‹ Soixante ans de souvenirs (volume 2)Chapitre 24 sur 32 · ROBERT · texte numérisé non relu

ROBERT

Robert avait dix-huit ans quand je croisai le fer avec lui pour la première fois, chez Bertrand. Jamais je ne vis contraste aussi saisissant qu'entre ces deux hommes. La nature avait donné à Bertrand tous les dons naturels du corps; Robert n'en reçut aucun. Grosse tète, chevelure crépue, figure à larges pommettes; taille petite, épaisse et courte; jambes arquées, démarche dandinante : sa personne était le

contraire d'une œuvre d'art. Il prenait un fleuret? transfiguration complète! C'était un autre homme. Jamais l'empire du talent ne m'apparut si visible. Le dedans métamorphosait le dehors. Toutes ces disgrâces physiques devenaient des grâces ; elles se transformaient, elles se fondaient, elles s'harmonisaient en une seule qualité qui dominait et relevait tout : la souplesse. Certes, Bertrand était plus puissant, plus redoutable, plus terrible, plus fort enfin! Robert était plus léger, plus adroit, plus félin. Chez Bertrand, tout était viril, même ]a grâce; chez Robert, il y avait quelque chose de la femme^ même d'ans la force. Il vous enlaçait, il vous fascinait; c'est le seul tireur que j'aie connu qui trompât l'épée à l'œil. Nous tous, quand nous trompons la parade de notre adversaire, c'est que nous l'avons devinée, prévue. Robert n'avait pas besoin de prévoir; il voyait! Avec cette double et merveilleuse puissance du tact et du regard qui était un de ses dons, il saisissait chacun de vos mouvements à mesure qu'il se produisait, et soudain il s'y liait. Sa lame s'enroulait autour de votre lame, il vous suivait et vous poursuivait dans tous vos détours, et arrivait jusque sur votre corps par une suite de feintes progressives, où vous aviez toujours couru après lui sans jamais l'atteindre, et où il vous avait toujours évité sans cesser d'avancer. Rien de plus élégant en escrime, rien de plus souple, rien de plus imprévu, rien qui tînt le spectateur plus en suspens, que la marche de ce fer qui s'allongeait comme un serpent. Bertrand lui-même n'avait pas ce don particulier. Je le répète, Bertrand

était plus fort; il avait dans la main, dans rattiludc, une autorité et une domination véritablement souveraines : je le comparerais volontiers à un lion. Robert me rappelait plutôt une panthère. Oui! quand il était là devant vous, ramassé sur ses jarrets, avec son petit œil clair et rond fixé sur vous, il semblait un animal de proie, tapi dans son embuscade, et guettant sa victime. Puis, le moment propice venu, il bondissait sur vous avec une impétuosité qui, surtout dans sa jeunesse, ressemblait à de la folie, l'accompagnant d'un grand cri de joie, sautant en l'air, et pirouettant sur lui-même! L'auditoire riait, les classiques murmuraient, les amateurs sérieux applaudissaient! Car, qu'était-ce que cette explosion de mouvements dans un jeune homme, sinon excès de verve et effervescence de qualités natives? Empêchez donc le vin de Champagne de faire sauter son bouchon! Robert, à Tingt-cinq ans, moussait un peu trop, soit! mais il s'en corrigea assez vite, et il ne garda de cette fougue juvénile, que le feu sacré, l'éclair, ce je ne sais quoi de spontané, qui est à l'escrime ce que l'inspiration est à la poésie. Ajoutez à cela une science profonde, fortifiée par quatorze ans de travail comme prévôt avec Bertrand, et enfin, pour couronner le tout, une qualité qui semblait en désaccord avec toutes les autres, et qu'il n'avait certes pas empruntée à son maître : la douceur. Je n'ai pas connu âme meilleure, plus inoffensive, plus affectueuse, plus incapable de faire du mal que celle de ce terrible lutteur. Je le lui reprochais quelquefois en riant : ce Vous n'êtes pas assez méchant, lui disais-jc, vous

« n'avez pas assez le désir enragé d'écraser vos adverse sairesl cela diminue votre force. » J'avais raison, c'était un défaut; mais ce défaut était un charme, et il m'attacha singulièrement à lui. Quand Bertrand, trop éloigné, ou trop occupé pour son âge, fut forcé d'interrompre nos leçons, je les recommençai avec Robert. Depuis ce moment, je l'ai toujours suivi et soutenu; j'ai eu la joie de lui être souvent utile. C'est moi qui l'ai aidé à fonder sa première salle; c'est moi qui lui ai fait construire sa dernière; il était à la fois pour moi un maître et un enfant; je l'aimais pour le bien que j'avais pu lui faire. Quant à lui, il me le payait amplement en prolongeant pour moi les délicieuses jouissances de notre art. J'avais protégé sa jeunesse, il rajeunissait ma vieillesse. Chaque matin, à huit heures, je descendais causer une demi-heure avec son fleuret; et ce commerce d'un instant avec cette lame si alerte, me rendait quelque chose de ma légèreté d'autrefois. Oui! grâce à lui, je me croyais plus jeune pendant une demi-heure, et, en remontant l'escalier, j'enjambais encore les marches deux à deux, je me sentais dix ans de moins sur les épaules. Pourrai-je retrouver ces illusions? Quand la mort a désarmé Robert, il m'a semblé que mon fleuret m'échappait de la main. Je m'y attendais pourtant. La nouvelle que Bertrand, octogénaire, n'était plus, me frappa comme un coup de foudre. Je le croyais invincible. 11 me semblait que la mort ne pouvait pas le toucher. Quant à Robert, quoiqu'il fût bien jeune encore, quarante-six ans à peine, je le sentais atteint. Un matin, dans notre

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assaut habituel, j*avais eu l'avantage sur lui. Je remontai chez moi, plein de tristesse, en me disant : « Robert est perdu! )) Trois mois après, il tombait sur le champ de bataille, un fleuret à )a main.

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