LES GOUTS
(lumcnt épris d*iinc jeune fille de f^Tande maison, et se voyant repoussé par la famille, partit pour un voyage de deux ans à travers l'Europe, sans autre arme que ses instruments de pécheur. Il alla sous toutes les latitudes, à travers les plus diverses beautés naturelles, sur les plus sauvages ou les plus délicieuses rives, à la poursuite du saumon. Or, qu'arriva-t-il? C'est qu'au bout de deux ans, il en revint non seulement consolé, mais porieur d'un chef-d'œuvre, Salmonial Salmonia est à la fois une savante étude sur les mœurs des poissons, la description charmante des plus riants paysages, et une analyse délicate des rêveries poétiques où vous entraînent les longues stations sur le bord des riants cours d'eau. Car, il faut oser le dire, il y a parfois un poète dans le pêcheur à la ligne, un poète inconscient, mais qui n'en est que plus heureux. J'en vois souvent un, sur les bords de la Seine où j'habite, que je ne regarde jamais dans son attitude de penseur qui ne pense à rien, sans lui porter envie. Je regrette tous les goûts que je n'ai pas et j'adore tous ceux que j'ai eus. Dans mon enfance, j'ai commencé par l'amour du jeu. Je crois bien avoir été un des écoliers les plus follement joueurs de tous les lycées- de Paris. L'internat est aujourd'hui l'objet des plus vives attaques, et personne n'a le droit d'en parler avec plus de ressentiment que moi :j'ai été interne quatorze ans! Eh bien, je lui pardonne tout, parce que je lui dois Vamoiir du jeu. Les pensions d'alors avaient sur les lycées d'aujourd'hui, une grande supériorité, elles avaient l'espace. Les écolioi-s d'aujourd'hui ne savent plus jouer parce qu'ils n'ont pas
de place. Nous autres, au contraire, lancés, à l'heure des récréations, dans de vastes enclos de quatre ou cinq arpents, qui étaient plantés d'arbres tout autour, avec un large espace libre au milieu, nous avions le champ ouvert pour toutes nos folies de poulains échappés. Je me souviens encore avec émotion de ces parties de barres du jeudi qui commençaient à une heure pour ne finir qu'à la nuit, et où pendant six heures, la tête en feu, le corps en eau, la chemise ouverte, courant, criant, haletant, rageant, triomphant, je tombais le soir, à l'heure du souper, sur le banc du réfectoire, épuisé, moulu, et ravi! De la passion du jeu, naquit bientôt en moi la passion de tous les exercices du corps. J'aimai la natation jusqu'à la folie, et l'escrime jusqu'à la rage. Il m'est arrivé dans ma jeunesse de faire vingt-cinq lieues, dans un temps où il n'y avait pas de chemin de fer, pour aller croiser le fer avec un fort amateur, et je me rappelle... mais je serais un ingrat de parler ainsi en courant, et à la légère, de cet art qui, avec la musique, a été une des joies de ma vie. Chacune d'elles mérite un chapitre à part dans ce livre, et je commence par l'escrime.