Soixante-neuf ans à l'Opéra-Comique en deux pages
Le 'public a fait, il y a quelques mois , un accueil sympathique à notre travail intitulé « 67 ans à l’Opéra en une page ». Un simple tableau synoptique, d'un genre assez nouveau , permettait, en effet, d'embrasser une importante période de V histoire du théâtre, et, sans exiger du lecteur aucun effort , lui fournissait des données exactes sur « l’état civil » des pièces représentées, sur la carrière plus ou moins brillante qu'elles avaient parcourue, sur leur longévité ou leur mortalité. Ce tableau, à la rigueur, aurait pu se passer de tout commentaire ; celui que nous avions cru devoir y joindre était fort bref, car, pour emprunter le joli mot de Chamfort, « en fait d'inutilités, il ne faut que le nécessaire » .
Les encouragements que nous avons reçus alors nous ont décidé à tenter, pour V Opéra-Comique, une entreprise similaire . Mais, ici, la tâche était beaucoup plus considérable et d'une nature bien plus ardue.
Plus considérable, disons-nous. Effectivement, durant un espace de temps à peu près égal à celui qui se trouvait circonscrit dans notre
tableau consacré à l'Académie nationale de musique, l' Opéra- Comique, ouvert tous les jours et jouant fréquemment des œuvres de dimensions restreintes, a représenté un nombre infiniment plus grand d'ouvrages. Aux pièces en un acte, même, nous avons dû, en raison de leur quantité, assigner, dans notre récapitulation en forme de table, un caractère typographique spécial.
Une autre cause rendait notre besogne actuelle plus complexe. En parlant de l'Opéra, nous nous étions contenté de désigner les œuvres jouées pour la première fois depuis 1820, date initiale adoptée par nous ; le répertoire antérieur, nous l’avions laissé de côté pour un motif aisément intelligible : cest que V apparition triomphante à l'Opéra du Rossinisme et du Romantisme supprima , ou peu s'en faut, ce répertoire ancien. Le succès retentissant du Siège de Corinthe, de la Muette, de Guillaume Tell, de Robert eut pour résultat d’abolir en quelque sorte presque tout ce qui avait précédé, tant fut puissante et victorieuse la poussée de ces vastes compositions douées alors de toute la force expansive de la jeunesse .
Au premier choc, disparurent pour toujours les ouvrages d'un caractère mixte et d'un genre atténué, sans excepter même, en cet ordre, les productions de véritables maîtres, Grétry, Méhul, Kl xutzer, Nicolo, Berton, auxquels on peut ajouter Rousseau dont le Devin du Village avait surnagé jusqu'alors . Les œuvres de ces artistes devaient nécessairement pâlir et paraître mièvres quand on les voyait alterner avec les grandes pages, richement colorées, de Guillaume et de Robert. Bientôt ce fut le tour des opéras mêmes qui, appartenant à la tradition ancienne, avaient réalisé avec le
plus d'éclat une esthétique jugée désormais insuffisante : Sacchini, Gluck, Spontini, furent atteints de la façon la plus sensible.
En 1829. l'affiche présente encore les titres, toujours glorieux , d’Iphigénie et d’Œdipe, de la Vestale et de Fernand Cortez. Bientôt Cortez demeure à peu près seul. Après la Juive, après les Huguenots, objet d'une vogue incomparable, cest seulement de loin en loin, et généralement avec un succès douteux, qu'on reprendra, pour quelques soirées, Alceste ou la Vestale. Don Juan, par un privilège unique, s'est maintenu sur V affiche jusqu’en ces dernières années; encore le chef-d' oeuvre de Mozart ne fut-il donné pour la première fois, sous sa forme actuelle, qu'en 183k. Quanta Armide, en dépit des projets de reprise dont on parle depuis trente-cinq ans, V admiration pour ce rare chef-d’ œuvre est demeurée purement platonique .
A V Opéra-Comique il ne se produisit rien de tel. Sans doute, les vieux ouvrages eurent plus ou moins ci souffrir du voisinage des œuvres de Boïeldieu ( dans sa dernière manière), d'Auber, d'Iiérold, d'Halévy, d'Adam. Mais l'ancien répertoire, un moment compromis, ne fut pas du moins voué à la mort. Pendant une douzaine d’années, au moment de la plus forte effervescence du goût nouveau, le public parut s'être dèsaffectionné de ces pièces si longtemps aimées ; dès 18k0, la faveur leur fut rendue après que, par suite de ce repos, une sélection se fut opérée parmi elles, au profit des meilleures et des plus caractéristiques . On sait quel succès obtinrent alors Richard et\e Déserteur, succès qui, surtout à l’égard du premier de ces ouvrages, ne s'est jamais démenti depuis.
Si Von cherche pourquoi, sur nos deux grands théâtres musicaux, les destinées du répertoire furent si notablement diverses, on en trouvera vite les raisons. A V Opéra, il y avait eu renouvellement presque total du genre, porté alors, avec une sorte d'outrance, vers la tension sentimentale en même temps que vers la splendeur pittoresque et décorative. Entre les Indes galantes et les Huguenots, il y a des abîmes; tandis que de la Servante Maîtresse à Phryné, de Richard à Mignon ou même à Lakmé, à travers les variations du goût, dans la diversité de V effort et du procédé, on peut constater V existence d’une tradition où rien ne vient interrompre définitivement la série continue, la suite sans doute croissante et graduée, mais au fond logique, et, à certains égards, identique, des manifestations de V art. Ici le type primitif est distinct et reconnaissable ; le genre qui oscille entre les deux extrêmes, le drame pathétique et la bouffonnerie, a été, une fois pour toutes, déterminé dans ses lignes principales. Lorsque, dans ce genre, les modifications se produisent, cest par voie de réforme , et non de révolution. Souvent, cest dans V œuvre ri un même homme, que disons-nous ? c est dans une même œuvre que le progrès ou, pour parler plus prudemment , le changement , s’est effectué. Par exemple, Boleldieu, dans sa Dame blanche, ri est-il pas à la fois l’homme d'hier et V homme de demain, et, à la manière de .Janus, ri a-t-il pas deux visages, dirigés, l’un vers le passé, Vautre dans le sens de V avenir?
Il convient d’ailleurs de ne pas oublier que, dès une epoque fort ancienne, on a monté accidentellement à V Opéra-Comique , sous des dénominations variées, des œuvres s’écartant plus ou moins du type
généralement admis à ce théâtre, et qui, confinant au grand opéra, constituent ce qu'on appelle aujourd'hui des opéras de demi-caractère, On pourrait, en ce sens, établir une curieuse liste où Von ferait figurer Guillaume Tell, de Grétry, Joseph, de Méhul, Masaniello, de Carafa, peut-être Zampa et le Pardon de Ploërmel, puis Carmen, Manon, le Roi d’Ys, et, tout récemment, l’Attaque du Moulin.
En étudiant le répertoire de l'Opéra, nous étions parti du Siège de Corinthe. Nous avons, pour l' Opéra-Comique, choisi, comme date inaugurale, la Dame blanche, où les infuences nouvelles, en particulier celle de Rossini, sont apparentes. Seulement, nous le répétons, le répertoire antérieur n ayant pas été, ici comme à l’Opéra , condamné, avec ou sans sursis, nous devions lui ménager, sur notre liste, le rang qu'il avait effectivement conservé au théâtre. Il y avait là encore une cause d' accroissement pour le nombre des œuvres appelées à figurer sur notre tableau, que nous avons dû, par suite, étendre sur deux feuilles, avec la circonstance aggravante d’un format exceptionnel .
Les difficultés d'exécution, pour nos recherches, étaient multiples et délicates. Les ouvrages spèciaux, relatifs à l’Opéra- Comique, sont, d'une part, incomplets et, de Vautre, remplis de fâcheuses erreurs. L’Almanach des Spectacles (l'ancien, bien entendu) se trouve constamment en désaccord avec les données fournies par le document le plus authentique et le plus autorisé : les livres de la Société des auteurs. Quant aux journaux, ils omettaient généralement, autrefois , les pièces de proportions réduites ; tout au plus
leur ménageait-on, avec parcimonie, une petite place dans les annonces quotidiennes des théâtres. Nous avons fait de notre mieux pour résoudre les menus problèmes qui nous étaient parfois posés par les oublis ou les inadvertances de prédécesseurs négligents. Notre nomenclature , nous pouvons ï affirmer, est de beaucoup la plus complète et la plus exacte qui ait jamais été dressée sur ces matières . Si quelques légères erreurs de détail ont pu se glisser dans notre relevé, elles ne sauraient, en aucune façon, modifier les conséquences que Ion en peut déduire.