CONVERSATION AVEC SAINTE-BEUVE
Sainte-Beuve me dit un jour : « Je ne «. parle jamais d'un écrivain tant que je « n'ai pas trouvé le point central de son c( œuvre, le trait dominant de son caracc( tère. Voilà pourquoi j'ai tardé à vous « prendre pour sujet d'étude ; je ne voyais a pas clair en vous; aujourd'hui je peux ce commencer, je vous tiens. »
ce Eh bien, lui répondis-je, puisque voiu me tenez, dites-moi donc ce que je suisj définissez-moi à moi-même.
— Rien .de plus simple : ce qui est frappant en vous, c'est l'unité de votre vie. Youi avez suivi des routes assez diverses, mais vous avez toujours poursuivi le même but. Yous êtes de la race des réfléchis. Dès votre jeunesse, vous vous êtes fait votre plan d'existence, comme un auteur dramatique se fait son plan de pièce, et vous avez marché au dénouement d'un pas ferme, d'un regard assuré, sans vous laisser prendre aux distractions du chemin ; vous êtes le fils de votre volonté. ^)
Je me mis à rire, et je lui dis : ç< Yoilà, certes, un portrait fort avantageux! Parti d'un observateur aussi sagace que vous, il a de quoi singulièrement chatouiller mon amour-propre; tout ce qui ressemble à la force nous flatte. Par malheur, ce portrait a un grand défaut, c'est de ne pas ressembler du tout. Je suis précisément le contraire. Ce n'est pas moi qui ai conduit ma vie, c'est ma vie qui m'a conduit. Je ne suis pas