L\ MOT DE VICTOR HUGO — ALFRED DE MUSSET
Victor Hujço avait iHé un des embarras de mon discours sur Lamartine; je ne voulais le mettre ni au-dessus, ni au-dessous ; je pris le parti de lui faire une place à part, qui est du reste celle qu'il mérite.
II m'en sut gré; et m'écrivit de venir dîner avec lui jwur causer. Nous étions presque seuls. II demeurait alors rue de Clichy. Il se montra, ce qu'il était toujours dans l'intimité, bon enfant, amusant, conteur, rieur, tout le contraire enfin de ce qu'on se figure sous ce nom : Un grand poète. Il me vanta beaucoup Boileau, et comme je souriais avec un air de doute, il me cita plusieurs vers des satires, et entre autres ce passage :
Va dans quatre mouchoii*s de sa beauté salis Envoie au blanchisseur ses roses et ses lis.
La conversation tomba bientôt sur mon discours. ce Je l'ai lu avec grand plaisir, me dit-il, mais vous mettez A. de Musset trop haut. C'est un de ces artistes
éphémères, avec qui la gloire n'a rien à faire, et dont la réputation n'est qu'un caprice de la mode. » Arrivé à Lamartine, son langage changea absolument. Ses paroles étaient sérieuses et empreintes d'un véritable sentiment de sympathie et d'admiration. Je l'écoutais, je le laissais dire, attendant le dernier mot, le Post scriptiim. Enfin, après des phrases très louangeuses, il conclut par ces paroles que je cite textuellement : Cest un Racine réussi.
Je ne pus retenir un gesie de surprise, ce que voyant, il ajouta, comme pour expliquer sa pensée : « Voici ce que je veux dire : La Révolution française a coupé l'histoire de France en deux. Avec 89 ou 91, si vous l'aimez mieux, l'ancien monde finit, et le monde nouveau commence. Eh bien, Lamartine est l'expression la plus complète du monde ancien, c'est le poète du passé. » Il s'arrêta, mais cette fois, je me tus, j'avais compris. J'achevai même sa phrase en dedans. Cette fin de phrase était : Je suis, moi, le seul poète du monde moderne.
Avait-il raison?
Je ne le crois pas. Victor Hugo est, selon moi, la plus puissante imagination poétique de toute notre littérature, et personne ne représente avec autant d'éclat que lui, le grand mouvement lyrique qui est une des gloires du XIX* siècle; mais il ne le représente pas seul. Lamartine l'a inauguré avant lui ; Lamartine est tout plein du souffle de l'esprit moderne, comme lui, et j'ajoute que si l'on veut caxaclériser ce mouvement, leurs deux noms en appellent un troisième, celui d'Alfred de Musset.