SAMUEL HAHNEMANN
affolée de douleur et d'insomnie, je crus voir entrer un personnage des contes fantastiques d'Hoffmann. Petit de taille, mais robuste et assuré de démarche, il s'avança enveloppé dans une pelisse de fourrure, et appuyé sur une forte canne à pomme d'or. Il avait près de quatre-vingts ans, une tête admirable, des cheveux blancs et soyeux, rejetés en arrière et soigneusement bouclés autour de son cou; des yeux d'un bleu profond au centre, avec un cercle presque blanc tout autour de la prunelle; une bouche impérieuse, la lèvre inférieure avancée ; un nez d'aigle. En entrant, il alla droit au berceau, jeta un coup d'œil perçant sur l'enfanty et se ût donner des détails sur la maladie, sans jamais cesser de la regarder. Puis ses joues s'empourprèrent, les veines de son front se gonflèrent, et il s'écria, avec un accent de colère : « Jetez-moi par la fenêtre toutes ces drogues, toutes ces lioles que je vois là ! Enlevez ce berceau de cette chambre ! Changez-la de draps, d'oreillers, et donnez-lui à boire de l'eau tant qu'elle voudra. Ils lui ont jeté un brasier dans le corps ! Il faut d'abord éteindre le feu ! Nous verrons après. » Nous lui fîmes l'observation que ce changement de température, de linge, pouvait lui être bien dangereux. « Ce qui lui est mortel, répliqua-t-il avec impatience, c'est celte atmosphère et ces drogues. Transportez-la dans le salon, je reviendrai ce soir. Et surtout de l'eau, de l'eau ! de l'eau ! »
Il revint le soir, il revint le lendemain, et commença ses médicaments, se contentant de dire à chaque fois : « Encore un jour de gagné. » Le dixième jour, le péril II 20
redevint tout à coup imminent. Le froid gagna les genoux. Il arriva à huit heures du soir et resta un quart d'heure près du lit, comme un homme en proie à une grande anxiété. Enfin, après avoir consulté avec sa femme qui l'accompagnait toujours, il nous donna un médicament en nous disant: « Faites-lui prendre cela, et remarquez bien si, d'ici à une heure, le pouls remonte. » A onze heures, je lui tenais le bras, quand soudain il me sembla sentir une légère modification dans le battement; j'appelai ma femme, j'appelai Goubaux, Schœlcher. Et nous voiLi tâtantlebras l'un après l'autre, interrogeant la montre, comptant les pulsations, n'osant pas affirmer, n'osant pas nous réjouir, jusqu'à ce qu'au bout de quelques minutes, nous nous embrassâmes tous les quatre; le pouls avait remonté. Vers minuit, entra dans la chambre Chrétien Uhran. Il vint vers moi, et avec un ton de profonde conviction, il me dit : « Mon cher monsieur Legouvé, votre fille est sauvée. — Elle va un peu mieux, lui répondis-je tout troublé, mais de là à la guérison... — Je vous dis qu'elle est sauvée; » puis, s'approchant du berceau, où je veillais seul, il baisa l'enfant sur le front et partit. Huit jours après, la malade entrait en convalescence. Cette guérison fut un événement dans Paris, presque une sorte de scandale! Mon nom n'était pas celui d'un inconnu; on cria au miracle, à la résurrection! Tout le
corps médical entra dans une irritation violente; le pauvre D"" R. fut pris à partie par tous ses confrères;
les discussions les plus vives éclatèrent dans le monde
et à la faculté. Un médecin dit tout haut dans le salon
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de M. de Jouy : « Je regrette beaucoup que cette petite fille ne soit pas morte ! » La plupart répétaient : « Ce n'est pas le charlatan qui Ta guérie, c'est la nature! Il n'a fait, lui, qu'hériter du traitement allopathique. » A quoi je répondais ce que je réponds encore : « Que m'importe qu'il ait clé la cause ou l'occasion? Que m'importe qu'elle ait été sauvée par ses mains ou entre ses mains? Était-elle perdue quand il est entré dans ma maison? Oui. Était-elle guérie quand il l'a quittée? Oui. Je n'ai pas besoin d'en savoir davantage pour lui conserver une élernelle reconnaissance. Mon infidélité à sa doc^ trine, ne me rend pas infidèle à sa mémoire, et il reste pour moi une des natures les plus puissantes que j'aie rencontrées.
La façon même dont il conçut sa doctrine le peint d'un trait. Fut-ce de sa part calcul, intérêt? désir de renommée? conception purement scientifique? Non. C'est de son cœur que sortit son système. Médecin de premier ordre, à la tête d'une des plus riches clientèles de l'Allemagne, il réclama un jour le conseil d'un de ses confrères, pour son dernier enfant malade. Le cas était grave, les remèdes ordonnés furent énergiques, violents, douloureux; moxas, ventouses, saignées. Tout à coup, après une nuit de souffrance de l'enfant, Hahnemann saisi de pitié, d'horreur s'écria : « Non! ce n'est pas possible! Non! Dieu n'a pas créé ces chers petits êtres pour que nous les soumettions à de pareilles tortures ! Non ! Je ne veux pas être le bourreau de mes enfants I »* Alors, aidé par ses longues et profondes études de chimie, il se lança
à la recherche d'une médecine nouvelle, et construisit de toutes pièces ce système médical, dont Tamour paternel avait été comme le fondement. Voilà Thomme. Tel il fut alors, tel il était toujours. La forte structure de son visage, ses mâchoires carrées, la palpitation presque continue de ses narines, le frémissement de ses coins de bouche, abaissés par l'âge; tout en lui respirait la conviction, la passion, Tautorilé. Son langage était original comme sa personne, ce Pourquoi, lui disaisje un jour, prescrivez-vous, même en santé, l'usage permanent de l'eau? — A quoi bon quand on est ingambe, me répondil-il, les béquilles du vin?» C'est encore dans sa bouche que j'ai entendu ce mot étrange si on le prenait dans le sens absolu, mais bien profond pour qui le comprend : « Il n'y a pas de maladies, il y a des malades. » Sa foi religieuse n'était pas moins vive que sa foi médicale. J'en eus deux preuves frappantes. Un jour de printemps, j'arrivai chez lui, en lui disant : ce Oh! monsieur Hahnemann, comme il fait beau aujourd hui! — Il fait toujours beau, » me répondil-il, d'une voix calme et grave. Comme Marc-Aurèle, il vivait au sein de Tharmonie générale. Ma fille guérie, je lui montrai le délicieux dessin d'Amaury Duval. Il contempla longtemps et avec émotion cette image qui lui rendait sa petite ressuscitée, telle qu'il l'avait vue la première fois, quand elle était déjà si avancée dans la mort, puis il me demanda une plume, et écrivit au bas :
<c Dieu Ta bénie et Ta sauvée.
Samuel Hahneiiahn. »
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Il ne se regardait que comme un ministre qui contresigne les ordres de son maître.
Son portrait serait incomplet si je n^y ajoutais celui de sa femme. Elle ne le quittait jamais. Dans son cabinet de travail, elle était assise auprès de son bureau, à une petite table où elle travaillait comme lui, et pour lui. Elle assistait à toutes les consultations, quelque ïùi le sexe du malade, et l'objet de l'entretien. Elle écrivait toutes les indications de la maladie, donnait son avis en allemand à Ilahnemann, et préparait les médicaments. Si, par exception, il faisait quelques visites au dehors, elle l'y accompagnait toujours. Le fait singulier, c'est que Hahnemann était le troisième vieillard illustre auquel elle s'était attachée de la sorte.
Elle avait commencé par la peinture, puis passé à la littérature et fini par la médecine. A vingt-cinq ou trente ans, Mlle d'IIervilly (c'était son nom), jolie, grande, élégante avec son frais visage tout encadré de légères boucles blondes, et ses petits yeux bleus, aussi perçants que des yeux noirs, était devenue la compagne d'un célèbre élève de David, M. L * * * . En épousant le peintre, elle avait épousé sa peinture et aurait pu signer plus d'une de ses toiles, comme elle signa plus tard les ordonnances de Hahnemann. M. L*** mort, elle se tourna vers la poésie, représentée par un poète qui avait soixante-dix ans! car plus elle allait, plus elle les aimait vieux. C'était M. A* * * . Elle se jeta alors dans les petits vers avec la mémo ardeur qu'elle s'était jetée dans les grands tableaux d'histoire, et A* * * étant mort à son tour, les septuagénaires ne lui suffirent
plus, elle épousa Hahnemann qui STait qualre-vingls ans ! Elle devint alors aussi révolutionnaire en médecine qu'elle avait été classique en littérature et en peinture. Son culte allait jusqu'au fanatisme. Un jour que je me plaignais devant elle de l'infidélité d'un de nos domestiques que nous avions été obligés de renvoyer : « Que ne me l'avez-vous dit plus tôt? me répondit-elle, nom avons des médicaments pour cela. » Ajoutons qu'elle était d'une intelligence vraiment rare, et d'une touchante adresse de garde-malade. Personne qui s'entendît mieux qu'elle à inventer mille moyens de soulagement pour les pauvres patients. Elle joignait à la pieuse ardeur d'une sœur de charité toute la délicatesse ingénieuse d'une femme du monde. Ses soins pour Hahnemann étaient admirables. Il mourut comme il devait mourir. Jusqu'à quatre-vingt-quatre ans, il resta la plus éloquente démonstration de la bonté de sa doctrine. Pas une infirmité. Pas une défaillance d'intelligence, ni de mémoire. Son régime était simple, mais sans rigueur affectée. Il ne buvait jamais ni eau pure, ni vin pur. Quelques cuillerées devin de Champagne, dans une carafe d'eau, faisaient son unique boisson,, et comme pain, il mangeait chaque jour un petit baba, « Mes vieilles dents, disait-il, trouvent cela plus tendre ». Pendant l'été, il revenait à pied, tous les soirs oti il faisait beau, de l'Arc de Triomphe, et s'arrêtait àTortoni pour prendre une glace. Un matin en s'éveillant, il se trouva moins bien disposé qu'à l'ordinaire, il se prescrivit un médicament et dit à sa femme : <c Si ce remède ne réussit pas, ce sera grave. » Le lendemain
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ses forces diminuèrent, et vingt-quatre heures après» il s'éteignait sans souffrance et en recommandant son âme à Dieu.
Sa mort me. fit une grande peine» et peu d'hommes m'ont donne une idée plus vive d'un être supérieur. Comment donc ai-je abandonné sa doctrine? Par admiration pour lui. II faut plus que de la confiance pour suivre l'homéopathie, il faut de la foi. La théorie des doses infinitésimales choque tellement le bon sens, qu'il faut croire aveuglément à l'homme pour croire à la chose. Hahnemann disparu, mon culte tomba avec l'objet de mon culte, et ses successeurs me parurent si loin de lui, que peu à peu, et une amitié nouvelle y aidant, je revins à la religion médicale de mes pères, où je mourrai. Je n'en devais pas moins cet hommage à Hahnemann, et mon ex-voto n'en aura peut-être que plus de prix, étant offert par un apostat.