphile, car ton ame est dans les liens de Terreur, et ce n'est pas encore la voix du ciel qui t'appelle à la conversion; c'est celle de tes passions, et elles luttent trop encore pour que lu entendes la voix de Dieu. Écoute, femme :

retourne chez toi, efforce -toi d'oublier Thomme qui t'a offensée, et vis dans la continence. Condamne-toi à la solitude, à la retraite, à la douleur ; offre à Dieu tes souffrances et tes ennuis , et ne te lasse pas de les supporter. Lorsque tes souffrances te sembleront au-dessus de tes forces, n'invoque ni Vesta ni Vénus, oublie ces fantômes ; mets-loi à genoux et regarde le ciel, où règne le Dieu vivant; alors tu diras ces paroles : «Vrai Dieu ! fais que je te connaisse et que je t'aime, car je ne veux connaître et aimer que toi. »

— Et alors, quel miracle fera-t-il en ma faveur? dit la Romaine avec étonnement.

— La vérité descendra dans ton cœur, l'amour divin relèvera ton courage, le calme renaîtra dans tes sens, et tu seras consolée.

— A jamais?

— Non; l'homme est faible, et ne peut rien sans un continuel secours d'en haut. Il faudra prier toutes les fois que tu seras affligée.

— Et je serai consolée chaque fois ?

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— Si lu pries avec ardeur et sincérité.

— Et je serai chrétienne? dit Léa avec inquiétude. Mon époux me dénoncera et m'enverra à la mort.

— Ces persécutions s'affaibliront, et le Christ triomphera, dit Pamphile. En attendant, ne crains rien, ne révèle encore à personne ta foi nouvelle, et prie le Dieu inconnu dans le secret de ton cœur. Avant peu tu auras soif d'instruction et de baptême ; et quand tu seras chrétienne , tu ne craindras plus le martyre. Retire - toi , l'heure est passée. Quand tu auras senti l'effet de mes promesses, tu reviendras aux catacombes.

Le lendemain les catacombes furent envahies, les chrétiens dispersés, et pendant deux ans la religion du Christ sembla étouffée dans Rome. Pamphile retourna à Césarée, et Eusèbe vint prendre sa place dans la ville de saint Pierre, muni des instructions de son ami. Il rassembla le trou-

peau et le trouva augmenté. La foi avait grandi dans les fers; la vérité s'était propagée dans l'ombre; et jusque dans les rangs des anciens persécuteurs, de nouveaux frères communiaient d'intention avec les fidèles.

Une esclave africaine s'approcha d'Eusèbe, un soir qu'il traversait la cité des Césars pour se rendre à une crypte ignorée dans la campagne. Cette femme avait longtemps marché derrière lui , et il l'avait prise pour un espion. Aussi était-il prêt à retourner sur ses pas pour la tromper sur le but de sa promenade , lorsqu'elle lui dit : « Au nom du Dieu de Nazareth , une dame romaine veut vous voir à ses derniers momens. Suivez-moi et ne craignez • rien, car votre Dieu est avec nous. »

Eusèbe la suivit, et après avoir traversé, à la nuit tombante , les ombrages épais d'une magnifique maison de compagne, il fut introduit auprès de Léa . La dame romaine , pâle dans sa robe de pourpre , et déjà froide, se souleva sur son lit d'i-

us LE DIEU INCONNU.

voire, et lui dit d'une voix éteinte : Es-tu Eusèbe, l'ami de Pamphile?

— Je le suis, répondit le saint apôtre.

— Eh bien! dit la Romaine expirante, viens me donner le baptême, car je veuxconfesser le Dieu inconnu en mourant. Il y a deux ans que je le prie et que je pleure en invoquant son secours. Pamphile me l'avait promis; ma douleur m'est devenue chère, et mes larmes ont cessé de me brûler. J'ai vécu comme il m'a dit; j'ai abandonné les plaisirs, et le cirque, et les festins, et les chars, et le temple des dieux impuissans; retirée au fond de mes jardins silencieux, j'ai prié toutes les fois que j'ai senti le regret de mes funestes joies me tourmenter, et toutes les fois un calme miraculeux, un étrange bonheur sont descendus en moi.

Je n'ai pu être instruite dans vos mystères; il eut fallu exposer un de vous à la persécution, et j'attendais un meilleur moment. Mais la mort ne m'en laissera pas jouir. Je meurs, et je meurs en paix, avec l'espérance de voir ton Dieu, car ce que Pamphile m'a

prescrit je l'ai fait : j'ai prié avec ardeur €t sincérité. J'ai dit sans cesse la prière qu'il m'avait dictée : — Vrai Dieu, fais que je te connaisse et que je t'aime!...

La parole expira sur les lèvres de Léa ; Eusèbe versa l'eau sainte sur son front, où s'étendait déjà le voile livide de la mort, en lui disant : — Que Dieu t'enseigne luimême dans les cieux ce que tu n'as pu apprendre sur la terre 1 L'expiation et la sincérité sont le véritable baptême qu'il exige ici-bas.

Léa sourit, et l'esclave qui la servait, s'étonnant de la beauté sublime qui se répandait sur son visage, courut chercher un miroir d'acier poli et le lui présenta en s'écriant avec naïveté : O ma maîtresse , ne crains pas de mourir, car voici ta jeunesse qui refleurit sur ton visage. Ton œil brille, ta lèvre s'empourpre; le dieu de Galilée a fait un prodige en ta faveur , et si les hommes te voyaient en ce moment, ils abandonneraient toutes les femmes pour s'incliner devant toi. Lève-toi donc, fais préparer ton char ; je

vais nouer et orner les cheveux, César luimême t'adorera aujourd'hui.

Léa comtempla long- temps son image dans le métal étincelant ; puis laissant retomber son bras affaibli : — Si le dieu de Galilée me rendait la vie, je ne voudrais pas retourner parmi les hommes. Je ne voudrais pas que ma beauté, rajeunie par son amour mystérieux, devînt le trophée souillé d'un mortel contempteur. Je sens que je meurs, et que je vais rejoindre le foyer d'impérissable beauté appelé par le divin Platon le souverain bien. Lui aussi, il a deviné le Dieu inconnu et il a placé aux cieux la source d'amour et de perfection. O prêtre! celte eau que tu verses sur mon front n'est-elle pas l'emblème de la source inépuisable où je vais me désaltérer ?

— Oui, ma fille, répondit le prêtre, et lui parlant de rédemption et d'espérance , il la vit mourir avec le sourire sur les lèvres. Le calme qu'elle avait trouvé en se vouant au culte du Dieu inconnu, et la tranquillité de son heure dernière, frappèrent tellement

l'esclave noire , qu'elle suivit Eusèbe à la crypte des chréliens et embrassa la religion du consolateur des amantes et du rédempteur des esclaves.

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C<icÉRON dit quelque part, c'est, je Crois, dans son traité de la nature des Dieux, qu'il y a eu plusieurs Jupiters, — un Jupiter en Crète, un autre à Olyippie, — un autre ailleurs; — si bien qu'il n'y a pas une ville de Grèce un peu célèbre qui n'ait eu son Jupiter à elle. De tous ces Jupiters on en a fait

un seul à qui l'on a attribué toutes les aventures de chacun de ses homonymes. C'est ce qui explique la prodigieuse quantité de bonnes fortunes qu'on prête à ce dieu.

La même confusion est arrivée à Tégard de Don Juan, personnage qui approche de bien près de la célébrité de Jupiter. Séville seule a possédé plusieurs Don Juans ; mainte autre ville cite le sien. Chacun avait autrefois sa légende séparée. Avec le temps, toutes se sont fondues en une seule.

Pourtant, en y regardant de près, il est facile de faire la part de chacun, ou du moins de distinguer deux de ces héros, savoir : Don Juan Tenorio, qui, comme chacun sait , a été emporté par une statue de pierre, et Don Juan de Marana dont la fin a été toute différente.

On conte de la même manière la vie de l'un et de l'autre; le dénouement seul les distingue. Il y en a pour tous les goûts, comme dans les pièces de Ducis, qui finissent bien ou mal, suivant la sensibilité des lecteurs.

Quant à la vérilë de cette histoire ou de ces deux histoires, elle est incontestable, et on offenserait grandement le patriotisme provincial des Sëvillans, si l'on révoquait en doute l'existence de ces garnemens qui ont rendu suspecte la généalogie de leurs plus nobles familles. On montre aux étrangers la maison de Don Juan Tenorio, et tout homme ami des arts n'a pu passer à Séville sans visiter l'église de la Charité. Il y aura vu le tombeau du chevalier de Marana avec cette inscription dictée par son humilité, ou si l'on veut par son orgueil : Aquiy aceel peor hombre quefue en elmando^ Le moyen de douter après cela? Il est vrai qu'après vous avoir conduit à ces deux monumens, votre cicérone vous racontera eur core comment Don Juan (on ne sait lequel) fi t des propositions étranges à laGiralda, cette figure de bronze qui surmonte la tour moresque de la cathédrale, et comment laGiralda les accepta; — comment Don Juan, se promenant, chaud de vin, sur la rive gauche du Guadalquivir, demanda du feu à un

homme qui passait sur la rive droite en fumant un cigarre, et comment le bras du fumeur (qui n'était autre que le diable en personne] s'allongea tant et tant qu'il traversa le fleuve et vint présenter son cigarre k Don Juan , lequel alluma le sien sans sourciller et sans profiter de l'avertissement, tant il était endurci...

J'ai tâché de faire à chaque Don Juan la part qui lui revient dans leur fonds commun de méchancetés et de crimes. Faute de meilleure méthode, je me suis appliqué à ne conter du Don Juan Marana, mon héros, que des aventures qui n'appartinssent pas par droit de prescription à Don Juan Tenorio, si connu parmi nous par les chefs-d'œuvre de Molière et de Mozart.

Le comte Don Carlos de Marana était l'un des seigneurs les plus riches et les plus considérés qu'il y eût à Séville Sa naissance était illustre, et, dans la guerre contre les Morisques révoltés, il avait prouvé qu'il n'avait pas dégénéré du courage de

ses aïeux. Après la soumission des Alpuxarres, il revint à Séville avec une balafre sur le front et bon nombre d'enfans pris sur les infidèles qu'il fit baptiser avec soin, et qu'il vendit avantageusement dans des maisons chrétiennes. Ses blessures, qui ne le défiguraient point, ne l'empêchèrent pas de plaire à une demoiselle de bonne maison , qui lui donna la préférence sur un grand nombre de prétendans à sa main. De ce mariage naquirent d'abord plusieurs filles dont les unes se marièrent par la suite, et les autres entrèrent en religion. Don Carlos Marana se désespérait de n'avoir pas d'héritier de son nom, lorsque la naissance d'un fils vint le combler de joie, et lui fit espérer que son antique majorât ne passerait pas à une ligne collatérale.

Don Juan, ce fils tant désiré, et le héros de cette véridique histoire, fut gâté par son père et par sa mère, comme devait l'être l'unique héritier d'un grand nom et d'une grande fortune. Tout enfant il était maître à peu près absolu de ses actions, et dans le

palais de son père personne n'aurait eu la hardiesse de le contrarier. Seulement, sa mère voulait qu'il fut dévot comme elle ; son père voulait que son fils fût brave comme lui. Celle-ci, à force de caresses et de friandises, obligeait Fenfant à apprendre les litanies, les rosaires, enfin toutes les prières obligatoires et non obligatoires. Elle l'endormait en lui lisant la légende. D'un autre côté, le père apprenait à son fils les romances du Cid et de Bernard del Carpio, lui contait la révolte des Morisques, et Pencourageait à s'exercer toute la journée à lancer le javelot, à tirer de l'arbalète ou même de l'arquebuse contre un mannequin vêtu en Maure, qu'il avait fait fabriquer au bout de son jardin.

Il y avait dans l'oratoire de la comtesse de Marana un tableau dans le style dur et sec de Morales, qui représentait les tourmens du purgatoire. Tous les genres de supplices dont le peintre avait pu s'aviser s'y trouvaient représentés avec tant d'exactitude, que le tortionnaire de l'inquisition

n'y aurait rien trouvé à reprendre. Les âmes en purgatoire étaient dans une espèce de grande caverne au haut de laquelle on voyait un soupirail. Placé sur le bord de cette ouverture, un ange tendait la main à une ame qui sortait du séjour de douleurs, tandis qu'à côté de lui, un homme âgé, tenant un chapelet dans ses mains jointes, paraissait prier avec beaucoup de ferveur. Cet homme, c'était le donataire du tableau, qui l'avait fait faire pour une église de Huesca. Dans leur révolte, les Morisques mirent le feu à la ville; l'église fut détruite ; mais, par miracle, le tableau fut conservé. Le comte de Marana l'avait rapporté et en avait décoré l'oratoire de sa femme. D'ordinaire, le petit Juan, toutes les fois qu'ilentraitchez sa mère, demeurait long-temps immobile en contemplation devant ce tableau qui l'effrayait et le captivait à la fois. Surtout il ne pouvait détacher ses yeux d'un homme dont un serpent paraissait ronger lesentrailies,pendant qu'il était suspendu au-dessus d'un brasier ardent au moyen d'hameçons de fer qui

l'accrochaient par les côtes. Tournant les yeux avec anxiété du côté du soupirail, le patient semblait demander au donataire des prières qui l'arrachassent à tant de souffrances. Lacomtesse ne manquait jamais d'expliquer à son fils que ce malheureux subissait ce supplice, parce qu'il n'avait pas bien su son catéchisme, parce qu'il s'était moqué d'un prêtre, ou qu'il avait été distrait à l'église. L'ame qui s'envolait vers le paradis, c'était l'ame d'un parent de la famille de Marana, qui avait sans doute quelques peccadilles à se reprocher ; mais le comte de Marana avait prié pour lui, il avait beaucoup donné au clergé pour le racheter du feu et des tourmens, et il avait eu la satisfaction d'envoyer au paradis l'ame de son parent sans lui laisser le temps de beaucoup s'ennuyer en purgatoire. — « Pourtant , Juanito, ajoutait la comtesse, je souffrirai peut-être un jour comme cela, et je resterais des millions d'années en purgatoire si tu ne pensais pas à faire dire des messes pour m'en tirer! Gomme il serait mal de

laisser dans la Peine la mère qui t'a nourri I » Alors l'enfant pleurait, et s'il avait quelques réaux dans sa poche, il s'empressait de les donner au premier quêteur qu'il rencontrait porteur d'une tirelire pour les âmes du purgatoire.

S'il entrait dans le cabinet de son père, il voyait des cuirasses faussées par des balles d'arquebuse, un casque que le comte de Marana portait à l'assaut d'Alméria, et qui gardait l'empreinte du tranchant d'une hache musulmane; des lances, des sabres mauresques , des étendards pris sur les infidèles décoraient cet appartement.

— « Ce cimeterre, disait le comte, je l'ai enlevé au cadi de Vejer, qui m'en frappa trois fois avant que je lui ôtasse la vie. — Cet étendard élait porté par les rebelles de la montagne d'Elvire. Ils venaient de saccager un village chrétien; j'accourus avec vingt cavaliers. Quatre fois j'essayai de pénétrer au milieu de leur bataillon pour enlever cet étendard ; quatre fois je fus repoussé. A la cinquième, je fis le signe de la

croix, je criai : « Sainl Jacques! » et j'enfonçai les rangs de ces païens. — Et vois-tu ce calice d'or que je porte sur mes armes ? Un alfaqui des Morisques l'avait volé dans une église où il avait commis mille horreurs. Ses chevaux avaient mangé de l'orge sur l'autel, et ses soldats avaient dispersé les ossemens des saints. L'alfaqui se servait de ce calice j)our boire du sorbet à la neige. Je le surpris dans sa tente comme il portait à ses lèvres le vase sacré. Avant qu'il eût dit: « Allah! » pendant que le breuvage était encore dans sa gorge, de cette bonne épée, je frappai la tête rasée de ce chien, et la lame y entra jusqu'aux dents. Pour rappeler cette sainte vengeance, le roi m'a permis de porter un calice d'or dans mes armes. Je te dis cela, Juanito, pour que tu le racontes à tes enfans, et qu'ils sachent pourquoi tes armes ne sont pas exactement celles de ton grand-père. Don Diego, que tu vois peintes au-dessous de son portrait. » Partagé entre la guerre et la dévotion , l'enfant passait ses journées à fabriquer de

petites croix avec des lattes, ou bien, armé d'un sabre de bois, à s'escrimer dans le potager contre des citrouilles de Rota, dont la forme ressemblait beaucoup, suivant lui, à des têtes de Maures couvertes de leurs turbans.

A dix-huit ans. Don Juan exph'quait assez mal le latin, servait fort bien la messe, et maniait la rapière, ou l'ëpée à deux mains, mieux que ne faisait le Cid. Son père , jugeant qu'un gentilhomme de la maison de Marana devait encore acquérir d'autres talens, résolut de l'envoyer à Salamanque. Les apprêts du voyage furent bientôt faits. Sa mère lui donna force chape»

lets, scapulaires et médailles bénites. Elle lui apprit aussi plusieurs oraisons d'un §rand secours dans une foule de circonstances de la vie. Don Carlos lui donna une épée dont la poignée, damasquinée d'argent, était ornée des armes de sa famille; il lui dit : « Jusqu'à présent tu n'as vécu qu'avec dps enfans, tu vas maintenant vivre avec dfis hommes. Souviens-toi que le bien le

plus précieux d'un gentilhomme, c'est son honneur; et ton honneur, c'est celui des Maranas. Périsse le dernier rejeton de notre maison plutôt qu'une tache soit faite à son honneur I Prends cette épée, elle te défendra si l'on t'attaque. Ne sois jamais le premier à la tirer, mais rappelle-toi que tes ancêtres n'ont jamais remis Ir leur dans le fourreau que lorsqu'ils étaient vainqueurs et vengés. » Ainsi muni d'armes spirituelles et temporelles , le descendant des Maranas monta à cheval et quitta la demeure de ses pères.

L'université de Salamanque était alors dans toute sa gloire. Ses étudians n'avaient jamais été plus nombreux, ses professeurs plus doctes; mais aussi jamais les bourgeois n'avaient eu tant à souffrir des insolences de la jeunesse indisciplinable, qui demeurait, ou plutôt régnait dans leur ville. Les sérénades, les charivaris, toute espècedetapagenocturne, tel étaitleur train dévie ordinaire, dont la monotomie était de temps en temps diversifiée par des enlève-

mens de femmes ou de filles, par des vols ondes bastonnades. Don Juan, arrivé à Salamanque, passa quelques jours à remettre des lettres de recommandation aux amis de son père, à visiter ses professeurs, à parcourir les églises, et à se faire montrer les reliques qu'elles renfermaient. D'après la volonté de son père, il remit à l'un des professeurs une somme assez considérable, pour être distribuée entre les étudians pauvres. Cette libéralité eut le plus grand succès, et lui fit aussitôt de nombreux amis.

Don Juan avait un grand désir d'apprendre. Il se proposait bien d'écouter comme paroles d'évangile tout ce qui sortirait de la bouche de ses professeurs , et pour n'en rien perdre, il voulut se placer aussi près que possible de la chaire. Lorsqu'il entra dans la salle où devait se faire la leçon, il vit qu'une place était vide aussi près du professeur qu'il eût pu le désirer. Il s'y assit. Un étudiant sale, mal peigné, vêtu de haillons, comme il y en a tant dans les universités, détourna un instant les yeux de son

livre pour les porter sur Don Juan avec un air d'étonnement stupide. « Vous vous mettez à cette place, dit-il d'un ton presque effrayé, ignorez-vou s que c'est là que s'assied d'ordinaire Don Garcia Navarro? »

Don Juan répondit qu'il avait toujours entendu dire que les places appartenaient au premier occupant, et que trouvant celleci vide, il croyait pouvoir la prendre, surtout si le seigneur Don Garcia n'avait pas chargé son voisin de la lui garder.

—«Vous êtes étranger ici à ce que je vois, dit l'étudiant, et arrivé depuis bien peu de temps, puisque vous ne connaissez pas Don Garcia. Sachez donc que c'est un des hommes les plus... » Ici l'étudiant baissa la voix, et parut éprouver la crainte d'être entendu des autres étudians. « Don Garcia est un homme terrible. Malheur à qui l'offense ! Il a la patience courte et l'épée longue; et soyez sûr que si quelqu'un s'assied à une place où Don Garcia s'est assis deux fois, c'en est assez pour qu'une querelle s'ensuive, car il est fort chatouilleux et sus-

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ceptible. Quand il querelle, il frappe, et tjuand il frappe, il tue. Or donc, je vous ai averti ; vous ferez ce qui vous semblera bon. »

Don Juan trouvait fort extraordinaire que ce Don Garcia prétendit se réserver les meilleures places sans se donner la peine de les gagner par son exactitude. En même temps il voyait que plusieurs étudians avaient lés yeux sur lui, et il sentait combien il serait mortifiant de quitter son siège après s'y être assis. D'un autre côté, il ne se souciait pas du tout d'avoir une querelle dès son arrivée, et surtout avec un homme aussi dangereux que paraissait l'être Don Garcia. Il était dans cette perplexité, ne sachant à quoi se déterminer , et restant toujours machinalement à la même place, lorsqu'un étudiant entra et s'avança droit vers lui. « Voici Don Garcia, » lui dit son voisin.

Ce Garcia était un jeune homme large d'épaules, bien découplé, le teint hâlé,

l'œil fier et la bouche méprisante. Il avait

un pourpoint râpé qui avait pu être noir, et un manteau troué ; par-dessus tout cela pendai t une longue chaîne d'or. On sait que de tout temps les étudians de Salamanque et des autres universités d'Espagne ont mis une espèce de point d'honneur à paraître déguenillés, voulant probablement montrer par là qne le véritable mérite sait se passer des ornemens empruntés à la fortune. Don Garcia s'approcha du banc où Don Juan était encore assis, et le saluant avec beaucoup de courtoisie : « Seigneur étudiant, dit-il, vous êtes nouveau venu parmi nous ; pourtant , votre nom m'est bien connu. Nos pères ont été grands amis, et si vous voulez le permettre, leurs fils ne le seront pas moins. » En parlant ainsi, il tendait la main à Don Juan de l'air le plus cordial. Don Juan, qui s'attendait à un tout autre début, reçut avec beaucoup d'empressement les politesses de Don Garcia, et lui répondit qu'il se tiendrait pour très honoré de l'amitié d'un cavalier tel que lui.

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« — Vous ne connaissez point encore Salamanque , poursuivit Don Garcia ; si vous voulez bien m' accepter pour votre guide , je serai charmé de vous faire tout voir, depuis le cèdre jusqu'à rhysope, dans le pays où vous allez vivre. » Ensuite, s'adressant à l'étudiant assis à côté de Don Juan : « Allons, Périco, tire-toi de là. Crois-tu qu'un butor comme toi doive faire compagnie au seigneur Don Juan de Marana? »

En parlant ainsi, il le poussa rudement, et se mit à sa place, que l'étudiant se hâta d'abandonner.

Lorsque le cours fut fini , Don Garcia donna son adresse à son nouvel ami, et lui fit promettre de venir le voir. Puis l'ayant salué de la main d'un air gracieux et familier, il sortit en se drapant avec grâce de son manteau rapiécé.

Don Juan , tenant ses livres sous son bras, s'était arrêté dans une galerie du collège pour examiner les vieilles inscriptions qui couvraient les murs, lorsqu'il s'aperçut que l'étudiant qui lui avait d'abord

parlé s'af»j)rochait de lui comme s'il voulait examiner les mêmes objets. Don Juan, après lui avoir fait une inclination de tête pour lui montrer qu'il le reconnaissait, se disposait à sortir, mais l'étudiant l'arrêta par son manteau. « Seigneur Don Juan, dit-il, si rien ne vous presse, seriez-vous assez bon pour m'accorder un moment d'entretien?

— Volontiers , répondit Don Juan, et il s'appuya contre un pilier ; je vous écoute. » Périco regarda de tous côtés d'un air d'inquiétude, comme s'il craignait d'être observé, et se rapprocha de Don Juan pour lui parler à l'oreille, ce qui paraissait une précaution inutile, car il n'y avait personne qu'eux deux dans la vaste galerie gothique où ils se trouvaient. — Après un moment de silence : — « Pourriez-vous me dire, seigneur Don Juan, demanda l'étudiant d'une voix basse et presque tremblante, pourriez-vous me dire si votre père a réellement connu le père de Don Garcia Navarro? »

Don Juan fit un mouvement de surprise.

— « Vous avez entendu Don Garcia le dire à Tinslanl même. »

— «Oui, répondit l'étudiant, baissant encore plus la voix; mais enfin avez-vous jamais entendu dire à votre père qu'il connut le seigneur Navarro? »

— « Oui, sans doute; et il était avec lui à la guerre contre les Morisques. »

— « Fort bien ; mais avez-vous entendu dire de ce gentilhomme qu'il eût... un fils?»

— « En vérité , je n'ai jamais fait beaucoup d'attention à ce que mon père pouvait en dire.... Mais à quoi bon ces questions? Don Garcia n'est-il pas le fils du seigneur Navarro?..- Serait-il bâtard? »

— «J'atteste le ciel que je n'ai rien dit de semblable ,» s'écria l'étudiant effrayé, en regardant derrière le pilier contre lequel s'appuyait Don Juan ; « je voulais vous demander seulement si vous n'aviez pas connaissance d'une histoire étrange que bien des gens racontent sur ce Don Garcia ? »

— « Je n'en sais pas un mot. »

— « On dit..., remarquez bien que je ne

fais que répeter ce que j'ai enlendu dire..., on dit que Don Diego Navarro avait un fils qui , à l'âge de six ou sept ans , tomba malade d'une maladie grave et si étrange , que les médecins ne savaient quel remède y apporter. Sur quoi le père, qui n'avait pas d'autre enfant, envoya de nombreuses offrandes à plusieurs chapelles, fit toucher des reliques au malade, le tout en vain. Désespéré, il dit un jour, m'a-t-on assuré..., il dit un jour, en regardant une image de saint Michel : Puisque tu ne peux pas sauver mon fils, je veux voir si celui qui est là sous tes pieds n'aura pas plus de pouvoir. »

— « C'était un blasphème abominable !

s'écria Don Juan, scandalisé au dernier point.

— « Peu après l'enfant guérit..., et cet enfant..., c'était Don Garcia! »

—a Si bien que Don Garcia a le diable au corps depuis ce temps-là, » dit en éclatant de rire Don Garcia, qui se montra au même instant , et qui paraissait avoir

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écouté cette conversation, caché derrière un pilier voisin. «En vérité, Périco, » dit-il d'un ton froid et méprisant à l'étudiant stupéfait, « si vous n'étiez pas un poltron , je vous ferais repentir de Paudace que vous avez eue de parler de moi. — Seigneur Don Juan , poursuivit-il en s'adressant à Marana, quand vous nous connaîtrez mieux , vous ne perdrez pas votre temps à écouter ce bavard. Et tenez, pour vous prouver que je ne suis pas un méchant diable, faites-moi l'honneur de m'accompagner de ce pas à l'église de Saint-Pierre ; lorsque nous y aurons fait nos dévolions , je vous demanderai la permission de vous faire faire un mauvais dîner avec quelques camarades. »

En parlant ainsi, il prenait le bras de Don Juan , qui , honteux d'avoir été surpris à écouter l'étrange histoire de Périco , se hâta d'accepter l'offre de son nouvel ami, pour lui prouver le peu de cas qu'il faisait des médisances qu'il venait d'entendre.

En entrant dans l'église de Saint-Pierre,

se LES AMES

Don Juan et Don Garcia s'agenouillèrent devant une chapelle autour de laquelle il y avait un grand concours de fidèles. Don Juan fit sa prière à voix basse ; et bien qu'il demeurât un temps convenable dans cette pieuse occupation , il trouva, lorsqu'il releva la tête, que son camarade paraissait encore plongé dans une extase dévote; il remuait doucement les lèvres; l'on eût dit qu'il n'était pas à la moitié de ses méditations. Un peu honteux d'avoir si tôt fini , il se mit à réciter tout bas les litanies qui lui revinrent en mémoire. Les litanies dépêchées, Don Garcia ne bougeait pas davantage. Don Juan expédia encore avec distraction quelques menus suffrages; puis, voyant son camarade toujours immobile , il crut pouvoir regarder un peu autour de lui pour passer le temps et attendre la fin de cette éternelle oraison. Trois femmes agenouillées sur des tapis de Turquie attirèrent son attention tout d'abord. L'une, à son âge, à ses lunettes, et à l'ampleur vénérable de ses coiffes, ne pouvait être autre

qu'une duègue. Les deux autres étaient jeunes et jolies, et ne tenaient pas leurs yeux tellement baissés sur leurs chapelets qu'on ne pût voir qu'ils étaient grands, vifs et bien fendus. Don Juan éprouva beaucoup de plaisir à regarder Tune d'elles, plus de plaisir même qu'il n'aurait dû en avoir dans un saint lieu. Oubliant la prière de son camarade, il le tira par la manche et lui demanda tout bas quelle était cette demoiselle qui tenait un chapelet d'ambre jaune.

— « C'est , » répondit Garcia, nullement scandalisé de son interruption, « c'est Dona Teresa de Ojeda , et celle-ci , c'est Dona Fausla, sa sœur aînée, toutes les deux filles d'un auditeur au conseil de Castille. Je suis amoureux de l'aînée; tâchez de le devenir de la cadette. Tenez, ajouta-t-il, elles se lèvent et vont sortir de l'église; hâtonsnous, afin de les voir monter en voiture; peut-être que le vent soulèvera leurs jupes, et que nous apercevrons une jolie jambe ou deux. »

Don Juan ëlait tellement ému par la beauté de Dona Teresa, que sans faire attention à l'indécence de ce langage, il suivit Don Garcia jusqu'à la porte de Féglise, et vit les deux nobles demoiselles monter dans leur carrosse et quitter la place de l'église pour entrer dans une des rues les plus fréquentées. Lorsqu'elles furent parties, Don Garcia, enfonçant son chapeau de travers sur sa tête, s'écria gaîment :

— « Voilà de charmantes filles? Je veux que le diable m'emporte si l'aînée n'est pas à moi avant qu'il soit dix jours! Etvous,avezvous avancé vos affaires avec la cadette? »

— « Comment ? avancé mes affaires ! répondit Don Juan d'un air naïf, mais voilà la première fois que je la vois ! »

— « Bonne raison ! vraiment , s'écria Don Garcia. Croyez-vous qu'il y ait beaucoup pins long-temps que je connais la Fausta. Aujourd'hui pourtant je lui ai remis un billet qu'elle a fort bien pris.

— « Un billet! Mais je ne vous ai pas vu écrire ? »

— « J'en ai toujours de tout écrits sur moi, et pourvu qu'on n'y mette pas de nom, ils peuvent servir pour toutes. Ayez seulement l'attention de ne pas employer d'épithètes compromettantes sur la couleur des yeux ou des cheveux. Quant aux soupirs, aux larmes et aux alarmes, brunes ou blondes, filles ou femmes, les prendront également en bonne part. »

Tout en causant de la sorte. Don Garcia et Don Juan se trouvèrent à la porte de la maison, où le dîner les attendait. C'était chère d'étudians, plus copieuse qu'élégante et variée : force ragoûts épicés , viandes salées , toutes choses provoquant la soif. D'ailleurs, il y avait abondance de vins de la Manche et d'Andalousie. Quelques étudians , amis de Don Garcia, attendaient son arrivée. On se mit immédiatement à table , et pendant quelque temps on n'entendit d'autre bruit que celui des mâchoires etdes verres heurtant les flacons. Bientôt, le vin mettant les convives en belle humeur , la conversation commença

et devint des plus bruyantes. Il ne fut question que de duels , d'amourettes et de tours d'écoliers. L'un racontait comment il avait dupé son hôtesse en déménageant la veille du jour qu'il devait payer son loyer. L'autre avait envoyé demander chez un marchand de vin quelques jarres de val de Penas de la part d'un des plus graves professeurs de théologie, et il avait eu l'adresse de détourner les jarres , laissant le professeur payer le mémoire s'il voulait. Celui-ci avait battu le guet; celui-là, au moyen d'une échelle de cordes, était entré chez sa maîtresse malgré les précautions d'un jaloux. D'abord Don Juan écoutait avec une espèce de consternation le récit de tous ces désordres. Peu à peu, le vin qu'il buvait, ou la gaîté des convives désarma sa pruderie. Les histoires que l'on racontait le firent rire, et même il en vint à envier la réputation que donnaient à quelques uns leurs tours d'adresse ou d'escroquerie. Il commença à oublier les sages principes qu'il avait apportés à l'univer-

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site, pour adopter la règle de conduite des étudians ; règle simple et facile à suivre, qui consiste à tout se permettre envers les Pillas , c'est-à-dire toute la partie de l'espèce humaine qui n'est pas immatriculée sur les registres de l'université. L'étudiant au milieu des Pillos est en pays ennemi, et il a le droit d'agir à leur égard comme les Hébreux à l'égard des Cananéens. Seulement monsieur le corrégidor ayant malheureusement peu de respect pour les saintes lois de l'université, et ne cherchant que l'occasion de nuire à ses sectateurs , ils doivent être unis comme frères , s'entreaider et surtout se garder un secret inviolable.

Cette édifiante conversation dura aussi long-temps que les bouteilles. Lorsqu'elles furent vides, toutes les judiciaires étaient singulièrement embrouillées , et chacun éprouvait une violente envie de dormir. Le soleil étant encore dans toute sa force, chacun se sépara pour aller faire la sieste. Don Juan accepta un lit chez Don Garcia.

Une se fui pas plulôt étendu sur un matelas de cuir, que la fatigue et les fumées du vin le plongèrent dans un profond sommeil.

Pendant long-temps, ses rêves furent si bizarres et si confus, qu'il n'éprouvait d'autre sentiment que celui d'un malaise vague, sans avoir la perception d'une image ou d'une idée qui pût en être la cause. Peu à peu il commença à voir plus clair, si l'on peut s'exprimer ainsi, et il rêva avec suite. Il lui semblait qu'il était dans une barque sur un grand fleuve, plus large et plus troublé qu'il n'avait jamais vu le Guadalquivir en hiver. Il n'avait ni voiles, ni rames, ni gouvernail, et la rive du fleuve était déserte. La barque était tellement ballotée par le courant qu'au malaise qu'il éprouvait, il se crut à l'embouchure du Guadalquivir, au moment où les badauds de Séville qui vont à Cadix commencent à ressentir les premières atteintes du mal de mer. Bientôt il se trouva dans une partie de la rivière beaucoup plus resserrée, en sorte qu'il pouvait facilement voir et même se

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faire entendre sur les deux bords. Alors parurent en même temps, sur les deux rives, deux figures lumineuses qui s'approchèrent chacune de son côté comme pour lui porter secours. Il tourna d'abord la tête à droite, et vit un vieillard d'une figure grave et austère, pieds nus, n'ayant pour vêtementqu'un sayon épineux. 11 semblait tendre la main à don Juan. A gauche, où il regarda ensuite, il vit une femme, d'une taille élevée et de la figure la plus noble et la plus attrayante, tenant à la main une couronne de fleurs qu'elle lui présentait. En même temps il remarqua que sa barque se dirigeait à son gré, sans rames, mais par le seul fait de sa volonté. Il allait prendre terre du côté de la femme, lorsqu'un cri, parti de la rive droite, lui fit tourner la tête et se rapprocher de ce côté. Le vieillard avait l'air encore plus austère qu'auparavant. Tout ce que l'on voyait de son corps était couvert de meurtrissure, livides et teint de sang caillé. D'une main il tenait une couronne d'épines ,

de Paulre un fouet garni de pointes de fer. Ce spectacle le saisit d'horreur; il revint bien vile à la rive gauche. L'apparition qui l'avait tant charmé s'y trouvait encore ; les cheveux de la femme flottaient au vent, ses yeux étaient animés d'un feu surnaturel, et au lieu d'une couronne de fleurs, elle tenait en main une épée. Don Juan s'arrêta un instant avant de prendre terre , et alors, regardant avec plus d'attention, il s'aperçut que la lame de l'épée était rouge de sang, et que la main de la nymphe était rouge aussi. Il fut saisi d'horreur et se réveilla en sursaut. En ouvrant les yeux, il ne put retenir un cri à la vue d'une épée nue qui brillait à deux pieds du lit. Mais ce n'était pas une belle nymphe qui tenait cette épée. Don Garcia allait réveiller son ami, et voyant auprès de son lit une épée d'un travail curieux, il l'examinait de l'air d'un connaisseur. Sur la lame était cette devise: « Garde loyauté. » Et la poignée, comme nous l'avons déjà dit , portait les armes, le nom et la devise des Maranas.

— - a Vous avez là une belle épée, mon camarade, dit Don Garcia. — Vous devez être reposé maintenant. — Lanuitest venue. Promenons-nous un peu , et quand les honnêtes gens de cette ville seront rentrés chez eux , nous irons , s'il vous plaît , donner une sérénade à nos divinités. »

Don Juan et Don Garcia se promenèrent quelque temps au bord de la Tormes , regardant passer les femmes qui venaient respirer le frais ou lorgner leurs amans. Peu à peu les promeneurs devinrent plus rares; ils disparurent toul-à-fait.

— « Voici le moment , dit Don Garcia , voici le moment où la ville tout entière appartient aux étudians. Les Pillos n'oseraient nous troubler dans nos innocentes récréations ; quant au guet , si par aventure nous avions quelque démêlé avec lui, je n'ai pas besoin de vous dire que c'est une canaille qu'il ne faut pas ménager. Mais si les drôles étaient trop nombreux et qu'il fallut jouer des jambes, n'ayez aucune inquiétude; je connais tous les détours, ne I 5

VOUS mettez en peine que de me suivre, et soyez sûr que tout ira bien. »

En parlant ainsi, il jeta son manteau sur son épaule gauche de manière à se couvrir la plus grande partie de la figure , mais à se laisser le bras droit libre. Don Juan en fit autant, et tous les deux se dirigèrent vers la rue qu'habitaient Dona Fausta et sa sœur. En passant devant le porche d'une église, Don Garcia siffla, et son domestique parut tenant une guitare à la main. Don Garcia la prit et le congédia.

— « Jevois, dit Don Juan en entrant dans la rue de Valladolid , je vois que vous voulez m'employer à protéger votre sérénade ; soyez sûr que je me conduirai de m.inière à mériter votre approbation. Je serais renié par Séville ma patrie, si je ne savais pas garder une rue contre les fâcheux ! »

— o Je ne prétends pas vous poser en sentinelle, répondit Don Garcia. J*ai mes amours ici, mais vous avez aussi les vôtres. A chacun son gibier. Chut ! voici la maison. Vous à cette jalousie, moi à celle-ci,et alerte! »

Don Garcia , ayant accordé la guitare , se mit à chanter d'une voix assez agréable une romance, où, comme à l'ordinaire, il était question de larmes de soupirs et de tout ce qui s'ensuit. Je ne sais s'il n était l'auteur.

A la troisième ou quatrième séguidille , les jalousies de deux fenêtres se soulevèrent légèrement, et une petite toux se fit en» tendre. Cela voulait dire qu'on écoutai!. Les musiciens, dit-on, ne jouent jamais lorsqu'on les en prie ou qu'on les écoute. Don Garcia déposa sa guitare sur une borne et entama la conversation à voix basse avec une des femmes qui l'écoutaienl.

Don Juan , en levant les yeux , vit à la fenêtre au-dessus de lui une femme qui paraissait le considérer attentivement. Il ne doutait pas que ce ne fut la sœur de Dona Fausta, que son goût et le choix de son ami lui donnaient pour dame de ses pensées. Mais il était timide encore, sans expérience, et il ne savait par où com-

mencer. Tout à coup un mouchoir tomba de la fenêtre et une petite voix douce s'écria: « Ah! Jésus! mon mouchoir est tombé!» Don Juan le ramassa aussitôt, le plaça sur la pointe de son épée et le porta à la hauteur de la fenêtre. C'était un moyen d'entrer en matière. La \oix commença par des remercîmens, puis demanda si le seigneur cavalier qui avait tant de courtoisie n'avait pas été dans la matinée à l'église de Saint-Pierre. Don Juan répondit qu'il y avait été et qu'il y avait perdu le repos. — Comment? — En vous voyant. — La glace était brisée. Don Juan était de Séville et savait par cœur toutes les romances morisques dont la langue amoureuse est si riche. Il ne pouvait manquer d'être éloquent. La conversation dura environ une heure.

Enfin Teresa s'écria qu'elle entendait son père et qu'il fallait se retirer. Les deux galans ne quittèrent la rue qu'après avoir vu deux petites mains blanches sortir de la jalousie et leur jeter à chacun une branche <le jasmin. Don Juan alla se coucher la

le te remplie d'images délicieuses. Pour Don Garcia, il entra dans un cabaret où il passa la plus grande partie de la nuit.

Le lendemain les soupirs et les sérénades recommencèrent. Il en fut de même les nuits suivantes. Après une résistance convenable, les deux dames consentirent à donner et à recevoir des boucles de cheveux, opération qui se fit au moyen d'un tîl qui descendit et rapporta les gages échangés. Don Garcia , qui n'était pas homme à se contenter de bagatelles, parla d'une échelle de cordes ou bien de fausses clefs ; mais on le trouva hardi , et sa proposition fut sinon rejetée, du moins indéfiniment ajournée.

Depuis un mois à peu près, Don Juan et Don Garcia roucoulaient assez inutilement sous les fenêtres de leurs maîtresses. Une nuit très sombre ils étaient à leur faction ordinaire, et la conversation durait depuis quelque temps à la satisfaction de tous les interlocuteurs, lorsqu'à l'extrémité de la rue parurent sept à huit hommes en maor

leaux, dont lu moitié portait des inslrumens de musique.

— « Juste ciel! s'écria Teresa, voici Don Cristoval qui vient nous donner une sérénade. Eloignez-vous pour l'amour de Dieu, ou il arrivera quelque malheur ! »

— a Nous ne cédons à personne une si belle place » , s'écria Don Garcia, et élevant la voix : « Cavalier, dit-il au premier qui s'avançait, la place est prise, et ces dames ne se soucient guère de votre musique; donc, s'il vous plaît, cherchez fortune ailleurs. »

7— « C'est un de ces faquins d'étudians qui prétend nous empêcher de passer! s'écria Don Cristoval. Je vais lui apprendre ce qu'il en coûte pour s'adresser à mes amours !» A ces mots il mit l'épée à la main. En même temps, celles de deux de ses compagnons brillèrent hors du fourreau. Don Garcia , avec une prestesse admirable , roulant son manteau autour de son bras, mit flamberge au vent et s'écria : « A moi, les étudians! » Mais il n'y en avait pas un

seul aux environs. Les musiciens, craignant sans doute de voir leurs inslrumens brisés dans la bagarre, prirent la fuite en appelant la justice, pendant que les deux femmes à la fenêtre invoquaient à leur aide tous les saints du paradis.

Don Juan , qui se trouvait au-dessous de la fenêtre la plus proche de Don Cristoval, eut d'abord à se défendre contre lui. Son adversaire était adroit, et en outre il avait à la main gauche une large de fer dont il se servait pour parer, tandis que Don Juan n'avait que son épéé et son manteau. Vivement pressé par Cristoval , il se rappela fort à propos une botte du seigneur Uberti, son maître d'armes. Il se laissa tomber sur sa main gauche , et de la droite, glissant son épée sous la targe de Don Cristoval , il la lui enfonça au défaut des côtes avec tant de force , que le fer se brisa après avoir pénétré de la longueur d'une palme. Don Cristoval poussa un cri et tomba baigné dans son sang. Pendant celte opération, qui dura moins à faire

72 l^ES AMES

qu'à raconler, Don Garcia se défendait avec succès contre ses deux adversaires, qui n'eurent pas plutôt vu leur chef sur le carreau qu'ils prirent la fuite à toutes jambes.

— « Sauvons-nous maintenant, dit Don Garcia, ce n'est pas le moment de s'amuser. Adieu, mes belles! » et il entraîna avec lui Don Juan tout effaré de son exploit. A vingt pas de la maison, Don Garcia s'arrêta pour demander à son compagnon ce qu'il avait fait de son épée.

— a Mon épée?» dit don Juan, s'apercevant alors seulement qu'il ne la tenait plus à la main... « Je ne sais... je l'aurai probablement laissé tomber. »

— Malédiction! s'écria Don Garcia, et votre nom qui est gravé sur la garde !

Dans ce moment on voyait des hommes avec des flambeaux sortir des maisons voisines et s'empresser autour du mourant.

D'un autre côté de la rue, une troupe d'hommes armés s'avançait rapidement. C'était évidemment une patrouille attirée par les

cris des musiciens et par le bruit du combat. Don Garcia rabattant son chapeau sur ses yeux, et se couvrant de son manteau le bas du visage, pour n'être pas reconnu, s'élança, malgré le danger, au milieu de tous ces hommes rassemblés, espérant retrouver cette épée qui aurait indubitablement fait reconnaître le coupable. Don Juan le vit frapper de droite et de gauche, éteignant les lumières et culbutant tout ce qui se trouvait sur son passage. Il reparut bientôt courant de toutes ses forces et tenant une épée de chaque main : toute la patrouille le poursuivait.

— « Ah ! Don Garcia, » s'écria Don Juan en prenant l'épée qu'il lui tendait, que de remercîmens je vous dois!

— « Fuyons, fuyons! » s'écria Garcia.

Suivez-moi, et si quelqu'un de ces coquins vous serre de trop près, piquez-lc comme vous venez de faire à l'autre. »

Tous deux se mirent alors à courir avec toute la vitesse que pouvait leur prêter leur vigueur naturelle augmentée de la peur de

M. lecorrégidor, magistral qui passait pour plusredoutableauxétudiansqu'aux voleurs.

Don Garcia, qui connaissait Salamanque comme son Deus det, était fort habile à tourner rapidement les coins de rues et à se jeter dans les allées étroites, tandis que son compagnon, plus novice, avait grand'peine à le suivre. L'haleine commençait à leur manquer, lorsqu'au bout d'une rue, ils rencontrèrent un groupe d'étudians qui se promenaient en chantant et jouant de la guitare. Aussitôt que ceux-ci se furent aperçus que deux de leurs camaïades étaient poursuivis, ils se saisirent de pierres, de bâtons et de toutes les armes possibles. Les archers, tout essouflés, ne jugèrent pas à propos d'entamer l'escarmouche. Ils se retirèrent prudemment, elles deux coupables allèrent se réfugier et se reposer un instant dans une église voisine.

Sous le portail. Don Juan voulut remettre son épée dans le fourreau, ne trouvant pas convenable, ni chrétien, d'entrer dans la maison de Dieu une arme a la main. Mais

DU PURGATOIRE. tb

le fourreau résistait, la lame n'entrait qu'avec peine; bref, il reconnut que l'épce qu'il tenait n'était pas la sienne Don Garcia, dans sa précipitation, avait saisi la première épée qu'il avait trouvée à terre, et c'était celle du mort ou d'un de ses acolytes. Le cas était grave ; Don Juan en avertit son ami qu'il avaitappris à regarder comme de bon conseil.

Don Garcia fronça le sourcil, se mordit les lèvres, tordit les bords de son cbapeau, se promena quelques pas, pendant que Don Juan, tout étourdi de la fàcbeuse découverte qu'il venait de faire , était en proie à l'inquiétude autant qu'aux remords.

Après un quart d'heure de réflexions, pendant lequel Don Garcia eut le bongoùt de ne pas dire une seule fois : « Pourquoi laissiez-vous tomber votre épée ? » celui-ci prit Don Juan par le bras et lui dit : « Venez avec moi , je tiens votre affaire. »

Dans ce moment un prêtre sortait de la sacristie de l'église et se disposait à gagner la rue ; Don Garcia l'arrêta.

— « JN'est-ce pas au savant licencié Gomez que j'ai l'honneur de parler?» lui dit-il en s'inclinant profondément.

— « Je ne suis pas encore licencié , » répondit le prêtre évidemment flatté de passer pour un licencié. « Je m'appelle Manuel Tordoya, fort à votre service. «

— « Mon père, dit Don Garcia, vous êtes précisément la personne à qui je désirais parler; c'est d'un cas de conscience qu'il s'agit, et, si la renommée ne m'a pas trompé, vous êtes l'auteur de ce fameux traité de casibus conscientiœ qui a fait tant de bruit à Madrid?»

Le prêtre , se laissant aller au péché de vanité, répondit en balbutiant qu'il n'était pas l'auteur de ce livre (lequel, à vrai dire, n'avait jamais existé), mais qu'il s'était fort occupé de semblables matières. Don Garcia, qui avait ses raisons pour ne pas l'écouter, poursuivit de la sorte : « Voici, mon père, en trois mots, l'affaire sur laquelle je désirais vous consulter. Un de mes amis , aujourd'hui même, il y a moins d'une heure ,

est abordé dans la rue par un homme qui lui dit : « Cavalier, je vais me battre à deux pas d'ici, mon adversaire a une épée plus longue que la mienne , veuillez me prêter la vôtre pour que les armes soient égales. » Et mon ami a changé d'ëpée avec lui. Il attend quelque temps au coin de la rue que l'affaire soit terminée. N'entendant plus le cliquetis des épées , il s'approche ; que voit-il ? un homme mort , percé par l'épée même qu'il venait de prêter. Depuis ce moment , il est désespéré , il se reproche sa complaisance, el il craint d'avoir fait un péché mortel. Moi, j'essaie de le rassurer. Je crois le péché véniel, en ce que s'il n'avait pas prêté son épée, il aurait été la cause que deux hommes se seraient battus à armes inégales. Qu'en pensez-vous, mon père? N'êtes-vous pas de mon sentiment? »

Le prêtre, qui était apprenti casuiste, dressa les oreilles à cette histoire, et se frotta quelque temps le front comme un homme qui cherche une citation. Don

Juan ne savait où voulait en venir Don Garcia; mais il n'ajouta rien, craignant de faire quelque gaucherie.

— « Mon père , poursuivit Garcia , la question est fort ardue, puisqu'un aussi grand savant que vous hésite à la résoudre. Demain, si vous le permettez, nous reviendrons savoir votre sentiment. En attendant, veuillez, je vous prie, dire ou faire dire quelques messes pour l'ame du mort.» Il déposa, en disant ces mots, deux ou trois ducats dans la main du prêtre, ce qui acheva de le disposer favorablement pour des jeunes gens si dévots, si scrupuleux et surtout si généreux. Il les assura que le lendemain, au même lieu, il leur donnerait son opinion par écrit. Don Garcia fut prodigue de remercîmens , puis il ajouta d'un ton dégagé et comme une observation de peu d'importance : « Pourvu que la justice n'aille pas nous rendre responsables de cette mort! Nous espérons en vous pour nous réconcilier avec Dieu. »

— « Quant à la justice, dit le prêtre, vous

n'avez rien a en craindre. Voire ami, n'ayant fait que prêter son épée, n'est point légalement complice. »

— « Oui, mon père, mais le meurtrier a pris la fuite. On examinera la blessure, on trouvera peut-être l'épée ensanglantée...

que sais-je? Les gens de loi sont terribles , dit-on. ■

— « Mais, dit le prêtre, vous étiez témoin que l'épée a été empruntée ? »

— « Certainement, dit Don Garcia. Je l'affirmerais devant toutes les cours du royaume. D'ailleurs, » poursuivit-il du ton le plus insinuant, « vous, mon père, vous seriez là pour rendre témoignage de la vérité. Nous nous sommes présentés à vous longtemps avant que l'affaire fût connue, pour vous demander vos conseils spirituels.

Vous pourriez même attester l'échange...

En voici la preuve. — Il prit alors l'épée de Don Juan. — Voyez plutôt celte épée , dit-il, quelle figure elle fait dans ce fourreau! »

Le prêtre inclina la têle comme un

homme convaincu de la vérité de l'histoire qu'on lui racontait. Il soupesait sans parler les ducats qu'il avait dans la main, et il y trouvait toujours un argument sans réplique en faveur des deux jeunes gens.

— « Au surplus, mon père, dit Don Garcia d'un ton fort dévot , que nous importe la justice ? c'est avec le ciel que nous voulons être réconciliés. »

— « A demain, mes enfans, » dit le prêtre en se retirant.

— « A demain , répondit Don Garcia ; nous vous baisons les mains et nous comptons sur vous. »

Le prêtre parti , Don Garcia fît un saut de joie. « Vive la simonie ! s'écria-t-il, nous voilà dans une meilleure position, je l'espère. Si la justice s'inquiète de vous, ce bon père, pour les ducats qu'il a reçus et ceux qu'il espère tirer de nous, est prêt à attester que nous sommes aussi étrangers à la mort du cavalier que vous venez d'expédier, que l'enfant qui vient de naître. Rentrez chez vous maintenant, soyez tou-

DU PURGATOIRE. 8t

jours sur le qui-vive, el n'ouvrez votre porte qu'à bonnes enseignes; moi je vais courir la ville et savoir un peu les nouvelles» »

Don Juan rentré dans sa chambre, se jeta tout habillé sur son lit. Il passa la nuit sans dormir, ne pensant qu'au meurtre qu'il venait de commettre et surtout à ses conséquences. Chaque fois qu'il entendait dans la rue le bruit des pas d'un homme, il s'imaginait que la justice venait l'arrêter. Cependant, comme il était fatigué el qu'il avait encore la tête lourde par suite d'un dîner d'étudians auquel il avait assisté, il s'endormit au moment où le soleil se levait.

Il reposait déjà depuis quelques heures , quand son domestique l'éveilla en lui disant qu'une dame voilée demandait à lui parler. Au même moment une femme entra dans la chambre. Elle était enveloppée de la tête aux pieds d'un grand manteau noir qui ne lui laissait qu'un œil découvert. Cet œil, elle le tourna vers le domestique, puis vers Don Juan, comme pour demander à lui parler sans témoins. Le domestique sortit I 6

aussitôt. La dame s'assit regardant Don Juan de tout son œil avec la plus grande attention. Après un assez long silence, elle commença de la sorte :

— « Seigneur cavalier, ma démarche a de quoi surprendre, et vous devez sans doute concevoir de moi une médiocre opinion ; mais si l'on connaissait les motifs qui m'amènent ici, sans doute, on ne me blâmerait' pas. Vous vous êtes battu hier avec un cavalier de cette ville »

— « Moi, madame! s'écria Don Juan en pâlissant; je ne suis pas sorti de cette chambre.... »

— a II est inutile de feindre avec moi , et je dois vous donner l'exemple de la franchise. » — En parlant ainsi, elle écarta son manteau , et Don Juan reconnut Doîia Teresa. — « Seigneur Don Juan, poursuivitelle en rougissant, je dois vous avouer que votre bravoure m'a intéressée pour vous au dernier point. J'ai remarqué, malgré le trouble où j'étais, que votre épée s'était brisée, et qiie vous l'aviez jetée à terre auprès

de notre porte. Au moment où Ton s'empressait autour du blessé, je suis descendue et j'ai ramassé la poignée de cette épée. En la considérant, j'ai lu votre nom, et j'ai compris combien vous seriez exposé si elle tombait entre les mains de vos ennemis. La voici, je suis bien heureuse de pouvoir vous la rendre. »

Gomme de raison. Don Juan tomba à ses genoux, lui dit qu'il lui devait la vie, mais que c'était un présent inutile, puisqu'elle allait le faire mourir d'amour. DonaTeresa était pressée et voulait se retirer sur-lechamp, cependant elle écoutait don Juan avec tant de plaisir qu'elle ne pouvait se décider à s'en retourner. Une heure à peu près se passa de la sorte toute remplie de sermens d'amour éternel, baisemens de main, prières d'une part, faibles refus de l'autre. Don Garcia, entrant tout à coup, interrompit le tête-à-tête. Il n'était pas homme à se scandaliser. Son premier soin fut de rassurer Teresa. Il loua beaucoup son courage, sa présence d'esprit, et finit

par la prier de s'entremellre auprès de sa sœur, afin de lui ménager un accueil plus humain. Dona Teresa promit tout ce qu'il voulut, s'enveloppa hermétiquement dans son manteau, et partit après avoir promis de se trouver le soir même avec sa sœur dans une partie de la promenade qu'elle désigna.

— « Nos affaires vont bien, dit Don Garcia aussitôt que les deux jeunes gens furent seuls. Personne ne vous soupçonne. Le corrégidor, qui ne me veut pas de bien , m'avait d'abord fait l'honneur de penser à moi. Il était persuadé, disait-iî, que c'était moi qui avais tué Don Cristoval. Savezvous ce qui lui a fait changer d'opinion? c'est qu'on lui a dit que j'avais passé toute la soirée avec vous, et vous avez, mon cher, une si grande réputation de sainteté , que vous en avez à revendre pour les autres. Quoi qu'il en soit, on ne pense pas à nous. L'espièglerie de cette brave petite Teresa nous rassure pour l'avenir; ainsi n'y pensons plus, et ne songeons qu'à nous amuser.

— « Ah! Garcia, s'écria tristemenl Don Juan , c'est une bien iriste chose que de luer un de ses semblables ! »

— « Il y a quelque chose de plus triste, répondit Don Garcia, c'est qu'un de nos semblables nous tue , et une troisième chose qui surpasse les deux autres en tristesse, c'est un jour passé sans dîner. C'est pourquoi je vous invite à dîner aujourd'hui avec quelques bons vivans qui seront charmés de vous voir. » En disant ces mots, il sortit.

L'amour faisait déjà une puissante diversion aux remords de notre héros. La vanité acheva de les étouffer. Les étudians avec lesquels il dîna chez Garcia, avaient appris par lui quel était le véritable meurtrier de Don Cristoval. Ce Cristoval était un cavalier fameux par son courage et par son adresse, redouté des étudians : aussi sa mort ne pouvait qu'exciter leur gaîté, et son heureux adversaire fut accablé de complimens. \ les entendre, il était l'honneur, la fleur, le bras de l'universilé. Sa santé

fut bue avec enthousiasme, et un étudiant de Murcie improvisa un sonnet à sa louange, dans lequel il le comparait au Cid et à Bernard del Carpio. En se levant de table , Don Juan sentait bien encore quelque poids sur son cœur ; mais s'il avait eu le pouvoir de ressusciter Don Cristoval, je ne crois pas qu'il en eût fait usage, pour ne pas perdre la considération et la renommée que sa mort lui avait acquises dans toute l'université de Salamanque.

Le soir venu, des deux côtés on fut exact au rendez-vous qui eut lieu sur les bords de la ïormes. Dona Teresa prit la main de Don Juan (on ne donnait pas encore le bras aux femmes), et Dona Fausta celle de Don Garcia. Après quelques tours de promenades, les deux couples se séparèrent fort contens, avec la promesse de ne pas laisser échapper une seule occasion de se revoir.

En quittant les deux sœurs, ils rencontrèrentquelques bohémiennes quidansaient avec des tambours de basque, aumilieu d'un groupe d'étudians. Ils se mêlèrent à eux.

Les danseuses plurent à Don Garcia qui résolut de les emmener souper. La proposition fut aussitôt faite et aussitôt acceptée. En sa qualité de Jidas Achales, Don Juan était de la partie. Piqué de ce qu'une des bohémiennes lui avait dit qu'il avait l'air d'un moine novice , il s'étudia à faire tout ce qu'il fallait pour prouver que ce surnom était mal appliqué. Il jura, dansa, joua, et but autant à lui seul que deux étudians de seconde année auraient pu faire. On eut beaucoup de peine à le ramener chez lui après minuit, un peu plus qu'ivre et dans un tel état de fureur, qu'il voulait mettre le feu à Salamanque, et boire toute la Tormes pour empêcher d'éteindre l'incendie.

C'est ainsi que Don Juan perdait l'une après l'autre toutes les heureuses qualités que la nature et son éducation lui avaient données. Au bout de trois mois de séjour à Salamanque, sous la direction de Garcia, il avait tout-à-fait séduit la pauvre Teresa ; son camarade avait réussi de âoïi côté huit à dix jours plus tôt. D'abord Don Juan

aima sa maîtresse avec tout l'amour qu'un enfant de son âge porte à la première femme qui se donne à lui; mais Don Garcia lui démontra sans peine que la constance était une vertu chimérique , de plus que s'il se conduisait autrement que ses camarades dans les orgies universitaires , il serait cause que la réputation de la Teresa en recevrait des atteintes , « car, disait-il , il n'y a qu'un amour très violent et satisfait qui se contente d'une seule femme. » En outre, la mauvaise compagnie dans laquelle Don Juan était plongé ne lui laissait pas un moment de repos. Il paraissait à peine dans les classes, ou bien affaibli par les veilles et la débauche, il s'assoupissait aux doctes leçons des plus illustres professeurs. En revanche, il était toujours le premier et le dernier à la promenade, et quant à ses nuits, il passait régulièrement au cabaret ou en pire lieu celles que Dona Teresa ne pouvait lui consacrer.

Un matin il avait reçu un billet de cette dame, qui lui exprimait le regret qu'elle

avait de ne pouvoir le recevoir la nuil. Une vieille parente venait d'arriver à Salamanque, et on lui donnait la chambre de Teresa ; elle devait coucher dans celle de sa mère. Ce désappointement affecta très médiocrement Don Juan, qui trouva bientôt le moyen d'employer sa soirée. Au moment qu'il sortait dans la rue, préoccupé de ses projets, une femme voilée lui remit un billet; il était de Doua Teresa. Elle avait trouvé moyen d'avoir une autre chambre, et avait tout arrangé avec sa sœur pour un rendez -vous. Don Juan montra la lettre à Don Garcia. Ils hésitèrent quelque temps ; puis enfin, machinalement, et comme par habitude, ils escaladèrent le balcon de leurs maîtresses et passèrent la nuit avec elles.

Dona Teresa avait à la gorge un signe assez apparent. Ce fut une immense faveur que reçut Don Juan la première fois qu'il eut la permission de le regarder. Pendant quelque temps il continua à le considérer comme la plus ravissante chose du monde.

Tantôt il le comparait à une violette, tantôt à une anémone, tantôt à la fleur de Palfalfa. Mais bientôt ce signe, qui était réellement fort joli, cessa, par la satiété, de lui paraître tel. — C'est une grande tache noire, voilà tout, se disait-il en soupirant. C'est dommage qu'elle se trouve là. Parbleu, c'est que cela ressemble à une couenne de lard. Le diable emporte le signe! — Un jour même il demanda à Teresa si elle n'avait pas consulté un médecin sur les moyens de le faire disparaître. A quoi la pauvre fdle répondit en rougissant jusqu'au blanc des yeux, qu'il n'y avait pas un seul homme , excepté lui, qui eût vu cette tache ; qu'au surplus sa nourrice avait coutume de lui dire que de tels signes portaient bonheur. Le soir que j'ai dit, Don Juan étant venu au rendez-vous d'assez mauvaise humeur, revit le signe en question, qui lui parut encore plus grand que les autres fois. — C'est parbleu la représentation d'un gros rat, se dit-il à lui-même, en le considérant. En vérité, c'est une monstruosité! C'est un signe

de réprobation comme celui dont fut marqué Gain. Il faut avoir le diable au corps pour faire sa maîtresse d'une pareille femme ! -- Il fut maussade au dernier point. Il querella sans sujet la pauvre ïeresa, la fit pleurer, et la quitta vers l'aube sans vouloir l'embrasser. Don Garcia, qui sortait avec lui, marcha quelque temps sans parler; puis, s'arrêtant tout d'un coup : jv»'*^ «

— «Gonvenez, Don Juan, dit-il, que nous nous sommes bien ennuyés cette nuit. Pour moi, j'en suis encore excédé , et j'ai bien envie d'envoyer une bonne fois la princesse à tous les diables ! «>

— « Vous avez tort, dit Don Juan, la Fausta est une charmante personne, blanche comme un cigne, et elle est toujours dé bonne humeur. Et puis elle vous aime tant ; en vérité vous êtes bien heureux.»

— « Blanche, à la bonne heure ; je conviens qu'elle est blanche , mais elle n'a pas de couleurs ; et à côté de sa sœur elle semble un hibou auprès d'une colombe. C'est vous qui êtes bien heureux. »

— « Comme cela, répondit Don Juan. La petite est assez gentille, mais c'est un enfant, etil n'y a pas à causer raisonnablement avec elle. Elle a la tête farcie de romans de chevalerie, et elle s'est fait sur l'amour les opinions les plus extravagantes. Vous ne vous faites pas une idée de son exigence. »

« — C'est que vous êtes trop jeune. Don Juan, et vous ne savez pas dresser vos maîtresses. Une femme, voyez-vous, est comme un cheval. Si vous lui laissez prendre de mauvaises habitudes , si vous ne lui persuadez pas que vous ne lui pardonnerez aucun caprice, jamais vous n'en pourrez rien obtenir. »

— Dites-moi, Don Garcia, traitez-vous vos maîtresses comme vos chevaux. ^ Employez-vous souvent la gaule pour leur faire passer leurs caprices ?

— « Rarement, mais je suis trop bon. Tenez, Don Juan, voulez-vous me céder votre Teresa? je vous promets qu'au bout de quinze jours elle sera souple comme un gant. Je vous offre Fausla en échange. Vous faut-il du retour ?

— « Le marché serait assez de mon goût, dit Don Juan en souriant , si ces dames de leur côté y consentaient. Mais Dona Fausta ne voudrait jamais vous céder. Elle perdrait trop à l'échange. »

— «Vous êtes trop modeste; mais rassurez-vous. Je l'ai tant fait enrager hier, que le premier venu lui semblerait auprès de moi comme un ange de lumière pour un damné. Savez-vous, Don Juan, poursuivit Don Garcia, que je parle très sérieusement? » Et Don Juan rit plus fort du sérieux avec lequel son ami débitait ces extravagances.

Cette édifiante conversation fut interrompue par l'arrivée de plusieurs étudians qui donnèrent un autre cours à leurs idées. Mais le soir venu , les deux amis étant assis devant une bouteille de vin de Montilla accompagnée d'une petite corbeille remplie de glands de Valence, Don Garcia se remit à se plaindre de sa maîtresse. Il venait de recevoir une lettre de Fausta , pleine d'expressions tendres et de doux reproches,

9i LES AMES

au milieu desquels on voyait percer son esprit enjoué et son habitude de saisir le côté ridicule de chaque chose.

— « Tenez , dit Don Garcia , tendant la lettre à Don Juan et bâillant outre mesure , lisez ce beau morceau. Encore un rendezvous pour ce soir! mais le diable m'emporte si j'y vais! »

Don Juan lut la lettre qui lui parut charmante.

— « En vérité, dit-il, si j'avais une maîtresse comme la vôtre, toute mon étude serait de la rendre heureuse. »

— a Prenez-la donc , mon cher, s'écria Don Garcia, prenez-la et traitez-la à votre fantaisie. Je vous abandonne mes droits. Faisons mieux, ajouta-t-il en se levant, comme éclairé par une inspiration soudaine , jouons nos maîtresses. Voici des cartes. Faisons une partie d'hombre. Dofia Fausta est mon enjeu ; vous, mettez sur table Dona Teresa. »

Don Juan , riant aux larmes de la folie de son camarade, prit les cartes et les

mêla. Quoiqu'il ne mît presque aucune attention à son jeu, il gagna. Don Garcia, sans paraître chagrin de la perte de sa partie, demanda ce qu'il fallait pour écrire, et fit une espèce de billet à ordre, tiré sur Dona Fausta , à laquelle il enjoignait de se mettre à la disposition du porteur, absolument comme il eût écrit à son intendant de compter cent ducats àTunde ses créanciers. Don Juan riant toujours, offrait à Don Garcia de prendre sa revanche. Mais celuici refusa. — « Si vous avez un peu de courage, dit-il, prenez mon manteau, allez à la petite porte que bien vous connaissez. Vous ne trouverez que Fausta, puisque la Teresita ne vous attend pas. Suivez-la sans dire un mot; une fois dans sa chambre, il se peut fort bien qu'elle éprouve un moment de surprise , qu'elle verse même une larme ou deux; mais que cela ne vous arrête pas. Soyez sûr qu'elle n'osera crier. Montrez-lui alors ma lettre; dites-lui que je suis un horrible scélérat , un monstre , tout ce que voudrez ; qu'elle a une ven-

geance facile et prompte; et cette vengeance, soyez certain qu'elle la trouvera bien douce. »

A chacune des paroles de Garcia le diable entrait plus avant dans le cœur de Don Juan , et lui démontrait que ce qu'il n'avait jusqu'à présent regardé que comme une plaisanterie sans but pouvait se terminer pour lui de la manière la plus agréable. Il cessa de rire, et le rouge du plaisir commença à lui monter au front.

— « Si j'étais assuré , dit-il , que Fausta consentît à cet échange...

— « Si elle consentira ! s'écria le libertin. Quel blanc-bec êtes-vous , mon camarade , pour croire qu'une femme puisse hésiter entre un amant de six mois et un amant d'un jour! Allez, vous me remercierez tous les deux demain, je n'en doute pas, et la seule récompense que je vous demande, c'est de me permettre de faire la cour à la Teresita pour me dédommager. » — Puis , voyant que Don Juan était plus qu'à moitié convaincu, il lui dit : — Décidez-vous,

car pour moi je ne veux pas voir Fausta ce soir; si vous n'en voulez pas, je donne ce billel au gros Fadrique, et c'est lui qui en aura l'aubaine.

— « Ma foi ! arrive que pourra, s'écria Don Juan, saisissant le billet, et pour se donner du courage, il avala d'un trait un grand verre de Montilla. »

L'heure approchait. Don Juan, qu'un reste de conscience retenait encore, buvait coup sur coup pour s'étourdir. Enfin l'horloge sonna. Don Garcia jeta son manteau sur les épaules de Don Juan et le conduisit jusqu'à la porte de sa maîtresse; puis, ayant fait le signal convenu, il lui souhaita une bonne nuit, et s'éloigna sans le moindre remords de la mauvaise action qu'il venait de commettre.

Aussitôt la porte s'ouvrit. Dona Fausta attendait depuis quelque temps.

— « Est-ce vous. Don Garcia? demandât-elle à voix basse. »

— « Oui, répondit Don Juan encore plus bas , et la figure cachée sous les plis d'un

large manteau. Il entra , et la porte s'ëtant refermée , Don Juan commença à monter un escalier obscur avec son guide. »

— « Prenez le bout de ma mantille, ditelle, et suivez-moi le plus doucement que vous pourrez.

En peu d'instans il se trouva dans la chambre de Fausta. Une lampe seule y jetait une médiocre clarté. D'abord Don Juan, sans ôter son manteau ou son chapeau, se tint debout, le dos près de la porte, n'osant encore se découvrir. Dona Fausta le considéra quelque temps sans rien dire; puis tout d'un coup elle s'avança vers lui pour Fembrasser. Don Juan, laissant alors tomber son manteau , lui lendit les bras.

— « Quoi ! c'est vous, seigneur Don Juan ! s'écria-t-elle. Est-ce que Don Garcia est malade? »

— «Malade? Non, dit Don Juan.... Mais il ne peut venir. Il m'a envoyé auprès de vous... »

— «Oh! que j'en suis fâchée! Mais,dites-

moi, ce n'est pas une autre femme qui l'empêche de venir? »

— a Vous le savez donc bien libertin ?.. u

— « Que ma sœur va être contente de vous voir! La pauvre enfant! elle croyait que vous ne viendriez pas?...- Laissez-moi passer, je vais l'avertir. »

— « C'est inutile. »

— a Votre air est singulier, Don Juan... Vous avez une mauvaise nouvelle à m'apprendre... Parlez, il est arrivé quelque malheur à Don Garcia? »

Pour s'épargner une réponse embarrassante, Don Juan tendit à la pauvre fille l'infâme billet de Don Garcia. Elle le lut avec précipitation et ne le comprit pas d'abord. Elle le relut et n'en put croire ses yeux. Don Juan l'observait avec attention , et la voyait tour à tour s'essuyer le front, se frotter les yeux; ses lèvres tremblaient, une pâleur mortelle couvrait son visage et elle était obligée de tenir à deux mains le papier pour qu'il ne tombât pas à terre. Enfin, se levant par un effort désespéré.

elle s'écria : « Tout cela est faux ! c'est une horrible fausseté. Don Garcia n'a jamais écrit cela.

Don Juan répondit : « Vous connaissez son écriture. Il ne savait pas le prix du trésor qu'il possédait... et moi j'ai accepté, parce que je vous adore.

Elle jeta sur lui un regard du plus profond mépris, et se mit à relire la lettre avec Tattention d'un avocat qui soupçonne une falsification dans un acte. Ses yeux étaient démesurément ouverts et fixés sur le papier. De temps en temps une grosse larme s'en échappait sans qu'elle clignât la paupière, et tombait en glissant sur ses joues. Tout à coup elle sourit d'un sourire de fou et s'écria : « C'est une plaisanterie, n'est-ce pas? c'est une plaisanterie? Don Garcia est là, il va venir.

— « Ce n'est point une plaisanterie , DonaFausta. Il n'y a rien de plus vrai que l'amour que j'ai pour vous. Je serais bien malheureux si vous ne me croyez pas. »

— « Misérable! s'écria DonaFausta; mais

si lu dis vrai, tu es un plus grand scélérat encore que Don Garcia. »

— «L'amour excuse tout, belle Faustita.

Don Garcia vous abandonne ; prenez-moi pour vous consoler. Je vois peints sur ce panneau Bacchus et Ariane; laissez-moi être votre Bacchus. »

Sans répondre un mot , elle saisit un couteau sur une table, et s'avança vers Don Juan en le tenant élevé au-dessus de sa tête. Mais il avait vu le mouvement, il lui saisit le bras, la désarma sans peine, et se croyant autorisé à la punir de ce commencement d'hostilité, il l'embrassa trois ou quatre fois , et voulut l'entraîner vers un petit lit de repos. Dona Fausta était une femme faible et délicate; mais la colère lui donnait des forces, elle résistait à Don f Juan, tantôt s'atta chant aux meubles, tantôt se défendant des mains , des pieds et des dents. D'abord Don Juan avait reçu quelques coups en souriant, mais bientôt la colère fut chez lui aussi forte que l'amour. Il étraignait fortement Fausta sans

craindre de froisser sa peau délicate. C'était un lutteur irrité qui voulait à tout prix triompher de son adversaire , prêt à l'étouffer, s'il fallait, pour le vaincre. Fausta eut alors recours à la dernière ressource qui lui restait. Jusque-là un sentiment de pudeur féminine l'avait empêchéed'appeler à sonaide; mais, se voyant sur le point d'être vaincue, elle fit retentir la maison de ses cris. Don Juan sentit qu'il ne s'agissait plus pour lui de posséder sa victime , et qu'il devait avant tout songer à sa sûreté. Il voulut repousser Fausta et gagner la porte mais elle s'attachait à ses habits, et il ne pouvait s'en débarrasser. En même temps le bruit alarmant de portes qui s'ouvraient se faisait entendre, des pas et des voix d'hommes s'approchaient; il n'y avait pas un instant à perdre. Il fit un effort pour rejeter loin de lui Dona Fausta; mais elle se cramponnait à son pourpoint avec tant de force, qu'il tourna sur lui-même avec elle sans avoir gagné autre chose que de changer de position. Fausta était alors du,

côté de la porte qui s'ouvrait en dedans. Elle continuait ses cris. Tout d'un coup la porte s'ouvre ; un homme tenant une arquebuse à la main paraît à l'entrée. Il laisse échapper une exclamation de surprise, et une détonation suit aussitôt. La lampe s'éteignit, et Don Juan sentit que les mains de Dona Fausta se desserraient, et que quelque chose de chaud et de liquide coulait sur les siennes. Elle glissa ou plutôt tomba sur le plancher, la balle venait de lui fracasser l'épine du dos ; son père l'avait tuée au lieu de son ravisseur. Don Juan, se sentant libre, s'élança vers l'escalier, au milieu de la fumée de l'arquebuse. D'abord il reçut un coup de crosse du père et un coup d'épée d'un laquais qui le suivait. Mais ni l'un ni l'autre ne lui firent beaucoupde mal. Mettant l'épéeàla main, ilchercha à se frayer un passage et k éteindre le flambeau que portait le laquais. Effrayé de son air résolu, celui-ci se retira en arrière. Pour Don Alonso d'Ojeda, homme ardent et intrépide, il se précipita sur lui sans hési-

m LES AMES

ter: Don Juan para quelques bottes, et sans doute il n'avait d'abord que l'intention de se défendre; mais l'habitude de l'escrime fait qu'une riposte, après une parade, n'est plus qu'un mouvement machinal et presque involontaire. Au bout d'un instant, le père de Dona Fausta poussa un grand soupir et tomba mortellement blessé. Don Juan, trouvant le passage libre , s'élança comme un trait sur l'escalier, de là vers la porte, et en un clin d'œil il fut dans la rue , sans être poursuivi des domestiques, qui s'empressaient autour de leur maître expirant, Dona Teresa, accourue au bruit du coup d'arquebuse, avait vu cette horrible scène, et était tombée évanouie à côté de son père. Elle ne connaissait encore que la moitié de son malheur.

Don Garcia achevait la dernière bouteille de Monlilla, lorsque Don Juan, pâle, couvert de sang, les yeux égarés, son pourpoint déchiré et son rabat sortant d'un demi-pied de ses limites ordinaires, entra précipitamment dans sa chambre et se jeta

tout haletant sur un fauteuil sans pouvoir parler. L'autre comprit à l'instant que quelque accident grave venait d'arriver. Il laissa Don Juan respirer péniblement deux ou trois fois, puis il lui demanda des détails ; en deux mots il fut au fait. Don Garcia, qui ne perdait pas facilement son flegme habituel, écouta sans sourciller le récit entrecoupé que lui fit son ami. Puis, remplissant un verre et le lui présentant : « Buvez, dit-il, vous en avez besoin. C'est une mauvaise affaire, ajouta-t-il après avoir bu lui-même. Tuer un père est grave... Il y a bien des exemples pourtant, à commencer par le Cid. Le pire, c'est que vous n'avez pas cinq cents hommes tous habillés de blanc, tous vos cousins, pour vous défendre des archers deSalamanque et des parens du défunt... Occupons-nous d'abord du plus k pressé... » Il fit deux ou trois tours dans la

chambre comme pour recueillir ses idées. — « Rester àSalamanque, reprit-il, après une semblable esclandre, ce serait folie. Ce n'est pas un hobereau que Don Alonso

d'Ojeda , et d'ailleurs, les domestiques ont dû vous reconnaître. Admettons pour un moment que vous n'ayez pas été reconnu; vous vous êtes acquis maintenant à l'université une réputation si avantageuse , qu'on ne manquera pas de vous imputer un méfait anonyme. Tenez, croyez-moi, il fautpartir,etleplus tôt, c'est le mieux. Vous êtes devenu ici trois fois plus savant qu'il ne sied à un gentilhomme de bonne maison. Laissez là Minerve , et essayez un peu de Mars; cela vous réussira mieux, car vous avez des dispositions. On se bat en Flandre. Allons tuer les protestans; rien n'est plus propre à racheter nos peccadilles en ce monde et dans l'autre. AmenI Je finis comme au sermon. »

Le mot de Flandre opéra comme un talisman sur Don Juan. Quitter l'Espagne, il croyait que c'était s'échapper à lui-même. Au milieu des fatigues et des dangers de la guerre, il n'aurait pas de loisir pour ses remords! — En Flandre, en Flandre!

s'écria-t-il, allons nous faire tuer enFlandre!

— « De Salamanque à Bruxelles , il y a loin, reprit gravement Don Garcia, et dans votre position vous ne pouvez partir trop tôt. Songez que si M. le corrégidor vous attrape , il vous sera bien difficile de faire une campagne autre part que sur les galères de Sa Majesté. »

Après s'être concerté quelques instans avec son ami, Don Juan se dépouilla promplement de son habit d'étudiant. Il prit une veste de cuir brodé telle qu'en portaient alors les militaires , un grand chapeau rabattu, et n'oublia pas de garnir sa ceinture d'autant de doublons que Don Garcia put la charger. Tous ces apprêts ne durèrent que quelques minutes. Il se mit en route à pied, sortit de la ville sans être reconnu, et marcha toute la nuit et toute la matinée suivante, jusqu'à ce que la chaleur du soleil l'obligeât à s'arrêter. A la première ville où il arriva, il acheta un cheval, et s'étant joint à une caravane de voyageurs , il parvint sans obstacle à Saragosse. Là il demeura quelques jours sous le nom de Don

Juan Carraso. Don Garcia, qui avait quille Salamanque le lendemain de son départ, et qui avait pris un autre chemin, le rejoignit à Saragosse. Us n'y firent pas un long séjour. Après avoir accompli fort à la hâte leurs dévotions à Notre-Dame du Pilier, non sans lorgner les beautés aragonaises, et s'élant pourvus chacun d'un bon domestique, ils se rendirent à Barcelonne où ils s'embarquèrent pour Civita-Vecchia. La fatigue, le mal de mer, la nouveauté des sites , et la légèreté naturelle de Don Juan , tout se réunissait pour qu'il oubliât vile les horribles scènes qu'il laissait derrière lui. Pendant quelques mois, les plaisirs que les deux amis trouvèrent en Italie leur firent négliger le but principal de leur voyage ; mais les fonds commençant à leur manquer, ils se joignirent à un certain nombre de leurs compatriotes , braves comme eux et légers d'argent, et se mirent en route pour l'Allemagne.

Arrivés à Bruxelles, chacun s'enrôla dans ia compagnie du capitaine qui lui plut. Les

deux amis voulurent faire leurs premières armes dans celle du capitaine Don Manuel Gomare, d'abord parce qu'il était Andaloux, ensuite parce qu'il passait pour n'exiger de ses soldats que du courage et des armes bien polies et en bon état , fort accommodant d'ailleurs sur la discipline. Charmé de leur bonne mine, celui-ci les traita bien et selon leurs goûts , c'està-dire qu'il les employa dans toutes les occasions périlleuses. La fortune leur fut favorable, et là où beaucoup de leurs camarades trouvèrent la mort , ils ne reçurent pas une blessure et se tirent remarquer des généraux. Ils obtinrent chacun une enseigne le même jour. Dès ce moment, se croyant sûrs de l'estime et de l'amitié de leurs chefs, ils avouèrent leurs véritables noms et reprirent leur train de vie ordinaire , c'est-à-dire qu'ils passaient le jour à jouer ou à boire, et la nuit à donner des sérénades aux plus belles dames des villes oii ils se trouvaient en garnison I pendant l'hiver. Ils avaient reçu de leurs

parens leur pardon, ce qui les toucha médiocrement, et des lettres de crédit sur des banquiers d'Anvers. Ils en firent bon usage. Jeunes, riches, braves et entreprenans, leurs conquêtes furent nombreuses et rapides. Je ne m'arrêterai pas à les décrire ; qu'il suffise au lecteur de savoir que lorsqu'ils voyaient une jolie femme, tous les moyens leur étaient bon pour l'obtenir.

Promesses, sermens, n'étaient qu'un jeu pour ces indignes libertins; et si des frères ou des maris trouvaient à redire à leur conduite, ils avaient pour leur répondre de bonnes épées et des cœurs impitoyables.

La guerre recommença avec le printemps.

Dans une escarmouche qui fut malheureuse pour les Espagnols , le capitaine Gomare fut mortellement blessé. Don Juan, qui le vit tomber , accourut auprès de lui et appela quelques soldats pour l'emporter ; mais le brave capitaine, rassemblant ce qui lui restait de forces, lui dit : «Laissezmoi mourir ici. Je sens que je n'irai pas loin. Autant vaut mourir ici qu'une demi-

lieue plus loin. Gardez vos soldats; ils vont être assez occupés, car je vois les Hollandais qui s'avancent en force. — Enfans, ajouta-t-il en s' adressant aux soldats qui s'empressaient autour de lui, serrez-vous autour de vos enseignes et ne vous inquiétez pas de moi. »

Don Garcia survint dans ce moment , et lui demanda s'il n'avait pas quelque dernière volonté qui pût être exécutée après sa mort.

— « Que diable voulez-vous que je veuille dans un moment comme celui-ci?... » Il parut se recueillir quelques instans. « Je n'ai jamais beaucoup songé à la mort , reprit-il, et je ne la croyais pas si prochaine.. . Je ne serais pas fâché d'avoir auprès de moi quelque prêtre... Mais tous nos moines sont aux bagages... Il est dur pourtant de mourir sans confession! »

— a Voici mon livre d'heures, » dit Don Garcia en lui présentant un flacon de vin. « Prenez courage. »

Les yeux du vieux soldat devenaient de

plus en plus troubles. La plaisanterie de Don Garcia ne fut pas remarquée par lui , mais les vieux soldats qui l'entouraient en furent scandalisés.

— « Don Juan, dit le moribond, approchez , mon enfant. Tenez , je vous fais mon héritier. Prenez cette bourse. Elle contient tout ce que je possède. Il vaut mieux qu'elle soit à vous qu'à ces excommuniés. La seule chose que je vous demande, c'est de faire dire quelques messes pour le repos de mon ame. »

Don Juan promit en lui serrant la main, tandis que Don Garcia lui faisait observer tout bas quelle différence il y avait entre les opinions d'un homme faible quand il meurt et celles qu'il professe assis devant une table couverte de bouteilles. Quelques balles venant à siffler à leurs oreilles leur annoncèrent l'approche des Hollandais.

Les soldats reprirent leurs rangs. Chacun dit adieu à la bateau capitaine Gomare, et on ne s'occupa plus que de faire retraite en bon ordre. Cela était assez difficile avec

un ennemi nombreux , un chemin défoncé par les pluies, et des soldats fatigués d'une longue marche. Pourtant les Hollandais ne purent les entamer, et abandonnèrent la poursuite à la nuit, sans avoir pris un drapeau ou fait un seul prisonnier qui ne fût blessé.

Le soir, les deuxamis, assis dans une tente avec quelques officiers, devisaient de l'affaire à laquelle ils venaientd'assister.Onblâma, comme cela se pratique, les dispositions du commandant du jour, et Ton trouva après coup tout ce qu'il aurait fallu faire. Puis on en vint à parler des morts et des blessés.

— « Pour le capitaine Gomare, dit Don Juan , je le regretterai long-temps. C'était un brave officier, bon camarade, un véritable père pour ses soldats.

— « Oui, dit Don Garcia, mais je vous avouerai que jamais je n'ai été si surpris que lorsque je l'ai vu tant en peine pour n'avoir pas une robe noire à ses côtés. Cela ne prouve qu'une chose, c'est qu'il est plus facile d'être brave en paroles qu'en actions.

Ït4 LES AMES

Tel se moque d'un danger éloigné, qui pâlit quand il s'approche. A propos , Don Juan, puisque vous êtes son héritier, ditesnous ce qu'il y a dans la bourse qu'il vous a laissée? » Don Juan l'ouvrit alors pour la première fois, et vit qu'elle contenait environ soixante pièces d'or.

— a Puisque nous sommes en fonds, »

dit Don Garcia , habitué à regarder la bourse de son ami comme la sienne , « pourquoi ne ferions-nous pas une partie de pharaon au lieu de pleurnicher ainsi en pensant à nos amis morts? »

La proposition fut goûtée de tous; on apporta quelques tambours que l'on couvrit d'un manteau. Ils servirent de table de jeu. Don Juan joua le premier, conseillé par Don Garcia ; mais avant de ponter, il tira de sa bourse dix pièces d'or qu'il enveloppa dans son mouchoir et qu'il mit dans sa poche.

— « Que diable voulez-vous en faire ? » s'écria Don Garcia. « Un soldat thésauriser: l et la veille d'une affaire !

- « Vous savez , Don Garcia, que tout cet argent n'est pas à moi. Don Manuel m'a fait un legs sub pœnœ nomine, comme nous disions à Salamanque.

— « La peste soit du fat ! » s'écria Don Garcia. Je crois , le diable m'emporte , qu'il a l'intention de donner ces dix écus au premier curé que nous rencontrerons.

— « Pourquoi pas? Je l'ai promis.

— « Taisez-vous, par la barbe de Mahomet! vous me faites honte, et je ne vous reconnais pas. »

Le jeu commença ; les chances furent d'abord variées; bientôt elles tournèrent décidément contre Don Juan. En vain , pour rompre la veine, Don Garcia prit les cartes; au bout d'une heure, tout l'argent qu'ils possédaient et de plus les cinquante écus du capitaine Gomare étaient passés dans les mains du banquier. Don Juan voulait aller dormir ; mais Don Garcia était échauffé, il prétendait avoir sa revanche et regagner ce qu'il avait perdu.

— « Allons, monsieur Prudent , dit-il,

voyons ces derniers ecus que vous avez si bien serres. Je suis sûr qu'ils nous porteront bonheur.

— <c Songez, Don Garcia, que j'ai promis !...

— « Allons , allons , enfant que vous êtes ! il s'agit bien de messes à présent. Le capitaine, s'il était ici, aurait plutôt pillé une église que de laisser passer une carte sans ponter.

— « Voilà cinq écus , dit Don Juan. Ne les exposez pas d'un seul coup.

— « Point de faiblesse ! dit Don Garcia. Et il mit les cinq écus sur un roi ! Il gagna, fit paroli , mais perdit le second coup. — « Voyons les cinq derniers ! » s'écria-t-il , pâlissant de colère. Don Juan fit quelques objections facilement surmontées ; il céda et donna quatre écus qui aussitôt suivirent les premiers. Don Garcia, jetant les cartes au nez du banquier, se leva furieux. Il dit à Don Juan : « Vous avez toujours été heureux, vous, et j'ai entendu dire qu'un dernier écu a un grand pouvoir pour conjurer le sort. »

DU PURGATOIRE. ÎH

Don Juan était pour le moins aussi furieux que lui. Il ne pensa plus aux messes, ni à son serment. Il mit sur un as le seul écu restant, et le perdit aussitôt.

— « Au diable l'ame du capitaine Gomare! s'écria-t-il. Je crois que son argent était ensorcelé ! ... »

Le banquier leur demanda s'ils voulaient jouer encore ; mais comme il n'avaient plus d'argent et qu'on fait difficilement crédit h des gens qui s'exposent tous les jours à se faire casser la tête, force leur fut de quitter le jeu et de chercher à se consoler avec les buveurs. L'ame du pauvre capitaine fut tout-àfait oubliée.

Deux jours après, les Espagnols, ayant reçu des renforts, reprirent l'offensive et marchèrent en avant. Ils traversèrent les lieux où l'on s'était battu. Les morts n'étaient pas encore enterrés. Don Garcia et Don Juan pressaient leurs chevaux pour échapper à ces cadavres qui choquaient à la fois la vue et l'odorat, lorsqu'un soldat qui les précédait fit un grand cri à la vue d'un

im LES AMES

corps gisant dans un fossé. Ils s'approchèrent et reconnurent le capitaine Gomare.

11 était pourtant presque défiguré. Ses traits déformés , et raidis dans d'horribles convulsions, prouvaient que ses derniers momens avaient été accompagnés de douleurs atroces. Bien que déjà familiarisé avec de tels spectacles, Don Juan ne put s'empêcher de frémir en voyant ce cadavre, dont les yeux ternes et remplis de sang caillé semblaient se diriger sur lui avec un air de menace. Il se rappela les dernières recommandations du pauvre capitaine, et comment il avait négligé de les faire exécuter. Pourtant, la dureté factice dont il était parvenu à remplir son cœur le délivra bientôt de ces remords; il fit promptement creuser une fosse pour ensevelir le capitaine. Par hasard , un capucin se trouvait là, qui récita quelques prières à la hâte. Le cadavre, aspergé d'eau bénite, fut recouvert de pierres et de terre , et les soldats poursuivirent leur route plus silencieux que de coutume; mais Don Juan remarqua un vieil

arquebusier qui, après avoir long-temps fouillé dans ses poches , y trouva euûn un écu, qu'il donna au capucin, en lui disant : « Voilà pour dire des messes au capitaine Gomare. » Ce jour-là , Don Juan donna des preuves d'une bravoure extraordinaire , et s'exposa au feu de l'ennemi avec si peu de ménagement, qu'on eut dit qu'il voulait se faire tuer. — « On est brave quand on n'a plus le sou », disaient ses camarades.''' Peu de temps après la mort du capitaine Gomare , un jeune soldat fut admis comme recrue dans la compagnie où servaient Don Juan et Don Garcia ; il paraissait décidé et intrépide, mais d'un caractère sournois et mystérieux. Jamais on ne le voyait boire ni jouer avec ses camarades ; il passait des heures entières assis sur un banc dans le corps-de-garde, occu})é à regarder voler les mouches , ou bien à faire jouer la détente de son arcjuebuse. Les soldats, qui le raillaient de sa réserve, lui avaient donné le sobriquet de Modeslo.

C'était sous ce nom qu'il était connu dans

la compagnie , et ses chefs même ne lui en donnaient pas d'autre.

La campagne finit par le siège de Bergob-Zoom, qui fut, comme on le sait, un des plus meurtriers de cette guerre, les assiégés s'étant défendus avec le dernier acharnement. Une nuit les deux amis se trouvaient ensemble de service à la tranchée , alors tellement rapprochée des murailles de la place, que le poste était des plus dangereux. Les sorties des assiégés étaient fréquentes, et leur feu vif et bien dirigé.

La première partie de la nuit se passa en alertes continuelles ; ensuite assiégés et assiégeans parurent céder également à la fatigue. De part et d'autre on cessa de tirer , et un profond silence s'établit dans toute la plaine, ou s'il était interrompu, ce n'était que par de rares décharges , qui n'avaient d'autre but que de prouver que si on avait cessé de combattre , on continuait néanmoins à faire bonne garde. Il était environ quatre heures du matin ; c'est

DU PURGATOIRE. J2i

le moment où l'homme qui a veillé éprouve une sensation de froid pénible, accompagnée d'une espèce d'accablement moral, produit par la lassitude physique et Penvie de dormir. Il n'est aucun homme de bonne foi qui ne convienne qu'en de pareilles dispositions d'esprit et de corps, il s'est senti capable de faiblesses dont il a rougi après le lever du soleil.

— « Morbleu ! » s'écria Don Garcia en piétinant pour se réchauffer et serrant son manteau autour de son corps, « je sens ma moelle se figer dans mes os ; je crois qu'un enfant hollandais me battrait avec une cruche à bière pour toute arme. En vérité , je ne me reconnais plus. Voilà une arquebusade qui vient de me faire tressaillir. Ma foi ! si j'étais dévot , il ne tiendrait qu'à moi de prendre l'étrange état où je me trouve pour un avertissement d'en haut. »

Tous ceux qui étaient présens, et Don Juan surtout , furent extrêmement surpris de l'entendre parler du ciel , car il ne s'en

occupait guère, ou s'il en parlait, c'était pour s'en moquer. S'apercevant que plusieurs souriaient à ces paroles, ranimé par un sentiment de vanité, il s'écria :

— « Que personne, au moins, n'aille s'aviser de croire que j'ai peur des Hollandais, de Dieu ou du diable, car nous aurions à la garde montante nos comptes à régler ensemble ! »

— « Passe pourles Hollandais, mais pour Dieu et Taulre , il est bien permis de les craindre , » dit un vieux capitaine à moustaches grises , qui portait un chapelet suspendu à côté de son épée.

— «Quel mal peuvent-ils me faire?»

demanda-t-il «le tonnerre ne porte pas aussi juste qu'une arquebuse protestante.

— «Et votre ame? » dit le vieux capitaine en se signant à cet horrible blasphème.

— «Ah! pour mon ame.... il faudrait avant tout que je fusse bien sûr d'en avoir une. Qui m'a jamais dit que j'eusse une ame? Les prêtres. Or, l'invention del'ame leur rapporte de si beaux revenus, qu'il

n'est pas douteux qu'il n'en soient les auteurs, de même que les pâtissiers ont inventé les tartes pour les vendre. «

— a Don Garcia , vous finirez mal , dit le vieux capitaine. Ces propos-là ne doivent pas se tenir à la tranchée. »

— « A la tranchée comme ailleurs je dis ce que je pense. Mais je me tais , car voici mon camarade Don Juan dont le chapeau va tomber, tant ses cheveux se dressent sur sa tête. Lui ne croit pas seulement à l'ame ; il croit encore aux âmes du Purgatoire. »

— «Je ne suis point un esprit fort, dit Don Juan en riant, et j'envie parfois votre sublime indifférence pour les choses de l'autre monde; car, je vous l'avouerai, dussiez-vous vous moquer de moi , il y a des instans où ce que l'on raconte des damnés me donne des rêveries désagréables. »

— «La meilleure preuve du peu de pouvoir du diable , c'est que vous êtes aujourd'hui debout dans cette tranchée. Sur ma parole, messieurs, ajouta Don Garcia en frappant

sur l'épaule de Don Juan, s'il y avait un diable, il aurait déjà emporté ce garçon-là. Tout jeune qu'il est , je vous le donne pour un véritable excommunié. Il a mis plus de femmes à mal et plus d'hommes en bière que deux cordeliers et deux braves de Valence n'auraient pu faire. »

Il parlait encore quand un coup d'arquebuse partit du côté de la tranchée qui touchait au camp espagnol. Don Garcia porta la main sur sa poitrine, et s'écria : « Je suis blessé ! » Il chancela , et tomba presque aussitôt. En même temps on vit un homme prendre la fuite, mais l'obscurité le déroba bientôt à ceux qui le poursuivaient.

La blessure de Don Garcia parut mortelle. Le coup avait été tiré de très près, et l'arme était chargée de plusieurs balles. Mais la fermeté de ce libertin endurci ne se démentit pas un instant. Il renvoya bien loin ceux qui lui parlaient de se confesser. Il disait à Don Juan : — « Une seule chose me fâche après ma mort , c'est que les ca-

J>ucins vous persuaderont que c'est un jugement de Dieu contre moi. Convenez avec tnoi, qu'il n'y a rien de plus naturel qu'une arquebusade tue un soldat. Ils disent que le coup a été tiré de notre côté : c'est sans doute quelque jaloux rancuneux qui m'a fait assassiner. Faites-le pendre haut et court, si vous l'attrapez. Ecoutez, Don Juan, j'ai deux maîtresses à Anvers, trois à Bruxelles, et d'autres ailleurs que je ne me rappelle guère,., ma mémoire se trouble.. Je vous les lègue., faute de mieux.. Prenez encore mon épée... et surtout n'oubliez pas la botte que je vous ai apprise... Adieu... et au lieu de messes, que mes camarades se réunissent dans une glorieuse orgie après mon enterrement. »

Telles furent à peu près ses dernières paroles. De Dieu, de l'autre monde, il ne s'en soucia pas plus qu'il ne l'avait fait étant plein de vie et de force. Il mourut le sourire sur les lèvres, la vanité lui donnant la la force de soutenir jusqu'au bout le rôle détestable qu'il avait si long-temps joué.

Modeslo ne reparut plus. Toute l'armée fut persuadée qu'il était l'assassin de Don Garcia, mais on se perdait en vaines conjectures sur les motifs qui l'avaient poussé à ce ' meurtre.

Don Juan regretta Don Garcia plus qu'il n'aurait fait son frère. Il se disait, l'insensé ! qu'il lui devait tout. C'était lui qui l'avait initié aux mystères de la vie, qui avait détaché de ses yeux l'écaillé épaisse qui les couvrait. Qu'étais-je avant de le connaître? se demandait-il, et son amour-propre lui disait qu'il était devenu un être supérieur aux autres hommes. EnGn tout le mal qu'en réalité lui avait fait la connaissance de cet athée, il le changeait en bien, et en était aussi reconnaissant qu'un disciple doit l'être à l'égard de son maître.

Les tristes impressions que lui laissa cette mort si soudaine demeurèrent assez long-temps dans son esprit pour l'obliger à changer pendant plusieurs mois son genre de vie. Mais peu à peu il revint à ses anciennes habitudes. Elles étaient maintenant

trop enracinées en lui pour qu'un accident pût le changer. Il se remit à jouer, à boire, à courtiser les femmes et à se battre avec les maris. Tous les jours il avait de nouvelles aventures. Aujourd'hui le premier à un assaut, le lendemain escaladant un balcon, le matin ferraillant avec un mari, le soir buvant avec des courtisanes.

Au milieu de ces débauches il apprit que son père venait de mourir : sa mère ne lui avait survécu que de quelques jours, en sorte qu'il reçut les deux nouvelles à la fois. Les hommes d'affaires, d'accord avec son propre goût, lui conseillaient de retourner en Espagne et de prendre possession du majorât et des grands biens dont il venait d'hériter. Depuis longtemps il avait obtenu sa grâce pour la mort de Don Alonso d'Ojeda , le père de Dona Fausta , et il regardait cette affaire comme entièrement terminée. D'ailleurs il avait envie de s'exercer sur un plus grand théâtre. Il pensait aux délices de Séville et aux nombreuses beautés qui n'attendaient

sansdoule que son arrivée pour se rendre à discrétion. Quittant donc la cuirasse , il partit pour l'Espagne. Il séjourna quelque temps à Madrid; se fit remarquer dans une course de taureaux par la richesse de son costume et son adresse à piquer ; il y fit quelques conquêtes , mais il ne s'y arrêta pas long-temps. Arrivé à Séville, il éblouit petits et grands par son faste et sa magnificence. Tous les jours il donnait des fêtes nouvelles où il invitait les plus belles dames de l'Andalousie. Tous les jours , nouveaux plaisirs, nouvelles orgies, dans son magnifique palais. Il était devenu le roi d'une foule de libertins qui , désordonnés et indisciplinables avec tout le monde, lui obéissaient avec cette docilité qui se trouve trop souvent dans les associations des méchans. Enfin il n'y avait pas de débauche dans laquelle il ne se plongeât, et comme un riche vicieux n'est pas seulement dangereux pour lui-même , son exemple pervertissait la jeunesse andalouse qui relevait aux nues et le prenait pour modèle. Nul

doute que si la providence eût souffert plus long-temps ces excès, il n'eût fallu une pluie de feu pour faire justice des désordres et des crimes de Séville. Une maladie qui retint Don Juan dans son lit pendant quelques jours , ne lui inspira pas de retour sur lui-même. Au contraire, il ne demandait à son médecin de lui rendre la santé qu'afin de courir à de nouveaux excès.

Pendant sa convalescence , il s'amusa à dresser une liste de toutes les femmes qu'il avait séduites et de tous les maris qu'il avait trompés. La liste était divisée méthodiquement en deux colonnes. Dans l'une étaient les noms des femmes et leur signalement sommaire, à côté le nom de leurs maris et leur profession. Il eut beaucoup de peine à retrouver dans sa mémoire les noms de toutes ces malheureuses, et il est à croire que ce catalogue était loin d'être complet. Un jour, il le montra à un de ses amis qui était venu lui rendre visite ; et comme en Italie il avait eu les faveurs d'une femme qui osait se

vanter d'avoir été la maîtresse d'un pape, la liste commençait par son nom , et celui du pape figurait dans la liste des maris. Venait ensuite un prince régnant, puis des ducs , des marquis, enfin jusqu'à des artisans.

— « Vois , mon cher, dit-il à son ami ; vois, nul n'a pu m'échapper, depuis le pape jusqu'au cordonnier : il n'y a pas une classe qui ne m'ait fourni sa quote-part.

Don Torribio, c'était le nom de cet ami, examina le catalogue, et le lui rendit en disant d'un ton de triomphe : il n'est pas complet !

— « Gomment ! pas complet ? Qui manque donc à ma liste des maris ? »

— « Dieu , » répondit Don Torribio.

— « Dieu ? c'est vrai , il n'y a pas de religieuse. Morbleu ! je te remercie de m'avoir averti. Eh bien! je te jure ma foi de gentilhomme qu'avant qu'il soit un mois il sera sur ma liste, avant monseigneur le pape, et que je te ferai souper ici avec une religieuse. Dans quel couvent de Séville y a-t-il de jolies nonne? ? »

Quelques jours après , Don Juan était en campagne. Il se mit à fréquenter les églises des couvens de femmes, s'agenouillant fort près des grilles qui séparent les épouses du Seigneur des autres fidèles. Là il jetait ses regards effrontés sur ces vierges timides, comme un loup entré dans une bergerie cherche la brebis la plus grasse pour l'immoler la première . Il eut bientôt remarqué, dans l'église de Notre-Dame du Rosaire, une jeune religieuse d'une beauté ravissante, que relevait encore un air de mélancolie répandu sur tous ses traits. Jamais elle ne levait les yeux, ni ne les tournait à droite ou à gauche ; elleparaissait entièrement absorbée par le divin mystère qu'on célébrait devant elle. Ses lèvres remuaient doucement, et il étai t facile devoir qu'elle priait avec plus de ferveur et d'onction que toutes ses compagnes. Sa vue rappela à Don Juan d'anciens souvenirs.

Il lui sembla qu'il avait vu cette femme ailleurs, mais il lui était impossible de se rappeler en quel lieu et en quel temps. Tant de portraits étaient plus ou moins

bien gravés dans sa mémoire, qu'il lui était impossible de ne pas faire de confusion. Deux jours de suite il revint dans l'église , se plaçant toujours au même lieu , sans pouvoir parvenir à faire lever les yeux à la sœur Agathe. Il avait appris que tel était son nom.

La difficulté de triompher d'une personne si bien gardée par sa position et sa modestie ne servit qu'à irriter les désirs de Don Juan. Le plus important, et il semblait aussi le plus difficile , c'était d'être remarqué. Sa vanité lui persuadait que s'il pouvait seulement attirer l'attention de la sœur Agathe, la victoire était plus qu'à demi gagnée. Voici l'expédient dont il s'avisa pour obliger cette belle personne à lever les yeux. Il se plaça aussi près d'elle qu'il lui fut possible, et profitant du moment de l'élévation, où tout le monde se prosterna, il passa la main entre les barreaux de la grille et répandit devant la sœur Agathe le contenu d'une fiole d'essence qu'il avait apportée. L'odeur pénétrante qui se déve-

loppa subitement, obligea la jeune religieuse à lever la tête ; et comme Don Juan était placé précisément en face d'elle, elle ne put manquer de l'apercevoir. D'abord un vif étonnement se peignit sur tous ses traits, puis elle devint d'une pâleur mortelle ; elle poussa un faible cri et tomba évanouie sur les dalles. Ses compagnes s'empressèrent autour d'elle et l'emportèrent dans sa cellule. Don Juan , en se retirant très content de lui-même, se disait : « Cette religieuse est vraiment charmante; mais plus je la vois , plus il me semble qu'elle figure dans mon catalogue ! »

Le lendemain, il fut eitact à se trouver auprès de la grille à l-heure de la messe. Mais la sœur Agathe n'était pas à sa place ordinaire, sur le premier rang des religieuses ; elle était au contraire presque cachée derrière ses compagnes. Néanmoins, Don Juan remarqua qu'elle regardait souvent à la dérobée. Il en tira un augure favorable pour sa passion. — « La petite me craint, pensait-il... elle s'apprivoisera bien loi. » La

messe finie, il observa qu'elle entrait dans un confessionnal ; mais pour y arriver, elle passa près cJe la grille, et laissa tomber son chapelet comme par mégarde. Don Juan avait trop d'expérience pour se laisser prendre à cette prétendue distraction. D'abord, il pensa qu'il étaitimportant pour lui d'avoir ce chapelet, mais il était de l'autre côté de la grille, et il sentit que pour le ramasser, il fallait attendre que tout le monde fût sorti de l'église. Pour attendre ce moment, il s'adossa contre un pilier, dansune attitude méditative, une main placée sur ses yeux, mais les doigts légèrement écartés, en sorte qu'il ne perdait rien des mouvemens de la sœur Agathe. Quiconque l'eût vu dans cette posture l'eût pris pour un bon chrétien absorbé dans une pieuse rêverie.

La religieuse sortit du confessionnal et fît quelques pas pour rentrer dans l'intérieur du couvent; mais elle s'aperçut bientôt ou plutôt elle feignit de s'apercevoir que son chapelet lui manquait. Elle jeta les yeux de tous côtés, et vit qu'il était près de la grille.

Elle revint et se baissa pour le ramasser. Dans le même moment , Don Juan observa quelque chose de blanc qui passait sous la grille. C'était un très petit papier plié en quatre. Aussitôt la religieuse se retira. Le libertin, surpris de réussir plus vite qu'il ne s'y était attendu , éprouva une espèce de regret de ne pas rencontrer plus d'obstacles. Tel est à peu près le regret d'un chasseur qui poursuit un cerf, comptant sur une longueetpéniblecourse.Toutàcoup l'animal tombe, à peine lancé, enlevant ainsi au chasseur le plaisir et le mérite qu'il s^était promis de la poursuite. Toutefois il ramassa promptement le billet, et sortit de l'église pour aller le lire à son aise. Voici ce qu'il contenait :

« C'est vous, Don Juan? Est-il donc vrai que vous ne m'ayez point oubliée. J'étais bien malheureuse , mais je commençais à m'habituer à mon sort. Je vais être maintenant cent fois plus malheureuse. Je devrais vous haïr;.... vous avez versé le sang de mon père... ; mais je ne puis vous haïr ni

VOUS oublier. Ayez pitié de moi. Ne revenez plus dans cette église; vous me faites trop de mal. Adieu, adieu, je suis morte au monde.

Teresa de Ojeda.. »

— « Ah! c'est la Teresita! » se dit Don Juan. Je savais bien que je l'avais vue quelque part. » Puis il relut encore le billet. — Je devrais vous haïr. — C'est-à-dire je vous adore. — Fous avez versé le sang de mon père! .,. — Chimène en disait autant à Rodrigue...— Ne revenez plus dans cette église, — C'est-à-dire je vous attends demain.

Fort bien ! elle est à moi. Il alla dîner làdessus.

Le lendemain , il fut ponctuel à se trouver à l'église avec une lettre toute prête dans sa poche, mais sa surprise fut grande de ne pas voir paraître la sœur Agathe. Jamais messe ne lui sembla plus longue. Il était furieux. Après avoir maudit cent fois les scrupules de Teresa , il alla se promener sur les bords du Guadalquivir pour

chercher quelque expédient, et voici celui auquel il s'arrêta.

Le couvent de Notre-Dame du Rosaire était renommé parmi ceux de Séville [)Our les excellentes confitures que les sœurs y préparaient. Il alla au parloir, demanda la tourière, et se fit donner la liste de toutes les confitures qu'elle avait à vendre. — « N'auriez-vous pas des citrons à laMarafia?» demanda-t-il de l'air le plus naturel du monde.

• — « Des citrons à la Marafia , seigneur cavalier ? Voici la première fois que j'entends parler de ces confitures-là. »

— « Rien n'est plus à la mode, pourtant, et je m'étonne que dans une maison comme la vôtre on n'en fasse pas beaucoup. »

— « Citrons à la Marana? »

— « A la Marana, répéta Don Juan en pesant sur chaque syllabe. Il est impossible que quelqu'une de vos religieuses ne sache pas la recette pour les faire. Demandez , je vous prie, à ces dames si elles ne

-connaissent pas ces confitures-là. Demain je repasserai. »

Quelques minutes après , il n'était question dans tout le couvent que des citrons à la Marana. Les meilleures confiseuses n'en avaient jamais entendu parler. La sœur Agathe seule savait le procédé. Il fallait ajouter de l'eau de rose, des violettes, etc.,

à des citrons ordinaires, puis Elle se

chargeait de tout. Don Juan, lorsqu'il revint, trouva un pot de citrons à la Marana ; c'était, à la vérité, un mélange abominable au goût, mais, sous l'enveloppe du pot, se trouvait un billet de la main de Teresa. C'étaient de nouvelles prières de renoncer à elle et de l'oublier. La pauvre fille cherchait à se tromper elle-même. La religion, la piété filiale et Famour se disputaient le cœur de cette infortunée ; mais il était aisé de s'apercevoir que l'amour était le plus puissant. Le lendemain, Don Juan envoya un de ses pages au couvent avec une caisse contenant des citrons qu'il voulait faire confire, et qu'il recommandait particulièrement à la religieuse qui avait préparé les confitures achetées la veille. Au fond de la caisse était

adroitement cachée une réponse aux lettres de Teresa. Il lui disait : « J'ai été bien malheureux. C'est une fatalité qui a conduit mon bras. Depuis cette nuit funeste, je n^ai cessé de penser à toi. Je n'osais espérer que tu ne me haïrais pas. Entin je t'ai retrouvée. Cesse de me parler des sermeris que lu as prononcés. Avant de t'engager au pied des autels, tu m'appartenais. Tu n'as pu disposer de ton cœur qui était à moi.. Je viens réclamer un bien que je préfère à la vie. Je périrai ou tu me seras rendue. Demain j'irai te demander au parloir. Je n'ai pas osé m'y présenter avant de l'avoir prévenue. J'ai craint que ton trouble ne nous trahît. Arme-toi de courage. Dis-moi si la lourière peut être gagnée. » Deux gouttes d'eau adroitement jetées sur le papier figuraient des larmes répandues en écrivant.

Quelques heures après, lejardinierducouvenl lui apporta une réponse et lui fil offre de ses services. La lourière était incorruptible ; la sœur Agathe consentait à descendre au parloir, mais à condition que ce serait

pour dire et recevoir un adieu éternel.

La malheureuse Teresa parut au parloir plus morte que vive. Il fallut qu'elle tînt la grille à deux mains pour se soutenir. Don Juan , calme et impassible, savourait avec délices le trouble où il la jetait. D'abord, et pour donner le change à la tourière, il parla d'un air dégagé des amis que Teresa avait laissés à Salamanque, et qui l'avaient chargé de lui porter leurs complimens. Puis , profitant d'un moment où la tourière s'était éloignée , il dit très bas et très vite à Teresa :

— « Je suis résolu à tout tenter pour te tirerd'ici. S'il faut mettre le feu au couvent, je le brûlerai. Je ne veux rien entendre. Tu m'appartiens. Dans quelques jours tu seras à moi, ou je périrai; mais bien d'autres périront avec moi. »

La tourière se rapprocha. Dona Teresa suffoquait et ne pouvait articuler un mot. Don Juan cependant, d'un ton d'indifférence, parlait des confitures, des travaux d'aiguille qui occupaient les religieuses, pro-

DU PURGATOIRE. lil

mettait à la tourière de lui envoyer des chapelets bénis à Rome, et de donner au couvent une robe de brocard pour habiller la sainte patrone du couvent le jour de sa fête. Après une demi-heure de semblable conversation, il saluaTeresa d'un air respectueux et grave, et la laissa dans un état d'agitation et de désespoir impossible à décrire. Elle courut s'enfermer dans sa cellule, et sa main, plus obéissante que sa langue , traça une longue lettre de reproches , de prières et de lamentations. Mais elle ne pouvait s'empêcher d'avouer son amour, et elle s'excusait de cette faute par la pensée qu'elle l'expiait bien en refusant de se rendre aux prières de son amant. Le jardinier , qui se chargeait de cette correspondance criminelle,apporta bientôt une réponse. Don Juan menaçait toujours de se porter aux dernières extrémités. Il avait cent braves à son service. Le sacrilège ne l'effrayait pas. Il serait heureux de mourir, pourvu qu'il eût serré encore une fois son amie entre ses bras. Que pouvait faire cette faible enfant habituée à ce-

der à un homme qu'elle adorait? Elle passait les nuits à pleurer , et le jour elle ne pouvait prier, Fimage de don Juan la suivait partout ; et même quand elle accompagnait ses compagnes dans leurs exercices de piété , son corps faisait machinalement les gestes d'une personne qui prie , mais son cœur était tout entier à sa funeste passion. Au hout de quelques jours, elle n'eut plus la force de résister. Elle annonça à Don Juan qu'elle était prête à tout. Elle se voyait perdue de toute manière, et elle sentait que mourir pour mourir il valait mieux avoir auparavant un instant de bonheur. Don Juan , au comble de la joie, prépara tout pour Fenlever. Il choisit une nuit sans lune. Le jardinier porta à Teresa une échelle de soie qui devait lui servir à franchir les murs du couvent. Un paquet contenant un costume de ville serait caché dans un endroit convenu du jardin, car il ne fallait pas songer à sortir dans la rue avec des vêtemens de religieuse. Don Juan l'attendrait au pied du mur. A quelque dis-

tance, une litière attelée de mules vigoureuses serait préparée pour la mener rapidement dans une maison de campagne.

Là elle serait soustraite à toutes les poursuites, elle vivrait tranquille et heureuse avec son amant. Tel était le plan que Don Juan traça lui-même. Il fît faire des habits convenables , essaya l'échelle de cordes , joignit une instruction sur la manière de rattacher, enfin il ne négligea rien de ce qui pouvait assurer le succès de son entreprise. Le jardinier était sûr , et il avait trop à gagnera être fidèle pour qu'on pût douter de lui. Au surplus, des mesures étaient prises pour qu'il fût assassiné la nuit d'après l'enlèvement. Enfin il semblait que celte trame était si habilement ourdie , que rien ne pouvait la rompre.

Afin d'éviter les soupçons, Don Juan partit pour son château deux jours avant celui qu'il avait fixé pour l'enlèvement. C'était dans ce château qu'il avait passé la plus grande partie de son enfance ; mais depuis son retour à Se ville il n'y était pas entré. Il y

arriva à la nuit tombante , et son premier soin fut de bien souper. Ensuite il se fit déshabiller et se mit au lit ; il avait fait allumer dans sa chambre deux grands flambeaux de cire, et sur sa table était un livre de contes libertins. Après avoir lu quelques pages, se sentant sur le point de s'endormir, il ferma le livre et éteignit un des flambeaux. Avant d'éteindre le second , il promena avec distraction ses regards par toute la chambre , et tout d'un coup il avisa dans son alcôve le tableau qui représentait les tourmens du purgatoire, tableau qu'il avait si souvent considéré dans son enfance. Involontairement, ses yeux se reportèrent sur l'hommedontunserpentdévoraitles entrailles , et bien que celte représentation lui inspirât alors encore plus d'horreur qu'autrefois, ils ne pouvaient s'en détacher. En même temps, il se rappela la figure du capitaine Gomare , et les effroyables contorsions que la mort avait gravées sur ses traits. Cette idée le fit tressaillir, et il sentit ses cheveux se hérisser sur sa tête. Cependant , rappe-

lant son courage, il éteignit la dernière bougie, espérant que l'obscurité le délivrerait des images hideuses qui le persécutaient. L'obscurité augmenta encore sa terreur. Ses yeux se dirigeaient toujours vers le tableau qu'il ne pouvait voir ; mais il lui était tellement familier , qu'il se peignait à son imagination aussi nettement que s'il eût été grand jour. Parfois même il lui semblait que les figures s'éclairaient et devenaient lumineuses, comme si le feu du purgatoire que l'artiste avait peint eût été une flamme réelle. Enfin son agitation fut &i grande , qu'il appela à grands cris ses domestiques pour faire enlever le tableau qui lui causait tant de frayeur. Eux entrés dans sa chambre , il eut honte de sa faiblesse. Il pensa que ses gens se moqueraient de lui s'il venaient à savoir qu'il avait peur d'une peinture. Il se contenta de dire , du son de voix le plus naturel qu'il put prendre , que l'on rallumât les bougies et qu'on le laissât seul. Puis, il se remit alors à lire, mais ses yeux seuls parcouraient le I 10

livre, son esprit était au tableau. En proie à une agitation indicible, il passa ainsi une nuit sans sommeil.

Aussitôt que le jour parut, il se leva à la hâte et sortit pour aller chasser. L'exercice et l'air frais du matin le calmèrent peu à peu, et les impressions excitées par la vue du tableau avaient disparu lorsqu'il rentra dans son château. 11 se mit à table et but beaucoup. Déjà il était un peu étourdi lorsqu'il alla se coucher. Par son ordre, un lit lui avait été préparé dans une autre chambre, et l'on pense bien qu'il n'eut garde d'y faire porter le tableau. Mais il en avait gardé le souvenir, et il fut assez puissant pour le tenir encore éveillé pendant une partie de la nuit.

Au reste, ces terreurs ne lui inspirèrent pas de repentir pour sa vie passée. Il s'occupait toujours de l'enlèvement qu'il avait projeté, et après avoir donné tous les ordres nécessaires à ses domestiques, il partit seul pour Séville par la grande chaleur du jour, afin de n'y arriver qu'à la nuit. Effec-

tivement il était nuit noire quand il passa près de la tour del Lloro, où un de ses domestiques l'attendait. Il lui remit son cheval , s'informa si la litière et les mules étaient prêtes, et si elles allaient, suivant ses ordres, l'attendre dans une rue assez voisine du couvent pour qu'il pût s'y rendre promptement à pied avec Teresa , et cependant pas assez près pour exciter les soupçons de la ronde, si elle venait à les rencontrer. Tout était prêt, ses instructions avaient été exécutées à la lettre. Il vit qu'il avait encore une heure à attendre avant de pouvoir donner le signal convenu à Teresa.

Son domestique lui jeta un grand manteau brun sur les épaules , et il entra seul dans Séville par la porte de Triana, se cachant la figure de manière à n'être pas reconnu. La chaleur et la fatigue le forcèrent de s asseoir sur lin banc dans une rue déserte. Là il se mit à siffler et à fredonner les airs qui lui revinrent à la mémoire. De temps en temps il consultait sa montre et voyait avec chagrin que l'aiguille n'avançait pas au gré

de son impatience... Tout à coup une musique lugubre et solennelle vint frapper son oreille. Il distingua sans peine les chants que réglise a consacrés aux enterremens. Bientôt une procession tourna le coin de la rue, et s'avança vers lui. Deux longues files de pénitens, portant des cierges allumés, précédaient une bière couverte de velours noir , et portée par plusieurs figures habillées à la mode antique, la barbe blanche et l*épée au côté ; la marche était fermée par deux autres files de pénitens en deuil et portant des cierges comme les premiers. Tout ce convoi s'avançait lentement et gravement. On n'entendait pas le bruit des pas sur le pavé, et l'on eût dit que chaque figure glissait plutôt qu'elle ne marchait. Les plis longs et roides des robes et des manteaux semblaient aussi immobiles que les vêtemens de marbres des statues.

A ce spectacle, Don Juan éprouva d'abord cette espèce de dégoût que l'idée de la mort inspire à un épicurien. Il se leva et voulut s'éloigner, mais le nombre des pénitens et la

pompe du cortège le surprirent et piquèrent sa curiosité. La procession se dirigeant vers une église voisine dont les portes venaient de s'ouvrir avec bruit, Don Juan arrêta par la manche une des figures qui portaient des cierges, et lui demanda poliment quelle était la personne qu'on allait enterrer. Le pénitent leva la tête ; sa figure était pâle et décharnée comme celle d'un homme qui sort d'une longue et douloureuse maladie, il répondit d'une voix sépucrale : « C'est le comte Don Juan de Marana. »

Cette étrange réponse fit dresser les cheveux sur la tête de Don Juan, mais l'instant d'après il reprit son sang-froid et se mit à sourire. « J'aurai mal entendu, se dit-il, ou j)eut-être ce vieillard se sera trompé. » Il entra dans l'église en même temps que la ])rocession ; les chants funèbres recommencèrent, accompagnés par le son éclatant de l'orgue, et des prêtres vêtus de chappes de deuil entonnèrent le De prof midis. Malgré ses efforts pour paraître calme, Don Juan sentit son sang se figer. S'approchant

d'un autre pénitent , il lui dit « Quel est donc le mort que Ton enterre? — Le comte Don Juan de Marana » , répondit le pénitent d'une voix creuse et effrayante. Don Juan s'appuya contre une colonne pour ne pas tomber. Il se sentait défaillir, et tout son courage l'avait abandonné. Cependant le service continuait et les voûtes de Tëglise grossissaient encore les éclats de l'orgue et des voix qui chantaient le terrible fii'es irœ. Il lui semblait entendre les chœurs des anges au jugement dernier. Enfin, faisant un effort, il saisit la main d'un prêtre qui passait près de lui. Cette main était froide comme du marbre.

— « Au nom du ciel ! mon père, s'ëcriat-il, pour qui priez-vous ici , et qui êtesvous?

■ — a Nous prions pour le comte Don Juan de Maraiia , répondit le prêtre en le regardant fixement avec une expression de douleur. Nous prions pour son ame qui est en péché mortel, et nous sommes des âmes que les messes et les prières de sa mère ont ti-

rées des flammes du purgaioire. Nous payons au fils la dette de la mère ; mais celte messe, c'est la dernière qu'il nous est permis de dire pour l'ame du comte Don Juan de Marana. »

En ce moment l'horloge de l'église sonna un coup : c'était l'heure fixée pour l'enlèvement de Teresa.

— a Le temps est venu! » s'écria une voix qui partait d'un angle obscur de l'église, « Le temps est venu ! est-il à nous ? »

Don Juan tourna la tête, et vit une apparition horrible. Don Garcia, pâle et sanglant, s'avançait avec le capitaine Gomare, dont les traits étaient encore agités d'horribles convulsions. Ils se dirigèrent tous deux vers la bière, et don Garcia , en jetant le couvercle à terre avec violence, répéta ; « Est-il à nous? » En même temps un serpent gigantesque s'éleva derrière lui, et le dépassant de plusieurs pieds , semblait

prêt à s'élancer dans la bière Don

Juan s'écria : « Jésus ! » et tomba évanoui sur le pavé.

La nuit était fort avancée, lorsque Ja ronde qui passait, aperçutun homme étendu sans mouvement à la porte d'une église. Les archers s'approchèrent, croyant que c'était le cadavre d'un homme assassiné. Ils reconnurent aussitôt le comte Marafia, et ils essayèrent de le ranimer en lui jetant de l'eau fraîcheau visage; mais voyantqu'il ne reprenait pas connaissance , ils le portèrent à sa maison. Les uns disaient qu'il était ivre,d'auires qu'il avait reçu quelque bastonnade d'un mari jaloux. Personne, ou du moins pas un homme honnête ne Taimait à Séville, et chacun disait un mot sur son état. L'un bénissaitlebatonquil'avaitsi bienétourdi, l'autre demandait combien de bouteilles pouvaient tenir dans cette carcasse sans mouvement. Les domestiques de Don Juan reçurent leur maître des mains des archers et coururent chercher un chirurgien. On lui fit une abondante saignée, et il ne tarda pas à reprendre ses sens. D'abord, il ne fit entendre que des mots sans suite, des cris inarticulés, des sanglots et des gémissemens. Peu à peu, il parut

considérer avec at lenlion ton s les objets qui l'environnaient. Il demanda où il était, puis ce qu'était devenu le capitaineGomare, Don Garcia et la procession. Ses gens le crurent fou. Cependant, après avoir pris un cordial, il se fit apporter un crucifix et le baisa quelque temps, en répandant un torrent de larmes. Ensuite il ordonna qu'on lui amenât un confesseur. La surprise fut générale, tant son impiété était connue. Plu sieurs prêtres, appelés par ses gens, refusèrent de se rendre auprès de lui, persuadés qu'il leur préparait quelque méchante plaisanterie.

Enfin un moine dominicain consentit à le voir. On les laissa seuls, et Don Juan s'élant jeté à ses pieds, lui raconta la vision qu'il avait eue. Puis il se confessa. Après le récit de chacun de ses crimes, il s'interrompait pourdemander s'il était possible qu'un aussi grand pécheur que lui obtînt jamais le pardon céleste. Le religieux répondait que la miséricorde de Dieu était infinie. Après l'avoir exhorté à persévérer dans son repentir, et lui avoir donné les consolations

que la religion ne refuse pas aux plus grands criminels , le dominicain se retira , en lui promettant de revenir le soir. Don Juan passa toute la journée en prières. Lorsque le dominicain revint, il lui déclara que sa résolution était prise de se retirer d'un monde où il avait donné tant de scandale, et de chercher à expier, dans les exercices de la pénitence , les crimes énormes dont il s'était souillé. Le moine, touché de ses larmes, l'encouragea de son mieux, et pour reconnaître s'il aurait le courage de suivre sa détermination, il lui fit un tableau effrayant des austérités du cloître. Mais à chaque mortification qu'il décrivait. Don Juan s'écriait que ce n'était rien, et qu'il méritait des traitemens bien plus rigoureux.

Dès le lendemain il fit don de la moitié de sa fortune à ses parens, qui étaient pauvres ; il en consacra une autre partie à fonder un hôpital et à bâtir une chapelle; il distribua des sommes considérables aux pauvres, et fit dire un grand nombre de messes pour les âmes du purgatoire, sur-

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tout pour celles du capitaine Gomare et des malheureux qui avaient succombé en se battant en duel contre lui. Enfin il assembla tous ses amis , et s'accusa devant eux des mauvais exemples qu'il leur avait donnés si long-temps ; il leur peignit d'une manière pathétique les remords que lui causait sa conduite passée, et les espérances qu'il osait concevoir pour l'avenir. Plusieurs de ces libertins furent touchés , et s'amendèrent; d'autres, incorrigibles, le quittèrent avec de froides railleries.

Avant d'entrer dans le couvent qu'il avait choisi pour retraite , Don Juan écrivit à DonaTeresa. Il lui avouait ses projets honteux, lui racontait sa vie, sa conversion, et lui demandait son pardon, l'engageant à profiter de son exemple et à chercher son salut dans le repentir. Il confia celte lettre au dominicain après lui en avoir montré le contenu .

La pauvre Teresa avait long-temps attendu dans le jardin du couvent le signal convenu ; après avoir passé plusieurs heu-

res dans une indicible agitation, voyant que l'aube allait paraître, elle rentra dans sa cellule, en proie à la plus vive douleur. Elle attribuait l'absence de Don Juan à mille causes toutes bien éloignées de la vérité. Plusieurs jours se passèrent de la sorte, sans qu'elle reçût de ses nouvelles, et sans qu'aucun message vint adoucir son désespoir. Enfin le moine, après avoir conféré avec l'abbesse, obtint la permission de la voir, et lui remit la lettre de son séducteur repentant. Tandis qu'elle la lisait, on voyait son front se couvrir de grosses gouttes de sueur : tantôt elle devenait rouge comme le feu , tantôt pâle comme la mort. Elle eut pourtant le courage d'achever cette lecture. Le dominicain alors essaya de lui peindre le repentir de Don Juan, et de la féliciter d'avoir échappé au danger affreux qui les attendait tous les deux, si leur projet n'eût pas avorté par une intervention évidente de la Providence. Mais, à toutes ces exhortations, Dona Tei-esa s'écriait : « Il ne m'a jamais aimée ! »

Une fièvre ardente s'empara de cette malheureuse ; en vain lui prodigua-t-on les secours de l'art et de la religion : elle repoussa les uns et parut insensible aux autres. Elle expira au bout de quelques jours en répétant toujours : « Il ne m'a jamais aimée! »

Don Juan, ayant pris l'habit de novice, montra que sa conversion était sincère. Il n'y avait pas de mortifications ou de pénitences qu'il ne trouvât trop douces ; et le supérieur du couvent était souvent obligé de lui ordonnerde mettre desbornes aux macérations dont il tourmentait son corps. Il lui représentait qu'ainsi il abrégerait ses jours, et qu'en réalité il y avait plus de courage à souffrir long-temps des mortifications modérées, qu'à finir tout d'un coup sa pénitence en s'ôtant la vie. Le temps du noviciat expiré. Don Juan prononça ses vœux, et continua, sous le nom de frère Ambroise , à édifier toute la maison par son austérité et sa dévotion. Il portait une haire de crin de cheval par-dessous sa robe de bure ; une

espècedeboîteétroite, moins longuequeson corps, lui servait de lit. Des légumes cuits à l'eau composaient toute sa nourriture, et ce n'était que les jours de fête, et sur l'ordre exprès de son supérieur, qu'il consentait à manger du pain. Il passait la plus grande partie des nuits à veiller et à prier, les brasétendusen croix;enfm il était l'exemple de cette dévote communauté , comme autrefois il avait été le modèle des libertins de son âge. Une maladie épidémique, qui s'était déclarée à Séville, lui fournit l'occasion d'exercer les vertus nouvelles que sa conversion lui avait données. Les malades étaient reçus dans l'hôpital qu'il avait fondé ; il soignait les pauvres, passait les journées auprès de leurs lits, les exhortant, les encourageant, les consolant. Le danger de la contagion était tel, que l'on ne pouvait trouver, à prix d'argent, des hommes qui voulussent ensevelir les morts. Don Juan remplissait ce ministère ; il allait dans les maisons abandonnées, et donnait la sépulture aux cadavres en dissolution , qui sou*

vent s'y trouvaient depuis plusieurs jours. Partout on le bénissait, et comme pendant cette terrible épidémie, il ne fut jamais malade, quelques gens crédules assurèrent que Dieu avait fait un nouveau miracle en sa faveur.

Déjà, depuis plusieurs années, Don Juan ou frère Ambroise habitait le cloître, et sa vie n'était qu'une suite non interrompue d'exercices de piété et de mortifications. Le souvenir de sa vie passée était toujours présent à sa mémoire, mais ses remords étaient déjà tempérés par la satisfaction de conscience que lui donnait son changement.

Un jour, après midi, au moment où la chaleur se fait sentir avec le plus de force, tous les frères du couvent goûtaient quelque repos, suivant l'usage. Le seul frère Ambroise travaillait dans le jardin, tête nue, au soleil; c'était une des pénitences qu'il s'était imposées. Courbé sur sa bêche , il vit l'ombre d'un hommequi s'arrêtait auprès de lui. Il crut que c'était un des moines qui était descendu au jardin, et, tout en continuant

sa tâche, il le salua d'un Ave Maria. Mais on ne répondit pas. Surpris de voir cette ombre immobile, il leva les yeux et aperçut debout, devant lui, un grand jeune homme couvert d'un manteau qui tombait jusqu'à terre, et la figure à demi cachée par un chapeau ombragé d'une plume blanche et noire. Cet homme le contemplait en silence avec une expression de joie maligne et de profond mépris. Ils se regardèrent fixement tous les deux pendant quelques minutes. Enfin Tinconnu, avançant d'un pas et relevant son chapeau pour montrer ses traits, lui dit : « Me reconnaissezvous ? »

Don Juan le considéra avec plus d'attention, mais ne le reconnut pas.

— « Vous souvenez-vous du siège de Berg - op - Zoom ? » demanda l'inconnu. « Avez-vous oublié un soldat nommé Modesto?... »

Don Juan tressaillit. L'inconnu poursuivit froidement...

— « Un soldat nommé Modesto, qui tua

d'un coup d'arquebuse voire digne ami Don Garcia, au lieu de vous qu'il visait?.. Modesto ! c'est moi. J'ai encore un autre nom, Don Juan ; je me nomme Don Pedro de Ojeda; je suis le fds de Don Alfonso de Ojeda que vous avez tué ; — je suis le frère de Dona Fausta de Ojeda que vous avez tuée ; — je suis le frère de Dona Teresa de Ojeda que vous avez tuée. »

— « Mon frère, dit Don Juan, en s'agenouillant devant lui , je suis un misérable couvert de crimes. C'est pour les expier que je porte cet habit, et que j'ai renoncé au monde. S'il est quelque moyen d'obtenir de vous mon pardon, indiquez-le-moi. La plus rude pénitence ne m'effraiera pas, si je puis obtenir que vous ne me maudissiez point.

Don Pedro sourit amèrement. — « Laissons là l'hypocrisie, seigneur de Marana ; je ne pardonne pas. Quant à mes malédictions, elles vous sont toutes acquises. Mais je suis trop impatient pour en attendre l'effet. Je porte sur moi quelque chose de plus efficace que des malédictions. »

A ces mots, il jeta son rnanleaii et mollira qu'il tenait deux longues rapières de combat. 11 les tira du fourreau et les planta en terre toutes les deux. — « Choisissez, Don Juan, dit-il. On dit que vous êtes un grand spadassin, je me pique un peu d'être adroit à l'escrime. Voyons ce que vous savez faire. »

Don Juan fit le signe de la croix et dit ;

— « Mon frère, vous oubliez les vœux que j'ai prononcés. Je ne suis plus le Don Juan que vous avez connu. Je suis le frère Ambroise. »

— « Eh bien ! frère Ambroise, vous êtes mon ennemi, et sous quelque nom que vous portiez, je vous hais, et je veux me venger de vous. »

Don Juan se remit devant lui à genoux.

— « Si c'est ma vie que vous voulez prendre, mon frère , elle est à vous. Chàtiezmoi comme vous le désirez. »

— « Lâche hypocrite! me crois -tu ta dupe? Si je voulais te tuer comme \m chien enragé, me serais-je donné la peine

d'apporter ces armes ? Allons ! choisis promptement, et défends ta vie ! »

— « Je vous le répète , mon frère, je ne puis combattre, mais je puis mourir. »

— « Misérable ! s'écria Don Pedro en fureur, on m'avait dit que tu avais du courage. Je vois que tu n'es qu'un vil poltron ! >>

— « Du courage, mon frère ! je demande à Dieu qu'il m'en donne pour ne pas m'abandonner au désespoir où me jetterait, sans son secours, le souvenir de mes crimes. Adieu, mon frère. Je me retire, car je vois bien que ma vue vous aigrit. Puisse mon repentir vous paraître un jour aussi sincère qu'il l'est en réalité! »

Il faisait quelques pas pour quitter le jardin, lorsque Don Pedro l'arrêta par la manche, — «Vous ou moi, s'écria-t-il , nous ne sortirons pas vivans d'ici. Prenez une de ces épées, car le diable m'emporte si je crois un mot de toutes vos jérémiades ! »

Don Juan lui jeta un regard suppliant, et fit encore un pas pour s'éloigner ; mais

Don Pedro, le saisissant avec force et le tenant par le collet : — « Tu crois donc, meurtrier infâme, que tu pourras te tirer de mes mains? Non! je vais mettre en pièces ta robe hypocrite qui cache ta queue de diable, et alors peut-être te sentiras-tu assez de cœur pour te battre avec moi. » — En parlant ainsi, il le poussait rudement contre une muraille.

— « Seigneur Pedro de Ojeda, s'écria Don Juan, tuez-moi si vous le voulez, mais je ne me battrai pas! » — Et il croisa les bras, regardant fixement Don Pedro d'un air calme, quoique assez fier.

— « Oui,je te tuerai, misérable! Maisavant je le traiterai comme un lâche que tu es. » — Et il lui donna un soufflet, le premier que Don Juan eut jamais reçu. La figure de Don Juan devint d'un rouge pourpre. La fierté et la fureur de sa jeunesse rentrèrent dans son ame. Sans dire un mot, il s'élança vers une des épées et s'en saisit. Don Pedro prit l'autre et se mit en garde. Tous les deux s'attaquèrent avec fureur, et se fendi-

rent l'un sur l'autre à la fois et avec la même impétuosité. L'épée de Don Pedro se perdit dans la robe de laine de Don Juan et glissa à côté du corps sans le blesser, tandis que celle de Don Juan s'enfonça jusqu'à la garde dans la poitrine de son adversaire. Don Pedro expira sur le champ. Don Juan, voyant son ennemi étendu à ses pieds, demeura quelque temps immobile à le contempler d'un air stupide. Peu à peu il revint à lui et reconnut la grandeur de son nouveau crime. Il se précipita sur le cadavre et essaya de le rappeler à la vie. Mais il avait vu trop de blessures pour douter un moment que celle-là ne fut mortelle. L'épée sanglante était à ses pieds, et semblait s'offrir à lui pour qu'il se punît luimême ; mais écartant bien vite cette nouvelle tentation du démon, il courut chez le supérieur et se précipita tout effare dans sa cellule. Là, prosterné à ses pieds, il luiraconta cette terrible scène en versant un torrent de larmes. D'abord le supérieur ne voulut pas le croire, et sa première idée-

fut que les grandes macérations que s'imposait le frère Ambroise, lui avaient fait perdre la raison. Mais le sang qui couvrait la robe et les mains de Don Juan ne lui permit pas de douter plus long-temps de l'horrible vérité. C'était un homme rempli de présence d'esprit. Il comprit aussitôt tout le scandale qui rejaillirait sur le couvent, si cette aventure venait à se répandre dans le public. Personne n'avait vu le duel. 11 s'occupa de le cacher aux habitans mêmes du couvent. Il ordonna à Don Juan de le suivre , et, aidé par lui, transporta le cadavredans une salle bassedont il pritla clé. Ensuite enfermant Don Juan dans sa cellule, il sortit pour aller prévenir le corrégidor. On s'étonnera peut-être que Don Pedro, qui avait déjà essayé de tuer Don Juan en trahison , ait rejeté la pensée d'un second assassinat , et cherché à se défaire de son ennemi dans un combat à armes égales ; mais ce n'était de sa part qu'un calcul de vengeance infernale. Il avait entendu parler des austérités de Don Juan , et sa réputation

DU PURGA.TOIUE. Wi

de sainteté était si répandue, que Don Pedro ne doutait point que s'il l'assassinait, il ne l'envoyai tout droit dans le ciel. 11 espéra qu'en le provoquant et l'obligeant à se battre, il le tuerait en pécbé mortel, et perdrait ainsi son corps et son ame. On a vu comment ce dessein diabolique tourna contre son auteur.

Il ne fut pas difficile d'assoupir l'affaire* Le corrégidor s'entendit avec le supérieur du couvent pour détourner les soupçonis. Les au très moines crurent que le mort avait succombé dans un duel avec un caralier inconnu, et qu'il avait été porté blessé dans le couvent, où il n'avait pas tardé à expirer. Quant à Don Juan , je n'essaierai de peindre ni ses remords ni son repentir. Il accomplit avec joie toutes les pénitences que le supérieur lui imposa. Pendant toute sa vie, il conserva suspendue au pied de son lit l'épée dont il avait percé Don Pedro, et jamais il ne la regardait sans prier pour son ame et pour celles de sa famille. Afin de mater le reste d'orgueil mon-

dain qui demeurait encore dans son cœur, Fabbé lui avait ordonné de se présenter chaque matin au cuisinier du couvent, qui devait lui donner un soufflet ; après l'avoir reçu, le frère Ambroisene manquait jamais de tendre l'autre joue, en remerciant le cuisinier de l'humilier ainsi. Il vécut encore dix années dans ce cloître, et jamais sa pénitence ne fut interrompue par un retour aux passions de sa jeunesse. Il mourut vénéré comme un saint, même par ceux qui avaient connu ses premiers déportemens.

Sur son lit de mort, il demanda comme une grâce qu'on Fenterrât sous le seuil de l'église, afin qu'en y entrant, chacun le foulât aux pieds. Il voulut encore que sur son tombeau on gravât cette inscription : Ci gît le pire homme qui fût au monde. Mais on ne jugea pas à propos d'exécuter toutes les dispositions que son excessive humilité lui avait dictées. Il fut enseveli auprès du maître-autel de la chapelle qu'il avait fondée. On consentit, il est vrai, à graver siu' la pierre qui couvre sa dépouille mor-

telle Pinscriplion qu'il avait composée ; mais on y ajouta un récit et un éloge de sa conversion. Son hôpital, et surtout la chapelle où il est enterré , sont visités par tous les étrangers qui passent à Séville. Murillo a décoré la chapelle de plusieurs de ses chefs-d'œuvre. Le Retour de l'Enfant prodigue et la Piscine de Jéricho, qu'on admire maintenant dans la galerie de M. le maréchal Soult, ornaient autrefois les murailles de l'hôpital de la Charité.

PrOSPER MéRIMÉE.

Dans la saison et à l'heure où la promenade de Brighlon est couverte de dames nonchalamment étendues dans leurs voitures, et de jeunes lords perchés sur le haut d'un tandem, rapidement entraîné par deux chevaux en flèche, ou légèrement inclinés sur un courer.r anglais, dont les naseaux flamhoyans attestent l'origine arabe, une

calèche traversa rapidement Oriental-Place, et se dirigea vers la grève. Les deux chevaux, de la plus noble encolure, frémissaienl sous le frein, et lançaient à chaque pas de longs filets d'écume. C'était un plaisir que de voir leurs bondissemens et leur ardeur presque sauvage , contenus sans efforts par la main calme et prudente du cocher, flegmatiquement assis sur le coin de son siège, le manche de son fouet appuyé sur sa cuisse droite et soulevant de sa main gauche les longues rênes dont la blancheur éclatait sous un brillant et rare éclair du soleil britannique. Napoléon, commandant son portrait équestre à son peintre David , lui disait de le représenter calme sur un cheval fougueux ; il voulait ainsi caractériser la puissance et la force. A ce compte, il n'est pas de cocher anglais, assis sur sa housse galonnée, qui n'ait l'attitude d'un conquérant.

L'élégant équipage s'avançait avec le bru i l et la rapidité d'un torrent sur le pavé de fer, et laissait derrière lui les bizarres édi-

fices de Brighton, qui ressemble à une cité indienne, commencée sur les ruines d'une ville grecque et terminée par Christophe Wreenou Philibert Delorme. Près des svelles aiguilles d'une pagode , qui s'échappent d'un chapelet de dômes chargés de peintures fantasques, montent les colonnes cannelées et festonnées de la renaissance , les élégans frontispices imités du siècle de Raphaël et de Cellini , les bas-reliefs d'où tombent en longues guirlandes des amours, des nymphes et des fleurs. L'Egypte apparaît aussi près delà avec ses obélisques, ses lotus bleus et ses ibis d'argent; la Chine vous lance un regard oblique à travers les étroites portes de laque noir sillonné d'or, tandis que la Grèce étale au dessus de tous ces monumens bizarres ses mâles chapiteaux doriques et ses immenses entablemens de marbre de Paros, tristes débris sans effet, depuis qu'ils n'ont plus pour les retté^or l'azur du ciel attique.

La calèche avançait toujours, redoublant de vitesse et de fracas, avec son co-

cher si calme et si impassible, que pas un atome de poudre ne tombait de sa perruque blanche sur sa livrée brune , avec ses chevaux impétueux qui se cabraient coquettement, élevant aux nues leurs têtes orgueilleuses ornées à chaque oreille d'une rose épanouie, avec ses deux grands laquais debout sur Farrière-train, l'un armé d'une haute canne à pomme d'or ; tous deux blonds, muets et raides ; la jambe couverte d'un bas de soie blanc , et l'épaule avilie par une aiguillette d'or et de soie. Tout, dans cet arrangement, semblait calculé pour attester la supériorité des animaux sur la race humaine, tout, depuis la fougueuse protestation des chevaux contre la rêne cruelle qui les dirigeait, jusqu'aux aboiemens furibonds de deux lévriers lancés en avant de l'attelage , faisait honte à la livrée de sa triste et humiliante condition.

J'oubliais de vous dire qu'entre la race animale et l'espèce encore non définie des laquais, entre les chiens, les chevaux et les

gens, se trouvaient deux créatures humaines commodément assises au fond de la voiture ; l'une d'elles était un homme de trente ans, d'une figure régulière et noble ; l'autre, une dame enterrée sous un grand chapeau de paille de Florence, surmonté d'une voûte de plumes blanches que la brise du soir dressait capricieusement.

L'homme ne disait mot. La dame se contentait de regarder devant elle, et de sentir de temps en temps une cassolette suspendue à sa ceinture, et remplie de vinaigre indien de Chapman, — un très bon vinaigre. On arriva enfin, voiture, hommes et bêtes, devant \e peer, ou la jetée, jolie construction, terminée par un petit môle qui sert de fanal. La mer prend une certaine élégance; on dirait qu'elle roule avec ménagement sur cette plage de sable fin , foulée par la fleur de la cour d'Angleterre. Ses flots n'apportent jamais dans cette rade que des paquebots somptueusement construits, de légers bricks de course et des brillans yatchsou des cutters de plai-

sance. Jamais une lourde gabarre, chargée de résine et de bois de sapin , jamais un pesant dogre de commerce, n'ont déshonoré ces eaux aristocratiques. De temps en temps , une barque pleine d'œufs de Normandie, de fruits, de frais beurre doré d'Isigny, se présente devant les quais de la noble cité , où on l'admet comme dans un palais on admet le rustique pourvoyeur chargé d'entretenir la table , mais c'est là tout. Ces quais et ce port n'ont été créés que pour des promeneurs riches et nobles. Le vent qui souffle en ce lieu n'arrondit que les voiles d'une péniche royale , et ne fait déployer que le pavillon de soie des navigateurs de la chambre haute; le flot n'y heurte que des proues dorées, et ce bassin serait vraiment digne de recevoir l'escadre de sir John Russel, ce galant amiral, qui faisait manœuvrer sur une cuve de punch de cent toises, des chaloupes d'acajou montées par des mousses vêtus de soie, et portant de longues cuillers d'argent en guise de rames<

BELPHÉGOR. vf79

La bourgeoisie deBrighlon prenait le frais sur la jetée; les femmes, le visage enfermé sous une visière de gaze verte, et serrant autour d'elles les plis de leurs petits manteaux de tartan écossais que leur disputait une joyeuse raffale ; les hommes ensevelis dans leurs longues redingotes , et portant sur leurs traits cette expression de bienêtre et de fierté que la vue de l'eau salée donne à tous les Anglais. A l'entrée de la jetée, les deux coudes appuyés en arrière sur le parapet, un jeune homme d'une douce et agréable figure regardait autour de lui d'un air d'insouciance, et promenait son petit lorgnon d'écaillé tantôt sur les piétons de la jetée, tantôt sur les cavaliers et les voitures qui défilaient rapidement sur la grève. Du plus loin qu'il aperçut cette calèche qui s'avançait comme par un mouvement de cadence, imprimé par la souplesse des ressorts et l'agilité des chevaux, il ne cessa de la regarder, et fit quelques pas pour mieux distinguer l'ensemble de ce merveilleux attelage. Le jeune

homme prenait de plus en plus plaisir à ce spectacle ; il s'avançait sans cesse, et bientôt il se trouva à quelques pas en avant de la calèche. Alors il s'arrêta, lorgna de nouveau, parut se consulter un moment, et enfin éleva la main , faisant un signe mesuré et respectueux au personnage qui était au fond de la voiture. Celui-ci toucha légèrement le cocher du bout de sa badine, et les chevaux s'arrêtèrent tout à coup en raidissant avec grâce leurs jambes de devant.

— « Je vous demande pardon de vous troubler dans votre promenade, milord, » dit le jeune homme.

L'autre le regarda avec attention et ne répondit pas un mot.

— « Vous avez de bien beaux chevaux, milord. Des chevaux de pur sang ?... »

Milord fit un signe affirmatif.

— a Je ne sais, reprit le jeune homme avec embarras, la main sur la portière, je nesais, milord, comment vous dire le motif qui m'a forcé, moi étranger, inconnu de

VOUS, à arrêter votre voiture. J'arrive d'Ecosse, milord, et je viens jouir des plaisirs de TAngleterre. Je me nomme Beauclerc, milord. »

Milord salua.

— « Horalio Beauclerc, fils aîné du duc de Carmarthen, et héritier de sa pairie »...

La dame, qui n'avait pas daigné tourner les yeux de son côté, l'examina avec attention.

— « Je crains bien, milord, que mon titre n'ajoute encore à l'inconvenance de ma démarche... C'est un désir effréné qui m'a saisi en voyant votre voiture, et il m'a été impossible de le réprimer. Mais aussi on n'ajamais vu des chevaux comme ceux-là ! »

En parlant ainsi , il les regardait avec amour , et se baissait pour examiner leurs jambes.

— « La voiture est de Brown , dit il en jetant un regard sur la boîte d'acier d'une des roues. Il est fameux, même à Edimbourg, et vraiment il mérite sa réputation. Tenez , milord , dussiez-vous me faire bat-

i82 BELPHÉGOR.

ire par vos gens, je vais vous présenter ma requête. J'ai dessein de faire quelque figure en Angleterre, et je songeais à monter mes équipages quand j'ai vu passer votre calèche. Ma foi ! quand j'ai vu ces chevaux, cette livrée et ce carrosse , il m'a pris une envie folle, et je n'ai pu y tenir... Enfin je me suis mis en tête que vous consentiriez peut-être à me vendre tout cela, milord. »

En France, de pareilles propositions mèneraient leur auteur droit à Charenton ; en Angleterre, on ne témoigne pas de surprise pour si peu de chose. Milord répondit qu'il était bien fâché de ne pouvoir rendre ce petit service au jeune gentilhomme, mais il n'avait que cette calèche et ces chevaux à Brighton, tous ses équipages étant restés à Londres.

Le jeune homme ne se laissa pas décourager, et fit observer à milord que Brighton ne se trouve qu'à peu de milles de Londres.

— a Mais, mon jeune monsieur, dit milord, vous ignorez peut-être le prix de cette

couple de chevaux. Harry, demanda-t-il au cocher , combien m'ont coulé mes chevaux? »

— « 1,500 livres, milord. »

— « Et ce coquin de Brown prétend que sa calèche vaut 500 livres, à cause des ressorts s iiversteel y comme le drôle les appelle. Ajoutez les harnais de mes nobles bêtes du Norlhumberland, et la défroque de cette canaille, vous verrez que c'est un lourd bagage. Il faut laisser ces extravagances aux vieilles têtes comme moi qui ont hérité de leur pairie, et qui n'ont plus de comptes à rendre à leur famille. Que ceci vous soit dit en ami, mon jeune maître. » i

Un salut de congé accompagna ces mots, et le cocher attentif leva aussitôt son fouet pour mettre en mouvement ses chevaux, qui piaffaient avec impatience. *- " ^"^

— * Un moment, milord, de grâce. S'il ne s'agit que de 2,500 livres sterling, je tiendrai le marché. » Et en un clin d'œil, il eut tiré de son portefeuille, et pris au milieu de ses papiers , deux traites sur un

banquier de Londres, qu'il posa sur les genoux du lord.

— « Comment, mon jeune ami, vous voulez mes gens el mon carrosse à l'instant même ? »

— «Pardonnez-moi mille fois, milord, mais je vous ai prévenu que j'allais vous faire une demande inconvenante. »

— « Allons , monsieur, dit le lord en se levant, je vois qu'il faut vous dire comme les maquignons : « Cheval vendu et dîner payé se livrent à la minute. » — «William , donnez-moi ma redingote. » — « Vous appartenez à ce gentleman ; et toi aussi Tobias. Un maître cocher , mon jeune lord , sur ma parole. Adieu , mon ami Argos, ditil en caressant un des chiens, adieu, car lu es aussi dans le marché. »

Et ayant endossé une ample redingote , et pris sa badine des mains du valet de pied, le lord se disposa à s'éloigner, après avoir jeté un dernier regard sur ses chevaux et sur sa voiture.

Pendant ce temps , le jeune étranger se

confondait en excuses auprès du lord, qui continuait de faire ses dispositions sans répondre. Voyant enfin que celui-ci s'en allait sans songer à la dame, il lui dit d'un air de surprise : — « Eh quoi ! milord , et milady aussi ? »

Le lord se retourna d'un air distrait , et regarda un moment l'étranger.

— a Soit ! milady aussi. »

Et il partit tranquillement, laissant tout stupéfait le jeune homme qui ne tarda pas toutefois à prendre son parti. Il donna un ordre, et sautant d'un air déterminé dans sa calèche , prit la place du lord près de la dame.

Tout Londres connaissait Cosa, la belle écuyère du cirque d'Asthley. Les journaux fashionables ne parlèrent long-temps que de Cosa, de ses yeux noirs, desescheveux noirs, de sa taille, de sa grâce sur uncheval, sur deux chevaux, de son|agilité et de la divine modes-

iSS BELPHÉGOR.

lie de son salut. Il fallait la voir s'élancer de sa selle sur le sable du Cirque, et s'échapper en faisant flotter au dessus de ses genoux sa tunique de mousseline chamarrée d'or, que gonflait lalégèreté de sa course. Tout à coup, au moment d'atteindre à l'extrémité de l'enceinte, Cosa se retournait vivement, se ployait avec la souplesse d'une cravache, se relevait d'un bond, et de ce bond disparaissait en franchissant la porte. De toutes les parties de l'Angleterre , on accourait rien que pour voir le salut de Cosa. Sur un cheval, que Cosa était belle ! qui n'eût voulu la posséder! C'est un si doux plaisir que de voir sa maîtresse suspendue entre le ciel et la terre , les épaules et les bras nus, livrés au vent, la cuisse découverte , le pied chaussé d'un cothurne de satin , légèrement appuyée sur un coursier haletant, qui s'élance au bruit des fanfares! Elle passe comme un éclair devant mille figures béantes , stupides de plaisir et d'admiration. C'est à qui saisira, d'un œil a vide, un pli de sa robe , une boucle de ses che-

veux, un contour de son sein ou de ses hanches hardies. Elle fuit toujours plus rapidement, la cruelle, elle échappe au coup d'œil le plus agile ! Les cris d'allégresse qu'elle inspire sont même perdus pour elle, elle plane commeune nymphe de l'air sur cette multitude, mais indifférente à tous ces hommages qui s'évaporent sous ses pieds, comme une vaine fumée d'encens ; et si quelquefois elle daigne abaisser ses regards sur la foule qui applaudit et admire à grands cris, elle n'aperçoit qu'un large cercle de têtes, confuses, pressées, étagées, comme une de ces noires auréoles de damnés que Dante a placées dans son enfer. Bientôt toutes ces figures , maigres, bouffies, rouges, pâles, ridées, noires , vieilles , jeunes , blondes , crépues ou chauves; tournent autour d'elle avec une effrayante vélocité. Elles tournent, emportant dans leur rotation les colonnes , les draperies , les lumières, jusqu'aux sons furieux des trombones et des trompettes. Alors il lui semble qu'elle et son blanc cheval, qui frémit et tremble de tout son

corps sous son harnois étincelant, sont arrêtés par une main puissante, et restent immobiles au dessus de ce monde mouvant. Les fers du coursier ne sonnent plus sur le sable , son galop a cessé de retentir. Elle sent la fraîcheur du nuage qui le soulève, elle en est enveloppée comme d'un réseau transparent, ne voit plus un seul visage de toute cette foule qui elle-même la voit, comme dans un voile, à travers les vapeurs sorties des flancs du cheval baigné d'écume, et alors, gravissant toujours , flottant et bercée dans les airs, elle vous rencontre vous seul , vous qu'elle aime ! Au milieu de tous ces yeux brillans qui roulent comme une couronne de feu , elle n'a vu que vos yeux , ainsi qu'un joueur habile, placé devant le cercle bariolé de la roulette qui fuit emportant tout son espoir , distingue la couleur qu'il a choisie, et la suit avec ivresse; et quand, haletante, éperdue , elle se jette à terre , sous le grondement flatteur des voix qui s'épuisent et des mains qui se déchirent à force de se heur-

BELPHÉGOR. tS9

ter, c'est devant vous qu'elle s'arrête et qu'elle plie légèrement , c'est k vous qu'elle rend son triomphe. Cette nuit, sous le paisible clair-obscur d'un épais rideau, vous l'entendrez rêver que sa course recommence, vous sentirez son sein se gonfler, vous la verrez bondir, jeter hardiment les rênes sur la crinière de ses chevaux, et les stimuler de ses blanches mains. Elle part plus vite que le vent, s'élance, franchit tout , s'enivre encore de fanfares et d'acclamations, de bruit et de mouvement. On dirait qu'elle va monter aux nues debout sur sa selle ! Tout à coup son pied tourne , et elle tombe dans vos bras , où l'effroi la réveille, et vous la rend pâle encore de sa chute , et riant aux éclats de son rêve, heureuse d'être si doucement tombée. N'est-ce pas une éternelle et brillante cavalcade qu'un amour comme celuilà, une course sans fin, en plein champ, à travers monts et vallons, une course joyeuse, animée, charmante, et si rapide que l'ennui sournois ne peut jeter ses grif-

fes aux crins flottans de la chimère qui vous emporte, s'élancer en croupe et galoper avec vous! Voilà pourtant le sort qui attendait celui qui devait aimer Cosa !

Le duc Minto, un noble pair d'Angleterre, un digne chevalier du Bain, dont la couronne fermée enserrait les terres de deux ou trois comtés , était bien fatigué , bien las des yeux bleus de sa femme, de ses cheveux blonds et fades, séparés sur son front comme ceux d'une vierge de Raphaël ou de Guide ; de la limpidité de son regard et du calme angélique de sa démarche. Au fond de sa voilure, devant sa table à thé, dans sa loge à l'Opéra, la duchesse était toujours la même; elle écoutait la première scène de Don Juan de Mozart avec un sourire; le même sourire lui servait à répondre à un compliment ; ce sourire , elle le portait à Téglise, au bal ; il ne la quittait ni par le beau temps ni par la tempête ; il ne la

quittait pas quand elle était rêveuse, car la duchesse ne rêvait jamais, et il voltigeait toute la nuit sur ses lèvres pendant son long et paisible sommeil. La duchesse Minto devait certainement un jour entrer rose et riante dans son tombeau.

Ce sourire désolait le duc; il eût donné une de ses terres pour voir pleurer sa femme et lui faire hâter le pas. Une fois, à ce dessein, il laissa tomber dans l'eau le chien favori. La duchesse fît un petit mouvement d'inquiétude , et regarda avec tranquillité l'animal, qui se débattait douloureusement. Une autre fois il l'appela à son secours à grands cris. Bref, il essaya tous les moyens connus d'émouvoir une femme et une grande dame : il ne réussit pas. La duchesse Minto était la femelle impassible du fameux impavïdam d'Horace.

Minto-House et Minto-Lodge, les résidences du duc à Londres et à la campagne, étaient deux paradis enchantés , deux paradis sans le serpent. Le battement d'une horloge de village^ le chant de la cigale, le

bruissement du rouet d'une vieille femme, ne sont pas plus monotones que l'était la vie dans tous les lieux que décorait le blason de Minto. Le whist , le thé, une douce et sainte conversation méthodiste, des visites faites et reçues en grande cérémonie , des promenades en voiture, dirigées toujours vers le même point; c'étaient là les divertissemens de milady. On la voyait toujours droite et fière, pâle, blanche et inanimée, apportant partout le calme et le silence. On eût dit qu'un fluide caché rayonnait autour d'elle, tant le repos et la sérénité de la duchesse se répandaient sur tous ses alentours. Ses gens ne l'abordaient jamais que les yeux baissés et les mains pendantes; du plus loin qu'elle paraissait, les querelles commencées s'apaisaient aussitôt; les femmes cessaient de médire des hommes, les hommes de les battre, les chevaux de déchirer la terre du pied, les chiens de hurler en regardant la lune. Le duc assurait même que ce maudit sourire qui l'obsédait avait passé à tout ce qui entou-

rait sa femme , et que tout le monde , chez elle, souriait très désagréablement, depuis sa gouvernante jusqu'à Sidi-Ali, son jeune lion d'Afrique.

— « Irons-nous ce soir à l'Opéra anglais , ma chère Hannah? », dit un soir le duc Minio à la duchesse.

— « Oui, volontiers, Henry. »

— « Mais si nous allions voir la bataille d'Austerlilz au théâtre de la reine? »

— « Avec plaisir, mon cher lord. »

— « Je ne sais cependant si une femme d'un certain rang peut se montrer à Queen's-Theatre ? »

— a Je pense comme vous, Henry. »

— « Comme moi, Hannah, et que pensé-je? »

— « Je vous le demande, mon lord. »

— « Et moi , milady, je vous demande que vous ayez une volonté. »

— « J'en ai une, mon cher lord. »

— « Voyons. »

— « J'ai la vôtre. »

— « Mon Dieu ! ai-je donc le loisir de I 13

penser pour vous, milady !... et la cour, et le parlement, et les clubs, et les courses I Tenez , milady , le métier de despote n'est fait que pour un Turc, qui vit les jambes croisées sur son sofa. C'est une occupation de tous les momens que de gouverner une femme, et je n'ai pas le temps d'être le maître. Je vous en supplie, Hannah, daignez vous diriger vous-même. Pensez au moins un peu avecmoi. En vérité, je ne puis y suffire. »

La ducbesse posa sur la table le mouchoir qu'elle brodait , et regarda le duc Minto en souriant ; ses grands yeux bleus s'ouvrirent encore plus grands que d'ordinaire. Elle ne comprenait pas un mol de tout ce qu'il venait de dire.

— « Puisqu'il en est ainsi, milord, nous irons à l'Opéra », dit-elle.

— «Eh bien, ma chère, va pour l'Opéra.

J'avais cependantpensé au cirqued'Asthley. On parle d'une ravissante créature. N'avezvous pas envie de la voir, cette Cosa? »

— « J'irai, s'il vous plaît, Harry. »

— 0 Mais vous le voulez, au moins? »

— « Sans cloute je le veux, Henry, et tout ce que vous voudrez, mon lord. »

Son lord lui tourna le dos.

— « Mon Dieu ! que je suis malheureux » , se disait-il en parcourant la chambre. « Mon Dieu ! que je suis malheureux , et que j'envie l'agréable ménage de Socrate ! »

Une chose m'embarrasse à vous dire, c'est que Cosa était née à Venise. Venise est bien vieille, n'est-ce pas? Le pavé de marbre de ses palais n'est pas moins usé par la plume des romanciers que l'est, par les baisers des dévots, le gros orteil de bronze du saint Pierre de Rome. Il n'est pas une de ses gondoles qui n'ait été le sujet d'une histoire ou d'un roman. Quel poète n'a ramené une fille aux yeux noirs du voyage qu'il n'a pas fait à Venise? Qui n'a glissé, le soir , sur les canaux de Venise , éclairés par la lune; écouté l'écho des baisers qu'il

a donnés et leons en rêve, sous l'arche sombre du pont de Riallo? Venise, autrefois la taverne de l'Europe , ville d'orgies, de joyeuses mascarades, de courtisanes aux flancs de salin noir, déjeunes seigneurs la plume en Tair et le diamant à l'oreille ; Venise l'amoureuse, l'impudique, la folle, est devenue la Jérusalem plaintive de nos poètes. Ils aiment à suspendre leurs harpes aux saules penchés sur ses eaux, à lui demander des langueurs et des larmes. — « Venise en ruines! Venise esclave! Venise couverte de mousse! Venise couverte d'écume! Venise, tes marbres pleurent! Venise, tes eaux gémissent! » s'écrient nos malheureux poètes en se promenant de long en large dans leur chambre, ou en regardant les arbres du boulevard. Ils représentent Venise comme une cité couverte d'un immense voile de crêpe, muette, sombre et déserte. A peine lui accordent-ils quelques habitans timides, qui se glissent avec découragement sous les longs arceaux de ses places , ou se dérobent, dans le fond

FELPHEGOR. 197

d'une noire gondole, aux regards hautains de leurs tyrans. Tout pleure à Venise , et gémit sur sa splendeur passée, et les lions de Carmagnola, et les chevaux de l'Hippodrome , et les chimères de Saint-Marc , et les statues des doges, et les saints du vieux Palma. Le soleil s'y voile la face en signe de deuil; les nuits y sont noires et silencieuses comme une tombe; à peine une lumière isolée apparaît-elle au loin sous un rideau tremblant, et la lueur blafarde qu'elle projette ne vous montre que l'habit blanc d'une sentinelle autrichienne, ou la bouche menaçante d'un canon allemand.

Oh ! je voudrais que par une de ces tristes nuits, un de nos poètes parisiens se trouvât tout h coup transporté à Venise, et qu'il put surprendre la plaintive Italie en cornette. Quand le poète aurait vu Venise éclairée par le gaz, mirant ses flots dans les glaces de ses cafés, secouant avec allégresse des milliers de lanternes de papier, mangeant gaîment du macaroni , des poissons frits , des sorbets ; ses places couvertes de promeneur-a

et de saltimbanques» ses palais ouvrant leurs portes garnies de lampions à la foule d'un rout, et le farouche soldat autrichien gardant les manteaux ; que ferait alors le poète de sa douleur? Où porterait-il ses larmes? Hélas! que deviendrait-il, le pauvre poète, en voyant que Venise lui manque aussi, et se dérobe à la poésie, comme s'y sont dérobées tour à tour toutes les choses de ce monde, les femmes, la mer, les champs, la Grèce, où Ton vote le budjet, et l'Orient où l'on fait l'exercice à la prussienne?

Cosa était peut-être le dernier être poétique qui fût resté à Venise; aussi Cosa n'y était pas restée. Voulez- vous savoir l'histoire de Cosa? Elle ne sera pas longue. Un Esclavon l'acheta à sa mère, et lui enseigna le noble talent de danser sur des échasses, de franchir des épées nues, et de pirouetter au son des castagnettes. Elle eut pour compagnon dans ces exercices un jeune Minorquain, qui fut bientôt connu dans Venise sous le nom de Belphégor. Belphégor, à quinze ans, ressemblait à un des plus beaux

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portraits de Tintoretto, celui de don Juan, qu'on voit dans son fameux tableau de la Sainte-Alliance qui estencore à Venise, suspendu au dessus de la chapelle du Rosaire, dans l'église de Paul et de Jean. Les officiers allemands s'attroupaient chaque soir sur la place de Santa-Maria-Formosa, où Belphégor faisait ses tours d'adresse, et le désignaient entre eux sous le nom de Juan d'Autriche. C'était un plaisir que de le voir s'évertuer avec la jolie Gosa, sur un vieux tapis lurc, étendu devant la vieille église, éclairée faiblement de bas en haut par les lanternes de ce modeste spectacle, dontla lueur montait le long des cannelures du portail, dans le goùtde Sansovino, et jetait une clarté mélancoliquesurles trois bustes des Gapello qui le couronnent. Celui de la belle Bianca ytîgure, dit-on ; Bianca, qui couvrit ses faiblesses d'un manteau ducal, et que Venise montre aujourd'hui avec orgueil.

Belphégor, Jean d'Autriche, plaisait beaucoup aux dames de Venise. Cosa, aux officiers allemands. Lesdames n'enlevèrent pas.

Belphégor; mais un soir, à l'heure de faire commencer les tours d'adresse de ses deux élèves, le vieil Esclavon s'aperçut que l'un d'eux manquait. Un major autrichien avait enlevé Cosa, il avait pris avec elle la route de Vienne.

Il me serait trop long de conter comment Cosa passa de Vienne à Munich , de Munich.à Bruxelles, de Bruxelles à Londres, où elle débuta au Cirque d'Asthley, et du Cirque dans la calèche du duc Minlo,qui la livra un jour à un jeune pair écossais, âvecdeuxchevauxbais,deux chiens lévriers et deux laquais, pour la bagatelle de 2,500 livres sterling; mais je vous dirai, si vous voulez, pourquoi le duc se décida si subitement à se séparer de la séduisante Cosa.

Plus Cosa avait vu de barons allemands, de grands seigneurs anglais, de pairs et de marquis, plus elle avait aimé son ancien camarade, le danseur de corde. Le bon goût compassé du grand monde paraissait faire une singulière impression sur la jeune Italienne. Elle ne comprenait rien à ces sen-

limens, à ces passions profondes qu'elle inspirait, et qui ne dérangeaient ni le pli d'une cravate, ni le moindre cheveu d'une coiffure symétrique. Toutes ces belles fleurs éclatantes, nées sous le brouillard, n'avaient pas le moindre parfum pour elle, accoutumée à la puissante végétation de la chaude Italie. Chaque mot aimable , chaque sourire qu'on lui adressait, la faisait frémir d'impatience. Combien la rudesse et la violence de Belphégor lui semblaient préférables ! Cosa était incapable de dissimuler ses sentimens, elle parlait sans cesse de Belphégor, et quand le duc lui demandait quel était l'homme assez heureux pour la faire rêver ainsi, elle répondait sans façon : « Je pense à Belphégor, le plus beau danseur de corde de Venise! »

Milord était sur les dents, et quelquefois il se prenait à regretter de ne pas s'en être tenu au sourire pacifique de sa femme. Il avait installé Cosa dans un appartement magnifique en Angleterre, mais qui eût été barbare en tout autre pays. De grands pal-

miers dorés élendaient leurs feuilles gigantesques le long des murs, tendus de brillantes étoffes de la Chine, et formaient un dôme digne des Contes arabes. Les sofas de cachemire de l'Inde, les grands vases du Japon , les tableaux flamands , les tapis de velours, formaient un ensemble d'une discordance somptueuse, un véritable bazar d'Orient, dont Cosa était le principal objet. Quand le duc vint pour la première fois rendre visite à Cosa dans ce palais enchanté, elle était couronnée de fleurs, le cou chargé de perles et de diamans, et venait de s'étendre sur la soie d'un sofa , où elle s'était roulée avec ivresse avec les deux grands lévriers qui avaient accompagné la voiture, et qui étaient encore couverts de boue et de poussière. Au moment où le duc entra , elle s'exerçait avec eux à franchir une pile de coussins , tout en chantant les mesures pressées d'une saltarella vénitienne , en battant des mains à chaque bond , et leur criant à tue tête : « Bravo! don Giovanni ; bravo! Belphégor. » Le duc se trouvait

précisément à rextrémité de la courbe décrite par l'élan d'un des lévriers ; l'immense masse du long animal le frappa au beau milieu du ventre, il tomba à la renverse, et en un clin d'oeil deux autres corps pesans vinrent l'écraser l'un après l'autre. C'était Gosa, suivie de Don Giovanni, qui luttaient d'agilité avec Belphégor, et qui n'avaient pu s'arrêter dans leur course. Le noble pair disparut sous la danseuse et les chiens, et ses plaintes , ainsi que sa colère , se perdirent étouffées au milieu des éclats de rire et des aboiemens.

Le lendemain il trouva Gosa pleurant à chaudes larmes. Elle avait rêvé dans la nuit que Belphégor, son compagnon de la place Santa-Maria-Formosa, était tombé du haut de ses échasses, et qu'il avait expiré au pied de la statue de la vierge. Belphégor, le chien , les pattes liées deux à deux par des rubans de gaze noire , bordée d'argent, son mufle blanc fardé de rouge comme les morts en Italie , sa tête grotesquemenl ornée d'une couronne de clinquant, et à demi-

couverte d'un châle de cachemire de couleur somhre, était étendu sur un lit de parade. Vingt bougies brûlaient autour du très indocile, très grondeur et très remuant défunt. Cosa, à genoux, les cheveux traînans, psalmodiait, en les entremêlant de larmes et de soupirs, les versets de l'office des morts. Le duc ne put s'empêcher de rire, comme on rit rarement en Angleterre. Cosa se releva interdite, les yeux fixés sur lui ; son sein se soulevait avec force, deux larmes étincelantes étaient arrêtées au milieu de ses joues colorées, et dans la colère qui l'agitait, elle repoussait à chaque instant , avec violence , ses longs cheveux noirs qui revenaient sans cesse s'abattre sur son visage.

— « Oui, riez, dit-elle , riez de moi , qui pleure un être tel qu'il n'en est pas un dans toute l'Angleterre! Que voulez-vous? je suis bien folle de préférer un danseur à un lord, lin homme à un duc! Oui! mais voyez-vous, milord, il est bien doux et bien facile de naître dans un de vos riches chà-

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leaux, de passer son enfance sur les genoux (l'une belle dame qu'on nomme sa mère, préservé du haie, du froid, de la pluie, du vent qui souffle ; de couler sa jeunesse dans Tabondance et la joie , avec vingt laquais qui vous évitent la moindre peine, et vingt chevaux qui se fatiguent pour vous, et ne vous laissent pas une fois l'occasion d'éprouver si vous êtes de la même espèce que les malheureux paysans courbés sous leurs fardeaux. Il faut vous aimer parce que vous avez toutes ces choses. Vous et les vôtres, vous croyez qu'il suffit, pour gagner un ame, d'avoir de belles dents, des mains blanches , du sang- froid , une voix douce et un noble maintien; non pas milord. Il est quelque chose au dessus de vos couronnes de ducs et de comtes, de vos perles et de vos diamans, et de vos maisons élégantes. C'est un bonnet de laine bleu placé sur une tête énergique, un collier de verre de Florence sur un cœur qui bat ardemment, et une masure délabrée, ouverte à tous les vents , où l'on combat ensemble

mê BELPHEGOR.

l'adversilë. Oh! mon gentil Belphégor, la main ëlait rude et ta voix rude aussi; mais n'étais-tu pas plus beau et plus élégant que ces ducs et ces lords , quand tu gagnais si rudement le pain que je devais manger le soir, moi , chétif et malheureux enfant affamé. Je voudrais bien voir ce que ferait un de ces nobles lords, avec leurs ongles bien faits et leurs belles manières, s'il se réveillait un beau matin, demi-nu, sur un banc, au bord d'un canal de Venise! Milord, quand on a souffert de la soif et de la faim , on ne peut aimer sincèrement ni admirer ceux qui ont toujours vécu devant une table exquise. J'aime Belphégor le danseur, parce que c'est un homme plus fort que la douleur et la misère , ce que vous n'êtes pas, vous tous qui vous méprisez les uns les autres, dès que la misère vous approche. Je l'aime, parce que sa beauté et sa bonne mine ne dépendent ni d'un habit, ni d'une chaussure, ni d'un gant ; je l'aime parce qu'on ne peut l'avilir; car s'il s'est mis lui-même à l'étage le plus bas, et il y est

encore noble et beau, sans se douter de sa grâce et sa beauté, jugez de ce qu'il serait, lui qui, en se roulant sur la poussière d'un lapis en loques, effaçait sous ses haillons ces raides et dédaigneux officiers allemands, qui le faisaient pirouetter pour gagner quelques baïocas qu'ils lui jetaient avec mépris. Et il est mort, mort le pauvre Juan d'Autriche ! On ne le verra plus s'élancer fièrement sur la place de Sanla-Maria, et passer, comme un héros , dans un cerceau hérissé de vingt sabres. Je ne le verrai plus ce frère que j'avais trouvé sur une place publique, quand ma mère m'avait vendue , lui qui répandait chaque jour, pour me nourrir, la sueur de son front sur les pierres de Venise! Il est mort, et je l'ai vu cette nuit, sur son pauvre grabat, avec une couronne de sorbier et de papier d'argent. Oh! Belphégor, tu n'as pas voulu partir sans faire un adieu à ta pauvre sœur d'adoption. Mais moi , j'irai baiser les pavés que tes pieds ont laissés luisans, et qui avaient rendu si calleuses les mains, que

j'eusse préférées à toutes celles qu'on m'offre aujourd'hui! »

Dès ce moment Cosa ne parla plus que de Venise ; elle était convaincue que Juan d'Autriche était mort, et elle voulait absolument aller prier sur la tombe de Juan d'Autriche. La veille de la promenade sur le quai de Brighton, elle avait déclaré au duc Minto qu'elle le quitterait dès le lendemain s'il ne la menait revoir sa chère Adriatique, et les premières paroles qu'elle adressa au jeune Beauclerc, quand il s'assit près d'elle dans la calèche, furent cellesci : « Monsieur, me mènerez- vous à Venise?»

— « Volontiers , ma belle ; à Rome , à Venise, au bout du monde, s'il te plaît d'y aller! »

Cosa lui sauta au cou et l'embrassa, en présence de toute la bonne compagnie de Brighton qui couvrait la promenade.

Un jour où le soleil fondait en une pluie

d'étincelles sur l'Adriatique, un joli yatch passa légèrement de vanl les rives populeuses de Pile de Saint-George-Majeur, et s'élança vers l'entrée du grand canal, en se penchan t avec grâce et se mirant dans les eaux . Ses voiles blanches , comme une parure de fiancée, sur lesquelles se dessinaient avec goût des vergues et des cordages soigneusement peints en noir, lui donnaient l'apparence d'un aigle rasant gaîment l'onde du bout de ses ailes. Le couronnement du navire était en bois des îles, admirablement sculpté, et présentait à son sommet un large écusson armorié , soutenu par un lion et une licorne. Des enroulemens et des volutes, chargés de feuilles de lierre, de vigne et d'élégans méandres , se contournaient entre les cinq fenêtres de l'arrière, à travers lesquelles on voyait des rideaux de satin perse , bigarrés de grands oiseaux au plumage diapré et de fleurs éclatantes . Le pont de bois de palmier, incrusté en mosaïque de bois, comme les parquets des salons à la mode, était entouré d'une gale- 1 H

rie de bronze divinement ciselée, sur laquelle courait un long cordon de velours écarlate qui servait d'appui. Le yatch portait six pelils canons, montés sur des affûts en acajou, chargés d'arabesques en cuivre poli, charmans jouets, couverts de chiffres et d'armoiries , près desquels dormaient deux jeunes mousses vêtus de blanc, et portant à une longue chaîne d'argent des cornes d'amorce du plus bel ivoire. Un large sofa de fin coutil, abrité par une petite tente , remplissait une partie du pont , et des caisses de fleurs et d'arbustes, placées tout autour du yatch, en faisaient comme une île flottante qui venait amicalement saluer ses gracieuses sœurs des lagunes.

Le yatch passa sans entraves devant la douane de mer, et ses colonnes doriques, hardiment surmontées de deux statues agenouillées, qui élèvent dans leurs mains un globe, sur lequel semble danser la légère figure de femme qu'on aperçoit du plus loin que la mer vous porte à Venise. Grâce à sa

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légèreté et au peu de profondeur de sa quille, il entra dans le grand canal avec la rapidité d'une gondole, et laissa à sa droite le noble palais Giustani, qui ressemble à un vieux marquis flétri d'un tablier de cuisine, depuis que ses écussonset ses dentelles de marbre ont été déshonorés par l'ignoble écriteau sur lequel on lit en grosses lettres : HÔTEL DE l'Europe. Le vent , qui soufûait gaîment dans ses voiles, lui fil bientôt dépasser vingt autres palais lézardés, rouilles, déserts, à travers lesquels les longs rayons du soleil passaient d'une fenêtre à l'autre, comme la lueur d'une lame d'épée à travers un corps percé d'outre en outre. Du haut du yatch, on vit apparaître tour à tour les bas-reliefs du palais Diario, les chapitaux rustiques du palais Contarini, les grandes façades du palais Foscari, où la république logeait jadis les souverains qui se plaisaient à la visiter, les charmantes terrasses des Spinelli , les vieux portiques de Rialto, et le pont bizarre bâti par da Ponte, en forme de conque chinoise, chargé

de marchands, d'oisifs, et de filles, qui s'abritent sous ses fraîches galeries. Là, les voiles du yatch s'abaissèrent, un câble fut lancé sur le quai, et le navire s'amarra devant la douane royale, où s'étalent encore sur les grands murs des vestiges des fresques du Titien et du Giorgoné,

Pendant tout ce temps, une femme était restée assise dans l'intérieur du yatch, dans un salon où l'or, le velours et la soie avaient été prodigués avec un luxe inouï. Distraite, au milieu des tableaux précieux, des vases de porphyre, des plantes rares qui garnissaient les lambris d'érable et de palissandre, elle était nonchalamment étendue , la tête penchée en arrière , sur un de ces vastes fauteuils dont les malades seuls se servaient autrefois, et que la recherche anglaise a mis en usage. Les yeux fixés sur les rives du canal qui s'élargissait devant elle, elle regardait avec émotion, par la fenêtre largement ouverte, les édifices qui passaient rapidement sous son regard, et défilaient, avec leurs différens styles.

comme une longue mascarade chamarrée de costumes grecs, romains, turcs, mauresques, italiens, modernes ou gothiques.

Sa tête était appuyée sur sa main, son bras nu, blanc et frais, appuyé sur le bord du fauteuil, et ses grands cheveux, qui pendaient derrière sa figure, mélancoliquement penchée , formaient comme un fond de satin noir, où se dessinait le plus pur profil. De temps en temps , elle humait à longs traits et avec ivresse les émanations chaudes et parfumées que la brise du golfe avait recueillies en passant sur les iles.

J'en suis fâché pour la morale des peuples , mais , dans cette soirée , Venise était bien animée et bien coquette. A chaque débarquadère du quai des Dalmates, se balançait quelque gondole avec sa lanterne , dont la lueur s'étendait en tremblottant sur les eaux ; les hautes dentelures et les frises à jour du palais ducal de la place Saint- Marc se découpaient sur l'or du soleil couchant, et ses longues galeries, déjà frappées par la nuit, ouvraient leurs noires arcades

à une multitude de promeneurs mystérieux. Un dernier rayon de soleil dorait aussi les tritons et les syrènes qui se jouent autour des trois immenses piédestaux de bronze d'Alexandre Leopardo, et montait, comme une guirlande de feu , le long des mâts de pavillon qui les surmontent, où le drapeau jaune et noir a remplacé les étendards de la république, qui y flottaient fièrement jadis au dessus des pavillons vaincus de Chypre, de Candie et de Morée. Au pied des trois mâts, des marchands, établis sous des petites tentes , appelaient les acheteurs avec une agréable inflexion musicale; des boutiques de toute espèce étaient dressées sur cette partie de la place, et s'étendaient jusque sur les marches de la belle loge de marbre que Sansovino a jetée , comme par caprice, au bas du clocher. A deux pas de là, une fouîe de femmes, d'enfans et d'oisifs marins, avec leur costume pittoresque, étaient rassemblés autour du théâtre de Polichinelle , orné de fleurs , de rubans , d'étoffes bariolées ; le meilleur théâtre de

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Venise et de l'Italie, le seul où la pensée soit libre, et où le peuple dominateur consente à livrer à son essor la verve moqueuse du peuple esclave. Ici des femmes, enveloppées d'un long manteau , badinaient avec des monsignori; des jeunes filles qui riaient aux éclats sous leur voile , et lançaient autour d'elles de longs regards quêteurs; des Malais sous leur turban blanc; des Arméniens, vrais parisiens de l'Orient, brodés d'or, damerets élégans ; des moines, des ruffiens, des musiciens ambulans , et, j'ai presque regret à le dire , l'effet pittoresque de la scène était augmenté par la présence de quelques soldats hongrois, immobiles à leur poste, dont les grosses têtes, coiffées d'un bonnet d'ours, dressées sur deux jambes cagneuses couvertes d'un étroit pantalon bleu, leur donnaient l'aspect de hiboux sur un perchoir. Puis , derrière toute cetle foule, tout au fond de cette place animée, cachant le ciel qui s'éteignait dans l'ombre, et fermant le tableau comme une décoration de théâtre , la vieille basili-

que de Saini-Marc, avec ses mille colonnettes de yen antique , de porphyre et de serpentine , ses degrés de mosaïque , dans tout le luxe de sa parure grecque, vénitienne, arabe et bysantine, avec ses basreliefs, ses statues efflanquées qui se dressent sur les pointes de ses ogives , et ses quatre dômes de cuivre couronnés de turbans et d'immenses étoiles dorées.

— « N'est-ce pas que ma Venise est belle?» disait fièrement Cosa au jeune lord, qui regardait toutes ces choses avec indifférence.

— « L'Ecosse est belle aussi, » répondit nonchalamment le jeune duc de Beauclerc.

— « Oui, l'Ecosse est belle, je le crois; mais , voyez-vous , Horatio , la vue de l'Ecosse ne vous donnera jamais le bonheur que j'éprouve ici. Savez-vous d'où vient mon émotion en la voyant, ma Venise?

C'est que je n'y trouverai pas, comme vous en Ecosse , le palais où j'ai été bercé. Chaque pas que j'y ferai ne me rappellera pas une caresse de ma mère ; je ne me souvien-

drai pas des belles années de l'enfance, où l'on se plaît à se mirer telle qu'on était, les lèvres vermeilles, la joie sur le front, cueillant des fleurs et poursuivant des papillons. Non. Ce qui me touche à Venise, c'est le souvenir de toutes les misères que j'y ai endurées. Ce beau soleil que vous venez chercher du fond de votre Angleterre, que de fois je lui ai prodigué mes malédictions d'enfant, quand il me dévorait, à midi, sur ces quais brulans, où ma mère m'envoyait chanter des cantiques, tendre la main aux patrons qui s'embarquaient, leur souhaiter, au nom de la Vierge, une heureuse traversée ou une pêche abondante. Ah ! la pauvre enfant , il n'est pas une de ces pierres que vous voyez qu'elle n'ait mouillée de ses larmes. Ces belles nuits de Venise, qu'on passe gaîment à chanter, étendu sur le banc d'une gondole, avec le ciel étoile sur sa tête, et à ses pieds les eaux qui reflètent le feu des astres , ces nuits-là me voyaient rôder sur les places et les ponts, suppliant les joyeux couples, qui ne m'écoulaient

pas, d'avoir pitié de ma faim et de ma misère. Là-bas, où cette foule se presse autour de Steiitorello et de Cassandre, il y avait autrefois un autre spectacle; c'était une maigre fille, pâle, fluelte , épuisée, qui rivalisait par ses tours d'adresse avec Polichinelle. On admirait surtout sa tranquillité et sa hardiesse au milieu des périls qii'elle courait à chaque moment ; c'est qu'on ne savait pas combien son cœur battait avec force en voyant, dans la main de son maître, de son maître qui l'avait achetée, le bâton sous lequel, au logis, elle apprenait à exciter l'admiration de la place publique. Voyez, milord. Polichinelle est resté Polichinelle, dans sa cabane de jonc, couverte d'une vieille toile bleue, et la pauvre fille est devenue une grande dame qui vogue sur un yatch doré. N'est-ce pas une grande joie que d'humilier ainsi son rival, et concevez-vous maintenant le bonheur que je trouve à Venise ?

Un grand éclat de rire de Cosa accompagna ces dernières| paroles. Un moment

après, l'éclat de rire fut suivi d'un torrent de pleurs.

Le jeune duc s'approcha d'elle, et lui demanda affectueusement la cause de son nouveau chagrin.

— « Voy ez- vous, milord, je ne demande pas mieux que d'être duchesse, puisque c'est une fois votre fantaisie ; mais je ne veux pas vivre dans un château , tandis que le compagnon de mon enfance est sans doute couché sous un tertre couvert d'orties. Je veux qu'il ait un marbre dans Saint- Marc, milord, le plus noble tombeau de Venise, et si vous me refusez cela, eh bien ! je n'ai pas encore oublié les tours d'adresse que le pauvre Belphégor m'a appris , et la place Saint-Marc appartient à tout le monde.

— « Il aura un tombeau de marbre , ma chère, de marbre blanc de Carrare, un vrai tombeau de doge , avec supports et armoiries. J'estime beaucoup votre Belphégor; c'était un homme vigoureux et adroit, comme l'étaient nos ancêtres, les

Ecossais et les Romains ; il eût été baron du temps des croisades. Allons, voilà qui est convenu ; nous lui ferons sculpter quelque chose de bon goût. Vous ferez dire là-dessus une messe ou tout ce qui vous plaira. Vous me montrerez Saint-Marc, Saint -Paul, tout ce que vous voudrez; ensuite nous remettrons à la voile pour l'Angleterre, et là je vous ferai ma femme , sur ma foi. En vérité je m'inquiète fort peu de ce qu'on en dira dans Londres. »

— «r Vous avez du courage , milord ! »

— « De l'amour, Cosa. )*

— « De l'amour ! dit-elle en se renversant en arrière dans son grand fauteuil, et le regardant des pieds à la tête. En vérité, milord, si j'avais un conseil à vous donner , ce serait de ne pas prononcer ce mot tant que vous serez à Venise ! »

A la nuit sombre, Cosa, sous son grand voile, se glissa le long des murailles,

comme Bianca, quand elle s'échappa du palais Capello. Elle marchait rapidement ; tout à coupelle s'arrêta, et prêta l'oreille avec surprise. Au moment de tourner l'angle du palais Malipiero pour entrer sur la place de Marie-Formosa , le vent lui apportait par bouffées les sons bien connus d'une flûte et d'un tambourin. Elle pâlit et put à peine faire , en chancelant , quelques pas , après lesquels elle découvrit une lueur isolée, qui se répandait en cercle sur la place. Un cerceau était dressé à l'extrémité d'une perche; au travers de ce cerceau , elle vit, mais bien distinctement, elle vit passer l'ombre de Bel phégor! Le cœur lui battit violemment, à la pauvre fille I Elle avait bien apporté à Venise des larmes pour Belphégor enterré , de l'enthousiasme pour sa mémoire, toute la résolution qu'il fallait pour lui donner une tombe et une statue ; mais Belphégor debout, vivant, le trouver là sur cette place , ce héros noble et grossier, avec sa brutalité et ses grâces musculaires, c'est à quoi elle ne s'atten-

dait pas. Elle se sentit suffoquer , non pas de plaisir, mais d'effroi.

Aux yeux de Cosa , Belphégor , renfermé dans une belle urne d'albâtre, couverte d'une draperie de marbre , sous les branches éplorëes d'un saule, n'avait que des vertus. C'était l'archange puissant qui avait étendu ses grandes ailes sur sa triste enfance. Elle ne voyait que son dévoùment fraternel , sa franche amitié ; elle admirait sa mâle beauté, relevée par une gaîté qui surmontait toutes les misères ; mais en le retrouvant gras , frais , l'air content et fier de son sort , sur le pavé où elle l'avait laissé , elle se souvint d'une foule de choses que la poésie de la mort avait effacées de sa mémoire. Elle songea que son dieu était jadis un peu ivrogne, passablement colère et très débauché. Mais ce qui lui revint d'abord à l'esprit , c'est que Belphégor ne l'avait jamais aimée.

— « Mais je l'aime , moi ! se disait-elle. N'ai-je pas dit à toute l'Angleterre que je l'aime ? N'est-ce pas pour lui que je suis

BELPHÉGOR. à23

venue à Venise? Oui, j'irai lui dire ce que j'ai fait pour lui , il saura que son souvenir ne m'a jamais quitté, je lui apprendrai combien il est au dessus de tous ces grands qu'il a peut-être bien souvent enviés, et il en vaudra mieux. 11 ne lui manque que de l'orgueil et de l'amour, à mon Belphégor. De l'orgueil! je lui en donnerai; de l'amour ! il en prendra quand il saura que j'en ai inspiré à toute l'Angleterre. Dieu veuille qu'il mérite celui que je lui apporte de si loin ! »

Cependant Belpbégor, se doutant fort peu du bonheur qui l'attendait, pliait tristement son bagage, soufflait ses lumières, et jetant son vieux manteau sur son costume poétique, se disposait à regagner sa demeure. Cosa le suivit à travers plusieurs passages obscurs , jusqu'à l'entrée d'une maison délabrée de la rue Stella. Belpbégor poussa rudement la porte, entra dans une grande salle mal éclairée, et se jeta sur une vieille chaise, près d'une table, où se trouvait un bon souper. Puis il tira de sa

poche un long couteau, Touvrit, et frappant, à plusieurs reprises, du manche sur la table, il cria avec humeur : « Carlina ! » Cosa, restée près de la porte, regardait avec attention l'homme qui l'avait attirée, et cette chambre où il se trouvait. Belphégor lui semblait moins beau qu'autrefois, quand elle admirait sa haute stature, sa voix sonore et ses noirs sourcils. Il avait perdu sur elle la supériorité de la force, depuis qu'elle était devenue elle-même une belle et noble femme, de chétif enfant qu'elle était, et que ses membres décharnés avaient pris de riches et attrayans contours. Puis elle sentait confusément, sans se l'avouer, que la misère de cette maison, ainsi que toutes les misères, n'était pas si belle et si touchante dans la réalité que dans le souvenir. Les murs étaient si noirs, les ustensiles si grossiers, la nappe, tachée du vin de la veille, sans compter quelques trous hideux ! Dans son palais de Londres, elle avait rêvé une misère élégante, une pauvreté de roman,

sans les miasmes qui l'affectaient désagréablement en cet instant, et sans la saleté qui offusquait ses sens, devenus, à son insu, plus délicats. Déjà même elle se reprochait d'avoir orgueilleusement exalté son insouciant compagnon , le danseur de corde, aux dépens de ces malheureux riches qui Tadoraient à deux genoux.

Enfin elle eut honte de sa faiblesse et de son indécision ; et s'avançanl avec grâce , bien que tremblante, elle dit d'une voix faible et altérée :

— « Ouvre tes bras à la pauvre Cosa, Beiphégor! »

Belphégor se leva avec surprise.

— « Cosa ! dit-il, oui, je me souviens de Cosa, une bonne fille qui sautait bien ; mais nous n'êtes pas Cosa ! »

— a O Belphégor! s ecria-t-elle , qui viendrait ainsi te trouver par cette nuit sombre , si ce n'est Cosa ! Sais-tu que j'ai compté les minutes depuis que je t'ai quitté? Quatre années , passées loin de toi, n'ont pu effacer le souvenir que tu m'as laissé.

Ce n'est plus la pauvre fille qui vient, près de toi pour que tu la protèges, et que tu lui donnes du pain. Cette frêle petite fleur, que le moindre vent brisait , est devenue un grand arbre qui veut, à son tour,éten dre son feuillage sur ta tête. Sais-tu que j'ai tout quitté pour toi, Belpbégor! Maintenant, me voilà. Si tu le veux , je serai ta femme. Vois -tu, je pourrais épouser un lord, un duc. Peut-être ne te figures-tu pas trop bien ce que c'est qu'un duc ; mais enfin, si je voulais, demain je serais duchesse. Eh bien! j'aime mieux passer ma vie avec toi. »

Belpbégor se leva tranquillement, tourna autour d'elle avec attention, toucha avec une sorte de défiance son grand voile de dentelle et son châle turc, et revint s'asseoir à table en secouant la tête.

— « Tu veux être ma femme , Cosa ?

Cela ressemble bien à une fantaisie de grande dame , qui te passera à la première nuit froide ; et je te préviens que je ne suis pas d'humeur à te disputer aux offi-

çiers allemands. Sais-tu bien que, lorsque tu nous quittas, le vieux Chesnocophorus me força d'aller te chercher dans tous les cafés , dans tous les cabarets et dans toutes les chapelles de Venise? Moi, je comprenais bien la cause de ta fuite. Le bâton du vieux maître , les croûtes de pain durcies que nous partagions avec son chien , cetle chance de se rompre le cou tous les soirs, c'était là une belle vie pour une jeune fille! Si je n'avais quecette vie-là à t'offrir , Cosa, je te conseillerais de fuir à l'instant, et de tâcher de rester grande dame, ce qui est vraiment un métier plus doux. Mais mon sort a bien changé depuis un an ! Un soir qu'il pleuvait, et qu'il ventait si fort sur la place, que Chesnocophorus n'avait pas même pu allumer ses chandelles , il revint au logis de si mauvais humeur qu'il trébuchait à chaque pas, en maudissant tous les saints. Tout vieux qu'il était, sa colère était terrible, et j'avais senti si souvent la force de son bras, que, n'osant pas lui demander mon souper, qu'il me donnait

toujours de mauvaise grâce , j'allai me jeter sur ma paille, essayant de dormir le ventre creux ; mais la faim chassait le sommeil, et de temps en temps j'enlr'ouvrais les yeux pour voir si mon maître ne m'appellerait pas pour me donner ma ration.

Lui, tout en pestant et jurant , avait tiré de l'armoire une large assiette de polenta et une bouteille des îles , et il les fêta si bien et si long-temps , que son dos finit par s'abattre sur sa chaise, sa têle sur son ventre, et ses mains sur sa poitrine. Je me levai alors, et je m'avançai avec précaution près de la table ; déjà j'avais saisi le plat, dont l'odeur augmentait encore mon appétit, quand un coup violent me renversa. Chesnocophorus ne dormait pas , le vieux traître ! et quand je voulus me relever, je le vis qui s'avançait de nouveau sur moi avec son bâton. Oh ! alors , sa dureté et son injustice effacèrent la frayeur que le vieil Esclavon m'avait inspirée depuis mon enfance. Habitué à me battre depuis plus de dix ans, âme fouetter, comme un chien.

jusqu'au sang, il ne s'était pas aperçu que le chien avait grandi, et qu'il était alors de taille à le dévorer. Je le lui fis bien voir ! D'un coup de poing je l'étendis à mes pieds, et je me mis à bondir sur son corps, en poussant des cris de joie et de fureur. Il eut beau me demander grâce, je n'écoutais rien , je me vengeais de dix ans de martyre ! Enfin, que le dirai-je ? quand je revins de mon accès de rage, il était raide et noir comme un poisson jeté sur le sable après une tempête; mais je n'en eus pas de souci, car je crois que la liqueur des îles, la polenta et la colère l'avaient étouffé bien plus vite que mon pied qui lui serrait la gorge. D'ailleurs, il avait mangé mon souper! Depuis ce temps, je suis le maître,je ne crains plus le bâton; je saute pour moi seul, et je soupe à mes heures. Mon sort est heureux, et puisque tu m'aimes , dis-tu , je consens à le partager avec toi. »

Cosa avait été épouvantée de ce récit.

Oh ! que la faim qui va jusqu'au meurtre, que la misère qui pousse deux hommes à.

se tuer l'un l'autre, et à se dévorer comme les bêtes féroces , lui parut horrible ! — Cette richesse et cette élégance que je méprisais, donnent au moins de la douceur et de la sécurité, se disait-elle. L'égoïsme, dans l'abondance, est presque généreux ; il est sanguinaire quand il est affamé. »

— « Allons, Gosa, dit gaîment Belphégor, nous allons fêter ton retour. Le maître n'est plus là avec son bâton, et nous pouvons tranquillement souper. »

En disant ces mots, il alla fermer au verrou une porte qui se trouvait à l'extrémité de la chambre, ramassa dans un coin deux bouteilles poudreuses , étendit son manteau humide sur une vieille chaise disloquée, et, prenant tendrement Cosa paille bras , la fit asseoir près de lui à table.

— « Tu viens bien, dit-il en plaçant une assiette ébrêchée devant elle; j'ai un souper de roi. » ' "■

Une effroyable vapeur d'ail, d'ognon et de grossières épices , s'éleva, en tournoyant , vers le visage de la belle Cosa , et

faillit la faire évanouir. Comme elle regretta le cuisinier français qui l'attendait à bord de son yacht, et les grands laquais blancs et poudrés qui la servaient sur une vaisselle de vermeil ! Elle essaya cependant de faire bonne contenance ; et, ôtant ses gants , qu'elle plaça sur la table , prit avec grâce, de sa main blanche , une lourde cuiller de plomb.

Belphégor saisit les gants, et les jeta sous la table, où un chien sale et noir les déchira à belles dents.

— « A bas les choses inutiles , ma petite Cosetta. Demain nous nous remettrons à étudier la corde et le grand cerceau. J'ai bien peur que tu n'aies oublié les bonnes manières; mais je l'aurai bientôt rendu tes grâces d'autrefois, et les baïoques pleuvront autour de nous. Belle comme te voilà, nous ferons venir tout Venise! Allons, buvons, vidons nos deux dernières bouteilles ; nous en ferons sortir d'autres du pavé de la place. »

G)sa souriait de frayeur à chaque pa-

rôle de cet homme, qui lui paraissait si rude et si terrible, qu'elle tremblait de lui déplaire. Belphégor s'animait de plus en plus, buvait, mangeait, chantait des chansons obscènes, et prenait de temps en temps un gros baiser retentissant à Cosa , qui n'osait s'en défendre, et qui regardait à chaque minute la porte pour s'enfuir. La fuite était difficile, la porte bien fermée; Belphégor devenait toujours plus ivre et plus pressant, et la pauvre Cosa était agitée et tremblante comme une feuille. Enfin Belphégor se leva en chancelant ; il pouvait à peine articuler une parole intelligible ; ses yeux étaient étincelans , et ses joues animées d'une rougeur sombre, comme celles d'un satyre. Cosa recula avec terreur.

. -■ — «La belle nuit que j'aurai là avec cette charmante étoile!... C'est l'amour qui t'a ramenée, ma danseuse! L'amour, vois-tu, c'est comme le refrain d'une chanson à b^re; il faut avoir vidé une bouteille pour le goûter. Allons, ma belle, ce verre encore!.- Vos lèvres sont délicates.,, c'es^

qu'il VOUS manque l'assaisonnement... Trois heures de caprioles au clair de la lune, devant la façade de Santa-Maria... Demain le vin sera bon , mais aujourd'hui Tamour te dédommagera. Si je n'ai que du vin de paysan à te donner, Cosina, j'ai de l'amour de grande dame à ton service ! »

Le geste qui accompagnait ces paroles fit pousser un grand cri à Cosa. En même temps on frappa à coups redoublés à la porte intérieure, que Belphégor avait fermée au moment de se mettre à table.

— <ir Ah! dit-il, c'est la Carlina maintenant... Un moment, Carlina; un moment, ma grosse poule d'eau ; tu vas effrayer ma colombe. »

Dès qu'il eut ouvert la porte, une jeune fille aux joues enluminées, ses cheveux gras noués sur le sommet de sa tête par un ruban de fausses perles, ses larges pieds enchâssés dans des chaussons de satin rose brodés de paillettes et de taches de boue , s'élança au milieu de la chambre.

— or Voilà donc pourquoi lu ne m'as pas

emmenée sur la place, infâme ruffien ? criat-elle à Belphégor en étendant le poing vers la malheureuse Cosa, qui était retombée sans force sur sa chaise. Il te faut deux femmes maintenant? Es-tu donc devenu grand pacha de Turquie , scélérat que tu es? Et tandis que tu t'enivres ici sur les genoux d'une coureuse , tu nous laisses crier la faim, moi et mes pauvres petits! »

Aux cris que poussa alors l'horrible mère, accoururent deux horribles enfans en guenilles, qui se pendirent, en pleurant, à ses jupes.

Belphégor, sans s'émouvoir, alla prendre un énorme gourdin, suspendu à la muraille. — « Ceci, dil-il avec un calme imposant, est le bâton de mon maître Chesnocophorus; je Pai senti souvent sur mes épaules, et je vous jure qu'il engendre l'obéissance, le respect et la sobriété. »

Ce terrible bâton était levé ; il retombait déjà sur la pauvre femme, lorsque Cosa se jeta au devant du bras de Belphégor. — w Juan, s'écria-t-elle, laissez-moi partir, au

nom du ciel!... Je vous ai cru libre... je vous ai cru... je me suis trompée. Soyez heureux, Juan, heureux comme vous l'entendez... mais, de grâce! ouvrez-moi celle porte; que je parte. Je ne dois plus vous revoir.

— « Ton caprice est déjà passé, ma belle. Tu es bien faite vraiment pour être une grande dame! Aussi bien, tu n'es plus cette Cosa qu'on admirait autrefois; Cosa était brune et hardie, toi, tu es timide, blanche et pâle ; Cosa aimait un flacon de vin bien noir et bien fumeux, toi, tu détournes la tête à la vue d'une bouteille. Je suis sur que tu frémirais en posant le pied sur une corde, tandis que ma grosse Carlina bondit sur un fil de fer comme une chèvre. . . Les ducs et les grands seigneurs t'ont gâtée... je ne te reliens plus, tu n'es plus bonne à rien... Va te faire duchesse! »

Belphégor ouvrit la porte, et Cosa partit comme un trait a travers les ténèbres.

Dans la même année, la duchesse Cosa Beauclerc de Carmarthen fut admise au cercle de la reine d'Angleterre ; elle y prit place près de la duchesse Hannah Minto, qui la reçut en souriant. Depuis ce jour-là, il n'est pas, à Londres, de rout un peu distingué qui ne soit honoré de la présence de la duchesse Cosa.

A. Loève-Vexmars.

Rien n'était gracieux, rose et sain comme Lucy : petite bouche, petits yeux d'émail bleu clair, petit nez au vent, rondes petites joues, blonde chevelure bouclée; un de ces enfans moitié fruit, moitié chair, que, selon l'heureuse expression créée pour eux, il faut manger de caresses. Lawrence, ce Raphaël des enfans, en a peint avec un

rare bonheur. L'Angleterre seule les produit comme pour se consoler de n'avoir pas de pêches. C'est aussi le pays où l'on vole le plus d'enfans. Lucy avait quatre ans. Elle adorait les poupées de Java. Ce sont des poupées noires inconnues en France, où l'on ne connaît rien. Mais Lucy préférait les gâteaux d'amandes aux poupées, et Rog aux poupées noires et aux amandes.

Rog était un chien loup : je ne sais de quelle espèce; de la plus laide, je présume; un croisement de loup et de renard ; jeune, mais promettant peu sous son poil sale et ses oreilles informes , auxquelles il imprimait déjà un mauvais pli : quand il élevait la droite, la gauche s'abaissait; signe phrénologique des chiens voleurs.

Cependant, malgré son poil gris, rude et sale, ses pâtes mal attachées, sa queue avalée et en pinceau, ou plutôt tordue en croc de boucher; malgré ses yeux ternes, cachés sous un taillis de crin ; malgré une espèce de barbiche, dont un artiste moderne n'eut pas

voulu, Rog plaisait comme plaît tout ce qui est jeune, comme les petits lézards et les petits serpens.

C'étaient des cris de joie de l'enfant mêlés à de petits aboiemens de Rog lorsqu'ils se prenaient corps à corps sur le sofa, Lucy enfonçantsesdoigsroseset sans ongles dans le ventre rose de Rog, Rog enroulant la cuisse nue de l'enfant de ses pattes sans griffes, essayant ses dents sans morsures dans l'épaule de laitdeLucy. Puis ils glissaient ainsi comme une pelotte de coton et de crin du sofa au tapis, du tapis à l'alcôve sous laquelle ils s'engouffraient pour reparaître en boule, enveloppés de circonvolution en circonvolution de châles, de peaux de tigre, et du tapis. Et quand ils étaient fatigués de leur jeu, ils s'endormaient sous ce rouleau agité par leur chaude et bruyante respiration. On les retirait endormis de là dessous.

Mislress Philipps était une bonne mère, quoique riche. Excellente mère! se levant la nuit pour voir si sa fille était bien couverte, si la fièvre ne faisait pas remuer ses 1 16

petites lèvres, si la lumière de la lampe ne tombait pas trop sur ses yeux. Au fond ces craintes n'étaient que d'ingénieux prétextes pour baiser le souffle de Lucy, et emporter toute chaude dans les siennes l'empreinte de deux petites mains. Sarah, la gouvernante, ne laissait rien à faire à sa sollicitude maternelle. Ces deux femmes étaient obligées de s'épier mutuellement dans leur envie de se lever la nuit pour courir au berceau de Lucy. Le docteur avait défendu à l'une et à l'autre ces échappées : à la mère, qu'une maladie, venue à la suite de son accouchement, avait affectée d'un refroidissement à la jambe gauche ; à lagouvernante, menacée d'un rhumatisme aigu. Sous le coup de cette surveillance réciproque, si, dans leurs précautions mal prises, elles se rencontraient face à face la nuit au bord du berceau, elles se disaient avec une sorte de colère : — Que venez-vous faire là , madame? Votre refroidissement! Vous savez bien? — Et vous, Sarah, pourquoi êtes vous ici.'^ Avez-vous oublié votre rhumatisme ?^ — J'ai entendu

l'enfant qui pleurait, madame. — C'est faux, Sarah! je suis éveillée depuis deux heures, Lucy n'a pas remué. — Alors , madame , pourquoi vous Irouvé-je ici? Et leur reproche s'éteignait dans une commune contemplation de leur enfant, rayonnant de sueur comme un Messie; car les enfans vont au ciel — quand ils dorment; s'ils ne nous Tont jamais dit, c'est qu'ils l'ont oublié.

Vous connaissez Sarah mieux que je ne la dépeindrais. Elle a quarante-quatre ans, il y en a vingt qu'elle vous sert. C'est elle qui vous a promené sur son bras dans la grande allée des Tuileries , et qui sentait son cœur battre, quand, derrière elle, de belles dames disaient : — « Mon Dieu, le bel enfant ! — Nourrice, à qui est cet enfant ? Comment appelez-vous cet enfant?

Nous avons tous été si beaux! Un jour vous avez brisé une pendule; où vousêtes-vous réfugié ? — Vous connaissez Sarah. — Une fois déjà grand garçon, vous avez pleuré pour je ne sais quel amour , aujourd'hui déjà bien vieux dans votre cœur. — Qui

2Vi Ror;.

vous a consolé ? Vous avez eu des prix au collège; rappelez-vous celle qui, en descendant la rue Saint- Jacques, montrait avec fierté la serviette blanche d'où débordaient des feuilles de couronnes et des angles de livres. — Au retour de votre voyage , après avoir embrassé tout le monde, qui avez-vous aperçu, auprès de la porte prêt à vous dire : Me voilà aussi ! je ne suis pas morte. — N'est-ce pas Sarah? L'intérieur de mistress Philipps respirait cette belle indépendance de fortune de la bourgeoisie anglaise et de toutes les bourgeoisies européennes, filles de la liberté et du commerce. Rien de trop. Véritable milieu entre la noblesse et le peuple. Peu d'éclat, beaucoup d'ordre. Point de meubles fastueux ; mais de l'argenterie et du linge à profusion. Vertu du protestantisme , de la propreté partout , une politesse exquise dans les domestiques ; des lits faits à neuf heures , des chats angoras endormis au fond des fauteuils ; un perroquet, respectable par son grand âge,

sommeillant, depuis la découverte de l'Amérique, sur une seule patte; contre le mur , des tableaux dont les sujets sont ti^ rés de \ Ancien Testament ; les personnages portent perruque parlementaire et boucles à la chaussure; enfin, des mœurs à voix basse , et, réunis sous un même toit, le silence d'un temple méthodiste et la belle tenue d'un comptoir hollandais.

Mistress Philipps ne recevait chez elle, depuis ledépart de son mari, que son vieux docteur, personnage gros, replet, ne laissant qu'une place sur un canapé de trois places lorsqu'il occupait le coin, n'en laissant point quand il s'asseyait au milieu. Il s'appelait Young, sans avoir pour cela le moindre rapport avec son mélancolique homonyme. Il avait été le médecin de misr Iress Philipps lorsqu'elle était demoiselle, et celui de sa mère autrefois; cequiluidon^ nait une autorilé d'aïeul dans la maison, Confident des infirmités du corps, il était arrivé , sans indiscrétion , par le seul ascendant de sa position, à. la. connaissance

des ennujs de l'ame. Ami de la mère de mistress Philipps , c'est lui qui avait fait marier celle-ci, avait conseillé un sage emploi à sa fortune ; et c'est lui encore qui, maintenant, la consolait de l'inconduile et de l'abandon de son mari. Sa participation à une union malheureuse lui imposait le devoir d'en adoucir les suites pénibles; tâche qu'il remplissait avec le dévoùment d'un père condamné à réparer l'erreur dont il a chargé l'avenir de son enfant. Et quand les forces de sa protégée cédaient au poids des chagrins, quand l'irritation du moral passait dans le sang et se changeait en une langueur fiévreuse , le docteur Young était encore là pour combattre la maladie avec l'arme de la science, comme il avait combattu la tristesse par la consolation. C'était presque toujours en lui montrant Lucy , charmante enfant qui promettait d'être si féconde en grâces et en beauté, qu'il parvenait à faire éclore un long sourire d'espoir sur les lèvres pâlies de mistress Philipps. Il sauvait chaque

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