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Soixante ans du théâtre-français

Vous , Monsieur , parler de l'art dramatique et du Théâtre-Français ! Il y a vingt ans que vous passez vos soirées chez vous ; vous n'allez pas au spectacle six fois par an ; il n'y a pas , j'en suis sûr, dans votre portefeuille une seule note que vous ayez conservée sur cette branche de littérature : où donc auriez-vous pris ces belles observations , fruits de Mûrs qui se reportent à la première moitié cra temps que vous avez vécu? Qui prend soin de ces choses aujour-

d'hui? Qui dira d'ailleurs que vous faites une bonne peinture de gens , qui , du reste , ne vous ont pas donné mission de parler d'eux, quand ils sont presque tous morts depuis bien des années , et qu'il en faut dire autant des générations sous les yeux desquelles ont passé vos originaux ? Vous donnez , pensez-vous , des croquis ressemblans; croquis, soit ; mais ressemblans, qui donc en jugera si, sur cinquante lecteurs, il en est quarante-cinq qui n'ont pas connu les messieurs et dames dont vous composez votre galerie d'artistes? A quoi servira celle- { i, et qui s'en amusera?— Qui?.... Doucement, Monsieur, et ne me menez pas si grand train. Leshommesdecinquanteansetaudelà ne sont pas si clairsemés que vous le dites : ceux-là ont vu et entendu mes personnages, et sauront bien s'il va cîe la vérité dans mes portraits. Pour cette classe d'amateurs je ne fais qu'éveiller des souvenirs ; quant à la génération qui succède à la leur, pourquoi serait-elle indifférente à l'édat que de

grands lalciis ont jclc sur la scène qu'ils fréquentent à leur tour? Pourquoi leur déplairait-il d'apprendre quels ont été, à des époques antérieures, les succès de cette partie de la littérature de leur patrie? Mon écrit sera de l'histoire pour eux. Ce n'est donc pas jeter sa plume au vent que de décrire pour le public qui va au Théâtre-Franvais , les jouissances du public qui l'a fréquenté avant lui.

Je conviens que je ne peux offrir d'autre garantie de l'exactitude de mes récits , que ma mémoire, qui, seule ^ me fournit mes matériaux ; mais j'affirme qu'on peut s'en rapporter à mes souvenirs. Ceux-ci sont le produit net et ferme de mes sensations, et, en général, on peut tenir pour certain que c'est la vérité qui est lue, lorsque, pour l'écrire, l'auteur s'est abandonné à la réminiscence de ce qu'il a profondément éprouvé. Ce n'est que dans le cœur que les fastes de l'intelligence sont véritablement gravés. Il n'y a de mémoire infailli-

ble que quand le siège en est là ; il n'y a pas moyen de se tromper quand on rend compte de ses émotions. Je n'ai jamais écrit à d'autres fins , et toujours je suis demeuré confondu par cette actualité, en moi, d'impressions sur lesquelles cinquante et même soixante ans ont passé. C'est à n'y pas croire.

Après cela , Monsieur, pourquoi ne me montrerais-je pas reconnaissant envers les acteurs qui , sur la première scène du monde , m'ont fait éprouver des sensations vives et profondes ?

N'ont-ils pas eu un but patriotique, lorsqu'ils ont mis en action les admirables et immortelles conceptions de nos premiers peintres de passions et de mœurs?

N'est-ce pas pour la gloire de notre littérature que ces hommes , devenus célèbres dans leur art, ont consacré leur intelligence, leurs études et leur vie à la représentation des chefs-d'œuvre de la scène française.

Pourquoi la louange leur manquerait-elle,

lorsque le droit d'examen et de censure a pesé , à toutes les époques , si rigoureusement sur eux?

Serait-ce les honorer assez que de n'en rien dire ; et vivons-nous sous le bizarre préjugé qui semblait classer à part dans la société des artistes qui , par la force et le charme de leur talent, attiraient à eux la société entière , et procuraient , aux grands comme aux petits , des loisirs pour l'esprit et des jouissances pour le cœur?

Loin de moi la pensée d'exagérer la philosophie qui est venue au secours des artistes dramatiques. Je suis d'accord avec l'opinion éclairée et équitable qui a rattaché aux intérêts de la grande famille des enfans que trop d'inégalité dans le partage de la considération pubhque pouvait y rendre indififérens; mais je ne m'associe pas aux détracteurs outrés des raisons qui avaient obhgé les comédiens à vaincre des préventions , et à souscrire à des sacrifices avant de se donner en spectacle sur le théâtre.

C'était d'abord un moyen, et un moyen sûr, parce qu'il était dans les mœurs, d'éprouver la vocation des aspirans à la profession de cet art énormément difficile.

Le préjugé , bon ou mauvais , arrêtait les jeunes gens qui, avant de s'abandonner à leur penchant, ne pouvaient éviter d'envisager la position qu'ils acceptaient , la camaraderie jalouse qu'ils substituaient à la société bienveillante avec laquelle ils semblaient rompre. Il fallait donc, pour que l'amour de cet art l'emportât sur ces réflexions, qui n'étaient pas les seules, que 1» vocation fût forte, soutenue par le sentiment de sa force; et comme ce sentiment ne pouvait être puisé que dans une nature libérale qui poussait l'artiste vers la carrière qu'elle lui ouvrait, en lui montrant le but qu'il y devait atteindre et la palme qu'il y pouvait cueillir, la vocation était vraiment éprouvée , l'aptitude suffisamment révélée; ce jeune homme, on devait le laisser faire. Mais le préjugé était bon contre

les erreurs de jugement el les fausses prétentions d'une jeunesse assez légère pour être enlevée à sa famille par la première illusion qu'elle se faisait sur ses dispositions. Était-elle, ensuite, de tous points condamnable cette opposition qu'on avait glissée dans les idées communes, à l'exercice d'un art entouré de séductions, éblouissant par ses succès, et si propre à enflammer les jeunes vanités au sein de la nation réputée la plus vaine du monde parce que nulle autre n'est emportée par une imagination aussi mobile et aussi ardente que la sienne. N'y avait-il aucune précaution à prendre au sein d'une monarchie qui avait alors ses ordres et ses classes, contre ces petites républiques théâtrales, formant autant d'Etats libres dans un Etat réglé et religieux, composées de citoyens et de citoyennes maîtres de leurs actions, dociles à leurs penchans, faisant une commune étude de l'art de plaire et de séduire; se prenant tout naturellemen aux attraits qu'ils composaient pour le pu-

blic, et pouvant faire sur eux-mêmes l'essai de leurs enchantemens et de leurs armes ? Jeunes gens de l'un et l'autre sexe, se voyant à toute heure , rapprochés aux répétitions, et exposés pendant les représentations à la tentative de réaliser les fictions d'amour qui étaient dans leurs rôles ; fictions qui ne se revêtaient aux yeux du spectateur des couleurs de la vérité qu'autant que l'art se fondait dans la nature ; de sorte que la nature et l'art concouraient à exalter les passions à l'âge où il était si important de les modérer.

C'est ainsi, du moins, que l'on raisonnait sur le théâtre , et sur les préventions qui en rendaient l'accès défavorable avant 1789.

Les sévérités calculées sur les dangers que les mœurs courent dans cette carrière, avaient été exagérées saus doute. Il était odieux de tourmenter la cendre des hommes dont la vie, consacrée au culte de la haute littérature et du ^énic des grands poètes, avait été une source de jouissances

et de délices pour le public. Le temps et la justice devaient proscrire cette inique et violente proscription si peu comprise de nos jours.

Il reste cependant quelque chose qui retient encore la jeunesse au moment de s'exposer au jugement qu'elle provoque sur sa valeur d'artiste , en se produisant sur la scène. C'est un parti qu'elle ne prend pour l'ordinaire qu'en le cachant à sa famille, et même à ses amis... Eh bien! ce quelque chose , il ne faut pas le laisser périr. Contre tout ce qui porte en soi une puissance de captation , il faut , pour la faiblesse et l'inexpérience , une défense quelconque , une difficulté à rencontrer dans les sentimens et dans l'opinion.

C'est là, je crois, l'état actuel des esprits sur la profession dont je vais rappeler les célébrités de mon temps. Où serait le mal d'applaudir à des succès qui ont couronné de longs et pénibles travaux ?

Qu'est-ce d'abord que l'art du comédien

en iui-mème? Ne consisle-t-il pas principalement à reporter le spectateur au temps où vivaient les personnages qui sont représentés; à évoquer ceux-ci de leur tombe; à leur rendre la vie pour que les hommes d'aujourd'hui assistent aux événemens qui se sont accomplis autrefois?

C'est le but que se propose l'auteur qui emprunte à l'histoire le sujet de son drame ; mais il a dû compter sur une seconde créa^ tion , sur celle de l'acteur pour jouir du complément de la sienne.

C'est là une vérité au théâtre , où l'on a dit toujours : « Ce rôle fut créé par tel ou tel autre acteur. » Ne sait-on pas en effet que ce que l'on éprouve dans le cabinet à la lecture d'une tragédie ou d'une comédie , n'est pour ainsi dire qu'une préparation aux émotions que la représentation doit procurer? N'a-t-on pas vu l'auteur lui-même frappé d'une douce surprise lorsque de grands acteurs, s'emparant de son œuvre, en faisaient jaillir des beautés à l'éclat des-

quelles il ne s'était pas attendu? N'est-ce pas à ( e charme que Lekain a dû plus d'un embrassement de Voltaire?

Pour créer ainsi, le comédien a de profondes études à faire : il doit, comme l'auteur, consulter l'histoire , connaître bien les époques auxquelles les faits remontent, saisir le caractère distinctif des personnages du temps, entrer dans les mœurs et dans les habitudes, imprimer au Spartiate de Lycurgue une autre physionomie qu'à l'Athénien de Périclès , ne pas confondre le Romain de la république avec celui de l'empire , et ne pas donner au brillant Soliman le genre de courage de l'âpre et farouche Gengis.

C'est parla méditation et le discernement que le comédien entre dans l'original dont il doit être la fidèle copie, et parvient à composer la fiction d'aujourd'hui sur la réalité d'autrefois ; à reproduire le corps , l'ûme , l'action et le sentiment ; à avoir enfin un cœur qui balte dans sa poitrine d'artiste, comme , dans sa poitrine de chevalier, de

roi , de pacificateur ou de conquérant , battait le cœur de son héros.

La même étude est-elle moins indispensable pour le genre comique? Le comédien, pour l'ancien répertoire, peut-il ignorer ce qu'étaient l'homme de robe, l'homme d'épée, l'homme de finance, l'homme à bonnes fortunes , le philosophe et le courtisan? ce qu'étaient la femme de qualité , la bourgeoise , la coquette , la prude , l'intrigante et l'ingénue ; ce qu'était leur état dans le monde où ils vivaient; l'empire, l'influence , le jeu des uns sur les autres ; et tout cela , pour saisir la vérité , la variété , le calme ou l'agitation de tous ces caractères? Peut-il ignorer encore quel était le ton de la cour aux diverses époques , puisque la société se réglait sur elle; par où cette imitation péchait , et pourquoi tant de ridicules comiques découlaient de la prétention des inférieurs à singer en tous points les manières des supérieurs.

En se livrant à cette observation , comme

l'auteur l'a fait, le comédien, par la vérité de son action , rend sensible , évidente la vérité de la composition. Le premier met dans la bouche des personnages ce qu'ils ont du dire; le second dit chaque chose comme elle a dû être dite. L'un fait un tableau d'après nature , l'autre distribue la lumière entre toutes les parties , et , par l'habileté de son action , donne de la chaleur et de l'éclat à toutes les couleurs.

C'est encore un secret de l'art de l'acteur que de bien connaître le public auquel il se présente; que de savoir si son esprit est grave ou léger, son humeur capricieuse ou réglée , son goût épuré , sa susceptibilité délicate ou tracassière , quelles sont enfin les cordes et les vibrations de l'instrument qu'il va toucher.

J'ai remarqué que Larive ménageait à Paris ses moyens , comme un chanteur italien , et qu'il les employait largement en province, comme un chanteur du Grand- Opéra.

Certainement les grands acteurs qui ont joué (levant le public qui remplissait , il y a soixante ans, la salle de l'ancien Théâtre- Français { aujourd'hui l'Odéon ) , auraient eu d'autres manières vingt ans plus tard devant le parterre de la salle de la rue de Richelieu.

A la première de ces époques , les Parisiens donnaient à l'art théâtral plus d'importance , et conséquemment plus d'appli-cation. La gloire httéraire était moins rivalisée par d'autres gloires.

C'étaient les fds ou petits-fils des Français du grand siècle qui se posaient sérieusement à ce premier spectacle du monde , comme les conservateurs des chefs-d'œuvre enfantés par le génie national sous les yeux de leurs pères. Nourris d'une forte et saine littérature , formés à l'école des talens supérieurs, ces arbitres de la scène défendaient leur précieux patrimoine, ne souffraient rien qui blessât le bon goût et le sentiment du beau. F.a médiocrité les craignait trop

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pour oser se produire devant eux ; et les artistes tragiques ou comiques, quel que fiit le degré de distinction qu'ils eussent atteint dans Testime de ce public , se reliraient soucieux et tristes après la représentation lorsque l'improbation des connaisseurs s'était suffisamment exprimée par h silence de la fameuse canne à pomme d'or.

11 y avait alors peu déjeunes gens au parterre, et il n'était pas facile d'émouvoir des auditeurs mûris par le temps et désabusés des illusions qui font le charme et souvent l'erreur du premier âge.

Ce n'est plus cela aujourd'hui : je n'ai pas besoin d'opposer ce qui est à ce qui fut , et d'entrer dans le détail des causes qui ont amené la transformation. Celle-ci est sous nos yeux , et ce ne sera qu'en parlant des comédiens qui ont paru sur notre scène pendant les soixante dernières années, que je toucherai quelque chose du changement dont j'ai été le témoin.

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