‹ Soldats ambassadeurs sous le Directoire, an IV-an VIIIChapitre 17 sur 33 · A. N. AF, III · texte numérisé non relu

A. N. AF, III

34e BERNADOTTE

Six jours apr^8 le 18 fructidor, BernadoUe envoyait à Milan des impressions assez optimistes : « Paris est tranquille. Le peuple a appris Tarrestdtion des députés, d'abord avec indifférence. Un esprit de curiosité Ta bientôt attiré dans les rues, r enthousiasme a suivi, et Fair qui, depuis longtemps, n'avait pas retenti des cris de vive la République en a été frappé dans toutes les rues..« Le gouvernement a dans ce moment à sa disposition la possibilité de remonter l'esprit public; mais tout le monde sent qu'il faut qu'il s'entoure de républicains probes et énergiques. Malheureusement, une foule <rhommes sans talents et sans moyens croient déjà que le mouvement n'a été que pour eux; le temps est propre à tout remettre. Les armées ont repris <le la consistance ; /e« militaires de l'intérieur sont considérés ou du moins craints. Les émigrés les fuient et les prêtres insermentés se cachent. Jamais circonstance ne fut plus heureuse pour consolider la République... (I). »

On remarquera l'appréciation portée dans cette lettre : les militaires de l'intérieur sont considérés ou du moins craints. C'était sans doute une allusion aux élections faites après le 18 fructidor pour remplacer Carnet et Barthélémy. Trois généraux avaient figuré sur la liste des Cinq-Cents, Augereau, Ernouf et Masséna. Tous trois avaient obtenu près de deux cents voix, mais Merlin de Douai et François de Neufchâteau avaient été

(1) Bernadotte à Bonaparte, 24 fructidor (10 septembre).

choisis par les Anciens pour entrer au Directoire.

Or, Augereau — que Bemadotte classait maintenant parmi les militaires de ^intérieur — se considérait, assez justement, comme le triomphateur du 18 fructidor! Il avait fermement espéré remplacer au Luxembourg un des proscrits et était fort dépité de son échec. Le commandement de la 17" division militaire n'était plus, pour lui, une place suffisante et ses réclamations firent décider un remaniement complet dans les grands commandements. Dès le lendemain de la Journée, Moreau qui avait trop tardivement dévoilé les intrigues anciennes de Pichegru (intrigues qu'il connaissait depuis longtemps) était lui-même tombé en disgrâce. Son armée avait alors été donnée à Hoche qui devait réunir sous son commandement les troupes de la Sambre et du Rhin. Mais, le 19 septembre, Hoche disparaissait en pleine jeunesse! Le lendemain^, Augereau obtenait sa lourde succession. L'armée confiée au général de Fructidor était plus nombreuse que celle d'Italie (2)!

Un autre commandement se trouvait aussi disponible : celui du Midi. Ce commandement était plus politique que militaire. L'armée du Midi devait rétablir l'ordre en Provence et purger le pays des bandes de malfaiteurs qui l'infestaient sous prétexte d'insurrection poK tique. Il fallait combattre les anarchistes de droite et faire exécuter de nouvelles

(1) Voir Introduction, I.

(2) Cette désignation parut désastreuse à Bonaparte qui, tout en estimant le courage d' Augereau, n'avait qu'une médiocre confiance dans sa valeur comme général en chef.

mesures ires rigoureuses qui paraissaient indispen- Hables (1).

Pour cette mission, le Directoire songea à Bema- (lotte. L'arrêté de nomination fut signé dans la soirée du 20 septembre (4* complémentaire de Tan \) sans que l'intéressé ait été même consulté !

C'était un commandement en chef! Mais Bernadotte ne se souciak pas d'aller faire en Provence des opérations policières sans gloire. II refusa très nettement l'offre du Directoire (2). A ce moment, d*ailleurs, les négociations commencées à Udine traînaient en longueur. Une reprise des hostilités paraissait possible et* peut-être prochaine. Assez écœuré de tout ce qu'il avait vu depuis un mois, le général ne tenait pas à prolonger son séjour à Paris et résolut de partir pour l'Italie.

Après avoir pris congé des Directeurs dans les derniers jours de septembre, il se dirigea rapidement sur Milan puis rejoignit le général en chef à Passariano. Lavallette l'y avait déjà précédé et Bonaparte était fort renseigné sur les événements de Fructidor. Bernadette resta plusieurs jours à Passariano, oii il trouva le général Desaix (3), fit la

(1) Le commandement du Midi s'étendait sur les 8«, 9«, 10* et 20' divisions. M. Sciout (III, 91) prétend qu'À ce moment il fut (luestion de Bernadotte pour le ministère de la guerre. Son nom aurait été mis en avant par Lavallette. Je n'ai trouvé aucune trace de ce fait.

(2) Bernadotte fut remplacé par le générale Pille.

(3) Le général Dosaix était venu en Italie pour visiter les champs de bataille. Il notait ainsi Bernadotte dans ses impressions de voyage : « Jeune, plein de feu, de vigueur, de belles passions, de caractère surtout très estimable. Il n*est pas aimé parce qu'il passe pour enragé. Ses troupes sont les mieux tenues de Tarmée. » (Carnet de la Sabretache, 1898.)

LES AMBITIONS DE BERNADOTTE 3i9

connaissance des plénipotentiaires autrichiens et reçut de Joséphine un accueil charmant. Les impressions qu'il rapportait de Paris étaient d'ailleurs semblables à celles de Lavallette. La paix lui paraissait nécessaire, a II dit que les esprits étaient trop agités pour que les hostilités pussent être reprises avec avantage à moins que le gouvernement ne fût investi d'une sorte de dictature, mais que, dans ce cas, la position de Bonaparte deviendrait fort dangereuse. Victorieux ou défait, il n'en serait pas moins l'objet des soupçons et de la surveillance du pouvoir (1). »

Peut-être, ces conversations contribuèrent-elles à. hâter les décisions du négociateur (2)? Le séjour du général Bernadotte à Passariano se prolongea jusqu'au 14 ou 15 octobre. Et c'est le 17 octobre (26 vendémiaire an VI) que Bonaparte mit sa signature au bas du traité de Campo-Formio,

Aussitôt le traité signé, Bonaparte s'empresse de quitter la région d'Udine. Il a hâte de retrouver ses troupes. En cours de route, il passe la revue des divisions de son armée et revoit alors Bernadotte. Le !•' novembre, après une absence de deux mois, il rentre au château de Mombello et y trouve des instructions du Directoire le chargeant de représenter la République au congrès qui va s'ouvrir incessamment à Rastadt.

Avant de se diriger vers l'Allemagne, le général

(1) Touchard-Laposse, Mémoires, I.

(2) Voir Glarkb, VI.

en chef prend les premières mesures nécessaires pour organiser Tarmée dite d'Angleterre dont un décret du 26 octobre (1) vient de consacrer la création. Le 12 novembre, cette organisation est assez avancée pour qu'il puisse écrire au Directoire : « Vous trouverez ci-joint la distribution de l'année d'Italie en armée d'Angleterre» d'Italie» et dans nos établissements. J'ai fait toutes les dispositions et donné tous les ordres en conséquence afin que, dès que l'échange des ratiGcations aura eu lieu, et que nous serons dans Mayence, on puisse commencer à mettre les colonnes en marche pour l'Océan (2). » Les généraux d'Italie qui doivent se tenir prêts à partir ont été désignés nominativement dès le 9 novembre (3) : Masséna, BemadoHey Brune, Joubert, Victor, Duphot, Pijon, Verdier, Point, Rampon, Ménard, Gardanne, Mireur, Priant, Belliard, Veaux, Vial, Monnier, Lannes.

A celte armée d'Angleterre, quel peut être le rôle de l'ambitieux Bernadotte? Le commandement en chef du Midi lui a paru insuffisant après Fructidor. Or, les nécessités de l'organisation des « colonnes à mettre en marche pour l'Océan » ont amené Bonaparte à réduire sensiblement l'effectif des divisions. Bernadotte a commandé, pendant la campagne d'Autriche, près de vingt mille hommes amenés de Metz, et la décision prise par le général en chef va

(1) Décret du 26 octobre (S brumaire) : « Il se rassemblera sans délai, sur les côtes do l'Océan, une armée qui prendra le nom d'armée d'Angleterre. Le citoyen général Bonaparte est nommé général en chef de cette armée. »

(2) Corr. de iV., 2354.

(3) Corr. de N., 2334.

réduire de moitié son commandement I Comment, dans ces conditions, peut-il espérer montrer sa valeur et s'élever au rang qu'il croit mériter, — au premier rang?

C'est à partir de ce moment que les relations des deux généraux vont perdre pour toujours leur caractère de cordialité. Dès qu'il apprend la mesure prise, Bernadotte la considère comme offensante et estime que sa dignité outragée ne lui permet pas de rester, dans ces nouvelles conditions, sous les ordres de Bonaparte. Il n'ose protester ouvertement, mais il est bien résolu à ne pas déchoir en cédant une partie des troupes qu'il a commandées depuis un an. Une demande de congé est immédiatement adressée à Paris. Sans attendre la réponse, le général abandonne sa division en prétextant un impérieux besoin de repos; il prévient simplement Bonaparte de son départ et lui fait des adieux comme s'ils ne devaient jamais plus se revoir. Il annonce du reste son intention formelle de prendre sa retraite et de vivre désormais à la campagne ! Il fait même une sorte de testament militaire, recommandant ses deux aides de camp favoris. Maison et Gérard (1) .

La lettre de recommandation était fort insolente. « Maison et Gérard, — disait Bernadotte, — peuvent, comme moi, s'incliner devant le talent, mais jamais devant l'audace. Quoique j'aie à me plaindre de vous, je m'en séparerai sans cesser d'avoir pour vos talents la plus grande estime. .. »

(1) Tous deux futurs maréchaux de France.

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A peine arrivé à Paris, Bernadoite va conter à Barras tous ses griefs contre Bonaparte. Heureux de pouvoir exploiter un jour une rivalité qu'il pressent, le Directeur cherche à consoler le malheureux général et le dissuade de ses projets de retraite. « Vous êtes un vrai républicain^ lui dit Barras, personne ne peut mieux que vous, servir notre patrie; vous êtes encore capable de faire quelques campagnes, j» — a J'ai plus de \'ingt campagnes dans le ventre au service du Directoire, » réplique le fougueux Béarnais, avec une énergie redoutable, en agitant son grand sabre (1). Barras fait alors les plus belles promesses pour un avenir prochain et, à la suite de cette entrevue, il n'est plus du tout question de retraite à la campagne ! Bernadotte continue à ne pas vouloir faire partie, comme simple divisionnaire, de l'armée d'Angleterre, mais il n'éprouve plus le moindre besoin de repos I II se montre, au contraire, très désireux d'être employé, n'importe où, pourvu qu'on lui donne un commandement indépendant. II irait volontiers aux îles Ioniennes ou au pays lointain de nie de France et propose même au Directoire d'organiser et de conduire une expédition contre les Anglais en Hindoustan !

Peu de jours après son retour de Rastadt, le 18 décembre, Bonaparte répond de Paris à son ancien lieutenant. Peut-être le général en chef se rend-il compte que la dislocation de la division de Gradisca a été une mesure fâcheuse qui excuse

(1) Voir dans Barras, III (148-151), les curieux détails de cette entrevue.

jusqu'à un certain point la mauvaise humeur et la lettre insolente de Bernadotte? Toujours est-il qu'il semble vouloir ménager la susceptibilité de son orgueilleux collègue. Il ne fait aucune allusion au testament qui a légué Maison et Gérard et propose même de revenir sur la décision d'organisation prise à Milan le mois précédent : « Le Directoire exécutif s'empressera de saisir toutes les occasions de faire ce qui pourrait vous convenir. Il a décidé qu'il vous laisserait le choix de prendre le commandement des îles Ioniennes^ ou une division de l'armée d'Angleterre, laquelle sera augmentée des anciennes troupes que vous aviez à l'armée de Sambre* et-Meuse, ou même une division territoriale, la dixseptième par exemple (1). Personne ne fait plus de cas que moi de la pureté de vos principes, de la loyauté de votre caractère et des talents militaires que vous avez développés pendant le temps que nous avons servi ensennJble. Vous seriez injuste si vous pouviez en douter un instant (2). »

Cette lettre du 18 décembre est expédiée à Milan. Pepuis quelques jours, en effet, Bernadotte a repris le chemin de Tltalie, où il compte attendre l'exécution de la parole de Barras 1 La promesse a porté sur le commandement en chef de l'Italie, qui va forcément devenir disponible à bref délai, lorsque Bonaparte se mettra à la tête de l'armée d'Angleterre. Mais Barras n'a osé l'avouer ni à ses collè-

(1) La 17« division était celle de Paris qu'Augereau avait commandée en Fructidor.

(2) Corr. de N., 2390.

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gue0» ni à Bonaparte. C'est une promesse qui ne sera tenue qu'ultérieurement et il sera temps alors de la faire connaître i

Jusqu'à nouvel ordre, c'est Berthier qui est désigné officiellement pour l'emploi de général en chef en Italie. Le 12 décembre, Bonaparte a rédigé des instructions pour son ancien chef d'état-major et lui a donné Tordre de se mettre en route immédiatement, de façon à être rendu à Milan le 28 ou le 29 frimaire (18 ou 19 décembre) (1). Et, le 29 dé« cembre, de nouvelles instructions de détail sont encore envoyées au « général en chef Berthier (2). m

Ainsi donc, pendant tout le mois de décembre, rien ne peut faire croire à la désignation de Bernadette comme commandant en chef en Italie. Le Directoire désire cependant être agréable au général et il lui fait offrir officiellement le commandement des îles Ioniennes. Bernadotte, qui n'a sans doute qu'une médiocre confiance dans la promesse que Barras lui a faite à Paris, accepte sans hésiter et répond de Trévise, le 11 nivôse (31 décembre). «J'ai reçu, citoyens directeurs, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 28 ifrimaire dernier^ J'accepte le commandement des départements de Corcyre, d'Ithaque et de la mer Egée. J'envoie pour prendre vos instructions le citoyen Maurin, mon aide de camp, capitaine ; s'il y en avait qui dussent m'étre communiquées de vive voix, je me rendrais^ sur-le-champ près du Gouvernement... Je prie le Directoire d'être persuadé de rattachement que j'ai

(1) Corr, de N , 2386.

(2) CwT. de iV., 2393.

pour lui et du zèle avec lequel je m'empresserai d'exécuter ses ordres (1). » ^

Cependant, — au commencement de janvier, — les préparatifs de l'expédition d'Angleterre sont assez avancés pour que Bonaparte songe à faire revenir Berthier très prochainement à Paris. 0» discute donc le nom de son successeur en Italie el c'est à ce moment que Barras pose nettement la candidature de Bernadotte, qui, lui, vient d'accepter d'aller aux îles Ioniennes !

Le 6 janvier, — ignorant encore l'assassinat de Duphot, — le Directoire prévient Bonaparte de ses intentions. Le jour même, Bonaparte, qui est à Paris, écrit à Berthier : « Je crois que le Directoire désire laisser en Italie le général Bernadotte », et il annonce officieusement la chose au général Berna^ dotte lui-même (2) : « Je vous remercie des observa* tions que vous m'avez envoyées sur les établissements français dans la mer Ionienne. Vous ne perdez pas de temps; vous passez à vous instruire le temps que la paix vous empêche de passer sur le champ de bataille. J'aurais fort désiré vous avoir avec moi en Angleterre; mais il parait que le gouvernement croit votre présence nécessaire pour commander l^Italie. Ce poste est si essentiel que je n'aurais pas bonne grâce à y résister. Vous servirez la République en éclairant la marche des nouveaux républicains d'Italie. Croyez que dans toutes les circons-

(1) A. N. AF, III, Affaires particulièi^es^ carton 268,

(2) Corr. de N., 2400,

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tances, je vous donnerai des preuves de Testime que vous m'avez inspirée. »

Deux jours après Texpédition de ces lettres, le 8 janvier, le Directoire apprend les graves événements de Rome des 28 et 29 décembre : le général Duphot a été tué dans une sanglante émeute et l'ambassadeur de la République, Joseph Bonaparte, a dû quitter la ville éternelle! Il faut donc aviser immédiatement à cette situation nouvelle. Une démonstration militaire paraît s'imposer.

- Or, la désignation de Bernadotte comme commandant en chef en Italie, bien que résolue en principe depuis le 0 janvier, n'est pas officielle encore. Berthier est à Milan; il ne doit rentrer que plus tard, pour prendre les fonctions de chef d'état-major de l'armée d'Angleterre et, vu la gravité des circonstances, c'est à lui que les opérations militaires en Italie doivent normalement rester confiées. « L'honneur de prendre Rome vous est réservé, — lui écrit Bonaparte le 11 janvier (22 nivôse) (1). — Vous êtes nommé, au reste, pour remplir les fonctions de chef d'état-major de l'armée d'Angleterre. Bien entendu y qu'auparavant y vous finirez de pacifier l'Italie et de venger l'honneur national. »

En même temps qu'il décide les premières mesures pour CI prendre Rome », le Directoire, craignant des mouvements du côté de Naples, juge utile d'envoyer au roi Ferdinand un ambassadeur militaire en remplacement du titulaire Treilhard,

(1) Corr. de JV., 2404 et 2405.

qui n'a pas rejoint et qui, actuellement, représente la République à Rastadt. Pour remplir cette mission à Naples, il est naturel de désigner un des géné^ raux en vue, présent en ItcJie. Le nom de Berna-f dotte est mis en avant, puis celui de Brune, et c'est ce dernier qui est définitivement choisi par le Directoire. Des instructions hâtives sont rédigées par Bonaparte dans la soirée et envoyées à Brune par rintermédiaire de Berthier, son supérieur hiérar* chique (1).

D'autre part, depuis le traité de Campo-Formio (17 octobre 1797), et surtout depuis la ratification de ce traité par les Conseils (30 octobre et 3 novembre), il a été plusieurs fois question de reprendre avec l'Autriche des relations diplomatiques régulières. Au moment où les affaires se compliquent si subitement en Italie centrale, il paraît désirable que la République soit officiellement représentée auprès de l'empereur. Le Directoire se décide donc à envoyer un ambassadeur à Vienne.

Or, Bernadotte se trouve, en somme, disponible^ Il n'est pas encore parti pour les fies Ioniennes, et le commandement en chef de l'Italie, qui lui a été promis par Barras, se trouve ajourné, pour longtemps peut-être, puisque Berthier vient d'être chargé des opérations contre Rome ! Il est donc naturel de lui offrir une compensation. C'est pour cela que son nom a été prononcé pour une mission éventuelle à Naples, mission qui vient d'être confiée à Brune. Mais l'ambassade de Vienne, la première de toutes

(1) Pour cette mission donnée à Brune et qui, d'ailleurs, ne fut pas remplie, voir Cànclàux, VH.

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les ambassades, est un poste autrement important, autrement en évidence, qui semble devoir donner satisfaction à toutes les ambitions d'indépendance manifestées par Bernadette.

C'est Bonaparte lui-même qui propose aux Directeurs la candidature de son ancien lieutenant. U le présente comme aimable, séduisant, rusé, appartenant à la diplomatie. « Il faut le lancer dans cette carrière, — dit Bonaparte (1), — lui en donner le premier poste, afin d'imposer doublement à nos ennemis» en leur faisant accepter un militaire de la République, et aux ennemis titrés de l'intérieur, qui veulent que la diplomatie ne soit occupée que par la noblesse, en envoyant un plébéïen à cette Autriche qui est si ferme sur l'étiquette et ne tient pas moins qu'aux seize quartiers... (2). w

Aucune objection ne fut faite à la proposition de Bonaparte. L'arrêté nommant Bernadotte à Vienne fut signé dans la soirée du 22 nivdse, — le jour même où l'expédition contre Rome venait d'être résolue.

(1) Barras, HI, 151.

(2) Dans ses Commentaires (II, 173), Napoléon a regretté plus tard cette nomination, après Tavoir conseillée. « Ce choix était mauvais, le caractère de ce général était trop exalté, sa tête n'était pas assez calme. »

Bemadotte accepte. •.— Lettres À Talleyrand. — Correspondance

. de Bonaparte avec le comte de Cobenzl. — Personnel emmené

par Tambassadeiir. — De Milan à Vienne. — Installation &

- l'hôtel Lichtenstein. — Le corps diplomatique. •^— > Instructions . envoyées de Paris. — Audience impériale du 2 mars.

- Bernadotte était à Milan lorsqu'il apprit, en même temps, le maintien de Berthier à la tète dé Tarmée d'Italie et sa propre désignation comme ambassadeur à Vienne. 11 crut d'abord que ce changement n'avait pour but que « de l'écarter des àflFaires intérieures de la République (1) » et hésita avant d'accepter. Berthier lui fit comprendre cepen*dant que Vienne était un poste d'honneur impossible à refuser. Bernadotte se décida donc assez promptement et écrivit au Directoire : a La première vertu d'un soldat qui est l'obéissance ne me permet pas de faire la plus légère réflexion ; mais je crains bien de rencontrer plus d'obstacles dans la diplomatie que je n'ai eu à en surmonter dans ma carrière militaire (2). » ,

(1) Mémoires tirés des Papiers â^un homme d'État, V, 483.

(2) Lettre citée par Frédéric Masson dans son ouvrage sur les Diplomates de la Révolution Le séjour de Bernadotte à Vienne ^st raconté avec beaucoup de détails par Téminent historien auquel j'ai fait de nombreux emprunts de documents. Je tiens à les signaler au début de cette étude* '.

sec BERlfADOTTE

Le nouveau diplomate ne se trompait pas. Les obstacles rencoutrés devaient être fort nombreux et difficiles. Trois mois plus tard, l'ambassadeur regretta certainement d'avoir suivi les conseils de Berthier t 11 disait alors, le 14 germinal (3 avril), à son ami le général Ernouf, directeur du dépôt de la guerre : « Je ne te dissimulerai pas que j'aurais été bien plus satisfait de conserver le commandement de l'Italie que d'exercer une des premières ambassades. Tu sais sans doute que le gouvernement m'avait désigné pour remplacer Berthier avant mon départ pour Vienne. Honoré de son nouveau choix, j'ai obéi, mais je te déclare que si j'avais été le maître d'opter, je n'aurais pas hésité à me déterminer pour le commandement rnili^ taire... »

En écrivant ainsi à Ernouf le 3 avril, Bernadette était fort sincère. Son ambassade de Vienne ne lui avait pas donné les satisfactions espérées et il regrettait surtout de n'avoir pas attaché son nom à la prise de Rome ! Mais, en janvier 1798, — malgré la fausse modestie dont il fit alors étalage, — il dut ressentir un légitime orgueil à l'idée d'aller repré^ senter la République triomphante auprès de la cour d'Autriche. Sa mission allait le mettre au-dessus de la plupart de ses collègues, lui permettre de jouer un rôle important, non pas seulement devant la France, mais devant l'Europe, et faire de lui, en quelque sorte, l'égal de Bonaparte ambassadeur à Rastadt t

Vis-à-vis de Talleyrand, le rusé Béarnais aflFecta cependant de douter de sa propre valeur et se

îDontra plein de déférence (1) :'a Si je n'avais consulté que mes moyens, certainement le résultat de mes réflexions aurait été de refuser la mission honorable dont le Directoire m'a chargé. Mais je sens qu'il faut obéir avec respect au gouvernement* Une volonté ardente de faire le bien, un désir bien prononcé de remplir mes devoirs seront ma constante ambition; mais je prévois qu'il me sera difficile si vous ne prenez pas. la peine de m'aider de vos conseils, car je suis neuf dans l'art de négo-^ cier... J'espère que vous me donnerez un secrétaire de légation qui soit au courant des formes. .. » Le 9 pluviôse (28 janvier), nouvelle épître, plus modeste encore, adressée au ministre des Relations : « En acceptant la mission importante que le gouvernement vient de me confier, j'ai moins consulté mes talents que mon désir d'être utile à la République ; ce dernier motif m'a élevé l'àme et agrandi l'imagination. Je me suis dit que dans une République naissante, lés hommes qui avaient Famour de la servir devaient regarder les grades^ du même coup d'œil que la mort qu'on ne doit ni désirer ni craindre. J'avoue cependant, et je le fais, sans rougir, bien que les événements qui se sont rapidement succédé aient été propres à assurer le courage de mon âme, ce même courage qui souvent m*a servi dans le cours de ma carrière militaire m'aurait abandonné dans cette circonstance, et.

(1) Bernadotte à Tàlleyrand, 6 pluviôse (25 janvier), A. E. Vienne, 368. — Les volumes 368 et 369 de cette série contiennent toutes les dépêches officielles et lettres ayant trait à l'ambassade de Bernadotte. ...

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malgré mon inaltérable volonté de faire en faveur de mon pays le sacriflce même de ma tranquillité, j'aurais répugné à me jeter dans une carrière aussi glissante, si Tespoir d'être aidé de vos conseils ne m'avait tranquillisé. J'y compte inCniment, parce que je crois que vous avez beaucoup contribué à ma nomination. »

Cette dernière phrase vaut la peine d'être soulignée. Ëtatt-ce flatterie, ou ruse gasconne pour légitimer l'humilité de langage de la lettre? Ou bien, ne voulant pas remercier directement Bonaparte, l'ambassadeur avait-il préféré faire semblant de croire à l'influence prépondérante de Talleyraad? • Ce ne fut cependant pas le ministre des Relations qui prévint la cour de Vienne de la désignation de Bernadette t Bonaparte lui-même crut devoir l'annoncer au comte Louis de Cobenzl à la date du 23 nivôse (12 janvier) (1). Le général en chef de l'armée d'Italie et Cobenzl s'étaient rencontres pendant les négociations d'Udine (2), puis à Rastadtet leurs relations avaient été suffisamment cordiales pour expliquer cette correspondance. Le diplomate autrichien, qui résidait à Rastadt, n'osa pourtant pas répondre sans en référer au baron de Thugut. Il envoya donc à Vienne la lettre de Bonaparte. : Cette désignation imprévue d'un ambassadeur français parut fort regrettable à la chancellerie im-. pénale. Il n'était pas possible, trois mois après la:

(1) Cette lettre de Bonaparte à Cobenzl n'existe pas dans la Correspondance de Napoléon. Son existence est cependant prouvée par la réponse qu'adressa Cobenzl.

(2) Voir Clarkk, V et VI.

paix, de refuser de recevoir l'envoyé du Directoire. Mais on pouvait tenter du moins de Tempécher de venir ! Après plusieurs jours de réflexion, Thugut, fort embarrassé, pria Cobenzl de répondre à Paris. « Je suis chargé de vous faire connaître; — écrivit Cobenzl à Bonaparte le 10 février, — que, vu la réputation des qualités estimables du géné-^ rai Bernadette, Sa Majesté l'Empereur a appris avec beaucoup de satisfaction sa destination pour Vienne... » Cependant, — au dire du représentant de François II à Rastadt, — cette désigna* tion paraissait contraire à toutes les règles ordinaires; de tous temps, les puissances s'étaient concertées pour les nominations d'ambassadeurs avant de les livrer à la publicité ; l'Empereur était décidé à faire des économies sur le personnel diplomatique, et, pour cela, à ne plus nommer à l'étranger que des ministres n'ayant pas le caractère d'ambassadeur; enfin, au moment où les envoyés du Directoire et de l'Empire étaient réunis à Rastadt, la présence d'un autre envoyé français à Vienne n'allait-elle pas singulièrement compliquer les affaires en discussion? Toutes ces objections, — soufflées par Thugut, — étaient habilement mises en valeur dans la réponse de Cobeiizl du 10 février. Mais elles venaient trop tardivement ! Quatre semaines s'étaient écoulées depuis la lettre de Bonaparte du 23 nivôse (12 janvier). Lorsque le Directoire connut, le 15 février, les arguments de la cour de Vienne, Bernadotte, brûlant les étapes, avait déjà fait, depuis plusieurs jours, son entrée dans la capitale impériede ! >

Se4 BEBNADOTTE

On a vu que la désignation de BeroadoCte pour Vienne, — comme celle de Brune pour Naples, — se rattachait étroitement aux affaires romaines et au meurtre de Dupliot. Par dépêche du 1 1 janvier, Berthier avait reçu Tordre de mettre ses colonnes en marche sur Rome le plus tôt possible et d'envoyer Brune auprès du roi Ferdinand si la chose devenait utile. De même, le départ immédiat de Bernadolte pour Vienne avait paru indispensable dans les graves circonstances qui venaient de motiver sa nomination.

En adressant — ce même jour H janvier — Tarrété officiel et ses félicitations personnelles, le ministre des Relations extérieures avait autorisé le nouvel ambassadeur à prendre avec le payeur g-énéral de l'armée d'Italie les arrangements pécuniaires nécessaires. Le traitement avait été fixé à 140,000 francs. Le général pouvait toucher d'avance son premier trimestre, plus des frais de route calculés sur le pied de 30 francs par poste, de Milan à Vienne.

Les préparatifs du voyage avaient donc pu se faire très rapidement et sans difBcultés. Désireux d'arriver en Autriche entouré d'une brillante escorte militaire, Bernadotte aurait voulu enmiener avec lui le général Mireur et l'adjudant général Sarrazin, anciens officiers de l'armée de Sambre-et- Meuse, qui étaient de ses intimes amis et, il les demanda au Directoire. Mais, la réponse n'étant

pas eiicore pai^vehile au moment du départ (1), il se contenta de prendre avec lui Villatte (2) et Gérard (3), ses aides de camp, sans la moindre auto^ risation dû reste, et il' les garda avec lui à Vienne malgré les criaillerîes de Talleyrand, sous pré^ texte (disait une dépêche du 6 ventôse) (24 février) a qu'on ne voudrait pas le priver du plaisir de s'entretenir avec quelques-uns de ses compagnons d'armés des époques qui ont illustré et fait briller d'un éclat si vif le peuple français et son gouvernement. ».

Un officier de sa division, Toussaint (4), suivit aussi Bemadotte, ainsi qu'un secrétaire particulier, Ferragu, et un Polonais émigré, Maleschuski, dont l'ambassadeur se proposait d'utiliser les connaissances politiques. Enfin le capitaine de cavalerie Mauiin (5), alors à Paris, fut invité à partir le plus promptement possible pour Vienne .

. (1) Talleyrsiid qui se souciait peu de donner & l'ambassade un caractère militaire fît rejeter la demande de Bernadotte. ' (2) Villatte devint géiiéral de brigade en août 1803, puis divisionnaire en 1807 après avoir assisté aux campagnes de la Grande Armée. Il ét^iit à la bataille de Toulouse en 1814 et se rallia À la Restauration. Il fut créé comte d'Outremont. Bemadotte avait demandé k l'emmener avec lui en Suède en 1810.

(3) Gérard (1773-1852) suivit longtemps la fortune de Bemadotte. Général en 1806, il fit brillamment toutes les campagnes de l'Empire et joua un rôle important à Ligny en 1815.. Exilé jusqu'en 1817, député de Kopposition sous la Restauration, ministre et maréchal de France sous Louis-Philippe, grand chancelier de la Légion d'honneur en 1836, puis sénateur sous le second Empire.

(4) Toussaint devint général et baron de l'Empire.

(5) Maurin avait été envoyé à Paris pour rapporter les ordres du Directoire, alors que son chef devait prendre le commandement des iles Ioniennes. Il ne quitta Paris que le 28 ventôse (18 mars), et apporta des dossiers que l'ambassadeur avait demandés pour ses archives et la liste générale des émigrés, — en

<ee BERNADOTTE

Tous ces jeunes officiers étaient du reste des hommes de valeur, mais« comme leur chef de miasion, ils étaient sans doute fort peu au courant des traditions diplomatiques et des questions d*étiquette t Aussi, Bernadette avait-il demandé à Talleyrand de lui donner « un secrétaire de légation qui fût au courami d$$ Fwrme$. » Deux jeunes gens» VilloUFréviUe et Gaudin, furent désignés.

Villot-Fréville était sous la main ; il résidait depuis plus de deux ans en Italie et avait accompagné Miot, comme secrétaire, à Florence, puis à Turin, n était fort au courant des « Formes », mais n'avait que vingt-cinq ans t C'était d'ailleurs un homme de bonne compagnie, d'idées très modérées et d'allures courtoises, très à sa place auprès d'un ambassadeur (1).

L'autre secrétaire, Gaudin, était au contraire un combatif. Nous avons, dans une autre étude (2), parlé de son râle k Constantinople pendant la mission (le Descorches. Le trouvant un peu remuant, Verninac s'en était débarrassé en l'envoyant en Vcdachie, et Gaudin n'était rentré en France qu'à la fin de 1797. Lui aussi avait à peine vingt-cinq ans!

quatorze volumes t Maurin, lui aussi, resta longtemps attaché à Bernadottc. Il le suivit dans TOuest en 180M801. Général de brigade sous l'Empire, il fut créé baron en 1810.

(1) Villot-Fréville fut plus tard secrétaire à Madrid, maître des requêtes, préfet à Jemmapes, conseiller d'État, baron et pair de France (1773-1847.)

(2) Adbbrt-Dubatbt, IH. — Après son séjour k Vienne, Gaudin fut nommé commissaire du Directoire dans la Loire, entra au Conseil des Cinq-Cents en Tan VII, puis fut, sous le Consulat, membre du Tribunat jusqu'en Tan XII. Il remplit en dernier lieu le poste d'inspecteur du cadastre.

Ayant séjourné pendant cinq ou six années en Turquie, il connaissait très complètement les ques-* tions d'Orient et Talleyrand voulait faire de lui, le conseil de Bemadotte. Le jeune secrétaire devait apporter de Paris les instructions et le chiffre, et se rendre directement à Vienne auprès de son chef de mission.

Au contraire, Fréville qui se trouvait à Turin, reçut Tordre de rejoindre Bernadotte à Milan ou pendant la route.

Le 28 janvier, Bernadotte quitte Milan avec Villatte, Gérard, Toussaint et Ferragu. A Mantoue, il est rejoint par Fréville (1) et prend ensuite la route classique d'Italie à Vienne par Vicence, Trévîse, Villach, Klagenfurth et Léoben, refaisant par conséquent, en partie, l'itinéraire suivi par l'armée française l'année précédente. Il ne s'arrête, chaque nuit, que pendant quelques heures, pour gagner du temps, et arrive le 5 février à la frontière autri-^ chienne sans s'être précautionné du moindre passeport. Gomme le commandant autrichien du poste frontière fait des difficultés pour le laisser continuer sa route, l'ambassadeur prend les choses de très haut, déclare qu'il considérera comme un acte d'hostilité manifeste le fait de le retarder même une heure, et, entendant ces menaces, le commandant n'ose le retenir. Bernadotte peut donc achever son voyage et, sans être annoncé, se présente aux

(i) Fréville k Talleyrand, 21 pluviôse (9 février).

t«8 BERNADOTTE

portes de Vienne dans raprës-midi du 8 février (20 pluviôse). Ses équipages ne se composent que de trois voitures (1). Personne ne Ta devancé, aucune installation n'a été prévue et lé petit cortège se rend à l'auberge en traversant toute la ville.

C'est un dimanche. La foule viennoise se promène dans les rues et regarde avec une extrême curiosité ces personnages inconnus. Avant même de secouer la poussière dont il est couvert. Berna* dotte envoie son secrétaire Fréville chez le baron de Thugut pour annoncer son arrivée et pour demander une audience pour le lendemain! • On juge de la stupéfaction du premier ministre autrichien 1 II comptait absolument sur la lettre de Cobenzl à Bonaparte pour retarder et même pour empêcher la mission de Bernadette. Et le général, sans prévenir, sans avoir été arrêté à la frontière, était entré dans la capitale ! Bemàdotte écrivait le 15 février en parlant des premières audiences: t Mon arrivée ayant suivi de près ma nomination a causé quelque surprise et même une sorte d'embarras. M. de Thugut n'a caché ni l'une ni l'autre au citoyen Fréville et il a recommencé avec moi (2). »

' Cependant, les instructions de Talieyrand et le chiffre, — que devait apporter Gaudin -— n'étant pas annoncés, il n'était toujours pas possible d'être reçu par l'Empereur ! ^

(1) Bulletin de Vienne, transmis par Bâcher, ministre auprès de la Diète à Ratisbonne, A. £. Allemagne, 697-97.

(2) Bernadotte à Talieyrand, 4 ventôse (22 février).

Bernadotte eut donc tout le loisir nécessaire pour préparer une installation qu'il désirait « digne de la République. » Après avoir essuyé le refus du comte de Metternich Winneburg, et de plusieurs autres propriétaires viennois (1), il loua dans la Wallner Strasse, près de Téglise Saint-George, le premier étage d'un ancien hôtel ayant appartenu au prince de Lichtenstein et dont le propriétaire actuel était le baron de Brandau. Deux voitures, dont une de gala, et six chevaux de prix furent immédiatement achetés. L'hôtel Lichtenstein fut luxueusement meublé en quelques jours et garni d'une bibliothèque importante. Une nombreuse domesticité fut engagée et habillée. Une loge à l'Opéra fut louée pour toute la saison !

M. Frédéric Masson a retrouvé les comptes de l'ambassadeur : 2, 170 florins (le florin valait 2 fr. 65) furent dépensés pour les chevaux, 1,500 florins pour les voitures, 6,000 florins pour le mobilier, la cuisine et le linge, 5,000 florins pour l'argenterie, 2,300 florins pour les livrées, etc. (2). En sa qualité de bon méridional, Bernadotte avait aussi songé, de Milan, à monter sa cave par l'intermédiaire de l'agent consulaire à Trieste, le citoyen Drener (3) !

Tous les préparatifs de l'installation du représentant de la République intriguaient et intéressaient

(1) Lettre du 4 ventôse (22 février). Bernadotte à Talleyrand, et Mémoires de Metternich, I, 366.

(2) Les Diplomates, p. 170.

(3) Drener répondit : « Je vous ai fait emplaitte de cent bouteilles de Champagne blanc et cent autres bouteilles de bourgogne également blanc. Pour du Bordeau il n'y en a point en ce moment cy. » (A. E. Vienne, 368-29.)

fort les Viennois. A la belle promenade du Prater, les plus élégantes dames de la C^our, — Esterhazy, Lichtenstein, Rombeck, Schœnborn, Amstein, Zichy, de Fuchs, Scliwarlzemberg, — s'arrêtaient par curiosité quand passait Téquipage du général. On s'étonnait de la parfaite correction de sa mise et de l'aisance de ses manières (1). Des badauds restaient des heures entières devant Thôtel pour le voir sortir ou rentrer. « Tous les habitants de Vienne ne s'occupent en ce moment que de l'ambassade française, — écrivaitron de Vienne à Rastibonne dès le 10 février (2), — ce spectacle est si nouveau et en mAme temps si curieux qu'il tourne la tète à toute la ville. » On se répétait les mots de l'ambassadeur, on commentait ses visites. Ayant appris la présence à Vienne de M. de Béthisy, émigré qui avait autrefois commandé le Royal la Marine^ Bernadotte avait envoyé à son ancien colonel ses salutations et l'expression de sa reconnaissance^ et cet acte de haute courtoisie avait fait la meilleure impression. Puis, comme certains personnages de la Cour avaient donné à l'ambassadeur le litre d'Excellence, il avait répondu en riant qu'on ne connaissait pas cette marchandise en France et qu'il n'y avait dans son

(1) Toute sa vie, Bernadotte scî fit remarquer par la recherche de sa mise. Il exigeait aussi do sou entourage une méticuleuse propreté. « V^n joui- de bataille décisive — raconte M. Schefer {Revue de Paris, 1899, 11), — alors que deux officiers sautaient de cheval devant son quartier général, apportant des nouvelles, il leur dit, sans vouloir les entendre : « Comme vous voilà faits, messieurs, vous avez l'air de brûleurs de maisons... Allez donc vous faire la barbe et revenez vite... ■

(8) Bulletin de Vienne, envoyé par Bâcher, ministre à Ratisbonne. (A. E. Allemagne, 697.)

-pays que des citoyens. » Enfin la foule viennoise, habituée aux costumes éclatants mais un peu voyants des archiducs s'extasiait sur la sobre élégance de l'uniforme adopté par Bernadotte et ses aides de cam^ : longue redingote noire sans dorures, sauf au collet, culotte collante sans ornements, énorme chapeau noir surmonté d'un panache aux trois couleurs.

Le comte de Rochechouart trace ainsi dans ses Mémoires^ le portrait du général : a II était grand et élancé. Sa figure d'aigle rappelait tout à fait colle du grand Condé. Sa chevelure épaisse et noire s'harmonisait avec le teint mat des habitants du Béarn, sa patrie. Sa tournure à cheval était très martiale», peut-être un peu théâtrale, mais sa bravoure, son sang-froid au millieu des batailles les plus sanglantes faisaient oublier ce petit défaut. Il est impossible de rencontrer un homme de manières et de langage plus séduisants : il me captiva complètement, et si j'avais été attaché à sa personne, je lui aurais été sincèrement dévoué. »

Cette impression de charme et de séduction fut certainement ressentie à Vienne à l'arrivée de Bernadotte. En quelques jours, l'ambassadeur fit la conquête d'une partie du corps diplomatique et sut grouper autour de lui les représentants des puissances amies ou alliées de la France : Sardaigne, Hollande, Espagne, et même le chargé d'affaires de Naples, Baptiste, remplaçant provisoire du marquis de Gallo (i).

(1) Gallo venait d*étre nommé directeur des Affaires étrangères à Naples. Voir Cinclaox, VII.

L'ambassadeur d'Espagne fut particulièrement utile au début. C'était le marquis del Campo (1) qui avait représenté pendant deux ans le roi Charles lY à Paris. Il avait eu de très cordiales relations avec Delacroix, était très partisan de l'alliance conclue en 1796 à Saint-Ildefonse et se montra à Vienne plein de prévenances pour son collègue français. Bemadotte reçut de lui la plus large hospitalité avant Imstallation définitive àThôteldelaWallner-Strasse (2).

En revanche, les représentants des nations ennemies, — Angleterre et Russie, — n'avaient pas caché leur hostilité à l'égard de l'envoyé du Directoire. L'ambassadeur d'Angleterre, lord Eden, « possédait le verbiage de la diplomatie, avait la réputation d'un homme de bien, mais médiocre en connaissances et désirant trouver l'occasion de vivre éloigné des affaires. » Celui de Russie, Rosumowski « était un personnage de beaucoup d'instruction, d'un orgueil insupportable et d'un égoïsmo outré, capable do tout sacrifier, même sa famille, à la cause des rois. » Ainsi, du moins, ces diplomates étaient-ils jugés dans une lettre du 22 germinal que l'on a attribuée à Bernadotte lui-même (3). Les autres ministres

(1) Voir l'étude sur Pérignon, II et Ilï.

(2) Bulletin de Vienne du !•' ventôse (19 février).

(3) A. E. Vienne, 368-272. Cette lettre n'est pas signée et rien ne prouve qu'elle ait été écrite par l'ambassadeur.

Rosumowski était très bien vu à la cour. Il avait longtemps résidé à Naplos et passait pour avoir un instant supplanté Acton dans les faveurs de la reine Marie-Caroline. Il possédait une fortune immense et avait fait construire depuis son arrivée à Vienne un superbe palais. C'était le lils du feld maréchal Cyrille, frère du célèbre Alexis Rosumowski, qui fut le favori et l'époux de l'impératrice Elisabeth de Russie.

Ce diplomate représenta la Russie à Vienne, de 1792 à 1799, et

étaient sans grande envergure : Keller, envoyé de Prusse, « très médiocre relativement à l'instruction et au génie » ; César, résident de Brandebourg, « intelligent mais fanatique » ; Schônfeld, ministre de Saxe, « médiocre »; Miihl, ministre de Hanovre, « marche avec la Russie et l'Angleterre » ; le baron de Bûhler, ministre de Wurtemberg, « assez clairvoyant » ; Lima, ministre de Portugal, « aimant le plaisir » ; Castel Afer, envoyé de Sardaigne, « fait, beaucoup de visites, nul »; Haften, chargé d'affaires de Hollande, « vieillard, peu républicain. »

. Les instructions et les lettres de créance, confiées à Emile Gandin, n'arrivèrent à Vienne que le 4 ventôse (22 février), quinze jours après l'ambassadeur. Retenu à Paris par Talleyrand, le secrétaire n'avait pu se mettre en route que tardivement, s'était arrêté à Augsbourg, puis à Ratisbonne, où il avait vu le citoyen Bâcher, ministre de la République auprès de la Diète (1), et avait perdu deux jours à la frontière, près de Linz, pour attendre ses passeports.

Les instructions qu'il apportait, volumineuses et diffuses (2), avaient été signées le 28 nivôse (17 jan-

de 1801 À 1806. Il y revint comme plénipotentiaire en 1814 au moment du Congrès, après avoir été créé prince par Alexandre I". Le tsar logea dans son palais qui devint la proie des flammes. Le comte de Lagarde Chabonas a donné de curieux détails sur ce personnage « fastueux dans ses goûts, grand dans ses projets. » (Souvenin sur le Congrès de Vienne, ^(,45.) Sur Rosumowski, cf. aussi les Souvenirs de la baronne du Montet, 180.

(1) Lettre de Bâcher du 25 pluviôse (13 février). Bâcher resta à Ratisbonne jusqu'en 1806.

(2) A. E. Vienne, 368-50.

874 UERNADOTTE

vier) par les Directeurs. Rédigées aussitdt après la nouvelle reçue de Tassassinat de Duphot, elles portaient naturellement la trace des légitimes ressentiments de la République. En ce qui concernait les affaires d'Italie, Bernadotte devait parler haut et ferme, comme Brune à Naples. Dans le cas où l'Empereur voudrait empêcher la marche des colonnes françaises sur Rome, marche qui venait d'être décidée, le représentant du Directoire devrait immédiament menacer de la guerre, puis, la déclarer, si ses menaces étaient insuffisantes. Pour le reste, la mission donnée était surtout « une mission d'étude et d'observation. » Mais cette observation devait porter sur des points multiples visant toute la politique européenne : organisation de l'Italie, conforme aux stipulations de Campo-Formio; surveillance des affaires d'Allemagne de façon à grandir la Prusse au détriment de l'Autriche; étude des moyens de reconstituer, en partie, la Pologne; relations du Grand Seigneur de Gonstantinople avec l'empire russe, etc. Placé au centre de l'Europe, Bernadotte devait renseigner directement le ministre sur les événements d'Allemagne et d'Orient et se mettre en relations avec ses collègues. Gaillard à Berlin, Carra Saint-Cyr à Gonstantinople (1), Treilhard et Bonnier à Rastadt (2).

(1) Carra Saint-Cyr géra les alTaircs pendant quelques mois «près la mort d'Aubert-Dubayet. (Décembre 1797) (mars 1798); il fut ensuite remplacé par Ruffin. Voir Aubert-Dubâyet, VU ,et VUI.

• <(2) La correspondance entre Vienne et Rastadt (Bernadotte- Treilhard) existe aux A. E. Allemagne, 682. Elle n'offre du reste •gu'uu médiocre intérêt.

. Enfin, lés instructions étaient complétées par un « supplément pour le cérémonial ». Il y était stipulé que la République devait succéder dans V étiquette à toutes les prérogatives de la France monarchique. Or, avant 1789, l'ambassadeur de Louis XVI marchait tout de suite après le nonce, et avait par conséquent le pas sur les ambassadeurs d'Angleterre et de Russie! Bernadotte devait exiger un rang semblable (1). Même, si le Pape disparaissait, on prévoyait que le général français devrait, pour le tout premier rang, réclamer la place du nonce I

Après avoir étudié ces instructions, Bernadotte qui était a peu près installé et dont le personnel avait enfin rejoint (Maurin cependant n'arriva qu'au commencement d'avril), fit une démarche officielle auprès du baron de Thugut, envoya le 9 ventôse copie de ses lettres de créance et obtint audience de l'Empereur pour le 12 ventôse (2 mars). ' : Surexcitée depuis trois semaines, la curiosité des Viennois put donc, enfin, se donner libre cours. Le 2 mars, une foule énorme, plutôt sympathique, « foule de toutes les classes et des deux sexes » , se

' (1) Cette question de la préséance que Bernadotte avait ordre de réclamer inquiéta les autres ambassadeurs. On lit dans le Bulletin de Vienne du 8 ventôse (26 février) : « On assure que le comte Rosumowski, ambassadeur de Russie à Vienne, vient de présenter ses lettres de récréance et de se faire remplacer par im simple chargé d'affaires pour ne pas être obligé de céder le pas À rambassadeur de France. Il continuera de demeurer à Vienne comme simple particulier. » Cette nouvelle était d'ailleurs irièxacte. Rosumowski resta à Vienne comme ambassadeur. (A. E. Allemagne, 697-140.)

876 BERNADOTTË

porta sur le passage du cortège depuis l'hôtel Lichtenstein jusqu'au palais delaHofburg. Elle put apercevoir les uniformes variés des aides de camp et des secrétaires français et surtout contempler le profil d'aigle de l'ambassadeur et son panache éclatant. Les cours du palais et même les escaliers étaient encombrés de curieux. Beaucoup de spectateurs appartenaient aux plus nobles familles de Vienne.

Nullement ému, le chapeau de feutre noir crânement enfoncé sur la tète, la main sur la garde de son sabre, avec l'allure décidée que l'on prête aux cadets de Gascogne» le général Bernadotte, représentant de la Révolution triomphante, monta glorieusement les marches de l'antique demeure des empereurs. Ainsi qu'autrefois les envoyés du roi de France — un Choiseul ou un Noailles, — l'ambassadeur du Directoire fut salué selon l'usage, dans le Rittersaal.par le principal personnage de la Cour, le comte de CoUoredo (1), ministre du cabinet de l'Empereur. Laissant son personnel dans le Rittersaal^ il pénétra seul ensuite dans le salon où l'attendait le souverain et prononça d'une voix vibrante le dis^ cours qu'il avait préparé : « Sire, la paix signée à Gampo-Formio entre laRépublique française et Votre Majesté impériale a déterminé le Directoire exécutif à me charger de résider près d'elle avec le titre

(1) Le comte de CoUoredo Waldsec (1736-1806) avait été gouverneur de l'Empereur et jouissait d'ime très grande influence. Il venait d'épouser la veuve d'un colonel lorrain au service d'Autriche, la baronne du Pontet, qui passait pour fort intrigante. Celle-ci se remaria une troisième fois avec le prince de Lambesc, veuf d'une comtesse Potocka. Un autre CoUoredo, attaché comme aide de camp À l'archiduc Charles, devint lieutenant-général.

d'ambassadeur. En acceptant cette mission honorable et importante, j'ai cédé au désir de contribuer à maintenir la bonne amitié et la bonne intelligence entre deux puissances, qui, à des époques critiques, ont mesuré leurs moyens et ont appris mutuellement à s'estimer. Dans le séjour que je ferai près de Votre Majesté, je m'attacherai principalement à lui faire acquérir la certitude que le Directoire exécutif de la République française est sincèrement attaché à ses amis, mais qu'il protège et soutient ses alliés sans contrainte ni détour. Je serai doublement satisfait si je parviens à convaincre Votre Majesté que les vœux que je forme pour sa tranquillité et son bonheur ne sont point équivoques. »

L'Empereur répondit en français par quelques paroles banales. 11 n'osa faire aucune allusion aux événements d'Italie, assura Bernadotte de son sinèère désir de conserver la paix et exprima courtoisement l'espoir que le séjour à Vienne lui serait spécialement agréable. La cérémonie se termina par la présentation des secrétaires et des aides de camp. Puis, conformément aux règles de l'étiquette, le comte de Colloredo reconduisit le général français jusqu'à la coiîr du palais.

L'EinptMvur KraiiroU. — La HiienHo d« Tliugut. — Courtoisie des prciiii(*rK rapports. — CliaiiKOinent de l'attitude de Bernadotte.

— Se» elTortM et HeM maladresses. — Le» émigi'ûs et la Cour. — Madame Royale.— Menées en faveur de la Pologne. — L'archiduc Charles. — Audienec accordée par Tlmpératricc lo iO avril. — Reproches venus de Paris. — Bernadotte demande son rappel.

— L'anniversaire patriotique du i3 avril. — Le drapeau de l'ambussiule.

L*einpereur François II était alors âgé de trente ans. Il était monté sur le trône en 1792 à la mort de son père l'empereur Léopold (i) et passait pour un souverain d'une valeur intellectuelle très ordinaire. Rempli de bonnes intentions, mais froid, faible, sans volonté et sans instruction, il se montrait, comme presque tous les princes du dix-huitième siècle, plus passionné pour la chasse et la paume que pour les affaires de l'État. Le souverain venait du reste d'être assez malade pendant l'hiver et avait dû se faire violence pour recevoir offlciellement Bernadotte (2). Marié une première fois avec une

(1) Léopold mourut le t mars 1792.

(i) Une consultation avait eu lieu le 21 février. « Les médecins annoncèrent au prince qu'il était menacé d'une consomption» qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour changer d'air, se séparer de rimprratrictî et se mettre au lait d'ânesse. L'Empereur dépérit en effet à vue d'oeil, sa poitrine se ressent toujours

princesse de Wurtemberg, il avait épousé, en secondes noces, en 1790, sa cousine-germaine, la princesse Thérèse, fille du roi de Naples (1).

Bien que « bizarre, ignorante et mal élevée », au dire de la baronne du Montet(2), l'impératrice avait su prendre une assez grande influence. Aussitôt la naissance d'un premier enfant mâle, elle avait^ obtenu, comme sa mère Marie-Caroline à Naples, Tautorisation permanente d'assister au Conseil d'État (3). Il était donc utile de la ménager. Mais Bemadotte ne put lui présenter ses hommages le 2 mars après l'audience impériale. La veille, l'impératrice avait mis au monde une petite archiduchesse I

Celui qu'il importait surtout de séduire, le vrai maître de la politique autrichienne, depuis la disparition du chancelier prince de Kaunitz, était le tout puissant baron de Thugut, considéré avec raison comme l'ennemi acharné du Directoire. Peu estimé et peu estimable, le premier ministre n'en passait pas moins pour un homme d'une valeur indiscutable et pour un très fin diplomate (4). Voici le curieuxportrait qu'envoyait sur lui, en 1798, un correspon-

vivement de la cliute de cheval qu'il fit en Hongiie pendant la dernière guerre contre les Turcs... » . (Lettre de Vienne, A. E. Allemagne, 697-157.)

. (1) L'Empereur devait se remarier deux fois encore. (i) Souvenin de la baronne du Montet, 6.

(3) C'était une mesure inusitée jusqu'alors à la cour de Vienne. «. Elle livrait le gouvernement à l'influence d'un sexe peu fait en général pour les grands objets d'administration et de politique.. » (Mémoire de Flassan. A. E. Documents. Suppl. Vienne, 50-75.)

(4) Pour les origines du baron de Thugut et son passé d'espionnage, voir Clàrke, IV. — Dans sa biographie sur Thugut, M. Vivenot a tenté sans grand succès dé défendre sa mémoire.

dant de Vienne : « Tkugut. Jamais on ne voit en lui rhomme sûr de ses forces, dont le coup d'œil discerne sur-le-champ ce qu'il peut admettre. Pour l'objet le plus indifférent et sur lequel il finira par faire ce qu'on réclame, il opposera habituellement des difficultés appuyées sur des considérations triviales. Lorsque la discussion acquiert plus d'importance, il reste toujours scms d'autre plan que celui d'attaquer par des objections détaillées. 11 semble qu'il veuille plutôt détourner que réfuter le raison-, nement qu'on lui adresse. Attribuer de la finesse à. M. Thuf^ut, c'est répéter ce que tout le rnoodei^it: sur son compte. La vérité ne permettri^ jw>fti$ d'a£-' firmer qu'il soit assez adroit pour se donner t'air de, la sincérité ou asse^ fort dans la conversation pour produire l'impression du talent^.. »

Avec un tel partenaire, il était nécessaire de jouer Sierré. Nous avons dit que Thugut s'était d'abord montré fort contrarié de l'arrivée inopinée de l'ambassadeur et qu'il n'avait pas caché son dépit. Forcé cependant d'accepter le fait accompli, il avait cherché dès les premières audiences à dissiper les préventions que sa haine connue contre la France pouvait faire naître. Comme gage de cette nouvelle attitude, il prévint personnellement Bernadette, dès la fin de février, que l'Empereur venait, par réciprocité, de désigner un plénipotentiaire pour le représenter à Paris. Le choix impérial était tombé sur le baron de Degelmann que Bonaparte et Bernadette lui-même avaient connu pendant le séjour à Passariano. Thugut affectait de croire que cette désignation serait particulièrement agréable au Directoire.

C'était, il est vrai, un simple ministre plénipotentiaire et non un ambassadeur, mais les raisons d'économie mises précédemment en avant dans la lettre de Cobenzl à Bonaparte, datée du 10 février, ne pouvaient être discutées.

Encouragé par cette désignation de Degelmann et aussi par la courtoisie réelle que semblait montrer Thugut dans ses rapports quotidiens, Bernadotte eut un moment l'espoir dfi réussir à Vienne par sa modération et son savoir-faire, et pensa gagner la conflance de la cour et des personnages influents. Il écrivit alors au Directoire : « Je me trouve dans un pays sur lequel nous n'avons eu, depuis plusieurs années, aucune information précise. Il faut du temps et l'attrait de la confiance pour rapprocher de moi ceux qui, pouvant me donner des notions de quelque importance, doivent être retenus d'abord par la crainte de tomber en défaveur auprès de leur gouvernement à cause de rapports trop peu circonspects avec moi. » Tel était le ton très modéré des premières dépêches. Mais l'espoir manifesté par Bernadotte de gagner ainsi la confiance de ceux qui pouvaient lui être utiles, ne devait pas durer longtemps !

Certes, malgré son grand désir de reprendre assez prochainement la lutte, Thugut se rendait parfaitement compte que, pour l'instant, la guerre était impossible à soutenir. L'Empereur était devenu résolument pacifique. Craignant pour Naples, l'impératrice ne demandait que le maintien an statu quo^ et le comte de Sauran, ministre des finances^ qu'il eût bien fallu consulter pour une reprise des hosti-

lités, criail la misère de TAutriche et faisait des emprunts désastreux pour couvrir les dépenses courantes. D'un autre cAt^, la noblesse et la bourgpeoisie avaient accueilli avec satisfaction le traité de Campo-Formio. Les provinces cédées étaient fort lointaines et les territoires obtenus en Italie semblaient compenser largement la perte de la rive gauche du Rhin. Presque tout le monde, à Vienne, désirait donc voir aboutir les négociations poursuivies à Rastadt avec Tempire.

Ce sentiment général avait été la cause de la curiosité sympathique dont Bernadette s'était vu entouré à son arrivée à Vienne et il avait aussi influé sur les premiers rapports avec la cour et la famille impériale. Malgré la présence de Madame Royale dans un pavillon de Schœnbrilnn, la mort tragique de Marie-Antoinette, archiduchesse d'Autriche avant d'être reine de France, était déjà bien oubliée I La lutte contre la Révolution n'avait du reste jamais été une affaire de famille, et Thugut lui-même ne demandait pas mieux que d'entretenir des relations suffisamment cordiales pour donner le change sur ses véritables desseins.

Pour le puissant ministre que le spirituel prince de Ligne avait surnommé Baron de la Guerre par opposition à Godoï, créé en 1795 Prince de la Paix^ ressentiel était de gagner du temps, c'est-à-dire d'attendre l'heure où les hostilités pourraient reprendre avec quelque chance de succès. Cette formule, gagner du temps, Thugut l'avait constamment pratiquée depuis deux ans, à l'instar des grands vizirs autrefois fréquentés à Constanti-

nople! Partisan de la guerre à outrance, en 1796, il avait cherché à gagner du temps en empêchant Çlarke de se rendre à Vienne pour y faire des propositions d'armistice. A Udine, pendant trois mois, en 1797, il avait retardé les négociations par de misérables chicanes d'étiquette avec l'espoir que le retard ainsi apporté permettrait de modifier la situar tion militaire à l'avantage de l'empereur. Et les multiples difficultés qu'il faisait surgir à Rastadt, en 1798, avaient aussi pour but de gagner du temps par d'indéfinies discussions, jusqu'à la formation d'une nouvelle coalition avec l'Angleterre et la Russie (1).

Un peu dérouté d'abord par la courtoisie manifestée hypocritement par le ministre, Bernadotte fut pourtant assez clairvoyant pour démêler promptement les dessous de la politique de Thugut et ses espérances. Dès les premiers jours de mars, un mois à peine après son arrivée, il était bien convaincu de l'irréductible opposition qu'il allait trouver à la chancellerie.

N'ayant pas à sa disposition les ressources pécuniaires dont la cour de Versailles a autrefois fait usage, et pensant que le seul moyen d'obtenir quelque résultat pratique est de faire peur, l'envoyé du Directoire c^iange alors ses projets primitifs. Renonçant à capter la confiance du premier ministre, il oublie ses. idées de modération du début. Désor-

(1) Dès la fin de février, Thugut avait repris ses négociations avec Pitt et avec le tsar, et avait tenté, par l'entremise de.Keller, ministre de Prusse à Vienne, et du prince de Hohenlohe, évoque de Breslau, de se rapprocher de Berlin. Il espérait fermement que le Congrès de Rastadt n'aboutirait pas.

884 BERMADOTTE

mais, il parlera haut et ferme avec la volonté d'être écouté. Les sous-entendus, les roueries diplomatiques lui paraissent inutiles. Il se présente en toutes circonstances comme le représentant d'une République victorieuse qui, suivant l'expression de Bonaparte à Léoben « n'a pas besoin d'être reconnue. »

L'historien allemand de Sybel reproche amèrement à Bernadolte cette manière de faire : « Plus ce qu'il avait à demander était désagréable, plus ses formes eussent dû être gracieuses. Plus il avait de refus à exprimer, plus il était important d'offrir autant de séduisantes espérances que possible. Plus la politique qu'il représentait était révolutionnaire, plus il était nécessaire qu'il ménageât, dans les relations personnelles, les sentiments aristocratiques et monarchistes. En un mot, il devait tenir une conduite analogue à celle qui, à Madrid, avait facilité à Pérignon le traité de Saint-Ildefonse. »

Cette appréciation de M. de Sybel est assez discutable. Certes, beaucoup de maladresses furent commises par l'ambassadeur et elles auraient pu être évitées. Mais la situation politique n'était nullement la même qu'à Madrid! Lorsque Pérignon était arrivé en Espagne, en 1796, une paix, loyalement consentie par les deux gouvernements, existait depuis huit mois. Il s'agissait alors de conclure une véritable alliance et le Prince de la Paix s'était montré très disposé à faciliter les négociations. Au contraire, à Vienne, en février 1798, malgré Léoben, malgré Campo-Formio, malgré l'extrême modération dont Bonaparte avait fait preuve au nom de la

France, le ministre autrichien restait absolument hostile et ne renonçait pas à une revanche très prochaine. L'ambassadeur n'eut sans doute rien obtenu de plus en prenant les « formes gracieuses » qu'eût désirées M. de Sybel.

L'attitude agressive adoptée par Bernadotte, répondait d'ailleurs tout à fait aux vues du Directoire. Les instructions apportées par Gaudin, le 22 février, autorisaient nettement l'ambassadeur à déclarer la guerre « si l'empereur voulait empêcher la marche des colonnes françaises sur Rome. » N'étant pas en mesure d'intervenir efficacement en faveur du pape, Thugut s'était contenté, en apprenant la marche de Berthier, de faire renforcer les troupes impériales sur la frontière de la Cisalpine. Ce renforcement avait évidemment pour but de marquer le mécontentement de François II et surtout d'autoriser ultérieurement une demande de compensations en Italie.

Or, la nouvelle de l'entrée des Français à Rome (qui s'était produite le 15 février) fut connue à Vienne dans les derniers jours du mois, au moment même où Berdanotte se disposait à changer sou attitude primitive. L'ambassadeur se garda bien, dans son discours officiel du 2 mars, de faire allusion aux événements d'Italie. Mais, craignant les réclamations autrichiennes, il crut habile de demander à Thugut des explications catégoriques sur les concentrations signalées vers la Cisalpine, affectant de les considérer comme dangereuses, fai-

sant nettement comprendre que la République ne saurait les tolérer plus longtemps.

L'Autriche n*avait aucun intérêt immédiat à lier son sort à celui du Pape. Comme Naples^ elle eut tr^s volontiers partagé les dépouilles du Souverain Pontife (1)» mais la rapide occupation de Rome rendait inutiles les concentrations de troupes impériales. Pour calmer l'irritation de l'ambassadeur, Thugut prodigua donc volontiers les plus rassurantes promesses.

Croyant avoir ainsi réussi à faire peur une première fois, et très fier de ce succès, Bernadette accentua sa politique agressive. A peine la question de Rome était-oUe réglée, qu'on apprenait à Vienne l'arrivée du général Brune à Lausanne (2). Sous sa main plus brutale qu'habile, une révolution s'accomplissait en quinze jours. Craignant, de ce côté aussi, des réclamations probables de l'Empereur, l'ambassadeur, prenant les devants, affirma hautement les droits d'intervention de la République et fit comprendre, au nom de son gouvernement, que toute ingérance étrangère dans cette question serait considérée comme un acte d'hostilité !

Pour les plus petites questions journalières, Bernadette se crut obligé de montrer la même ardeur combative. Deux ordres de faits étaient surtout visés par ses réclamations constantes : les mauvais procédés dont nos nationaux avaient à se

(1) Voir à ce sujet la curieuse dépêche du 16 janvier. Thugut à Cobenzl. Citée par do Sybol, V, Ap., I.

(2) Brune arriva lo 7 mars.

plaindre et Tattitude des émigrés en Autriche. Des citoyens français; porteurs de la cocarde tricolore, avaient été insultés à Venise devenue autrichienne depuis quelques mois ; un tableau allégorique, placé dans cette même ville de Venise, au-dessus du consulat de France, avait été couvert de boue; des émigrés avaient osé se montrer dans les rues de Vienne avec leurs croix de Saint-Louis ; et, dans VAlmanach de la couVy paru en février 1798, au mot France^ l'éditeur s'était permis d'énumérer tous les princes de la maison de Bourbon ! Tels étaient les principaux sujets des notes quasi quotidiennes adressées par Bernadotte à Thugut.

L'ambassadeur avait grandement raison de chercher à faire respecter les couleurs nationales; grâce à son insistance, plusieurs Français indûment arrêtés en Italie ou en Allemagne, entre autres le citoyen Golumbo, furent remis en liberté. Mais il faisait fausse route en se formalisant pour une question d'almanach et en s'indignant contre la situation des émigrés !

Cette situation n'était guère enviable à Vienne en 1798. Au début de l'émigration, beaucoup de familles lorraines étaient venues en Autriche retrouver des parents ou des alliés passés au service de l'Empereur après le mariage de Marie- Thérèse avec un prince lorrain. Elles avaient reçu bon accueil. Le baron de Pouilly, le baron de Frimont, M. Roussel d'Hurbal (1) entre autres,

(1) Pouilly devint feld-maréchal autrichien et épousa une prin-

ut BERXADOTTE

éiaioni enlrc^s dans Tarmée impériale. Puis, des émigrés do marque étaient venus à Vienne soit pour y résider, soit pour y tenter des démarches en laveur de la famille royale. Le comte d* Artois et 1a duc de Berry avaient paru à Schœnbrunii peu avant la fameuse déclaration do Pilnitz, et y avaient rencontré le duc de Polignac» le comte François d'£scars et le baron de Flachslanden. Le duc de Richelieu, le maréchal comte Ferraris, le \icomte 4e Beaufort, Tabbé Sabatier, le mestre de camp comte de Berchony, le comte de Langeron, le duc 4e Rivière, Mmes de Poulpry, de Noisoville, Vigée- Lebrun, de Sabran, etc., avaient aussi temporairement habité la capitale (1). Peu d'émigrés s'y étaient fixés. On citait comme une exception, la vieille comtesse de Brionne, mère des princes de Lambesc et de Vaudémont (une des plus jolies femmes de Versailles du temps de Louis XV), qui, sous le nom de princesse de Lorraine, avait obscurément végété à Vienne depuis huit ans avec une petite pension de douze mille livres (2).

Le duc de Polignac avait d'abord officiellement représenté la famille royale. Son successeur, Mgr de La Fare^ ancien évéquo de Nancy et petitneveu du cardinal de Bernis, n'avait pas su plaire à la Cour et s'était brouillé avec le prince de Kaunitz.

Cdsse de Saxc-Cobourg. Frimont fut général de cavalerie et gouverneur de la Lombardio. Roussel d'Hurbal rentra au service de IPrance, en 1809, et fut général de brigade en 1814 pendant la campagne de France.

(1) Voir les Souvenirs de Mme Vigée-Lebrun, I, ch. xi.

(2) Pour la comtesse de Brionne, voir Mémoires de la duchesse d*Àbrantès, I, 454, et Souvenirs de la baronne du Montet, 35.

Le comte de Saint-Priest, ancien ambassadeur à Constantinople, avait ensuite servi d'intermédiaire jusqu'à son départ pour la Russie. L'habileté de Saint-Priest et la sympathie personnelle qu'il inspirait avaient contribué à faire bien voir ses amîs dans la société viennoise, sans toutefois procurer aux émigrés une influence véritable. Saint-Priest parti, l'Empereur avait refusé les personnages qu'on lui proposait pour représenter Louis XVIIL Le comte de Choiseul, M. de la Ferté et le bailK de Crussol ayant été successivement écartés, La Fare avait alors repris ses fonctions. Mais il ne s'était pas mieux entendu avec Thugut qu'avec fe prince de Kaunitz et s'était aussi brouillé avec te nouveau ministre. L'évêque reprochait avec asset de raison au baron de la Guerre de simuler la protection des émigrés tout en n'ayant aucun désir de contribuer à la restauration de la monarchie en France. Il se plaignait ainsi au commencement de 1798 dans une lettre adressée au prétendant : «... J'ai été révolté, — écrivait-il, — de la nouvelle preuve de la fausseté de M. de Thugut. Quand le faible trompe, il est, en quelque sorte, excusable; mais quand c'est le puissant, on ne sait qui doit l'emporter, de Thorreur ou du mépris... (1). »

La présence de Madame Royale aux portes de Vienne n'était pas non plus bien gênante pour les représentants du Directoire. La jeune princesse était arrivée depuis deux ans après avoir été échangée contre Maret, Sémonville, et les personnages livré»

(1) Lettre citée par Forneron, Histoire des Émigrés^ II, 203.

à r Autriche en 1792 par Dumouriez. Elle vivait très dignement et assez isolée, avec une dame d'honneur, Mlle de Choisy» et ne paraissait que rarement au palais impérial de la Hofburg. Sympathisant peu avec rimpératrice» elle ne trouvait guère d'appui dans sa famille qu'auprès de sa tante, l'archiduchesse Christine, Tancienne gouvernante des Pays- Bas (1), alors très malade et sans crédit, et aussi de la plus jeune sœur de l'Empereur, l'archiduchesse Amélie. Fidèle h sa résolution d'épouser son cousin le duc d'Angouléme, elle avait repoussé les avances matrimoniales des plus séduisants archiducs. Un projet d'union avec le glorieux archiduc Charles, frère de l'Empereur, n'avait pu changer les projets de la noble exilée (2).

En somme, les Français émigrés fixés à Vienne en 1798, jouaient un rdlé très effacé. Médiocrement fortunés en général, fréquentant fort peu les salons officiels, considérés presque partout comme encombrants et prétentieux, ils n'avaient acquis aucune influence politique et ce n'était pas le port des anciennes croix de Saint-Louis au Prater ou dans quelques salons de l'aristocratie autrichienne qui pouvait constituer un danger pour la République I Bernadette eut grand tort de donner trop d'impor-

(1) L'archiduchesse Christine avait épousé rarchiduc Albert de Saxe-Teschen, fils d'Auguste III. roi de Pologne. Elle mourut en 1798, peu après le départ de Bernadottc. Elle avait eu la réputation d'être la plus belle des quatre filles de Marie-Thérèse.

(2) La princesse resta à Vienne jusqu'au printemps de 1799. Elle rejoignit alors Louis XV III à Mittau et épousa le 10 juin le duc d'Angouléme. Pour la vie de Madame Royale à Vienne, voir VHistoire de l'Émigration, par Ernest Daudet, II, 150, et les Sou» venin de la baronne de Montet.

tance à cette petite question des émigrés. Combien de fois, du reste, depuis cinq ans, les ambassadeurs français avaient-ils adressé des réclamations sem*blables dans d'autres capitales européennes? Barthélémy à Bâle, Pérignon et Truguet à Madrid, Dubayet à Péra, Trouvé à Naples, avaient, eux auSsi — nous l'avons vu — protesté de même sans résultats appréciables !

Très irrité delà courtoise indifférence avec laquelle Thugut avait accueilli ses premières plaintes au sujet des anciennes décorations portées par les Français résidant à Vienne, le général résolut, à la fin de mars, d'adresser au principal ministre une véritable sommation : l'interdiction absolue devrait être prononcée, une fois pour toutes, dans tout l'Empire I

Sans se troubler de la véhémence de langage employée par l'ambassadeur à cette occasion, Thugut répondit comme d'ordinaire que ^Empereur avait l'intention de donner satisfaction dans un avenir prochain. « Mais vous êtes trop raisonnable — ajouta le baron de la Guerre — pour ne pas vous apercevoir que Sa Majesté est obligée d'observer encore quelques ménagements dans un moment surtout oïl l'empereur russe se déclare le défenseur de Louis XVIII et de ceux qui lui sont restés attaehés. » — « Qu'importe la fureur de ce tyran du Nord, — reprit superbement Bernadotte, — la République française brave et dédaigne ses menaces. Bientôt ce tigre à figure humaine sera attaqué luimême au cœur de ses États. Toutes les classes de son Empire sont fatiguées de son joug. Ses projets

39S BERNÀDOTTË

extravagants sont connus du peuple français, son intimité avec la cour de Londres nous instruit de ses desseins barbares» mais il sera arrêté dans sa course... (1). »

Arrêter le tyran du Nord dans sa course, c'était, pour Bernadotte, s'occuper des affaires de Pologne ! L'ambassadeur prenait très au sérieux son rôle de « surveillant de la Russie », rôle que lui avaient donné les Instructions du Directoire. Il rêvait d'une reconstitution de TÉtat polonais, non seulement au détriment de la Russie, mais aussi Ix celui de l'Autriche. Il voulait même joindre l'action à la parole et cherchait Ivvs consciencieusement les moyens de préparer un soulèvement ultérieur ! Le Polonais MaleschiJ.ski, qu'il avait amené d'Italie comme aide de camp, était Tinstigateur de ces grands projets. Très patriote, Maleschuski (ou Maleschoski) avait joué un rôle au moment des luttes de 1794 à côté des Potocki et du célèbre Kosciuszko (2). Il avait su grouper autour de lui beaucoup des Polonais habitant Vienne, les avait amenés à l'ambassade, et bientôt l'hôtel Lichlenstein était devenu un centre de conspiration contre la Russie... et aussi contre Thugutî A côté des Polonais amenés par Maleschuski, on trouvait h l'ambassade quelques Français exaltés et même des artistes amis de la France comme Hummel et Beetlioven (3), car le général se piquait de protéger les arts !

(1) Dqièilic (lu 11 gorininal (31 mars).

(2) Mémoires tirés des Papiers d'un homme d'Etat, II, 512.

(3) niiinmcl avait vingt ans et Beethoven vingt-six. Ce fut.

LA POLITIQUE DE BERNADOTTE 39à

Ces réunions étaient maladroites, ne pouvaient aboutir à rien, indisposaient très justement le baron de Thugut, et, par conséquent, ne servaient pas la cause française. Bernadotte se trompa lourdement en favorisant la création de ce foyer d'intrigues, et ce fut peut-être sa plus grosse faute pendant son séjour à Vienne (1) .

Agressif dans ses rapports politiques avec la chancellerie impériale, l'ambassadeur montra peu de finesse dans ses rapports personnels avec certains personnages viennois.

Il n'avait pu, nous l'avons dit, présenter ses hommages à l'Impératrice après l'audience du 2 mars. Mais il avait commencé le même jour ses visites aux princes et princesses de la famille impériale. Ceux-ci étaient fort nombreux à la fin du dix-huitième siècle. L'impératrice Marie-Thérèse avait eu seize enfants (2) ! On sait du reste qu'une partie de l'influence exercée alors en Europe par la maison de Habsbourg-Lorraine provenait des brillantes alliances que cette maison avait contractées. Un poète de l'époque l'avait constaté en deux vers latins restés fameux :

dit-on, sur le con?oil do Bernadotte que Beethoven songea à dédier à Bonaparte sa fameuse Symphonie héroïque.

(1) D'après M. Sciout, Bernadotte « s'efforça de concilier la bourgeoisie viennoise et tenta môme, sans le moindre succès, de propager les id«''es révolutionnaires dans la classe inférieure. » Je n'ai, pour ma part, trouvé aucune trace do cette attitude.

(2) L'empcreui' Fiançois en eut treize I

Bellla gérant alii, tu, felix AuitHa, nuhe; Nam quœ Mort a/tû, dai tihi régna Ven%ê.

Parmi les princes de la famille impériale» un surtout, Tarchiduc Charles, frère de l'empereur Fraaçois et du grand-duc de Toscane Ferdinand, attirait alors l'attention par ses éclatants services de guerre. Depuis la fin de la campagne de 1797, il était cependant dans une sorte de disgrâce. Craignant son influence sur l'armée, la Cour avait obtenu son éloignement temporaire et Bernadotte n'avait pu le rencontrer en même temps que les autres archiducs. Mais, quelques jours plus tard, la maladie d'une tante de l'Empereur, l'archiduchesse Christine — la protectrice de Madame Royale — avait nécessité la rentrée momentanée de l'archiduc Charles à Vienne. Une sorte de réconciliation s'était opérée entre les deux frères et Bernadotte avait fait connaître à son célèbre adversaire de l'année précédente (1), son désir d'être reçu par lui. L'archiduc avait accordé audience à l'ambassadeur pour le 17 mars.

Sur ces entrefaites, François II organise une grande chasse aux environs de la capitale et y convie tous les princes présents à Vienne. L'archiduc décommande alors assez cavalièrement l'audience qu'il a précédemment accordée et fait informer Bernadotte qu'il ne pourra le recevoir que le 18 mars. L'ambassadeur considère cette remise comme une insulte, prend la chose au tragique, et répond au

(1) Voir au chap. i, la lettre du Directoire après Gradisca.

frère de l'empereur que, puisqu'il en est ainsi, il renonce à lui demander audience 1

On juge de l'impression que cette boutade, que Bernadotte avait considérée comme une riposte légitime et nécessaire, dut faire sur les cercles de la Cour I François II se montra très contrarié de cette affaire (1) et la susceptibilité du général français fut fort exploitée par les représentants des puissances ennemies.

Le représentant du Directoire avait du reste été non moins maladroit avec le corps diplomatique, toujours pour une susceptibilité relative aux a Formes », que ses deux conseils, Fréville et Gaudin, lui avaient, sans doute, insuffisamment expliquées !

Très conscient des prérogatives que lui conférait son a caractère d'ambassadeur », Bernadotte — dont les débuts, nous l'avons dit, avaient été cependant heureux et courtois — ârffecta, après l'audience impériale de ne rendre de visite officielle qu'à ses collègues les ambassadeurs. Or, en dehors de la France, quatre puissances seulement, — Russie, Angleterre, Espagne et Turquie, — avaient, à Vienne, des ambassadeurs accrédités. La Russie et TAngleterre étant toujours en guerre avec la République, le marquis del Campp, ambassadeur d'Espagne, et le représentant du grand seigneur de

(2) On prétend cependant que l'Impératrice, qui détestait l'archiduc Charles, avait préparé cet incident pour brouiller son beau-frère avec Bernadotte. L'archiduc quitta de nouveau Vienne à la fin de mars.

396 BKRNADOTTE

r^onslantinoplo curent seuls l'honneur de recevoir choz eux leur colle^rue français. Quant aux niinisln»s plénipotentiaires et chargés d'afTaires, Bemadotti) KO contenta de leur faire connaître Theure à laquelle» « suivant Fusage », il consentait à leur donner audience ù l'hcHel de la Wallner-Strasse !

Hien que conforme aux règles de la plus stricte étiquelte, Tusage invoqué était, depuis longtemps, tombé en désuétude, et cette manière de faire avcdt paru vexatoire et inutile. Elle avait arrête net les sympathies des diplomates et donné à l'ambassadeur la réputation d*un homme sans éducation et sans tact. Kn arrivant à Madrid deux ans plus t(M, Pérignon avait manœuvré plus habilement!

l'ne troisième maladresse vint enfin brouiller Bernadollc avec une partie de la société viennoise: (ifillc-ci s'était d'abord tenue sur la plus grande réserve. Moins brillante que du temps de Marie- Tbérèsc, recevant peu, elle avait eu de rares occasions (le connaître l'ambassade française. Le prince (le Ligne (I), les princes d'Aremberg, Lichteastein, Esterhazy, Clary, Kinski, Lubomirski, le prince de Kaunitz, le maréchal de Lascy, le comte Joseph de Motternich, et tous les autres représentants des anciennes familles établies à Vienne n'avaient guère rencontré Tancien adversaire de l'archiduc Charles qu'à l'Opéra ou au Prater ! Le 20 mars, une soirée de comédie était donnée chezla princesse de Nassau,

(1) Pour le pi'iiicc ilo Ligno et la société de Vienne à la fin du dix-liuilièiiic siècle, voir : le Prince de Ligne et ses contemporaim, par V. DU Bled ; les Mémoires de la comtesse Potocka et la Princesse de Ligne^ par L. Pérey; les Souvenirs de Madame Vigée-Lebrun, I, cli. x et xi.

dont les salons étaient fort élégants et fort courus. Très bien intentionnée, la princesse avait convié tout le personnel de Bernadotte, secrétaires et aides de camp. Mais elle s'était aussi permis d'inviter chez elle quelques émigrés de ses amis ! Le farouche républicain qu'était alors l'envoyé du Directoire, défendit à son personnel de paraître au palais Nassau t

Malgré toutes ces fautes, — conséquences voulues d'une politique adoptée pour faire peur, — l'entourage immédiat de l'Empereur tenait à ménager le redoutable ambassadeur. Au théâtre, aux promenades publiques^ aux concerts de l'orchestre Salieri, les relations officielles restaient suffisamment courtoises. L'Impératrice avait fait exprimer à Bernadotte ses regrets de n'avoir pu le recevoir le 2 mars. Très désireuse de voir le général français, elle le fit prévenir peu après qu'elle accueillerait volontiers ses hommages dès ses relevailles. Le chargé d'affaires de Naples, Baptiste (i), fut chargé d'informer l'ambassadeur de ce désir et l'on convint que la présentation aurait lieu le iO avril, jour de Pâques, avant le « cercle » que devait tenir la jeune souveraine.

La présentation, dans ces conditions, pouvait être considérée comme une véritable faveur. C'était

(1) Le marquis de Gallo, nommé directeur des AlTaires étrangères en janvier, ne fut remplacé comme ambassadeur à Vienne qu'à la fin de 1798, par Tabbé Giansanti. Voir Lacombb Saint-Michel, HL

•98 MERNADOTTË

l'admission dans une sorte d'inlimitc, toujours fort recherchée par les diplomates, admission dont les ambassadeurs de Russie et d'Angleterre se montrèrent fort jaloux et dépités (1). Bien qu'encore souffrante, l'Impératrice s'avança fort aimablement au-devant de Bernadoltc. Princesse de Naples, elle était restée très attachée à son pays d'origine et les événements d'Italie étaient depuis trois mois l'objet de ses constantes préoccupations. La marche de Berthier sur Rome lui avait fait craindre une intervention française au sud des États du pape, et, au commencement d'avril, les préparatifs faits par la France en Méditerranée, préparatifs connus de toute l'Europe, pouvaient faire croire à une occupation ultérieure de la Sicile. La souveraine espérait donc recueillir de la bouche de l'ambassadeur, de rassurantes paroles qu'elle pourrait transmettre à sa mère, la reine Marie-Caroline.

Très flatté des prévenances dont il se voyait l'objet, Bernadette prononça un discours de forme impeccable. Après avoir félicité la malade de son prompt rétablissement et prôné longuement les bienfaits de la paix, il crut devoir insister sur la sincérité des. intentions conciliantes du Directoire. Ripostant adroitement, la fille du roi de Naples^ répondit qu'elle aussi croyait à la paix et n'attachait pas d'importance aux bruits nombreux qui couraient en Europe sur les projets agressifs de la République. Bernadotte lui dit alors que la désignation du citoyen Garât, bien connu par sa modéra-

(1) Rosumowski parla encore de déniis8ioiiner I

tion (1), comme ambassadeur à Naples, prouvait le désir de son gouvernement d'être agréable à Ferdinand IV et que rien ne pouvait confirmer les bruits alarmants qui avaient été répandus ! Enchantée de ces paroles rassurantes, l'Impératrice se montra fort gracieuse, s'informa de la santé du général, de ses promenades et de ses spectacles. On causa même de musique !

Après avoir présenté ses hommages aux jeunes princes autrichiens, fils de l'Empereur, et à l'archiduchesse Amélie, l'ambassadeur revint au « cercle d'étiquette » et fut particulièrement fêté. Tous les archiducs lui parlèrent longuement, devant les diplomates étrangers. L'Impératrice ne s'occupa que du général et François II s'entretint avec lui pendant un quart d'heure (2) !

Cette réception du 10 avril constituait pour Bernadotte un véritable succès. L'accueil fait par l'Impératrice était spécialement flatteur et l'impression fâcheuse produite sur la Cour par l'affaire de l'archiduc Charles semblait complètement eflFacée. Au dehors, la curiosité et même la sympathie populaire persistaient, comme à la première audience du 2 mars. La foule viennoise s'était, cette fois encore, portée aux alentours du palais de la Hofburg pour voir passer l'ambassadeur de la République française dans son carrosse de gala.

(1) Garât venait d'être désigné en remplacement de Treilhard et de Brune. Il était, en effet, devenu assez modéré quoique... régicide ! Voir l'étude sur Canclaux, VI.

(2) Bernadette à Talleyrand, 29 germinal (11 avril).

400 BËRNAOOTTE

Si ratUtude adoptée par Bornadotte avait paru agrcHsivc à Vienne, en revanche, elle était taxée de faiblesse à Paris, depuis longtemps !

Dans une dépérhe oflicielle du 19 mars (29 ventôse), le ministre des Relations extérieures avait écrit ù Tanibassadeur pour le mettre en demeure de prouver la fausseté d*une nouvelle donnée par les gazettes allemandes « que les personnes qui le ser vaient et qui composaient sa maison ne portaient les couleurs françaises que dans l'intérieur de sa résidence et se montraient au dehors sans ce signe distinclif. » Ce reproche avait profondément irrité Bernadotte. Il tombait du reste à faux. Les secrétaires avaient osé paraître dans les rues de Vienne non seulement avec leur cocarde, mais aussi en « chapeau rond », ce qui avait exaspéré M. de Thugut! Quelques jours plus tard, Talleyrand chargeait l'ambassadeur de recueillir à Vienne des a dons patriotiques » pour la fameuse descente en Angleterre que le Directoire continuait à annoncer pour donner le change sur les véritables projets de Bonaparte.

Chaque courrier venu de Paris pendant le mois de mars avait, en somme, apporté des excitations constantes ou des blâmes très irritants. Le ton employé par Talleyrand dans ses dépèches était, en outre, très sec et cassant. Se rendant compte des attaques dont il était l'objet en France, Bernadotte avait songé, dès la fin de mars, à abandonner ses fonctions. Très désireux de reprendre sa place

à Farinée et tout à fait oublieux do ses anciens démêlés avec Bonaparte, il eût maintenant accepté volontiers le commandement d'une des divisions de Tarmée dite d'Angleterre. Le bruit en courut à Paris et la nouvelle figure au Moniteur du 4 germinal (24 mars) !

Le général ne se faisait d'ailleurs plus d'illusions sur la véritable efficacité de sa mission. « Quel jugement asseoir, — écrivait-il alors, — sur un gouvernement qui n'a pas de plan (ixe, dont le principal ministre est connu pour être vendu à l'or de l'Angleterre, qui ne dissimule point sa haine contre nous et qui laisse apercevoir que son système est commandé par les circonstances? Quel degré de confiance donner encore à ce que peut dire un prince faible et timide, tout à fait subjugué par un parti des grands de la Cour qui veut la guerre, et par un autre qui désire la paix? »

Les relations ébauchées et les petits résultats obtenus pour les affaires d'Italie et de Suisse n'étaient décidément pas suffisants pour faire prendre en goût à l'ambassadeur la carrière diplomatique. Il n'avait pas pu* acquérir à Vienne l'influence politique un moment espérée, ni pu remplir, au centre de l'Europe, le grand rôle auquel il s'était cru destiné en quittant Milan.

Dans un accès de découragement, il avait confié sa lassitude à son ami le général Ernouf . Nous avons déjà signalé cette lettre, datée du 3 avril. Si flatteuse qu'elle fût, la réception gracieuse du jour de Pâques ne pouvait plus rien changer aux nouveaux projets formes. Dès le surlendemain, 12 avril, Bernadotte

écrivait onicieusoment à Talleyrand pour lui expriiiHT son drsir de rentrer en France : « En partant d'Italie pour me rendre à Vienne, — disait-il, — je ne consultai que mon attachement à la République et mou dévouement au gouvernement. L^horizon politique s obscurcissait en Italie, une armée française marchait sur Rome pour venger les perfidies du gouvernement papal, il était probable que la cour de Vienne interviendrait dans les affaires de Tltalie ou de la Suisse. J'ai dil vaincre alors la répugnance que j'avais pour la carrière diplomatique. Il fallait que le Directoire fût représenté à Vienne, quelques jours de relard auraient pu devenir nuisibles, je partis. Ma présence inattendue a étonné beaucoup de monde, a contenu et contient peut-être encore l'indécision habituelle de la cour de Vienne. Maintenant que je crois avoir rempli ma tâche, je vous préviens, citoyen ministre, que je demande au Directoire de me rendre mes fonctions militaires. Mon goilt prononcé pour le tracas et le tumulte des camps me détermine à lui faire cette prière. Je crois ne pas devoir éviter de vous dire qu'il est de la plus grande importance que mon successeur soit un homme connu pour la fermeté de son caractère. » La lettre adressée au Directoire était aussi nette : « J'ai éprouvé mon caractère, citoyens Directeurs, et je me suis convaincu que je n'étais pas propre à la carrière diplomatique. Mon organisation ne me permet pas de rester plus longtemps parmi des hommes que je hais (1). »

(1) Lettre citco par Bakras, HI, 206.

A la date du 12 avril, Tambassadeur était donc très décidé à s'en aller. Mais il ne songeait nullement à un éclat! Très désillusionné et très affecté par les reproches de Talleyrand, il demandait son rappel, escomptait déjà la réponse attendue et faisait quelques préparatifs de départ (1).

Cependant, le 13 avril, — le lendemain de Tenvoi des lettres de Bernadotte à Talleyrand et au Directoire, — la population viennoise se préparait à célébrer un anniversaire patriotique. Il s'agissait d'honorer la conduite courageuse des Viennois qui, l'année précédente, s'étaient enrôlés volontairement pour défendre au besoin la capitale contre l'armée de Bonaparte qui s'était rapprochée de Vienne.

La cérémonie annoncée (2) n'avait rien de particulièrement offensant pour la France, il faut en convenir. Elle ravivait cependant le souvenir à peine éteint des anciennes querelles. En outre Bernadotte avait victorieusement commandé, en 1797, une partie de cette armée de Bonaparte qui avait fait trembler l'Empereur et motivé le « geste » patriotique;

(4) Il fit connaître au maître des loges du théâtre à la cour qu'il ne pouvait renouveler son abonnement à l'Opéra et épuisa ses lettres de crédit. (F. Masso?^, les Diplomates, p. 184.)

(2) Les historiens ne sont pas d'accord sur la date de «et anniversaire. D'après de M. de S y bel, c'était le 13 avril. Au contraire, d'après certaines lettres de Vienne adressées à Rastadt, et d'après M. Masson, c'était le 17. — Or, il faut se rappeler, qu'en» 1797, Bonaparte était arrivé dès le 6 avril, à ludenbourg et que l'armistice de Léoben qui suspendait les hostilités, fut signé le 7: 11 paraît donc probable que Vanniversaire devait tomber au plus tard le 13. En tous cas, les préparatifs de la fête commencèrent le 13 à Vienne.

f04 BËRNADOTTE

des Viennois. Dans Tétat d*esprit où se trouvait Tambassadeur, l'annonce de celle fêle commémoralive parut donc profondément blessanle.

Comment étaiUil possible d'y répondre? Bernadollc pensa qu'il élailde sa dignilé, pendant la féte^ d'orner sa maison de la Walner-Strasse par un signe ostensible qui ftt connaître à tous la demeure du représentant de la République triomphante.

Celte idée d'un signe ostensible sur sa maison le hantait d'ailleurs depuis plusieurs semaines. Dès le milieu de mars, il avait commandé à un artiste viennois un tableau do grandes dimensions qui devait représenter la République, — ou peut-être la Liberté, — avec l'intention d'en orner sa porte. Le tableau avait été livré, mais on l'avait jugé insuffisant. Aussi, le 7 avril, Bernadotte avait-il chargé un tailleur de lui fournir un grand drapeau tricolore sur lequel devait se détacher une inscription.

Quelle était cette inscription'? Le drapeau portaitil les mots : Liberté^ Égalité^ Fraternité^ ou bien, comme l'affirma plus tard Bernadotte (1), République Française^ Ambassade de Vienne? Les témoignages «ont peu concordants.

Ayant reçu son drapeau le 12 avril, l'ambassadeur trouva naturel de l'étrenner immédiatement pendant la fête, et donna l'ordre de le faire placer sur son balcon. Dans une dépêche expédiée dans la journée du 24 germinal (13 avril), il fait allusion à cet ordre sans paraître y attacher grande importance. Après avoir rappelé qu'il n'a pu se procurer, à Vienne, un

(1) Dépêche du 25 germinal (14 avril).

tableau acceptable, il demande au ministre de lui en expédier un de Paris le plus tôt possible et il ajoute, très simplement : « Un drapeau tricolore occupe provisoirement la place destinée à l'emblème républicain. »

Voilà donc, réduite à ses justes proportions, la fameuse bravade que Ton a tant reprochée à Bernadotte I II mettait un drapeau à son balcon comme il portait la cocarde nationale à son chapeau, dans le but unique d'affirmer sa nationalité (1). Il pouvait d'ailleurs se croire autorisé par un précédent : le doyen des ambassadeurs à Vienne, le nonce, avait le» armes du pape au-dessus de la grande porte de la nonciature!

La portée de cet acte, considéré comme très simple, échappa donc complètement à l'ambassadeur et à son entourage. C'était peut-être un acte inutile: Mais conîmfent pouvait-on prévoir, qu'un an après la cessation des hostilités, la vue des couleurs françaises sur la maison du représentant de la France paraîtrait une provocation ?

(4) La vue des couleurs françaises avait le don d'exaspérer les Allemands I «Le comte de Metternicli (futur prince de Metternich, chancelier d'État), écrivait très sérieusement de Rastadt À sa femme, petite-fille du prince de Kaunitz : « J'ai dîné, hier chez Treilhard. Nous avions au milieu du plateau une espèce de pyramide faite en croquants avec d'énormes drapeaux tricolores. Je vous jure que y ai perdu le goût du manger à la vue de ces enseignes exécrables.,. » (Lettre du 7 avril 1798 ; Mémoires du prince de Metternich. I. 3«â.^

LÉM4EUTE DU 24 GERMINAL (13 AVRIL)

Attroupements dans la Walner-Strasse. — Abstention de la police. — Première lettre À Thugut. ^ PSUage de Tambassade. — Courageuse attitude des Français. — Lettres adressées au premier ministre. — Arrivée des troupes. — Mission de Degelmann. — Bcrnadotte écrit directement à l'Empereur. — Satisfactions insuffisantes. — Le départ de Vienne.

Le drapeau aux couleurs françaises parut au balcon de la maison de Bernadotte entre quatre et cinq heures du soir. On était dans la semaine de Pâques, le mercredi. La journée était belle et la température très printaniërc. Les bons Viennois, très badauds, se promenaient par la ville et la Wallner-Strasse était, du reste, une des rues les plus fréquentées de la capitale. Apercevant le drapeau, les promeneurs s'arrêtèrent et regardèrent cette chose anormale. Un attroupement se forma et grossit rapidement, mais la foule était au début beaucoup plus curieuse qu'agressive.

Cependant, vers six heures du soir, informé de ces rassemblements, la police viennoise arrive. Sous son œil paternel, les quelques centaines de personnes qui encombrent la Wallner-Strasse commencent à crier et à pousser des huées. Puis, — le fait est indéniable, et les historiens allemands en conviennent, — des pierres sont lancées contre

le drapeau et par conséquent contre la maison.

Quelle explication donner à cet acte? La foule était-elle uniquement composée de badauds offusqués par les couleurs françaises ou bien, comme l'écrivit l'ambassadeur, des gens sans aveu, payés par ses ennemis politiques, vinrent-ils se joindre aux promeneurs? On lit dans une narration autrichienne (1) : « La multitude, toujours irréfléchie, ayant regardé Tétendard comme un signe de ralliement et comme annonçant quelque projet inconnu et extraordinaire, un grande nombre de gens du peuple l'ayant même pris pour un arbre de la Liberté^ il est résulté de celte erreur des troubles dont on vient de lire l'exposé... » En vérité, celte foule viennoise qui aurait pris un drapeau tricolore arboré sur un balcon pour un arbre de la Liberté, devait avoir des yeux et un entendement bien particuliers (2) !

Bernadotte était à table avec quelques-uns de ses officiers au moment des premières démonstrations. Les huées l'avaient d'abord laissé indifférent. Mais lorsque les pierres lancées de la rue brisèrent les vitres, l'ambassadeur descendit immédiatement sous le porche et, fort irrité, commença à haranguer la foule.

Quelles paroles prononça-t-il alors? Au dire de la police et d'après la narration de l'ambassadeur anglais, sir Eden, qui est naturellement très hostile, il

(1) A. E. Vienne, 368-312.

(2) La Gazette de Vienne trouva une explication plus drôle «icore pour expliquer Témeute : « Un grand drapeau tricolore qui fut exposé inopinément le 24 au soir, et qui était ici une chose inusitée, parut au peuple un signal d*alarme, lui donna de Vinquiétude et attira plusieurs désordres... »

408 BKR.NADOTTK

s« Horail écrié en ineltant la main sur son sabre : « Kh, qu'oso donc celle canaille? Je lui conseille de s't'Ioigncr de la maison; aulrement j'en luerai au moins six ! » De son côlo, Bernadotte dil dans son rapporl du lendemain 25 germinal : « Je Gs quelques pas au milieu de ceux qui composaient l'attroupement. Je les invitai à se retirer, en leur déclarant avec réncrgîe républicaine, que toute insulle ris* quée par eux contre le représentant du gouvernement français était un outrage contre la nation généreuse dont les intérêts lui sont conGés» et les exposait au châtiment le plus sévère. Je fus abordé par plusieurs individus qui se disaient employés par la police. Je les requis de dissiper l'attroupement, et, au lieu de faire leur devoir, ils demeurèrent froids spectateurs du désordre qui allait en augmentant. » N'obtenant rien de cette police pusillanime, qui continuait à laisser insulter le drapeau français, l'ambassadeur écrivit alors une première lettre au baron de Thugut. Le ton était courtois, mais Bernadotte réclamait nettement que les insulteurs du drapeau « fussent punis de manière que leur châtiment servit d'exemple. » Il se disait d'ailleurs décidé « à repousser avec énergie la moindre insulte» à plus forte raison des excès aussi scandaleux. »

Cette première lettre, portée par un aide dé camp, parvient à Thugut à huit heures du soir. L'attroupement et les insultes continuent dans la Walluer- Strasse. La foule réclame l'enlèvement du drapeau et la police, qui ne se décide pas à agir, propose à Bernadotte, aGn de calmer la populace, de retirer lui-

même Temblème tricolore, pour une heure, jusqu'à ce que des ordres soient arrivés I

Cette étonnante et insolente proposition est, naturellement, repoussée par Tambassadeur. Alors, les insulteurs, qui se sentent encouragés par la police, redoublent leurs cris et leurs attaques. Un serrurier escalade le balcon, décroche le drapeau et le jette à la foule hurlante qui s'en empare, le déchire, le brûle sur la Schotzen Platz et va porter ses accla-* mations loyalistes sous les fenêtres impériales !

L'hôtel Lichtenstein est ensuite envahi par les émeutiers, sûrs désormais de l'impunité. Parmi eux, au dire de Bernadotte, se trouvent « des émigrés portant le ruban du ci-devant ordre de Saint- Louis et aussi des serviteurs de quelques grandes familles, Schwarzenberg, Kinski, Lobkowitz, Wal-t lis, Schonborn, etc. » Bientôt, tout le rez-de-chaussée est occupé; les appartements sont abîmés^ la vaisselle brisée; on piÛe le linge et on détériore les voitures. Puis, la foule cherche à monter au premier étage et trouve sur le palier Bernadotte lui-même entouré de ses officiers, de ses secrétaires et de sa maison.

Très résolument, l'ambassadeur déclare qu'il est ^rêt à se défendre et menace de faire feu si son appartement du premier étage est envahi. Comme quelques émeutiers esquissent un mouvement offensifi des coups de pistolet sont tirés, sans ordre, par des domestiques français. Deux ou trois personnes, sont blessées (1).

(1) Lord Eden donne deux versions de ces coups de feu. Dana

410 BERNADOTTK

Une accalmie se produit alors, car la foule n'ose plus avancer. Bernadotte fait mettre sabre au clair à tous les siens. Quelques amis se sont joints à lui, entre autres un Hongrois, M. de Secq, et le docteur Franzenberg. Tous semblent bien décides à vendre chèrement leur vie. Enfin, à onze heures du soir, alors que TtWneute dure depuis près de cinq heures, des troupes à clieval sont signalées!

Pendant ces heures d'angoisse où l'attitude personnelle des Français fût superbe, deux nouvelles lettres avaient pu être envoyées à Thugut. Aussitôt que le drapeau avait été arraché et lacéré, Bernadotte avait raconté au ministre celte nouvelle phase de rémeute et avait annoncé son intention de quitter Vienne, à moins d'une réparation éclatante et immédiate : « L'ambassadeur ne pouvant rester plus longtemps dans un pays où les lois les plus saintes sont violées, où les traités les plus sacrés sont foulés aux pieds, demande à M. de Thugut un passeport pour se rendre en France avec la légation, à moins que M. de Thugut, réprouvant la violation du droit des gens, n'aime mieux faire proclamer dans les rues de Vienne que le gouvernement autrichien n'ayant pris aucune part aux outrages et insultes exercés contre la République française, les désavoue formellement et ordonne que les auteurs

un premier récit, il dit (luo les pistolets n'étaient pas chargés à balle. Dans un deuxième, il affirme au contraire qu'il y eut plusieurs blessures. En somme, des coups partirent, Bernadotte en convient. Mais ils furent tirés sans ordre, par des serviteurs affolés.

et complices soient recherchés et punis d'une manière exemplaire. A cette condition seule, et sous l'obligation du gouvernement autrichien de remplacer le drapeau tricolore et de le faire arborer par un officier civil ou militaire dans la maison de France, l'ambassadeur peut rester... (1). »

La troisième lettre, portée à onze heures du soir par M. de Secq, un peu avant l'arrivée des troupes, insistait sur la demande de passeports : « L'ambassadeur ne peut plus rester dans une ville inhospitalière où l'on viole d'une manière si affreuse le droit des gens consacré par le respect de tous les peuples civilisés ; il requiert le ministre des affaires étrangères de Sa Majesté impériale de lui envoyer les passeports nécessaires pour lui et pour tous les Français qui doivent s'éloigner avec lui... »

; A peine cette troisième note est-elle partie que les troupes autrichiennes débouchent dans la Wallner-Strasse. Cette fois, le ministre chargé intérimairement de la police, le comte de Sauran (2), a bien fait les choses! Deux escadrons de cuirassiers, venus de Schœhbrunn, balayent la chaussée devant la maison de l'ambassadeur; un régiment

(1) La lettre fut d'abord confiée à Ferragu, secrétaire particulier de Bernadette, qui ne put sortir de Thôtel. Le docteur Franzemberg s'en chargea alors et la porta À Thugut. Ce Franzenberg, établi à Vienne depuis longtemps, resta en relations avec Bernadotte. Il joua un rôle curieux en 1814 comme intermédiaire entre la reine de Suède et le roi Joseph. Il vint môme le 15 mars 1814 au quartier général de l'Empereur, à Reims, peut-être pom* tenter im rapprochement entre Napoléon et Bernadotte. Voir à ce sujet, Reims en i8i4. (Pion, 1902.)

(2) Sauran était titulaire des Finances. Le ministre de police, «omte de Bergen, était absent.

d'infanterie (régimenl de Preiss) occupe la place Saint-Georges et les rues voisines; deux autres régiments sont mis en route et le commandement de toutes ces forces est confié aux généraux Kinski et Terzy.

Voyant ce gros déploiement militaire, les trois mille émeutiers qui, depuis plus de cinc| heures, assiègent Tambussade et insultent lâchement une poignée de Français, comprennent très rapidement que rheurc est tardive, et qu'il faut rentrer chez soi... A minuit, le quartier a presque repris son calme et c*est alors qu'arrive le baron de Dégel* mann, cliargé par Thugut d'apporter la réponse aux trois notes successivement envoyées par l'ambassa* deur.

Dcgelmann avait paru aux conférences d'Udine aux côtés de Gallo, de Cobenzl et de Herveldt (1); il y avait joué un rôle secondaire, et Bonaparte l'avait jugé ainsi : « Sans aucune considération, d'un caractère indécis, hypocondriaque. » Cependant Degelmann avait eu de courtoises relations k Udine avec les généraux français, et, dès l'arrivée de Bernadotte à Vienne, il avait été désigné, — nous l'avons dit, — comme le futur ministre plénipotentiaire de François II à Paris.

Il était donc parfaitement qualifié pour être le porte-parole de Thugut dans la soirée du 13 avril. Ne pouvant justifier l'émeute, Degelmann plaida les circonstances atlénuanles, faisant valoir l'impuis-

(1) Voir Clarke à Udine.

sance de la police, et insistant sur l'éloignement des casernes qui avait retardé rarrivéc des troupes. Degelmann excusa Thugut, excusa Sauran, excusa le général gouverneur de la ville! Tous avaient fait de leur mieux, avaient eu les meilleures intentions du monde I

Bernadotte répliqua que ce plaidoyer de Degelmann était insuffisant pour expliquer l'inaction du gouvernement autrichien qui, pendant si longtemps, avait laissé la foule l'insulter et l'outrager. Il annonça qu'il persistait plus que jamais dans ses projets de départ et réclama, une fois de plus, ses passeports.

Fort ennuyé, et n'osant rien promettre, Degelmann dut donc retourner chez Thugut. Il en revint à trois heures du matin, porteur d'une note rédigée fort adroitement par le ministre, et qui, espérait-on, devait satisfaire l'envoyé de la République : « C'est avec une peine infinie que le ministre des Affaires étrangères a appris les désordres qui font le sujet des notes que le citoyen ambassadeur de la République française lui a adressées ce soir. Le ministre en fera un rapport exact à Sa Majesté impériale et il ne doute pas qu'Ëlle n'en ressente un grand déplaisir. Le citoyen ambassadeur peut être persuadé qu'aucun moyen ne sera négligé pour que les événements de ce soir soient examinés selon toute la rigueur prescrite par la justice et avec l'intérêt sincère que le gouvernement autrichien attachera toujours à cultiver l'amitié si heureusement rétablie entre les deux puissances. »

414 BKRNADOTTE

Cette note rtait absolument insuffisante et inacreptablol Le drapeau français avait été insulté, mis en pifcccs, brûlé; la maison de France avait été pillée; Tambassadeur avait été personnellement insulté et n'avait dâ qu'à sa courageuse attitude de no pas être écharpé par la populace. Et, pour réparer tout cela, le baron de Thugut offrait de faire un rapport à l'Empereur et de saisir ultérieurement la justice I La réponse du ministre autrichien était une véritable plaisanterie, qui fait comprendre et justifie Tattitude cassante que Bernadotte fut, dès lors, oblij^é de prendre. Rompant avec les usages, Tambassadeur se crut même en droit d'écrire directement à l'Empereur, puisque toutes les notes et réclamations adressées à Thugut n'avaient abouti qu'a une fin de non-recevoir à peine déguisée.

dette lettre à l'Empereur, qui fut portée à onze heures du malin au palais, rappelait les faits de la veille, les trois missives adressées dans la soirée à Thugut et restées si longtemps sans réponse; elle spécifiait la nécessité de la demande de passeports, « pour aller prendre les ordres du gouvernement », et concluait ainsi : « Ens'éloignant de cette résidence, il (Bernadotte) emportera la certitude consolante de n'avoir rien négligé pour convaincre Sa Majesté impériale des dispositions pacifiques et amicales que le gouvernement français entretient à son égard. Un autre motif de satisfaction existe pour lui dans la persuasion que Sa Majesté est profondément affligée de l'attentat dirigé contre le représentant d'un gouvernement ami, et que toutes les mesures que les convenances exigeaient auraient été prises sur-

le-champ, si les intentions de Sa Majesté avaient été fidèlement remplies. L'ambassadeur espère que l'avenir confirmera cette opinion d'une manière éclatante et qu'une juste réparation prouvera au Directoire exécutif que Sa Majesté impériale forme des vœux aussi sincères que lui pour le maintien de la bonne intelligence entre les deux nations. »

Ce fut à son jeune aide de camp, le capitaine Gérard, — le futur maréchal, — que Bernadotte confia cette épître adressée à François II. L'envoi direct à l'Empereur était contraire aux traditions et Gérard rencontra les plus grandes difficultés pour pouvoir remplir sa mission. L'aide de camp était, naturellement, en uniforme, et portait au chapeau la cocarde tricolore. Telle était encore la surexcitation des esprits que la vue de cette cocarde faillit servir de prétexte à une nouvelle démonstration populaire. Assailli dans la cour du palais, Gérard dut faire appel au poste de service et réussit enfin, grâce à son sang-froid, à joindre le général de Salis, officier de jour auprès de l'Empereur. La police dut l'escorter à son retour h l'ambassade, vers midi.

Il trouva son chef en conférence avec le marquis del Campo, le ministre de Sardaigne Castel Afer et Haf ten, représentant de la République batave. Bernadotte les avait convoqués par circulaire, pour leur faire connaître les motifs de sa conduite et surtout pour leur exposer ses griefs. Communica-! cation leur avait été aussi donnée de la lettre directe à l'Empereur portée par Gérard, lettre à laquelle,'

vers deux heures de raprès-midi, le comte de Colloredo, vint porter réponse.

La réponse impériale portait que Sa Majesté avsdt appris avec un vif déplaisir les excès et les désordres de la nuit passée ; que l'Empereur avait lui-même donné des ordres pour les faire cesser; qu'il espérait que Bernadotte n'insisterait pas pour obtenir des passeports ; que le baron de Degelmann viendrait dans l'après-midi pour chercher à éclaircir et vérifier les faits; qu'enfin, plus que jamais, l'Empereur tenait à conserver l'amitié et la bonne intelligence si heureusement établies entre les deux nations.

Malgré sa grande courtoisie, cette lettre ne donnait, en somme, que des espérances et ne promettait aucune réparation véritable. De même, une proclamation impériale aux habitants de Vienne dont Degelmann communiqua le texte deux heures plus tard, blâmait l'émeute et annonçait seulement l'intention de punir d'un châtiment sévère ceux qui, désormais, tenteraient de troubler la paix de la ville!

Bernadotte était encore trop irrité pour pouvoir se contenter de ces promesses sans sanction. Plus que jamais, une réparation immédiate de l'outrage fait au drapeau lui paraissait indispensable. Il était trop tard pour accepter les modestes satisfactions maintenant offertes. L'ambassadeur avait d'ailleurs déjà rendu compte à Bâcher, ministre à Ratisbonne, et prévenu Brune, généralen chef en Italie, de ses intentions de départ. Aussi, considéra-t-il que sa dignité nécessitait décidément un exode définitif. Il répondit à Degelmann, porteur de la proclamation impériale,

€ qu'il n'était plus en son pouvoir de prolonger son séjour à Vienne; que le drapeau, qui, au sein de la paix, rappelait aux citoyens français la fondation et la gloire de la République, avait été indignement outragé; qu'il ne pouvait plus reparaître dans une ville où il avait reçu une injure aussi grave que si, au préalable, elle était désavouée formellement et d'une manière éclatante... » Donc, ou bien une ample et solennelle réparation, c'esl-à-dire la réinstallation du drapeau au palais Lichtenstein, ou des passeports pour toute l'ambassade.

Or, les conseillers de l'Empereur, — Thugut, Dcgelmann, CoUoredo, Sauran, — et tous les personnages viennois dont nous avons parlé, ne voulaient, à aucun prix, consentir à accorder la réparation réclamée I Eden et Rasumowski encourageaient leur résistance et, finalement, dans la soirée du25 germinal (14 avril), lespasseports étaientapportés par Sauran et Degelmann. En même temps, afin d'éviter de nouveaux désordres, on suppliait Bernadotte de quitter Vienne furtivement, pendant la nuit !

Ceci encore ne pouvait être accepté. Un départ furtif, par crainte d'une démonstration hostile, eût ressemblé à une fuite et le général déclara qu'il partirait seulement le lendemain à midi, « à la solennité du grand jour. »

A l'heure convenue, l'ambassadeur montait dans des voitures découvertes avec ses aides de camp et le secrétaire Gaudin (1). Tous étaient en grande

(1) Fréville et Maleschuski étaient partis la veille au soir pom* Paris.

418 BERNADOTTË

tenue, portant fièrement la cocarde aux trois cou* leurs. Des escadrons constituaient une escorte de protection tandis que des troupes à pied formaient la haie pour contenir la foule, plus curieuse d'ail* leurs qu'exaspérée. Les représentants des nations amies (1) et même plusieurs membres de la société viennoise étaient venus très courtoisement dans la Wallner-Strasse pour se découvrir devant les voyageurs.

Ce départ solennel produisit une vive impression. Tous comprenaient qu'une guerre nouvelle pouvait en être la conséquence prochaine. Dans les rues, noires de monde, l'anxiété se lisait sur tous les visages. Qu'allait-il sortir de cet incident extraordinaire qui renversait tout à coup, en quelques heures, le travail poursuivi avec tant de peine, depuis plusieurs mois, par les plénipotentiaires réunis à Rastadt?

(2) Beniadotte se montra très touché de l'attitude du marquis del Canipo. Il lui écrivit : « En vous priant d'accepter l'expression de ma gratitude, il me reste À désirer que, mieux protégé que moi par le ministre autrichien, vous n'éprouviez pas la fureur des grands de cette capitale, qui, en trahissant les intérêts de leur nation, rendent le peuple l'instrument de leur barbarie et de leur lâcheté. »

Version de Thugut sur l'affaire du 13 avril. — Cobenzl est nommé au ministère. — Frévillc À Paris. — Réunion au Luxembourg.

— Ultimatum rédigé par François de Neufchàteau. — Les esprits se calment. — Bonaparte est désigné pour aller à Rastadt. — Lettres à Thugut et Cobenzl. — Changement de projets.

— Départ de Bonaparte pour Toulon.

Jusqu'au dernier moment, l'Empereur et les ministres s'étaient bercés de l'espoir de garder Bernadotte à Vienne; ils avaient compté que devant l'insistance très courtoise dans la forme (mais uniquement dans la forme) employée pour retarder le départ, l'ambassadeur céderait malgré l'insuffisance de la réparation offerte. Se voyant déçu dans son espoir, le baron de Thugut pensa qu'il était nécessaire d'expliquer les événements, et, dès le 26 germinal (15 avril) au soir, — le jour môme du départ, — il se décidait à écrire à son collègue Talleyrand.

Naturellement, d'après Thugut, tous les torts appartenaient à l'ambassadeur I Bernadotte était représenté comme le pelé et le galeux d'où provenait tout le mail L'incident était réduit à des proportions minimes : « Un trouble momentané, causé par une innovation inattendue a altéré la tranquillité

publique et causé beaucoup de peine à TEmpereur... » Du reste^ — au dire du ministre, — toutes les mesures possibles avaient été prises par la police pour protéger efficacement la personne du général et des fonctionnaires de l'ambassade; l'Empereur avait fait exprimer à plusieurs reprises au citoyen Bernadette le désir qu'il avait de lui voir continuer ses fonctions sans interruption et « si des passeports lui avaient été remis, c'était en suite d'une insistance dont rien n'avait pu dissuader cet ambassadeur ». De réparation, pour l'insulte faite au drapeau, il n'était aucunement question. Pour terminer, Thugut annonçait seulement que l'Autriche était plus résolue que jamais à observer fidèlement les articles du traité de Campo-Formio et que le baron de Dcgclmann allait se rendre en France, au premier jour, en qualité de ministre de Sa Majesté.

Cette dépêche, adroitement rédigée, fut complétée par deux mesures importantes. Dès le lendemain du départ de Bernadotte, le propriétaire de la maison de la Wallner-Strasse, le baron de Brandau, était prévenu que les dégâts commis par la populace seraient réparés aux frais du gouvernement (1)1 Et le 27 germinal, — peut-être même le 26, — l'Empereur faisait donner l'ordre à Cobenzl de hâter son retour à Vienne.

Ce retour, prévu depuis quelque temps, avait été décidé par François II à la fin de mars. Mais la nouvelle avait été tenue secrète à Vienne et Bernadotte l'avait certainement ignorée. Cobenzl devait roce-

(1) Tout le personnel de l'ambassade était parti avec Ber adotte. Un seul domestique de confiance avait été laissé.

Yoiric portefeuille des aiTaires étrangères, Thugutne gardant que le titre de principal ministre. Le baron de la Guerre avait accepté ce sacrifice pour éviter une chute plus complète que les inimitiés dont il se sentait entouré à la Cour pouvaient lui faire craindre (1). Treilhard en avait été prévenu officieusement à Rastadt le 24 germinal, — le jour de rémeute, — par Cobenzl lui-môme et le départ du nouveau ministre pour Vienne avait été primitivement fixé au 30 germinal. En accélérant ce retour de Cobenzl^ en annonçant officiellement sa nomination au ministère, l'Empereur désirait être agréable au Directoire. L'appel à Vienne du principal négociateur d'Udine devait prouver les bonnes intentions du gouvernement autrichien et calmer rirritation provoquée par l'affaire du 13 avril. La demi disgrâce de Thugut rendue publique au lendemain de l'émeute pouvait surtout paraître une satisfaction (2).

Ce fut par une dépêche de Bernadotte, arrivée le 23 avril (4 floréal), de très grand matin, que le président du Directoire apprit la grave nouvelle des événements de Vienne. La dépêche était apportée par Villot-Fréville et par le Polonais Maleschuski, que

(i) M. le baron de Thugut, — disait méchamment le prince de Ligne, — ressemble aux cardinaux Richelieu et Mazarin par les deux derniers vers de leurs portraits dans la Henriade :

Richelieu, grand, sublime, implacable ennemi... Mazarin, simple, adroit et dangereux ami...

(à) L'annonce de l'arrivée de Cobenzl fut parfaitement accueillie par la cour et surtout par les fmanciers de Vienne.

4SS BËRNADOTTE

Tambassadeur avait fait partir, le 14 avril, en cour* riers extraordinaires.

Bemadotte y expliquait à sa façon Thistoire du drapeau et justifiait sa propre attitude. Appelés au Luxembourg pour donner des détails, Fréville et Maleschuski dramatisèrent le récit de leur chef, et le président convoqua immédiatement ses collègues.

Très agressif, comme toujours, contre la cour d'Autriche, Rewbell considéra l'affaire sous le même jour que Bemadotte lui-même, déclara que c'était un guet-apens de l'Angleterre et de la Russie, et entraîna un vote unanime (1). On décida qu'un ultimatum — dont la rédaction fut confiée à François de Neufchâteau — serait écrit dans la nuit et soumis le lendemain matin au Directoire. En même temps, Bonaparte, qui devait se rendre incessamment à Toulon pour y prendre le commandement de l'expédition d'Orient, reçut l'ordre d'attendre les événements à Paris et de proposer les mesures militaires nécessitées par les circonstances. Des courriers partirent à onze heures du soir pour l'Italie. Brune, général en chef, fut prévenu que les troupes de Baraguey d'Hilliers, alors à Gênes, seraient placées sous sa direction, le cas échéant. Desaix, qui, avec sa division, devait s'embarquer à Civita-Vecchia, reçut aussi avis de cesser ses préparatifs et de rester près de Rome, à la disposition de Brune (2).

(1) La séance dura, dit-on, de dix heures du matin à cinq heures du soir. Sandoz RoUin fut ensuite reçu, par Rewbell et il raconta ù sa cour sa curieuse conversation avec le directeur. M. Masson (les Diplomates, 210), Ta reproduite d'après Bailleu.

(2) Corr. de iV., 23 avril (4 floréal), n" 2844, 2545, 2546.

L'ultimatum rédigé par François de Neufchàteau dans la nuit, était d'une extrême netteté. Adressé directement à François II, il débutait ainsi : « Un événement inouï parmi les peuples policés et qui se flattent de jouir d'un gouvernement régulier; une infraction violente du principe du droit des gens; une insulte marquée à la République française dans le palais et la personne de son ambassadeur, insulte qui retombe sur les ambassadeurs de toutes les puissances ; voilà ce qu'a vu éclater la capitale de l'Autriche dans la soirée du 24 germinal dernier... » L'ultimatum concluait que le Directoire « ne suspendrait le premier mouvement de la fierté nationale que si l'Empereur s'empressait de réparer l'insulte faite au signe distinctif de la République française, le faisant remplacer avec honneur au fronstipice de la maison nationale et prenant de justes mesures afin de rappeler l'ambassadeur français avec tous les égards dus a son caractère. . . » C'étaient, à peu près, les conditions posées à Vienne par Bernadotte.

Mais, au moment où François de Neufchàteau allait donner lecture de son œuvre dans la matinée du 24 avril (5 floréal), la situation n'était plus la même que la veille I Pendant la nuit, le ministre des Relations extérieures avait reçu la fameuse lettre de Thugut écrite le 15 avril de Vienne. Talleyrand et Bonaparte venaient d'être convoqués au Luxembourg et les choses pouvaient être examinées avec plus de sang-froid puisqu'on possédait maintenant les deux versions : celle de Bernadotte et celle de Thugut. Talleyrand, qui n'aimait pas Bernadotte et qui l'avait constamment contrecarré et agacé pen-

dant sa mission, fut trop heureux, en s'appuyant sur la version Thugut, de faire remarquer que l'ambassadeur avait eu une attitude cassante et que rémeute était peut-être due à des maladresses (i). De son côté, — au dire de Barras, — Bonaparte sou* ligna la courtoisie du message impérial porté par Coiloredo en réponse à la lettre remise par Gé* rard (2), et insista pour que la personne de l'Empereur fût tenue en dehors du débat et pour que le ministre Thugut fût seul regardé comme responsable. Malgré Tirritation toujours très grande de Rewbcll, la majorité du Directoire se rallia assez promptement à l'avis de Bonaparte. L'ultimatum rédigé par François de Neufchàteau devenait dès lors inutile. Talleyrand fut chargé de répondre à Thugut et Bonaparte dut ('>crire immédiatement au comte de Cobenzl pour lui proposer une entrevue à Rastadt.

Ainsi, grâce à Bonaparte, les violences irréparables se trouvaient tout de suite écartées. On a

(1) Saiidoz uni vit Ir 25 avril au 8oir : « L'opinion de Talleyrand est bien diflércnte de celle de RewbeU;il blâme la conduite de Bernadotte connue celle d'un jeune homme léger et inexpérimenté. »

On it'iiiarquora que pour Talleyrand les glorieux généraux de la République étaient tous des jeunes gens légers î II avait appliqué la niéino épitlirte à Clarke et aussi à Bonaparte après les négociations d'Udino I (Voir Clarke, V.)

(2) Mémoires de Barras, UI, 207-210. Barras prétend que ce document — le message remis par Coiloredo — fut apporté par Bonaparte au Luxembourg. Le général en aurait reçu directement copie et Rewbell se serait montré furieux I II est très possible que Fréville, qui avait connu Bonaparte en Italie, lui ait communiqué le message de Coiloredo et que Bonaparte s'en soit servi pour calmer les directeurs.

LES EMBARRAS DU DIRECTOIRE 4tS

prétendu qu'en acceptant, en proposant même d'aller à Rastadt, Bonaparte avait voulu, une fois de plus, se poser en arbitre de l'Europe, en médiateur tout puissant.

Il est certain que sa présence à Rastadt aurait pu ' hâter bien des choses, que peut-être les négociations avec Cobenzl auraient pu aboutir à ce moment. Cependant, il ne faut pas oublier que, le 24 avril, les préparatifs de départ pour l'Orient étaient terminés. Ayant accepté de commander l'expédition, Bonaparte était évidemment très désireux de se rendre à Toulon. Mais, pour que les flottes pussent s'éloi* gner des rivages de France et d'Italie, il fallait d'abord régler à l'amiable la question Bernadette I C'était pour cela que, par patriotisme et non par calcul, le général en chef consentait à retarder son départ et à se rendre à Rastadt, jugeant avec raison que lui seul était de taille à obtenir des ministres autrichiens les compensations et les réparations indispensables.

La réponse du ministre des Relations adressée à Thugut et la lettre de Bonaparte à Cobenzl furent rédigées dans la soirée du 24 avril. Talleyrand réclamait de justes réparations pour l'incident du 13 avril. Mais le ton du ministre était très conciliant et modéré. L'affaire entrait ainsi dans une phase purement diplomatique. Le même jour, une lettre particulière était adressée à Treilhard, k Rastadt. Elle montre combien le ministre était peu disposé, personnellement, à soutenir l'ambassadeur : « Le général Bernadotte, qui est sûrement auprès de

4Î0 HERNADOTTE

VOUS et qui a ordre d'y attendre des instructions ultérieures, vous aura donné tous les détails qui pouvaient vous manquer encore sur Tévénement qui a eu lieu à Vienne le 24 germinal dernier... De vous à moi, mon cher Treilhard, et sans que vous lui en témoigniez rien, Bernadotte a mis dans sa conduite un peu de précipitation. Mais l'insulte n'en est pas moins réelle, ni moins grave, d'autant qu'il est impossible de supposer que dans un gouvernement aussi fort et aussi absolu que celui de Vienne, un semblable désordre ait eu lieu sans qu'on ait pu le prévenir ou l'arrêter... Bonaparte va partir pour Rastadt; il a écrit à Cobenzl. »

Voici des extraits de cette lettre à Cobenzl qui est un modèle de modération et de fermeté tout à la fois et peut-être une des plus belles écrites par Bonaparte (1) : « Lorsque le gouvernement a appris, monsieur, l'événement arrivé à Vienne le 24 germinal dernier, il n'a pas douté que l'intention du cabinet de Vienne ne fût d'avoir la guerre. La proclamation affichée dans Vienne au nom de l'Empereur, et la conduite singulière de M. de Thugut pendant tout cet événement, l'ont confirmé dans cotte idée. La note remise par M. de CoUoredo, la lettre envoyée par M. de Thugut au ministre des Relations extérieures, l'annonce du baron de Degelmann, ont fait entrevoir qu'il y avait encore des moyens d'empêcher la rupture.

« On a pensé que pour dissiper tous les nuages et pour avoir une explication prompte et efficace qui

(1) Coi^r. de AT., 2547.

consolidât la paix ou décidât la guerre, il était utile que j'eusse une entrevue avec vous ou avec tout autre ministre de confiance... Malgré mon éloignement pour la carrière et les discussions diploniatiques, j'ai saisi avec empressement cette circonstance pour convaincre l'Europe et Sa Majesté impériale du désir qu'a la France d'éviter les horreurs • d'une guerre dont les maux, pour notre pauvre continent, seraient incalculables, et consolider, autant qu'il dépendra de moi, l'œuvre de la paix que j'avais crue éternelle, puisque, faisant abstraction des événements militaires, nous l'avions fondée sur les intérêts réciproques des deux États... Je connais vos intentions pacifiques, et l'attachement éclairé que vous avez pour votre prince; je isais aussi la juste considération qu'il a pour vous. Je désire que vous lui fassiez connaître directement le calme que montre le gouvernement français dans une circonstance aussi essentielle... »

Cette lettre, datée du 25 avril (6 floréal) se terminait ainsi : a Si l'influence des puissances étrangères ou des intérêts individuels guidaient la chancellerie de Vienne, comme ils ont paru guider les opérations de la police dans la journée du 24 germinal, il ne resterait plus à la nation française qu'à se laisser effacer du nombre des puissances de l'Europe, ou à en effacer elle-même la maison d'Autriche; lutte terrible qui peut présenter une vaste carrière militaire à parcourir, mais que l'homme qui connaît les maux que produirait une guerre de cette nature, ne peut envisager qu'en vouant à l'exécration des peuples et de la postérité, ceux qui l'auraient provoquée. »

4t8 BERNADOTTE

Ces dépêches de Talleyrand et de Bonaparte partent de Paris dans la nuit du 25 au 26 avril (6 au 7 iloréal), portées par un même courrier. Le 26, le général envoie copie de sa lettre au ministre des Relations extérieures et lui annonce en même temps qu'il vient d'apprendre le départ de Cobenzl pour Vienne !

Ce départ change forcément ses intentions. S*il a accepté de se rendre à Rastadt, c'est pour y rencontrer Cobenzl lui-même, mais il ne lui convient pas d'aller discuter avec des comparses, Mettemich ou Lehrbach, adjoints de Cobenzl, a qui no connaissent pas assez les intentions de leur cabinet et n'ont pas assez de crédit. » Il prévient donc Talleyrand qu'il attendra le retour de Cobenzl à Rastadt avant de se mettre en route t

En réalité, dès ce moment, Bonaparte se rend compte que l'affaire du drapeau, entrée dans la phase diplomatique, va traîner indéGniment comme toutes les affaires en suspens avec l'Autriche. Il renonce donc, en principe, à se rendre en Allemagne pour jouer le grand rôle de médiateur et reprend ses préparatifs de guerre.

Dès le 28, il ne songe plus qu'à l'expédition d'Egypte. Il écrit ce jour-là aux généraux Kléber, Caffarelii, Reynier, à l'amiral Brueys, à l'ordonnateur Najac (i); le surlendemain il envoie au Directoire de longues instructions destinées à Brune,

(1) Corr. de N., 2o39 à 2o44.

général en chef en ItaUe; enûn, le 2 mai, il donne ses ordres définitifs à tous les généraux pour rembarquement des troupes, a Tous les obstacles qui s'opposaient à l'expédition sont levés, » — écrit-il à CaflFarellî, — et, le 3 mai (14 floréal), il quitte Paris, renonçant pour le moment à intervenir dans les affaires intérieures de la France et dans celles d'Europe, tout entier à son rêve d'Orient (1) I

Restait le comte de Cobcnzl à satisfaire. Parti très précipitamment de Paris (2), Bonaparte ne lui avait encore rien écrit de nouveau. Ce ne fut que le 4 mai, en arrivant à Auxerre, qu'il prévint le diplomate autrichien de sa dernière résolution : a J'étais sur le point de monter en voiture, monsieur, pour mo rendre à Rastadt, lorsque j'ai appris que vous étiez parti pour vous rendre à Vienne. J'ai conlremandé mon voyage.... Les ministres de S. M. l'Empereur trouveront à Rastadt des plénipotentiaires

(1) Je rappelle ici que Talleyrand devait se rendre à, Constantinopie pendant que Bonaparte se dirigeait sur Malte et l'Egypte. Voici à ce sujet les détails donnés dans l'étude sur Aubert- DuBAYET, Vni. Talleyrand avait demandé ce poste parce qu'il sentait sa situation très ébranlée à Paris. Dès qu'il put espérer rester au pouvoir il oublia, avec le plus grand cynisme, les enga- :gements qu'il avait pris.

(2) Talleyrand crut nécessaire d'expliquer à Treilhard le pourquoi du départ de Bonaparte. [Lettre du 17 floréal (6 mai).] « Le ^général était parti parce que l'expédition d'Orient était ébruitée», •écrivit le ministre. Or, c'était l'incorrigible bavardage de Talleyrand qui avait contribué à faire connaître les projets définitifs de Bonaparte! Dè$ le 7 avrils Sandoz Rollin, ministre de Prusse, avait pu écrire à sa cour, à Berlin : « Talleyrand m'a avoué qu'il était avec Magallon, consul en Egypte, l'auteur de cette grande ■entreprise et qu'il en attendait le plus grand succès. » Voilà comment le ministre des Relations extérieures gardait les secrets en 1798 1

animés du nit^me désir que moi de lever toutes le» difiicultés qui pourraient être survenues depuis le traité de Campo-Formio. Puisque vous vous trouvez à Vienne, je vous prie, monsieur, de réitérer de vive voix à S. M. l'Empereur le désir qu'a le Directoire exécutif de la République française de vivre en bonne intelligence... »

Après ce lon^ exposé, il paraît facile de résumer les impressions ressenties à Paris, lorsque l'affaire do Bernadotte fut connue. Rewbell et François do Neufehàteau sont d'abord très violents, une rupture paraît probable. Puis, arrive la lettre de Thugut. La réflexion vient et Bonaparte se présente comme le négociateur désirable, capable d'arrêter l'orage. Enfin, lorsqu*on apprend le départ de Cobenzl pour Vienne, afin d'y remplacer Thugut aux affaires étrangères, le voyage de Bonaparte à Rasdadt est considéré comme inutile. Dès lors le Directoire laisse le général en chef libre de partir pour Toulon et peutêtre même l'y engage (i). Toutes ces différentes phases se passent en dix jours, du23 avril au 3 mai.

(1) Barras est très affirmatif À ce sujet. D'après lui, Bonaparte eût été plus volontiers à Rastadt qu'à Toulon et ne partit pour l'Orient que sur l'ordre impératif du Directoire. Ce qui est vrai, «•'est que les directeurs, à ce moment, comme toujours, se montirrtjnt fort jaloux du général et le virent quitter Paris avec unevu li table satisfaction.

De Vienne à Rastadt. — Journal de rout(î de l'ambassadeur. — Rencontre de Cobenzl à Markel. — Bernadotte reçoit l'ordre tJe rester À Rastadt. ^ Il refuse un commandement et part pour Paris. — François de Neufchàteau plénipotentiaire. — Bernadotte est nommé ambassadeur près la République batave, — Nouveau refus. — Conférences de Selz. — Échec de François de NeufchÀteaù.

Pendant qu'on discute à Paris sur les graves conséquences de Témeute du 24 germinal (13 avril), qu'est devenu le général Bernadotte ?

Nous l'avons vu quittant, le 15 avril, en plein jour et avec beaucoup de crânerie, la ville peu hospitalière où il vient de manquer d'être écharpé. Par crainte de troubles possibles pendant la route, le gouvernement avait tenu à le faire escorter par des escadrons.

Mais les dispositions des habitants étaient fort pacifiques ! Dès la deuxième poste, Bernadotte put renvoyer l'escorte, et son voyage, — qu'il a raconté dans une sorte de journal (1), — à l'en croire, fut presque un triomphe I

Le dimanche de Quasimodo, surlendemain du

(1) Observations recueillies par le général Bernadotte sur $a route (le Vienne à Rastadt. Datées du 5 floréal, elles furent adressées à Paris dès Tarrivée à Rastadt. A. E. V ienne, 369, II.

dc^part, le général traverse les villages de Buckersdorf et de Sichartskirchen. Ce sont des centres assez populeux oii les Français remportent un véritable succès de curiosité. Les habitants entourent leurs voitures et c cet empressement est trt^s sympathique. 9 Malheureusement, furieux de cette sympathie, le commandant des troupes disperse brutalement les manifestants! A chaque relais, l'ambassadeur trouve Toccasion de faire des discours. Il tient à expliquer aux habitants rencontrés qu'il se plaît « à les croire étrangers au crime de quelques scélérats puissants dont ils deviennent souvent les instruments et toujours les victimes. » Mais, comme il ne possède que quelques notions d'allemand, c'est un aide de camp qui traduit pour les populations autrichiennes ses idées philosophiques I

Par exception, l'accueil est assez malveillant à Enns, à quarante-deux lieues de Vienne ; un rassemblement hostile se forme et la police locale doit intervenir. A partir de là, et à mesure qu'on se rapproche des frontières, les habitants se montrent tout à fait sympathiques aux Français. A Kleinmiirchen, à deux lieues de Linz, les officiers viennent se présenter au général, font des offres de services» et expriment leurs condoléances. A Velz, même accueil particulièrement courtois.

La petite caravane entre ensuite en Bavière et s'arrête, à Markel, devant l'auberge. Rappelé à Vienne (1), le comte de Cobenzl est lui-même descendu à cette auberge et se prépare à repartir.

(i) Cobenzl n'avait quitté Rastadt que le 30 germinal (19 avril), à la date fixée primitivement avant l'affaire de Vienne.

Bernadottè fait placer sa voiture à quatre pas de Celle de Cobenzl, met la tête à la portière, cherche à faire remarquer sa présence. Mais Cobenzl est encore incomplètement instruit des événements et se montre fort embarrassé. Il a connu et « choyé » Bernadottè à Passaritoo. pendant les négociations d'IJdine, mais croit plus diplomatique de ne pas le reconnaître à Markel. « Après s'être consulté et composé près d'un demi quart d'heure dans la cour de l'auberge, il rabat son chapeau sur les yeux, baisse la tête, passe rapidement et monte dans sa voiture sans adresser la moindre parole. » Ceci exaspère le général, qui note dans son journal': « Quelles raisons peuvent avoir engagé M. de Cobenzl à se conduire de cette manière? Avait-il, à Rastadt, un secret pressentiment de ce qui se tramait ^t s'exécutait à Vienne? Serait-ce le calcul d'un vil et lâche courtisan? Quels que soient les motifs qui aient déterminé sa conduite, ils ne peuvent être honorables pour lui... »

Munich console un peu le voyageur qui peut y constater la « haine profonde » des Bavarois pour l'Autriche. Cette haioe se traduit par une réception chaleureuse; l'auberge oîi l'ambassadeur ne passe que quelques heures est entourée par la foule et le duc des Deux-Ponts fait annohcer sa visite ! A Augsbourg, la réception est aussi cordiale. Bernadottè exulte et écrit que les Souabes détestent les Autrichiens presque autant que les Bavarois ...

Enfin, après huit jours de route, on arrive à Rastadt le 4 floréal (23 avril). L'ambassadeur s'installe chez Treilhard, au château. Or, dans ce même

château, logent aussi les plénipotentiaires autrichiens, le comte de Metternich et son fils (le futur prince chancelier d'État), ainsi que le baron de Lehrbach. Ces diplomates occupent Taile autrefois habitée par le prince Eugène au moment des conférences de 1713, tandis que les représentants du Directoire ont hérité de l'appartement du maréchal de Villars (1)! L'escalier d'accès est conmiun et les rencontres sont fréquentes. Bernadotte croit de sa dignité de ne pas rendre visite à ses voisins, qui s'en étonnent fort naïvement. L'un de ceux-ci, le jeune Metternich, déjà très hostile aux Français, donne ainsi son impression sur l'affaire (2) : « Je trouve que la conduite que la Cour a tenue est parfaite et des enragés seuls pourraient lui en vouloir. La conduite de Bernadotte est horrible... Je regarde cet événement plutôt comme heureux, car il démontrera la faiblesse du gouvernement français et la force du nôtre, qui lui en impose, surtout dans un moment où il n'est pas h son aise à cause de la détestable réussite des élections dans la plus grande partie des départements... » L'ambassadeur d'Autriche à Berlin, le prince de Reuss, Henri XIV, écrit assez ridiculement à son ami le comte de CoUoredo : f( Est-ce que chaque goutte de sang ne se révolte pas dans chaque poitrine devant la détestable conduite de l'impie monstre jacobin. Ohl que la vengeance

(1) Mémoires du prince de Metternich, publiés par le prince Richard de Metternich, I, 367. — En 1798, le jeune Metternich avait vingt-cinq ans. Son titro officiel était : Représentant au Congrès des comtes de Westphalie.

(2) Lettres du 24 avril et du 30 avril. Metternich à la comtesse de 'Metternich, née pri/icesse de Kaunitz.

(le Dieu s'élève pour aaéantir cette engeance de- Tenferl Que le Ciel me laisse vivre pour voir cela! Alors j'irai volontiers m'étendre pour dormir à côté de mes pères (1)1 »

Tel est le point de vue des diplomates autrichiens» De son côté « l'impie monstre jacobin » soutient la légitimité de son attitude et continue à renseigner son ministre par de nouveaux rapports sur Témeuto. du 13 avril. Il renchérit sur les détails déjà donnés dans les dépêches précédentes, cherche à prouver la préméditation du baron de la Guerreei des ambassadeurs étrangers, EdenetRasumowski(2), et insiste sur les réels dangers courus au palais Liehtenstein (3)«. Maintenant fixé sur les causes du voyage deCobenzl, il connaît la demi-disgràce de Thugut et veut s'ea s'attribuer tout le mérite. « A ma troisième audience avec l'Impératrice, — écrit-il avec une fatuité fort déplacée, — Thugut a senti qu'il était perdu oa relégué dans Finaction... »

A peine installé dans l'appartement du maréchal de Yillars, Bernadotte avait instamment dems^ndé, l'autorisation de se rendre à Paris. « Je vous prie,;

(1) Lettre citée par Vivenot, Ratiater Congresi XXII et par P. Masson, 208.

(2) Cette version trouva crédit à Ratisbonne. Dans une lettre) datée du 19 floréal (8 mai), Bâcher disait « que l'émeute n'était qu'unodiversion créée par Pitt pour empêcher l'expédition d'Orient... »

(3) Reinhard, — le futur ministres des Relations extérieures — i était à Rastadt au moment de l'arrivée de Bernadotte. Anciem ministre à Hambourg, il se rendait à Florence. Mme Reinhardi raconta l'affaire de Vienne dans une de ses lettres à sa mère ri »f Si pareil fait s'était produit à Paris, comme on nous eût traités de barbares... » concluait-elle très justement. {Lettrei de MadarMi Boinhard, 3.) : i , *

-»- avait-il dit à Talleyrand, — d'obtenir du gouvernement mon rappel. Je désire abandonner promptement le rôle que je joue ici et qui est pour moi aussi désagréable qu'humiliant. » Les premiers ordres du Directoire, reçus le 25 avril , prescrivaient au contraire à l'ambassadeur d'attendre en compa* gnie de Treilhard l'arrivée de Bonaparte. Ces ordres » à ce moment, étaient naturels. Ils furent encore confirmés, le 1*' mai, par une nouvelle lettre de Tal- Icyrand, alors que Bonaparte, — volontairement ou forcé, — venait de partir pour Toulon. Le Directoire ne voulait toujours pas recevoir au Luxembourg son ex-envoyé I

Impatienté, Bernadotte avait d'ailleurs quitté Rastadt sans autorisation le 5 mai (16 floréal) et s'était rendu à Strasbourg avec Gaudin (l), après avoir encore insisté pour être rappelé : « Les justes motifs d'aversion et de mépris que j'ai pour le gouvernement autrichien ne doivent pas laisser au Directoire le moindre doute sur ma volonté constante de me tenir écarté des affaires qui pourraient me mettre en contact avec les envoyés d'un gouvernement aussi barbare... » C'est à Strasbourg que l'ambas-

(1) Gaudin apporta à ce moment, à Strasbourg, les archives de l'ambassade qu'il traînait depuis Vienne. Le 6 prairial (25 mai), il écrivit à Paris pour demander un secours, car il était absolument sans ressources î II profita de l'occasion pour protester contre le rôle odieux que Cobenzl, dans ses premières conférences, avait clierché à attribuer à l'entourage de Bernadotte et fit l'éloge de la correction des aides de camp qu'il avait toujours trouvés « doux, honnêtes et doués de cette urbanité qui caractérise les Français. »

Le malheureux Gaudin resta à Strasbourg jusqu'au milieu de juin. Ce ne fut que le 26 prairial (14 juin) que Talleyrand lui envoya de quoi rentrer à Paris .

sadcur reçut là lettre de Talleyrand du !•' mau Obligé dé retourner à Rastadt, le général s'y roorr fondit plusieurs jours encore. Ce ne fut que le 16 mai qu'il apprit qu'une demi-satisfaction lui était accordée. Par arrêté du 24 floréal (13 mai), le Directoire le mettait à la tète de là division de Strasbourg!

Pendant que l'impatient Bernadottè rongeait sofa frein à Rastadt, d'importants événements politiques s'étaient produits à Paris. Désigné parle sort, François de Neuf château avait dû quitter le Directoire le 20 floréal (9 mai). Sur la liste décuplé présentée par les Cinq-Cents, Treilliard avait été proposé en 4ête de liste (i) et les Anciens l'avaient nommé Directeur par 166 voix. Or, Treilhard représentait la République à Rastadt, comme plénipotentiaire principal. On avait donc dû procéder immédiatement à son remplacement au Congrès, et le choix des direôteurs était tombé sur François de Neufchâteaù, leur ancien collègue.

Mais, nous l'avons dit, François avait éhergiquëment soutenu le général ambassadeur et c'était lui qui avait été chargé de rédiger l'ultimatum, d'où pouvait sortir la guerre. Sa désignation pdur Rastadt,— où il devait porter les réclamations de la République au sujet de l'attentat du 13 avril, —

(1) La liste décuple des Cinq-Cents proposait : Treilhiu'd (234 voix), Monge (201), Garât (191), le général Brune (176), GohiejP (165), le général Moulin (159), Colombel, ex-conventionnel (166), le général Ernouf (165), Duval (j65), Génissieu (161).

'438 BERNAbOTTE

impliquait donc un nouveau revirement dans la •manière dont le Directoire jugeait l'attitude de son envoyé à Vienne! Puisque François allait à Rastadt pour demander des explications et causer de Taifaire avec le comte de Cobenzl (qui, bien que •ministre, venait d'annoncer son intention de se rendre au siège du Congrès^, il était nécessaire de donner à Tex-ambassadeur à Vienne une sorte de satisfecit. C'était pour cela que la division de Strasbourg lui était offerte.

Informé par Talleyrand, Bernadotte trouva insuffisant le commandement proposé. Il répondit dès le 16 mai (28 floréal) qu'il ne pouvait accepter : «Le refus que je fais de cette place pour goûter les douceurs d'une vie douce et tranquille me mettra à même de pouvoir incessamment vous présenter moimême mes comptes. » Bien décidé, non seulement à -présenter ses comptes, mais aussi à se défendre .contre les attaques de certains journaux comme le -Conservateur (1), qui l'avaient très nettement blâmé, Je général partit directement pour Paris le 20 mai.

Bien qu'aucun document n'en fasse mention, il -faut* croire que Bernadotte fut suffisamment éloquent pour convaincre le Directoire (2) I Toujours est-il que, trois jours après son arrivée à Paris, il -recevait un témoignage non équivoque de la bien- .veillance du gouvernement. Un nouvel arrêté, daté

(1) Le Conservateur, n® 266. Co journal était dirigé par Chènier depuis le départ de ûaimou et de Garât, tous deux employés en

-Italie : Daunou, commissaire à Rome, Garât ambassadeur à Ifaples.

(2) Barras accuse Treilhard, nouvellement entré au Directoire, d'en « avoir voulu » à Bernadotte.

du 8 prairial (27 mai), le nommait ambassadeur près la République batave^ en remplacement de Delacroix.

Cette désignation était flatteuse et concluante, mais le général était peu désireux de tenter une nouvelle aventure diplomatique I Même avant l'émeute du 13 avril, il avait déclaré « son goût prononcé pour les tracas et le tumulte des camps » et son ambition le poussait décidément à briguer un commandement en chef. Il crut donc devoir refuser, cette fois encore, le poste offert. Mais il eut soin, en le refusant, de faire ressortir que pleine satisfaction lui avait été donnée I Voici sa lettre qui montre l'état d'âme de l'orgueilleux Bernadotte à la date du 10 prairial (29 mai 1798.)

Citoyens Directeurs,

Le ministre des Relations extérieures vient de me donner avis que vousm*aviez nommé ministre plénipotentiaire près la République batave.

L'agrément qu'offre un emploi aussi honorable est, *9ans doute, sensible et l'avantage inappréciable de vivre, quoique éloigné de sa patrie, parmi les hommes qui savent apprécier les charmes de la garantie sociale, seraient des motifs pour me déterminer à accepter; mais, depuis longtemps, mes vœux et mon peu de penchant pour la carrière diplomatique vous sont connus; j*ai eu l'honneur de m'en expliquer avec vous dans une "dépêche antérieure à Tévénement arrivé à Vienne; vous savez même que l'ambassade près la cour de Vienne ne m'avait nullement flatté et qu'en obéissant, j'avais -prétendu donner au Directoire une nouvelle marque de mon dévouement à la République.

Si j'allais habiter avec les descendants de Jean de

: Wit et de Tromp, la République batave trouverait en moi UD amant sincère de aa gloire et un chaud partisan de son bonheur. Votre connaissance des hommes ne manquera pas de réunir daqs mon successeur le même zMe, la même pureté dlntentions, et enûn le même empressement à remplir vos vues bienfaisantes. ' L'approbation que vous donnez à ma conduite militaire et à ma conduite diplomatique est reçue avec respect; tout ce. qui est relatif à ma seconde carrière a quelques attraits pour moi^. en raison des erreurs où sont tombés plusieurs journaux dans les comptes (sic) iu ils ont donnés au public; il m^est doux de croire que .e temps n'est pas éloigné où la politique du gouvernement permettra d'en instruire le peuple français d'après l'exacte vérité.

Je vous prie, citoyens, d'agréer le tribut de ma gratitude; vous avez justement senti que la réputation d'un homme qui avait contribué à placer sur son piédestal la statue de la Liberté, était une propriété nationale...

Pour terminer le récit de ranibassadë de Berna.dotte, quelques mots sur les conférences de Selz .sont ici nécessaires, puisque ces conférences avaient pour prétexte avoué de régler les làuites de raffaire du 13 avril (1).

La nomination de François de Neufchâteau comme négociateur fut annoncée à Gobenzl le 28 floréal

, (1) SciouT, III,^ 556, duniie. le délail de ces, conférences. Mais il est bien grand adniiratçMir de Cobenzl! Voir aussi les^ Diptomates, de M. ,Mas5ôn, p, 235, elle Congrès de Raitadt, de

LE RETOUR DE BERNADOTTE EN FRANCE :44i

(17 mai) par Je ministre des Relations extérieures. Après avoir fait un grand éloge de François, qui « par sa profonde connaissance des vues et des intérêts de la République autant que par son caractère particulier et par l'estime universelle dont il n'avait cessé de jouir; était, plus que personne, on état de s'entendre avec le plénipotentiaire de l'Empereur, » Talleyrand demandait que les conférences eussent lieu à Selz, sur la rive gauche du Rhin. En sa qualité d'ex-directeur, François ne pouvait en effet, d'après la Constitution de l'an III; quitter avant un an' le territoire français.

Au reçu de la première lettre de Bonaparte, datée du 25 avril, ; Cobenzl avait annoncé qu'après avoir pris possession des services du ministère, à Vienne, il était tout disposé à retourner à Rastadt. Connais- . sant Bonaparte depuis les entrevues de Passariano, il avait pensé, avec raison, que quelques conversations permettraient de s'entendre^ et c'était à cause de la personnalité même du négociateur français qu'il avait, tout de suite, accepté le rendez- vous. En gagé dé son désir de conciliation, l'Empereur avait même chargé son ministre de remettre au signataire de Campo-Formio un sabre enrichi de pierres précieuses I

Le remplacement de Bonaparte était profondément désagréable pour Cobenzl qui n'apprit d'ailleurs la nouvelle qu'après être revenu à Rastadt. Eh outre, la nécessité eonstitutionnelle invoquée pour transporter lés conférences à Selz, compliquait les choses. François arriva à Selz le 6 prairial (25 mai), quinze

448 BERNADOTTË

jours après sa sortie du Directoire* La première entrevue fut Gxée au 11 prairial.

Cette première entrevue fut du reste parfaitement 4'ourtoise. On échangea d'abord des cadeaux. Fran- ^*ois promit de faire parvenir au général en chef de Tarmée d'Egypte le sabre que Cobenzl avait apporté et offrit, en échange^ un buste de Bonaparte au plénipotentiaire autrichien. On se mit ensuite à causer de choses sérieuses. François avait l'ordre de faitler Hurtouê de l'affaire du 13 avril (1). Cobenzl, au contraire, voulait faire constater les empiétements lie la France à Rome et en Suisse. Pour mieux s'entendre, on convint donc d'échanger des notes écrites sur ces divers sujets.

Plusieurs semaines passèrent cependant, sans que la question de la réparation demandée pût faire un pas décisif. Ce n'était pas la faute du conciliant François, qui montrait une modération de forme.

' (1) L'arrôté du 26 floréal an VI était ainsi conçu : « Le Direc- ;t(>iiH' exécutif... instruit qu'À la suite des événements qni ont ou

lieu à Vienne le 24 germinal dernier, 8. M. l'empereur et Roi

s'est décidé à envoyer à Paris M. le baron de Degelmann.et qu'en • même temps elle a donné ordre à M. le comte de Cobenzl, son

ministre des affaires étrangères, de se rendre à Rastadt; Vortlant témoigner dans cette circonstance son empressement

A répondre aux démarches de la cour de Vienne; Voulant prouver à l'Europe que si la guerre se rallumait, ce ne

s(M'ait point sans qu*il se fût prêté à tous les moyens honorables de ' conciliation; a nommé le citoyen François (de Neuf château), mi-

uistre plénipotentiaire de la Républicpie française, à effet de se ' rendre à Selz et de s'y entendre avec le plénipotentiaire de Sa

Majesté Impériale, tant eut le fait des satisfactions qui sont dues 'à la République, en raison de ce qui s'est passé à Vienne, que 'relativement à Rome, la Toscane, la Suisse, et tous objets autres

que ceux, formant Tobjet des négociations da Congrès de Rastadt

qui seraient à régler entre les deux puissances pour assurer Jcs

bienfaits de la paix... » -

une patience extraordinaires! Il réclamait, il est vrai, une petite satisfaction pour l'injure faite au dra- -peau. Mais ses exigences n'étaient pas bien grandes! Après les premiers échanges dé notes, Tenvoyé du Directoire n'insistait plus pour que le drapeau fût replacé au balcon du palais Lichtenstein. Il se contentait de voir reconnaître le droit de mettre les armes de la République sur la maison de France à 'Vienne et offrait naturellement la réciprocité à Paris. En somme, une simple démarche, la plus insignifiante du monde, à faire par Degelmann à son arrivée ultérieure à Paris ou faite par Cobenzl lui- "méme à Selz, — un mot de regret — eût terminé l'incident!

Mais François n'était qu'un homme politique et tm très brave homme (1), tentant loyalement de réussir et se contentant d'un minimum de satisfacfaction! Cobenzl, au contraire, était un des plus fins diplomates du temps et, pour ne pas répondre, ne songeait qu'à embrouiller les questions, a Avouez, disait François, qu'après l'insulte subie par Berna^ dotte une réparation est nécessaire. » — « Si nous parlions de Rome, ou de la Cisalpine, ou des Grisons...» répondait Cobenzl! — « Cependant, contiiiuait François, il vous est impossible de nier l'outrage puisque l'Empereur lui-même l'a reconnu. » — Cobenzl concluait alors que le sort du Souverain Pontife était lamentable!

En résumé, avant d'accorder quoique ce fût, Co-

(1) Après avoir diné à Selz, le comte de Metternich écrivait : '« François de Neuf château est très poli, doux et aimable, lioimne de lettres et en porte l'empreinte. »

bonzl avait la prétention dd recevoir des compensalions pour les changements survenus depuis Campo- Fofmio! Lorsque l'occupation de Rome s'était protluite, on février, puis lorsque Brune avait opéré en Suisse, TAutriche n'avait osé faire entendre aucune plainte, nous Tavons constaté. ' Mais, maintenant, Cobenzl remettait ces questions sur le tapis, s'intéressait vivement au sort du pape — dont l'Autriche s'était peu préoccupée au moment de son départ de la ville éternelle •^— et plaignait infiniment les cantons suisses ! Il faut rappeler, en outre, que pendant son court séjour à Vienne, à la fin d'avril et au commencement de mai, le ministre avait préparé le traité secret signé le 19 mai (l) entre l'Empereur et son béau-pèrc le roi de' Naples, traité qui constitue la première convention diplomatique de la deuxième coalition.

Puisque l'Autriche était décidée à la guerre dans un avenir prochain, il suffisait pour Cobenzl, — comme naguère pour Thugut, — de tâcher d'éviter une rupture à un moment où les armées n'étcdent pas prêtes, où les finances se trouvaient dans un état déplorable. Cobenzl se. cantonna donc très habile** ment dans sa thèse : toutes les affaires entre là Fraiice' et l'Autriche devraient être réglées en même temps; celle do Bernadotte comme les autres, mais pas ayant les autres.

Dans ces conditions, l'extrême modération dont J^'raqçpis faisait preuve et son désir de conciliation très réel ne pouvaient suffire pour arriver à une

(1) Voir au sujet de ce traité l'étude sur Garât et Lacombs Saint-H^ichel.

i^olution quelconque. Le Directoire, lui non plus, ne voulait du reste pas la guerre immédiate. Il lui était nécessaire, (l'abord, de s'assurer des bonnes dispositions de la Prusse. Siéyès venait d'être envoyé pour ce motif à Berlin, en remplacement du terne Gaillard.

N'obtenant rien pour l'affaire du 13 avril et ne voulant pas poser un véritable ultimatum qui eût pu amener une rupture peu désirable, François de Neufchâteau pensa qu'après plusieurs semaines de négociations, il était bien inutile de prolonger indéfiniment son séjour à Selz. Il informa le Directoire de son insuccès, dès la fin de juin. Le 8 juillet (20 messidor) il prenait congé du comte de Cobenzl et revenait à Paris.

Talleyrand écrivit alors à Siéyès (i) : « L'intention du Directoire est de continuer les conférences de Rastadt pour la paix de l'Empire, d'entretenir les relations qui y subsistent avec l'Empereur comme chef de l'Empire, mais de cesser toute relation directe avec le monarque autrichien jusqu'à ce que satisfaction nous ait été donnée. Ce n'est point la guerre. Ce n'est point la paix. »

L'expression de Talleyrand était juste. Aussitôt après la fin des conférences de Selz, la rupture parut inévitable et assez prochaine. Deux mois plus tard, la Turquie et la Russie entraient en scène. Avant la fin de l'année 1798, la folie de la reine de Naples, belle-mère de l'Empereur, devait précipiter les événements et la deuxième coalition contre la

(i) Dépêche du 19 messidor (7 juillet).

France était définitivement formée. Enfin^ un an presque jour pour jour après l'affaire de Bernadotte, — le 28 avril 1799, — l'Autriche laissait lâchement assassiner à Rastadt les plénipotentiaires de la République.

APRÈS L'AMBASSADE (i)

Nouvelles ambitions. — Liaison avec Joseph Bonaparte. -» Désirée Clary. — Rentrée dans l'armée. — Le ministère do la Guerre. — Popularité du ministre. — Démission forcée. — Le 18 bnmiaire. — Au Conseil d'État. — Missions diverses. — L'ambassade aux Etats-Unis. — Opposition au Consulat. — Le maréchal d'Empire Bcmadotte,

Si Bernadotte avait refusé de représenter le Directoire auprès de la République batave, c'était» nous l'avons vu, parce qu'il désirait alors, avant tout, exercer un commandement en chef, but de ses ambitions depuis la campagne d'Autriche.

Mais, à peine installé à Paris, ses visées devenaient plus hautes encore. Il trouvait le Directoire affaibli et discrédité. Un changement d'orientation politique paraissait probable à brève échéance; l'idée d'un pouvoir fort liantait déjà les esprits. Siéyès pouvait écrire fort justement qu'il fallait à la République « une tète et une épée. »

Comme beaucoup de ses émules de gloire, Bernadotte regarda donc « moins vers la frontière que vers le siège des pouvoirs publics (2) ». Siéyès

(1) Bien que ce chapitre ne tienne pas à proprement parler ii, l'ambassade de Vienne, il a paru nécessaire pour compléter la physionomie de Bornadotté pendant le Directoire. . (2) L. PiNGAUD, Bernadotte., Napoléon et les Bourbons, p. 27.

iiVtait pas d'ailleurs le seul à vouloir devenir la tête d'un nouveau gouvernement. Plusieurs autres personnages, que les fautes accumulées depuis deux ans n'avaient pas compromis, rêvaient déjà, en 1798, de devenir un jour les maîtres d'une république régénérée.

Joseph Bonaparte était du nombre de ces rêveurs ambitieux. Son grand frère venait de partir pour rOrient lointain. Ambassadeur à Rome au moment du meurtre de Duphot, Joseph passait pour avoir ^lontré du sang-froid et du caractère ; Talleyrand lui avait écrit à ce moment : « Le Directoire me charge de vous exprimer de la manière la plus forte et la plus sensible sa vivo satisfaction sur toute votre conduite ». Il venait d'entrer au. Conseil dès Cinq-(]ent3 et, grâce au nom glorieux qu'il portait, avait pu y prendre une place importante. En l'absence de Napoléon, peut-être l'aîné des Bonaparte songca-t-il au « patriciat »1 Pour réussir, il lui était nécessaire de lier son avenir à celui d'un général populaire aux idées ardentes. Joseph ^tait, con^me Siéyès, tout disposé k être la tête. Quelle serait Vépée? . . '

La plupart des généraux en vue étaient en Egypte. Brune, général en chef à Milan, se discréditait depuis quelques semaines par ses démêlés retentissants avec Trouvé, le protégé de I^a Rével- Hère; Mpreau était toujours suspecl à caqse de son ancienne liaison avec Pichegru ; Moulin et Ernouf , que les Cinq-Cents avaient mis avec Brune sur la liste décuple au commencement de mai, avaient peu de services de guerre ; Jourdan passait pour

trop jacobin; Championnet et même Joubert, — qui devait devenir, Tannée suivante, Thomme de Siéyès — étaient encore peu connus. Bernadolic dépassait tous ses camarades restés en Europe, — sauf Moreau, Jourdan et Brune, — par Téclat de ses campagnes et la notoriété qu'il s'était glorieusement acquise. Il pouvait parfaitement, un jour ou Tautre, devenir Vépée de Joseph.

Leurs ambitions parallèles rapprochèrent sans doute les deux hommes qui s'étaient déjà rencontrés à Marseille quatre ans plus tôt (1). Tous deux avaient eu des carrières diplomatiques accidentées et presque semblables. Ils se revirent avec plaisir et se lièrent promptement.

Joseph demeurait alors rue du Rocher, dans le superbe hôtel autrefois construit par Gabriel pour une chanteuse de l'Opéra, Mlle Grandi. Il avait épousé, le ^" août 1794, Julie Clary, lille d'un négociant de Marseille^ et Napoléon avait élé, pendant quelques mois, le fiancé agréé d'une sœur cadette. Désirée. Ces projets d'union avaient été rompus en 1795. Devenu un personnage important après le 13 vendémiaire. Napoléon avait renoncé à Désirée et s'était marié au commencement de 1796 avec la veuve du général de Beauharnais.

Délaissée par son fiancé. Désirée avait alors suivi sa sœur et son beau-frère en Italie. Courtisée par un banquier suédois, puis par Junot, elle avait été promise au général Duphot qui s'était montré fort épris. Après les tragiques événements de Rome,

(1) Bernadotte avait assisté au mariage de Joseph. Il y avait va Napoléon Bonaparte.

elle était revenue à Paris et demeurait aussi rue du Rocher.

C'est là que Bernadotte rencontra la jeune fille à son retour de Rastadt. Tout de suite. Désirée trouva fort à son goût l'ancien ambassadeur qui, malgré une certaine rudesse de formes et certains jurons, (Diou vivant i par exemple), qu'il employait constamment, était un séduisant cavalier, et semblait destiné à un grand avenir. De son côté, Bernadotte pensa qu'une alliance avec les, Bonaparte pouvait servir, un jour où l'autre, ses ambitieux projets. Le mariage fut décidé en juillet, et célébré le 17 août suivant à Sceaux-l'Unité où Bernadotte s'était installé, rue de la Lune, n** 3, dans une modeste maison de campagne. Joseph et Lucien Bonaparte, ainsi que leurs femmes, Julie et Christine, signèrent l'acte officiel (1). Le marié avait trentecinq ans et Désirée moins de dix-neuf.

Après avoir obtenu un congé, pour raisons de santé (2), Bernadotte s'installa d'abord à Paris chez

(1) Les autres signataires de ce mariage, — purement civil, — étaient Morin, capitaine au 20* chasseurs À cheval (sans doute Maurin, Tancien aide de camp À Vienne), un certain Sonis, le notaire Desgranges et Tofficier municipal Benoit.

(2) 11 avait écrit le 29 messidor (17 juillet), aussitôt après ses fiançailles au ministre de la guerre : « Citoyen ministre, le service actif dont j'ai été chargé pendant une guerre de six années a altéré ma santé au point qu'un repos de deux ou trois mois m'est absolument nécessaire. A cette considération puissante se joint celle de ma fortune, elle peut m'ôtre enlevée si je m'éloigne dans ce moment.

Je vous prie, citoyen ministre, de mettre ma position sous les yeux du Directoire. La connaissance que j'ai de ses bonnes intentions à. mon égard me fait espérer qu'il m'accordera un congé de trois mois. Si, néanmoins, avant son expiration, l'astu-

APRÈS L'AMBASSADE 45f

son beau-frère Joseph (1). Peu de temps après, le jeune ménage prenait un appartement particulier rue Cisalpine, près de la barrière Monceau. Mais les relations demeurèrent excellentes entre les Bernadotte et les Bonaparte. Joseph fut le parrain du premier enfant de Désirée en 1799 (2).

Il paraît assez probable — quoi qu'en disent certains auteurs, — que la rancune de Bcrnadotte contre Napoléon Bonaparte était toujours assez petite au moment du mariage avec Mlle Clary. On a cependant prétendu que Désirée avait épousé son mari uniquement par ambition et pour se venger de son oublieux fiancé. Une récente publication (3) a même reproduit un soi-disant extrait des Mémoires de la reine de Suède, où elle aurait écrit ce passage : « En 1798, le général Bernadotte, déjà très lié avec Joseph, me demanda en mariage. Il était dans une grande position et jouissait de l'estime de tous les partis. Comme ministre de la guerre, il avait refusé son concours au coup d'État que méditaient quelques-uns de ses compagnons d'armes pour renverser le Directoire. Je le connaissais à peine. Mais c'était autre chose que ceux que j'avais refusés, et j'ai consenti à l'épouser lorsqu'on m'a dit qu'il étcdt homme à tenir tète a Napoléon. »

cieuz cabinet autrichien poussait Taveuglement jusqu'à provoquer les ressentiments de la nation, quelques faibles que fussent mes facultés physiques, je m'élancerai dans les rangs des défenseurs de la patrie et je continuerai de prouver au gouverne-» ment mon respect pour lui, mon zèle et mon dévouement à la République. » (A. G., dossier Bernadotte.)

(1) Madame Bonaparte mère demeurait également rue du Rocher.

(î) Lorsque, plus tard, le baptême religieux de cet enfant fut célébré, Joseph céda son rôle de parrain à Napoléon.

(3) Désirée, reine de Suède et de iVorté^'^, par la comtesse d'Arm aillé.

Les faits et les dates montrent amplement que les Mémoires de la reine de Suède, ainsi présentés, sont absolument apocryphes! En août 1798, Bernadotte n'était qu'un général ambitieux, mais sans emploi. Et ce ne fut que onze mois plus tard qu'il entra au ministère de la guerre I

Bien que fort sincèrement épris de sa femme, Bernadotte se lassa assez vite de son inaction. Son goût prononcé pour « les douceurs d'une vie douce et tranquille i>, goût qu'il avait exprimé au mois de mai en refusant la division de Strasbourg, puis au mois de juillet avant de se marier, n'avait pas tenu bien longtemps. Dès le milieu de septembre il demandait à reprendre du service actif à l'armée.

Le Directoire l'affecte alors, par arrêté du 3 ven»démiaire (24 septembre), à l'armée d'Italie, a pour être employé dans son grade de divisionnaire » . Ce n'est pas suffisant pour l'allié d'un Bonaparte ! Après avoir refusé ce poste, il se laisse cependant envoyer, également comme simple divisionnaire, à l'armée de Mayence, et n'y reste que quelques jours (octobre 1798). Le ministre Schérer lui propose ensuite peu après le commandement en chef de l'Italie qu'il a tant désiré l'année précédente.

Mais les circonstances ne sont plus les mêmes qu'en décembre 1797. Naples vient de déclarer la guerre, les forces françaises en Italie sont peu nombreuses, disséminées, inférieures à celles que pourra mettre en ligne la coalition. Bernadotte est

eifrayé des responsabilités qu'il va trouver au delà des Alpes. Il posé ses conditions que le Directoire n'accepte pas et se contente de diriger une armée d'observation sur le Rliin, puis une des ailes de l'armée dite du Danube que commande Jourdan (28 mars). Mécontent des mesures prises et du petit rôle qui semble lui être réservé, il ne reste d'ailleurs que quelques semaines à Mannheim, revient à Paris, etï prétextant de nouveau sa santé (1) et refuse la 17* division militaire, — celle d'Augereau en Fructidor 1

S'il se dérobe encore, c'est qu'il sent que de grands changements politiques se préparent, qu'il espère Wr se réaliser bientôt ses rêves les plus ambitieux. Il tente, sans succès, aux élections de l'an VII (mai 1799), d'entrer au Conseil des Cinq- Cents pour les Basses-Pyrénées. Mais les événements se précipitent. Quatre directeurs quittent successivement le Luxembourg. En floréal (27 mai), Siéyès remplace Rewbell, puis, après les journées de Prairial (juin) Treilhard, La Révellière et Merlin disparaissent à leur tour et les Anciens choisissent Gohier, Roger Ducos et le général Moulin. Le gouvernement ainsi formé, — où Barras seul a surnagé, — accentue sa politique et appelle de nouveaux personnages pour le défendre. Marbot, — père de l'historien, — connu par ses opinions avancées,

(1) Un certificat du médecin François Franzenberg, — son ami de Vienne, — lui fut alors délivré. « Le général a des crachements de sang, Tusagc des eaux est nécessaire, le repos et H tranquillité lui sont indispensables. » A. A. G., dossier Bernadotte.

reçoit la division militaire de Paris» refusée trois mois plus tdt par Bernadotte ; Talleyrand, absolument discrédité, se prépare à disparaître (1); Milet- Mureau qui, depuis le 2i février, a succédé à Schérer, au ministère de la guerre, est jugé insufflsant. Pour le remplacer» le général Moulin propose son ancien chef d'état-major, Leclerc, devenu beaufrère des Bonaparte par son mariage avec la jolie Paulette. Puis, Leclerc s'étant récusé, Gohier, soutenu par Moulin et par Barras, fait désigner Bernadotte, le 2 juillet (2).

Au ministère, le général se montre digne de sa nouvelle fortune. Très patriote à la mode de Tan II, il annonce ainsi à l'armée son arrivée au pouvoir : a Soldats de la Patrie, le Directoire exécutif vient de me confler le département de la guerre. L'espérance, la ferme volonté de remédier à vos maux ont seules pu déterminer mon acceptation. J'ai vu vos privations cruelles. Vous savez si je les ai partagées. Peut-être dois-je au suffrage de votre propre estime celui que je reçois en ce moment. Cette pensée me soutiendra dans mes travaux. Je jure de ne point avoir de repos que je ne sois parvenu à vous procurer du pain, des habits, des armes. Vous, camarades, vous jurez que nous ter-

(1) Talleyrand ne se décida à partir que le 13 juillet et fut rem* placé par Reinhard.

(2) Siéyés se montra fort hostile à cette désignation. Voir Barras, HI, XII.

Tasserons ensemble la monstrueuse coalition. Nous tiendrons nos serments ! »

Très courageusement, Bernadotte se met à l'œuvre. L'administration de Milet-Mureau a été déplorable et toute direction militaire a manqué depuis plusieurs mois. Le nouveau ministre veut être à la fois l'intendant et le généralissime des armées. Un de ses premiers actes est do proposer la réintégration de Championnet auquel on confie l'armée des Alpes. Tc^iLant de donner aux bonnes volontés de tous un élan véritable, faisant preuve d'une force prodigieuse de travail et d'un entrain merveilleux, Bernadotte s'affirme au pouvoir comme un homme de valeur et d'énergie. Les circonstances sont d'ailleurs particulièrement tragiques et les succès de la deuxième coalition nécessitent de grands efforts. Le 15 août, Joubert est tué à Novi ! Dans une vibrante adresse envoyée à l'armée d'Italie, le ministre cherche à relever les courages : a Ralliez-vous autour du principe éternel des victoires : la discipline. Elle vous rendra tous les avantages qui ne sont que différés. Des renforts nombreux de toutes armes vont vous seconder. Que les vieux soldats donnent aux jeunes conscrits l'exemple de l'ordre et du devoir... Braves amis, avancez : la Patrie vous appelle. Non, quoique fasse la coalition, la source des généraux n'est point tarie. On a pu dire, sous les rois, que la nature se repose quand elle a produit un grand homme. Je vois parmi vous plus d'un Bonaparte ou d'un Joubert. La liberté a changé la nature. »

Bientôt, l'action du ministre s'affirme. Il décide

le Directoire h la défense de la Hollande, fait vraiment figure de généralissime en face de la coalition et grandit très vite dans Topinion. Mais sa popularité naissante effraye rapidement Barras et Siéyès . Bernadotte a gardé des relations avec ses nmis jacobins et avec les membres du Club du manège î A côté de son rôle militaire, il est tout disposé à jouer un rôle politique. Un parti, déjà assez nombreux, ne demande qu'à le suivre. Le ministre ne va-t-il pas devenir un Catilina? N'a-t-il pas l'ambition d'être à la fois la « této et Tépée » de la République?

Quoique gascon, l'ancien ambassadeur se fait rouler par le Provençal Barras ! A la suite d'une entrevue au Luxembourg, le ministre populaire se laisse attendrir. Il promet au Directeur d'accepter un commandement aux armées « si son départ de Paris doit contribuer au salut de la France, à l'union des Patriotes devant l'étranger. » Barras apporte triomphalement cette promesse au Directoire. Profitant de l'absence de Gohier et de Moulin, tous deux grands amis de Bernadotte, il fait rédiger séance tenante — dans la soirée du 14 septembre — un arrêté acceptant une démission qui n'a pas été donnée et appelant Dubois-Crancé au pouvoir. Lefebvre, qui vient de succéder à Marbot à la tête de la 17" division militaire, se charge de trans** mettre l'arrêté à l'cx-ministre (1) I

Siéyès peut dès lors poursuivre ses ambitieux projets ! Considérée par les jacobins comme u»

(1) Pour les détails, voir Barras, IV, et le livre de Vandal,

I, ni.

malheur public, comme « un commencement de coup d'État (i) », la disgrâce imprévue du 14 septembre a peut-être joué un grand rôle dans les destinées de la France. Resté ministre, et ministre populaire, Bernadotte eût pu faire payer cher son appui pendant les journées d'incertitude et d'angoisse qui précédèrent lé 18 brumaire. Sa présence au pouvoir eût; en tout cas, étrangement compliqué la tache du général en chef revenu d'Egypte. Au contraire, n'étant plus aux affaires, n'ayant plus de clientèle définie, le général remercié par Barras ne pouvait que faire désirer son concours, et l'on sait avec quelle prudence, — en brumaire an VIII comme en fructidor an V — il sut éviter de prendre pardi Le matin même du 18 brumaire, incertain encore de la conduite à tenir, il se rendait à l'hôtel de la rue de la Victoire, mais, ne croyant pas au succès, refusait de lier son sort à celui de Bonaparte, sans oser pourtant se déclarer ouvertement contre lui. Il disparaissait ensuite pendant deux jours, puis, une fois la partie gagnée, se présentait au premier Consul et recevait, grâce à l'intervention de Joseph et de Lucien, un cordial accueil.

C'est à partii du 18 brumaire que la jalousie de Bernadotte contre Bonaparte va décidément se développer. Jusque-là, malgré des dissentiments passagers, Bernadotte n'a vu dans son ancien chef qu'un rival heureux. Il a jalousé la gloire de ce

(1) Discours de Jourdan aux Cinq-Cents, le 14 septembre.

458 BERNÀDOTTE

rival, mais n'a pas eu à renoncer au premier rôle. Ses ambitions ont été parallèles à celles de son grand collègue.

Maintenant, la place est prise. Ce que Bernadotte va détester en Bonaparte, ce n'est pas Thomme, c'est le maître, celui qui vient de prendre le pouvoir et par conséquent cette première place dans la République que lui, Bernadotte, ambitionne depuis si longtemps.

Or, tandis que, dès le mois de janvier 1800, Masséna reçoit la direction de cinquante mille hommes en Italie, et que Moreau est mis à la tète de cent mille hommes sur le Rhin, qu'obtient le ministre de l'an VU ? Une simple place au Conseil d'État, le 24 janvier, en même temps que Brune et Marmont t Puis, lorsqu'une armée considérable, quelques mois plus tard^ va se préparer à passer les Alpes, Bernadette n'y reçoit aucun commandement! Ce que lui offrent les Consuls, le 18 avril, c'est une mission de police et de pacification dans l'ouest, mission ingrate et besogne sans gloire pour celui qui continue à se croire le successeur tout indiqué du premier Consul en cas d'accident (i) !

Faute de mieux, et pour ne pas rester inactif à

(1) Il est certain que la notoriété de Bernadotte était encore très grande en 1800. Au moment où Bonaparte annonça son intention de quitter Paris pour prendre le commandement de l'armée, deux noms furent mis en avant par les vieux républicains, pour le remplacer éventuellement : les noms de Carnot (alors ministre de la guerre) et de Bernadotte. On raconte même qu'en quittant les Tuileries, Bonaparte dit à son ancien lieutenant : « Si je succombe, vous tenez entre vos mains le sort de la République... »

Paris, il n'ose refuser la mission offerte qu'il affecte de considérer malgré tout comme un commandement en chef. 11 se rend à Brest, puis à Rennes avec sa jeune femme, joue au proconsul et poursuit d'ailleurs avec énergie et savoir-faire l'œuvre de pacification qui lui a été confiée (1).

Pendant ce temps, Bonaparte a gagné la bataille de Marengo et est revenu sain et sauf à Paris t II est le maître absolu de la France, mais ses tendances autoritaires se sont affirmées et sa main de fer paraît déjà lourde. Dès la fin de 1800, certains mécontents envisagent les moyens de secouer le joug. Très populaire parmi ses troupes, entouré d'anciens officiers de l'armée du Rhin, qui lui sont tout dévoués, le proconsul de Rennes s'illusionne sur sa propre force et se croit destiné à jouer le rôle de sauveur de la République. 11 encourage ou laisse du moins se préparer en Bretagne une conspiration militaire sur laquelle Marbot, Fouché et Savary ont donné de curieux détails dans leurs Mémoires (2). Rien ne prouve cependant la participation effective de Bernadotte (3). Assez adroit, en tout cas, pour ne pas s'engager trop ouvertement, le proconsul peut jeter la responsabilité du complot sur un de ses sous-ordres, le général Simon. En novembre 1801 il rentre définitivement à Paris, tout en restant titulaire de son commandement et, comme sa situation est devenue assez fausse, il insiste pour

(1) Chassin» les Pacificationê dans VOuest^ III.

(2) Marbot, I, 162. — Fouché, I, 240. — Le duc de Rovigo, I,

(3) Voir à ce sujet : le* Complots militaires sous le Consulat et VEmpire, par Guillon.

partir au loin. Depuis le commencement de 180f il a du reste brigué successivement la direction de toutes les expéditions dont il a été question : en Portugal, en Louisiane, à Saint-Domingue !

A Saint-Domingue surtout! car c'est une grosse expédition qui se prépare, car le chef qui en reviendra victorieux peut se trouver un jour dans la situation de Bonaparte débarquant d'Egypte! Mais ce beau commandement lui échappe encore. Leelcrc, beau-frère du premier Consul, vient de l'obtenir et part en décembre 1801 1

Bonaparte ne tient du reste pas à garder le remuant Bernadotte à Paris ! En janvier 1802, il lui offre It» poste de capitaine général h la Guadeloupe (1 ), puis quelques mois plus tard, l'ambassade de Conslantinople (2). Ce ne sont toujours que des places insuffisantes et sans gloire I Plutôt que de se faire oublier au loin, Bernadotte préfère légiférer au Conseil d'Klal ! Las de son inactivité, il se décide pourtant, en janvier 1803, à accepter la représentation (le la République consulaire aux États-Unis.

Mais, à la réflexion, Tex-ambassadeur craint de se lancer dans une nouvelle aventure diplomatique. N'osant pas retirer son acceptation, il trouve le moyen de retarder l'embarquement sous différents prétextes, met en avant la santé de Désirée, — Tancienne fiancée de Bonaparte, — et réussit ainsi à gagner du temps. A deux reprises, en mars et avril

(1) Bonaparte îi Joseph. Lettre du 47 nivôse an XI, citée par Masson : Napoléon et sa famille, H.

(2) Après le refus de Bernadotte, Tanibassade fut donnée à Brune. Voir Aibert-Dubatet, IX.

1803, le ministre des Relations extérieures (c'est Talleyrand, comme en 1798) lui intime Tordre de s'embarquer sans délai. Il faut donc, au mois de mai, se décider à partir ! Cependant, la frégate qui doit transporter l'ambassadeur en Amérique s'est lassée de l'attendre à Rochefort. Saisissant ce nouveau prétexte avec joie, le voyageur revient alors précipitamment. Grâce à son inlassable beau-frère, il obtient de rester en France et est trop heureux de reprendre sa place au Conseil d'État I

Pendant ses différents séjours à Paris, depuis son retour de Rennes, l'incorrigible ambitieux n'avait pas cessé de fronder le gouvernement consulaire. Ceux qu'il fréquentait surtout, c'étaient ses anciens amis du Directoire, c'est-à-dire les vieux républicains du Club du manège qui l'avaient ouvertement soutenu pendant son ministère de l'an VIL Mais il avait cherché aussi à se procurer des alliances intéressées dans d'autres camps. Assidu chez Mme de Staël, tendre admirateur de la belle Mme Récamier (i). il se montrait publiquement partisan des idées de La-Fayette, recevait chez lui des royalistes impénitents, poussait avec insistance Moreau à prendre l'offensive contre les consuls (2), En somme, louvoyant et indécis, inquiet et envieux, se reprenant après s'être promis aux uns et aux autres, rêvant toujours d'une impossible accession

(1) Voir Madame Récamiei' et ses amis, par Edouard Hbr-

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