M'" BOURGOIN
Mademoiselle Bourgoin aborda le même emploi avec des dons beaucoup plus gra* cieux. Sa figure était charmante, jeune et fleurie comme celle d'un bel enfant ; petite bouche ,. petites mains , petits pieds ^ œil fin, disant bien des choses, et une physionomie qui , nayant pas de repos ^ n'en laissait à personne.
C'était mademoiselle Bourgoin qui , dans Iphigénie en AtUidey mettait,, par ses attraits, tous les ressorts du drame en mouvement. Le spectateur, épris de la princesse, la trouvait digne d'Achille, de sa pasâon et de ses emportemens ; la tendresse de Glytemnestre ne pouvait être moins vive et moins courageuse ; les dieux étaient in- ' sensés s'ils faisaient en efifet dépendre la chute de Troie du sacrifice de l'une de leurs plus séduisantes créatures ; l'ambition
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d*AgameinnoD serait horrible si elle étouf* fait dans son cœur son aipour.de père pour cette fille. Quant à I9 politique d'Ulysse , elle outrageait la nature , et le chef de tant de rois avait bien raison de lui demander s'il aurait la même obéissance pour Galchas, si, au lieu d'exiger le sang d'Iphigénie, cet inspiré des dieux demandait la mort de Téiémaque.
Tout s'explique, quand l'Iphigénie gagne, par sa candeur, son innocence et sa gcâce, la tendre sympathie du public ; et c'est là un effet de la beauté et du don de plaire , que ne calculent pas assez les actrices qui s'aventurent dans ces rôles de jeunes filles , sans les charmes qui doivent armer ce sexe et accompagner cet flge.
Mademoiselle Bourgoin était on ne peut mieux dans ce rôle ; elle le disait bien , le jouait bien. Sa voix était douce, claire, son accent bien net, sa pose simple, sa personne ingénue, et la scène la plus intéressante , peut-être , de cette admirable tra-
gédie, était, au goût de bien du monde, celle où, protestant de sa respectueuse docilité aui ordres d'Agamemnon , elle entrait, par les plus touchans détails, dans rimmense chagrin que se préparait celui qui avait reçu de sa boudw , pour la pre»
inière fois, le doux nom de père.
Cette actrice fut, de celles que j'ai connues depuis quarante ans dans remploi des jeunes premières, Tactrice qui y apporta la plus grande somme de qitalités naturelles. Ce ne fut pas une comédienne du premier ordre , il s'en fallut de beaucoup. Sa naissance , son enfance n'avaient pas été accueillies en assez bon lieu pour quo les traces de leur infériorité fussent effacées en elle ; les amis de l'art dramatique ne s'y trompaient pas; rien fie supplée à la ch'stinction de la première éducation ; il y avait enfin plus d'instinct que de connaissances, plus d'imitation que de nerf et de création dans ce talent-là : c'est vrai , c'est bien vrai... Mais enfin on aimait à voir et à entendre cette jolie amoureuse ,
et personne ne trouvait étonnant qae les yeux du farouche Hyppoiite se fussent fixés avec langueur sur rkitéressante Aricie, et qu'il eût abandonné pour elle ses coursiers , sa dififise et ses forêts
Le moment n'est pas encore venu de me complaire dans mes d)servations sur mademoiselle Mars.
t M"' LANGE.
Pour mademoiselle Lan^e je ne vanterai guère que son éclatante beauté. Je ne l'ai vue que deux fois sur le théAtre, et une troisième au concert qui , de son temps , attirait les jolies femmes de Paris aux réunions de la rue de Cléry.
J'ai vu mademoiselle Lange dans la jeune fllle qui enflamme, sans s'en douter, lapes> sion de la femme jalouse , dans la comédie
de ce nom , comédie où Tauteur a manqué son but , car il y donne à l'épouse tant de raisons de croire à l'inconstance de l'époux, qu'il faudrait qu'elle fût de marbre pour demeurer insensible.
J'ai vu mademoiselle Lange encore dans Nanine. L'innocence d'une si brillante personne dans ces rôles paraissait d'un prix infini, et ce dût être en s'en émerveillant que l'un des plus riches industriels de cette époque demanda et obtint la main et la retraite de cette moderne Danaé , qui fut , comme chacun sait ^ le sujet d'un tableau où elle fut représentée sous une pluie d'or.
M"* MEZERAL^
Mademoiselle MÉZEaAi était une autre jolie femme qui resta au théâtre bien des années, et ne se retira que lorsqu'une
cruelle maladie , qu'elle aurait pu s*éviter, assiffait-on, altéra sa raisoo. Quelle était bien faite pour l'emploi qu'elle prit : quelle taille , quelle finesse dans les traits, et quels yeux noirs! Il n'y avait rien dans son talent qui fût au delà du bien ; mais elle n'aurait pu , sans d'aimables qualités , du goût et de l'aplomb , se soutenir aussi long-temps auprès de mademoiselle Mars et au milieu de tant d'artistes renommés.
M"' DUPÙIS.
Mademoiselle Rose Dupuis était encore au théâtre il y a peu d'années , jouant des mères dont elle a été long-temps la blonde , grande et belle fille.
C'était une actrice sage , intelligente , diB bon ton , dont la diction était juste , facile et le jeu ferme et reposé : le public la voyait toujours avec plaisir, et savait qu'à la fin de
sa carrière elle était douée de tout ce qu'il faut pour donner d'utiles leçons aux jeuned personnes qui commencent la leur.
J'ai rappelé les actrices qui ont joué les jeunes rôles : je vais parler de celles qui se sont fait un nom dans l'emploi des premières et des reines.
M"* SAINVAL AiNÉB.
Par ordre d'ancienneté dans mes soute-^ nirs, je citerai mademoiselle Sainval ainée.
Je ne Tai vue jouer qu'en province et ne pense pas qu'elle ait tenu le premier emploi dans la tragédie à Paris ^ parce que de corps elle était si petite qu'il eût été difficile pour elle de paraître habituellement sur un pre* mier théâtre encore tout glorieux des suc-* ces de femmes aussi belles et aussi admirées que les demoiselles Ghampmesié et Lecouvreur. Celle-ci , superbe Cornélie dans son
deail , serrant contre son cœur rume cinéraire de Pompée , était toujoors présente aax spectateurs... Qu'eût été mademoiselle Sainyal atnée comparée à ce type de la noblesse et de la grandeur?
Si mademoiselle Sainval n'eût été que petite , le public n*eût eu qu'un sacri&e à faire à riUusion , qui est son premier besoin ; mais , hélas ! cette petite femme ne montrait qu'au théâtre la figure qu*elle s'y composait , et tout le reste du temps qu'elle eût dû passer à la lumière du jour, elle s'y dérobait sous le voile noir et épais qui , à la ville, la couvrait toujours de la tète bxïïk pieds. EtaitH^ donc pour sa préparation , pour sa toilette, ou pour se pénétrer du personnage qu'elle allait représenter, qu'elle se rendait à trois heures dans sa loge et s'y tenait dans une rigoureuse solitude jusqu'à ce qu'elle sonnât ses femmes pour l'habiller?
Gomment est-il arrivé que mademoiselle Sainval atnée , tenue physiquement à une
si grande distance des conditions requises poor la profession de Fart dramatique , l'a cependant embrassé ?
Que son génie tragique réponde, etqueson ftme, que cette question semble évoquer, paraisse dans toute sa puissance pour rappeler^ à qui serait tenté de l'oublier, que c'est par rftmequ'une actrice est grande, et que l'œil du spectateur n'est pas difiBcile quand son cœur est vigoureusement attaqué, et quand ses facultés sont placées sous le charme d'un grand talent.
C'est dans Sémirumis^ c'est à Babylone que j'ai vu ce prodige ; c'est aussi dans Mé^ râpe , dans cette entrée triomphante de la mère d'Egiste :
Celai que tous iroyez , c'est mon fils I.
Dans ces deux rôles , les seuls où je pus voir et juger mademoiselle Sainval ainée , elle me tint sons le joug pendant toute l'action , tant il y avait d'autorité dans son organe viril , et de hauteur dans son
jeu ; cet effet était général , et chacun disait : « A quoi tient donc ce prestige exercé sur nos sens ? Ce petit être a plus de six pieds y et ce grand traître d'Assur et cet autre traître de Poliphonte ne sont que des enfans près d'elle. Quelle reine! quelle mère !»
A cette époque (1788) il s'était glissé au thé&tre une prétention qui touchait de près à l'abus i celle de produire un grand effet par la manière de jeter, appuyer ou accentuer les monosyllabes. Mademoiselle Sainval s'y préparait de loin : on s'en apercevait à la négligence ou à la mollesse de diction dont elle allait faire surgir, comme par surprise et contraste , le toi , le mot ou le vous, qui n'étaient , à vrai dire, qu'un son dont la justesse pour la situation faisait lé mérite. Il y avait, àdJUsSémiramis, acteii, scène vu :
La cendre de Ninus repose en cette enceinte, Et Tons me demandez le sujet de ma crainte , Vous /•,..
Et dans la scène iv , acte iv, les donne , je le veux , d'où le tiens-tu ? qui l^ écrivit ? que me di&-tu? qui étaient attendus comme on attend aiqourd'hui , au Grand-Opérai , le a Suivez-moi y> de Duprez, dans 6rwt7- Imme-Tell.
Mademoiselle Sainval ainée avait fait d'immençes études qu'elle avait voulues trop fondamentales peut-être. Ce travail eût été plus heureux, à mon goût, s'H eût été plus ménagé pour être moins senti. Une forte nature n'a besoin que d'être réglée ; la main qui la guide doit être légère. Pourtant il faut , pour être juste envers mademoiselle Sainval, lui tenir compte de ce qu'il en a dû coûter à une intelligence humaine pour faire sortir une grande tragédienne d'une toute petite femme.
A côté de ce portrait de mademoiselle Sainval^ et toute distance gardée , qu'il me soit permis de placer un pendant en l'hon-^ neur des petites femmes.
LA PETITE SDZETTE.
Cest celui d*une première chantease qui, il y a bien cinquante ans , fit sensation sur la scène des principales villes, sous le nom de la petite Suzette. On courait l'entendre dans la Zerbine de la Servante Maîtresse , où elle était à croquer, conmie on le disait alors, quand, se haussant sur se^ petits pieds d'enfant , elle intimait ses ordres à son maître , et lui chantait :
Allons^ qu'on m'obéisse, ' Zerbine le veut ainsi :
EJIle est maltresse ici.
C'était la Roxelane de rOpéra-Gomiqae.
Sur le bruit de son nom , le directeur du théâtre de Lyon l'avait engagée pour son emploi de première chanteuse* Suzette, descendant de la diligence , avait été indiquée à quelques jeunes gens; ces messieurs avaient été scandalisés pour l'honneur de
leiu* grande cité qu'un chiffon de cette mise, de cette taille , de cette tournure , disaientils , eût osé se présenter chez eux pour les rôles de prima-dona. Leur mauvaise humeur gagna bientôt leshabitués du parterre, et il fut résolu que , pour chfttier à la fois le directeur et la débutante , on ne souffrirait pas que celle-ci parût : la chose arriva ainsi. C'était la Servante Maîtresse que Ton jouait; les dames étaient impatientes de Tentendre, le goût de la musique italienne , d'ailleurs « germant alors dans les tètes françaises. Un vif débat s'engagea donc entre le parterre et les loges. Il était naturel que les pères et mères^ des opposans finissent par remporter , ayant , outre leur position , cet argument puissant en faveur de leur cause :
<( Que dira-rt-oif d'un public qui repousse une pauvre femme avant de l'avoir entendue? »
Suzette parut donc; joua , chanta, enleva tout le monde. Quelle actrice! quelle voix!
quelle Zerbine ! Bien , bien , messieurs les
Lyonnais , se dit in petto Suzette , appfaio* dissez, applaudissez, le temps vous est court , car dans une heure je serai hors de vos murs et pour toujours. En efiet , la petite fée était à minuit sur la route de Paris, et le souvenir de sa fière retraite se confondît avec celui de son triomphe. Suzette était aussi une toute petite femme.