GOUBAUX
Yoilà, certes, une lettre bien louchante. Il y manque pourtant un posi-scriptum. Le nom de Gilbert en appelle un autre, celui d'Alexandre Dumas lils. Dumas avait été aussi l'élëve de Goubaux un peu avant Gilbert. Un jour, le bruit se répand que son père a péri dans un naufrage sur les côtes de la Sicile. Goubaux le fait venir et lui dit : « Mon cher enfant, j'espère que cette nouvelle est fausse, mais, si elle était vraie, souvenez-vous que cette maison est la vôtre. Dieu me garde de prétendre à remplacer volie
père, mais je ferai tout ce que je pourrai, pour vous le rappeler. » Or, c'était vers 1834, c'est-à-dire au moment de ses plus terribles embarras d'argent, que Goubaux pensait à s'imposer cette nouvelle charge. Ses propres malheurs, au lieu de l'absorber tout entier, ne faisaient jamais que lui rendre plus sensibles les malheurs qui n'étaient pas les siens. A demi perdu, il pensait encore à sauver les autres. Ajouterai-je que Dumas fit comme Gilbert? Il se souvint plus tard, lui ^ussi, d'une dette semblable que Goubaux avait oubliée. Grâce à tous ces témoignages de gratitude, et malgré toutes ses propres générosités, Goubaux touchait au but. Il lui tailut, cependant, pour l'atteindre, franchir une nouvelle étape, plus dure pour lui que pour un autre.
Toute idée semblable à la sienne demande, pour être menée à bien, trois hommes : un inventeur, un organisateur et un administrateur. Or, Goubaux était un inventeur de premier ordre, un organisateur du second et un administrateur du sixième, pour ne pas dire du dernier. Heureusement, il lui vint l'idée
de charger quelqu'un de ces fonctions administratives qui lui convenaient si mal. Qui fut ce quelqu'un? La Yille de Paris. Après avoir d'abord réclamé et obtenu son patronage, il lui proposa hardiment de se mettre en son lieu cl place. La Ville accepta. La pension Saint-Victor prit successivement le nom d'École François P\ d'École Chaptal, de Collège municipal Chaptal, et Goubaux changea son titre de chef d'institution en celui de directeur. C'était plus que la libération, c'était l'aisance. Débarrassé enfin de ses dettes et de ses angoisses, il put, de la fenêtre de ce cabinet de travail où il avait tant souffert et tant pensé, il put voir affluer dans ses cours élargies plus de dix-huit cents élèves, voir les murs de la pauvre petite maison-mère se reculer, envahir les terrains environnants, s'étendre dans tout le quartier, déposséder les hôtels contigus et devenir enfin le centre d'une nouvelle instruction publique en France. Mais ce n'était pas assez pour Goubaux d'avoir fondé l'œuvre; il voulut, avant de mourir, en assurer l'avenir, et il le fit par un de ces traits qui achèvent de le peindre.
A Tépoque où il n'était encore que le chef de l'institution Saint-Victor, il avait pour concierge un homme qu'il estimait et aimait particulièrement. Ce concierge avait un fils, ce fils était intelligent; Goubaux le remarqua et Tarracha à la loge, non, je me trompe, il ne l'en arracha pas, il Ty laissa, car cette loge était la maison paternelle pour l'enfant, et Goubaux ne voulait pas qu'il en rougît.
Il le fit donc monter dans les classes, coucher dans les dortoirs, prendre place dans la chapelle, jouer dans les cours, mais, souvent, à l'heure des récréations, l'enfant allait s'asseoir à côté de son père et tirait le cordon avec lui. Or, sait-on quel fut le résultat de cette éducation? Sait-on ce que devint l'enfant? Le second de son maître! le successeur de son maître! le continuateur de son maître! Il dirige aujourd'hui, avec un mérite qui est un titre d'honneur de plus pour celui qui l'a deviné, ce magnifique collège municipal Chaptal qui est une des gloires de k ville de Paris et qui lui rapporte parfois près de cent mille francs par an. Or, le croiraixon? Voilà vingt-sept ans que Goubaux est
mort, et depuis vingt-sept ans il n'y a pas eu à l'Hôtel de ville, un préfet de la Seine, ni un conseil municipal que je n'aie ardemment sollicité, non de substituer mais d'adjoindre sur la porte de ce collège au nom de Chaptal, qui n'y est absolument pour rien, le nom de Goubaux, qui y a tout fait, et je n'ai pas pu l'obtenir! M. Haussmann, M. Jules Ferry, Mo Calmon, M. Léon Say, tous, tous, je les ai poursuivis de ma requête, et tous ne m'ont payé que de vaines promesses. J'allai un jour jusqu'à M. Thiers. C'était à Versailles, le 1"" janvier 1875, M. Thiers m'ayant amicalement invité à déjeuner :
« Monsieur le président de la République, lui dis-je gaiement en nous mettant à table, voulez-vous me donner mes étrennes?
— Très volontiers, cher confrère, répondit-il en riant. De quoi s'agit-il?
— De rendre justice à un homme qui a rendu un grand service à l'État. »
Là-dessus, je lui raconte l'affaire de Goubaux, ajoutant que l'inscription de son nom sur le fronton de la porte du collège était
son droit, était riicritage d'honneur de ses enfants, serait une leçon pour tous les élèveà, et le seul moyen pour la ville de Paris de s'acquitter vis-à-vis de lui.
« Vous avez cent fois raison, » reprit M. Thiers avec cette vivacité spontanée qui était un de ses charmes; puis, se retournant vers M. Barthélémy Saint-Hilaire :
« Vous entendez, Saint-Hilaire, veuillez écrire au préfet de la Seine que j!exi^ ce que Legouvé me demande. » M. Barthélémy Saint-Hilaire écrivit, le préfet reçut la lettre, y répondit, et puis... rien ne fut fait. Mais ce n'est pas tout. On sait avec quelle sympathie nos édiles s'empressent de perpétuer sur les murailles de Paris le souvenir des hommes qui ont brûlé Paris. Eh bien, il a été impossible d'obtenir d'eux qu'on insciivît le nom de Goubaux sur une des modestes rues qui avoisinent le collège Chaplal. Ne semble-t-il pas que la fatalité qui a pesé sur sa vie, le poursuive après sa mort, que Tingratitude publique continue l'acharnement du sort contre lui ? N'importe ! Qu'ils effacent, s'ils le veulent, son nom de son œuvre,
l'œuvre n'en est pas moins debout ! Goubaux n'en est pas moins le créateur de l'enseignement professionnel en France! Gardons-nous donc d'attacher je ne sais quel crêpe de deuil à son souvenir. Il ne nous le pardonnerait pas, lui qui opposa toujours à toutes les bourrasques de la fortune un front non seulement impassible, mais un front riant. Je puis dire, en effet, que je n'ai jamais connu un homme si gai que cet homme si malheureux. Du fond de ses plus sombres angoisses, il lui partait parfois soudainement un éclat de rire, comme un rayon de soleil perce et dissipe un amas de nuages. Dans une lettre à ma fille, après le récit d'un de ces mille embarras où il se débattait toujours, il ajoute : « Ah, à propos, nous dînons jeudi chez les Gilbert. Je n'ai pas encore faim, mais cela viendra. )> Un de ses derniers collaborateurs fut Michel Masson, le doux Michel Masson qui, avec ses longs cheveux bouclés, argentés et sa physionomie placide, avait l'air d'un petit mouton blanc. Un jour qu'il travaillait avec Goubaux à je ne sais plus quel drame, Goubaux lui propose une idée. Elle ne plaît
PllOSPER GOUBAUX. G5
qu'à demi à Masson, qui, avec mille réticences/ mille atténuations, insinue timidement, tout bas, à son collaborateur, que son idée n*est peut-être pas très bonne.
a Ah, bien alors, Masson, s écrie Goubaux en se levant, si vous vous emportez L., />
Ce qu'il y avait d'admirable dans sa gaielé, c'est qu'elle n'était pas seulement de la fantaisie, de l'imagination, de l'esprit, c'élait une des formes de sa vaillance. En vain paraissait-il abandonné de Dieu et des hommes, il ne s'abandonnait jamais! Une femme de ses amies et des miennes disait de lui : « Si M. Goubaux lombait à la mer, il serait noyé depuis une heure qu'on verrait encore ses deux mains s'agiter au-dessus de l'eau et appeler au secours. » Voilà l'homme. Il crut, il espéra, il aima; c'est ce qui le sauva.