PL II
Plan de 1864
Echelle
10 Mètres.
Ancien Cimetière
L’ÉGLISE
Serait-ce alors un tronçon des fondations du tour de chœur? Les conséquences de cette hypothèse sont séduisantes ; les voici. Qu’on achève la demi-circonférence du massif 3 et qu’on en prolonge chaque extrémité parallèlement aux murs de la sacristie et du petit cimetière, jusqu’à l’entrée de l’abside, ou à peu près : on aura le plan d’un chœur très restreint sans doute, mais de dimensions encore admissibles, 4 mètres de largeur en dans-œuvre,, environ; seulement le déambulatoire qui le pourtourne ne garderait que 1 mètre de clair environ. Ceci n’est pas cependant une pure hypothèse : on a retrouvé (en c ) les traces de murs droits prolongeant l’hémicycle en question. L’étroitesse du chœur proprement dit serait compensée par sa profondeur comme dans la plupart des églises monastiques ; nous connaissons des prieurés ruraux dont le chœur n’a que 4 mètres de largeur. C’est là une difficulté moins grande que celle du déambulatoire et que la question de niveau. On sait que la crypte s’élevait notablement au-dessus du sol : c’est un point fixé dans les souvenirs de ceux qui ont vu la petite fenêtre dont nous parlions en commençant. On a pu remarquer aussi, sur le plan du xvne siècle, les degrés indiqués à la porte du sanctuaire ; et cette indication est confirmée par la hauteur où l’on a trouvé la crédence du maître autel ; Philibert de la Croix, en transformant l’abside, conserva donc le surhaussement du chœur. Or la base de nos colonnes du pourtour, posée sur un massif assez malaisé à définir,
se trouve à im 40 environ au-dessus du sol actuel de l’église, soit 2 mètres environ plus haut que l’ancien sol (1). Si l’on veut bien admettre que le niveau du déambulatoire supposé partageait cette différence dans une proportion qui échappe au calcul, on croira plus volontiers que la base des colonnes indique l’ancien niveau du chœur proprement dit. Cela s’accorderait avec la hauteur où la crédence fut placée, quand le chœur primitif, sans être baissé, reçut la forme carrée et s’élargit de toute la surface du déambulatoire qu’il absorba. L’abside primitive aurait été ainsi, en très petit, quelque chose comme une réduction de celle de la Couture, où le chœur est très élevé, la crypte dépassant le niveau du sol, avec cette différence que le déambulatoire de la Couture est de plain pied avec le transept, tandis que le nôtre aurait été à une hauteur moyenne entre le niveau du sanctuaire et celui de la nef. Cette disposition n’est pas sans exemple (2).
Mais si séduisante que soit cette hypothèse, elle se heurte à une grosse difficulté. Que serait un déambulatoire de 1 mètre de largeur ? et si les colonnes du pourtour sont à im 60
Échelle de 5 mm. par rc
A B Base des colonnes.
C D Niveau du nouveau chœur.
E F Niveau aâuel de l’église.
G H Niveau ancien de l’église.
(1) Les mesures rapportées ici n’ont pas toute la précision désirable, vu la difficulté que j’ai éprouvée à sonder le mur, partie ancien, partie moderne, dans lequel ces colonnes disparaissent aujourd’hui.
(2) On la trouve à Cunault & ailleurs. 11 faudrait bien admettre qu’elle ait existé ici, car nos trois colonnes du pourtour reposent sur un massif appareillé, haut de 1 mètre environ : elles ne portaient donc pas sur le même sol que le sanétuaire, mais i mètre au moins plus bas. D’autre part, on ne peut admettre que le massif qui leur sert de base (nous n’avons pu le découvrir en entier) descendît jusqu’au sol de la nef, car le déambulatoire n’eût plus été qu’un étroit passage, rétréci au moins du diamètre des colonnes (om5o) & encaissé entre deux parois lisses de 2 mètres de haut.
LES SCULPTURES DE SOLESMES
de distance, quel écartement pouvaient avoir celles du tour 4e chœur ? Comment voûter un si étroit passage, même en berceau ?
Il paraît plus raisonnable d’admettre qu’il n’y avait pas de déambulatoire, et que nos colonnes ( b , b, b ) portaient la grande voûte de l’abside, dont la largeur aurait été un peu hardie pour le temps. Dans ce cas, il n’y aurait plus à tenir compte des fondations relevées sur le plan, en 3 et en c, c.
C’est ce chœur qui fut transformé par Philippe Moreau de Saint-Hilaire, au xve siècle. La chronologie nous a montré en effet ce prieur élevant la voûte de 1 abside, qui est sur le plan d’un rectangle barlong : Hanc ( ecclesiam ) ilia supenon parte quce vocatur presbyterium , ubi est majus ait are, adauxit ; cujus (prioris) insignia , crux nempe Passionis Domini, in dicto for nice perpendiculariter apparent. (A 20<j v) Templi fornicem et absidam perfecit. (C 471 v, et autres passages cités plus haut.)
Il nous semblerait impossible de supposer que les trois colonnes aient été appuyées à l’extérieur de l’abside, en manière de contreforts : aucune d’elles n’est engagée, elles sont indépendantes complètement ; cette raison suffit.
Faute de trouver mieux et de pouvoir faire les fouilles nécessaires, nous ne proposerons pas d’autre restitution.
Trouverons-nous, ailleurs que dans l’abside, des restes certains de la période romane, et peut-on conjecturer, au moins avec vraisemblance, quelle fut la forme primitive de la nef? Cette question a soulevé une assez vive polémique, et pourtant les éléments d’une réponse un peu solide font et feront défaut, tant qu’on n’aura pas exploré le sol et les murs. Essayons de donner au moins l’état de la question.
En 1846, dom Guéranger écrivait : « L’église de l’abbaye de Solesmes... paraît, dans son origine, avoir été construite en basilique à trois nefs. » ( Descript p. 1.) Le père abbé donne, comme raisons de cette affirmation réservée, « les arcades en plein cintre » visibles encore de l’extérieur, qu’il suppose avoir été ouvertes sur les bas côtés, et « quelques fragments d’échiquier à l’intérieur et à l’extérieur ». En 1874, M. Cartier combattit cette thèse, que dom Guépin reprit en 1876, après la mort de dom Guéranger, avec une note plus affirmative, ce qui lui attira une mordante réplique de M. Cartier en 1877.
Ainsi, les arcades en plein cintre des murs latéraux et le cordon en échiquier qui règne au-dessus d’elles, tels seraient les seuls vestiges de la nef romane. Ont-ils du moins bien nettement les caractères de cette époque? Dom Guépin l’affirme; M. Cartier le nie. (Op. cit. p. 150 à 138.) Je renvoie à ces pages; elles nous attarderaient trop. On a sous les yeux (pl. III) l’objet du débat. Pour les arcades, l’assise des pieds-droits est très haute, irrégulière, très peu épaisse, au moins en beaucoup d’endroits où l’on croirait volontiers que tout cela n’est qu’un revêtement (1). Mais les joints sont bien de l’épaisseur qu’on observe dans les anciennes constructions romanes. La voussure des arcs a peu de style; « elle ressemble, dit M. Cartier, aux mauvaises constructions de toutes les époques ». Toutefois, on n’admettra probablement pas qu’une raison majeure de récuser ici le xie siècle, c’est la hauteur des pieds-droits , caractère que le docte critique exclut formellement et
(1) Nous avons mesuré la plupart des pierres qui forment les arêtiers des chapelles Saint-Joseph & Saint-Michel. A quelques exceptions près, leur épaisseur varie de 7 à 14 centimètres, pour des surfaces variant de 1 5 X 33 à 60 X 20 ; l’épaisseur moyenne est de 1 1 centimètres. Nous ne croyons pas qu’on puisse arguer de la nature du banc d’où ces pierres ont été tirées, car on trouve aussi des épaisseurs de 18, 20, 22, 24, 25, aux points où l’on a peut-être voulu lier le revêtement au blocage intérieur. Mais, de tout cela, nous le répétons, on ne saura rien tirer de certain tant qu’on ne sondera pas les murs.
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avant tout de la définition qu’il pose de l’arc roman du xie siècle. (Op. cit. p. i 34.) Ce caractère est précisément l’un des plus constants des arcs de cette époque, et, sans aller plus loin, le chœur et le déambulatoire de la Couture en offrent des exemples remarquables. Quant au cordon en échiquier ou damier, restauré sur presque toute la ligne, il est de pierre tendre rapportée par bande étroite au milieu de l’appareil en pierre dure, disposition, en effet, assez insolite chez les romans. Mais, sur d’autres points qui paraissent anciens, cet ornement est en pierre dure; de plus, il ne pourtourne pas complètement les pieds-droits, qui sont lisses de haut en bas du côté de la nef, et qui descendent jusqu’à l’ancien sol de la nef. Si ces arcades étaient l’œuvre des Mauristes, comme le veut M. Cartier, on n’aurait pas conservé au xviic siècle, avec tant de soin, les caractères d’ancienneté. Nous croyons donc, après avoir longtemps douté, que c’est là une construction romane.
La thèse des trois nefs n’est pas jugée pour cela. Les nefs collatérales au xie siècle ne sont peut-être pas aussi rares que M. Cartier veut bien le dire(i). La Couture en poSsédait-elle ? C’est une question qu'il présume et que les gens compétents n’ont pas cru pouvoir trancher d’un mot. Mais il ne s’agit pas ici de généralités sur l’architecture; il faut serrer de plus près les raisons des deux opinions en présence, et les maintenir dans leurs données.
Dom Guéranger a écrit : « L’église... paraît, dans son origine, avoir été construite en basilique à trois nefs. » A-t-il cru possible de préciser la date où cette disposition a pu cesser d’être ? Nullement ; tout ce qu’il en dit, c’est ce passage à propos de Philibert de la Croix (1470) : « On ignore si ce fut lui qui lui ôta (à l’église) la forme de basilique pour la réduire en croix latine. » (p. 37) Le père abbé aimait, nous le savons, cette idée des trois nefs ; la forme très dubitative sous laquelle il l’exprime n’en a que plus d’importance pour nous. La date de 1470 n’est, sous sa plume, qu’une pure hypothèse; cinquante ans plus tôt, les Anglais ont ravagé le monastère; dès le xme siècle, « les principaux édifices » ont déjà subi un remaniement important. (A 205 V) Il reste donc possible, en tout cas, que les trois nefs aient existé vraiment à l’origine, entre le xie et le xme siècle. On peut s’en tenir à cette possibilité, en attendant que des fouilles heureuses mettent à jour quelques fondations qu’on puisse définir. C’est le parti le plus sûr, & il est indiqué par la réserve même de dom Guéranger.
M. Cartier n’est pas resté dans cette réserve; il poursuit l’existence des trois nefs là où personne ne la soutient plus, et, s’engageant à fond, il affirme que les arcades n’ont jamais été ouvertes. Il serait trop long de le suivre dans les raisonnements spécieux où il s’est lancé. Le nœud de la question est ailleurs, et le voici : de quelle nature était la maçonnerie qui bouchait les arcades, quand on les a défoncées pour ouvrir les chapelles latérales (1865-1873)? Était-ce un mur bien bâti ou simplement du grossier remplissage ? Tous ceux qui ont vu affirment que c’était un remplissage mal lié et si peu épais que les plantes grimpantes du dehors pénétraient à travers. Les arcades, même telles qu’elles sont, ont donc été ouvertes. Ouvraient-elles sur des bas côtés, quand Bougler restaura son église? Personne ne l’affirme, mais M. Cartier fait comme si on l’affirmait, il nie. Ses raisons sont loin d’être péremptoires. Nous croyons, comme lui, que l’existence d’un bas côté à gauche,
(1) On pourrait citer, dans le Maine, la Couture, Saint-Julien du Pré ; en Touraine, Saint-Mexme de Chinon, Bourgueil, Preuilly; en Anjou, le Ronceray, Cunault, &c. Mais il faut ajouter que ces églises eurent, dès l’origine, des proportions bien plus considérables que celle de Solesmes; de plus, quelques-uns de ces bas côtés, longtemps attribués au XIe siècle, pourraient bien n’être, en dernière analyse, que du xne.
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après le xve ou le xvie siècle, est rendue impossible par l’escalier du clocher. Mais rien n’empêche qu’il en ait existé un à droite seulement, disposition très fréquente dans les édifices religieux du pays qui ont été agrandis vers ce temps-là. On peut admettre encore, si l’on veut, qu’après la destruction des bas côtés primitifs, les arcades romanes auraient été utilisées pour donner accès à des chapelles latérales, disparues certainement avant 1670. C’est à pareil usage qu’on les a employées en 1865. Mais, sur toutes ces hypothèses, peu importantes d’ailleurs, il est impossible d’apporter rien de décisif.
On le voit, l’étude de notre nef, dans ses éléments principaux, n’est pas chose qui se précise d’elle-même. Aussi on peut admirer la foi avec laquelle M. Cartier, si dur à son adversaire, s’écrie : « Lapides clamabunt. Les arcades de Solesmes, par leur forme, leur appareil et leurs ornements, nous crient quelles ont été faites au xvie siècle, quelles ont été taillées dans un vieux mur du xie siècle, qu’elles n’ont jamais servi à unir des nefs collatérales à la nef principale, et qu’ elles n’ont eu, dans la pensée de l’architecte, qu’une valeur décorative. » (p. 157) Peu de pierres auront jamais dit autant de choses à la fois, et dom Guépin aurait pu en rester confondu, s’il avait entendu de la même oreille archéologique que M. Cartier.
En résumé, de l’église primitive, le peu qui reste de certain se trouve dans l’abside, vers l’est, savoir : l’emplacement de la crypte avec sa fenêtre, dont un chapiteau nous a été conservé, le massif extérieur de fondations circulaires et les trois colonnes noyées dans le mur droit de Philibert de la Croix. Dans la nef, les vestiges d’antiquité sont beaucoup plus incertains et se réduisent, sans doute, à des parties de murs qu’on ne saurait bien définir (1).
Un archéologue de mérite a proposé, en 1878, l’hypothèse suivante (2) : « M. de Laurière, parlant du plan de l’église de Solesmes, indique la tour romane comme devant être le centre de l’église primitive du commencement du xie siècle. La nef devait s’étendre plus à l’ouest, et l’autel était placé sous cette tour. Au xive siècle, on démolit une partie de la nef, on fit un transept, dans lequel plus tard furent mises les belles statues dont il vient dêtre question; à la suite, fut élevé un chœur, terminé par un chevet, dont les fondations sont sous la grille de communion qui ferme le nouveau chœur, bâti tout récemment. » Un coup dœil jeté sur le plan (p. 28) et sur le chapiteau de la crypte (p. 27) montrera combien cette hypothèse, d’ailleurs gratuite, est difficile à admettre. L’autel placé sous la seconde travée, un transept à deux travées plus loin, un chœur plus loin encore, c est une disposition tout à fait insolite. L’antiquité du chapiteau et son emplacement connu prouvent bien, au contraire, que l’église primitive s’étendait vers l’est. La crypte est un point sûr; l’autel ne pouvait pas en être loin.
Par contre, M. Cartier affirme (3) que la nef de l'église primitive s’arrêtait à la deuxième travée, celle qui supporte le clocher, la troisième ayant été, dit-il, rajoutée au xiv" siècle, en prolongement vers l'ouest. Les raisons qu’il donne sont : l'usage supposé general de placer les clochers au-dessus de l’entrée, l’épaisseur moins grande des murs de
(1) On a trouvé, en d,d, au niveau de l’ancien sol, deux bases de piliers en saillie sur la nef aA c „ ,
7t 7nÇes arche<,*°B‘tI“l!s. 1879, procès-verbal de la 45- session, vendredi 24 mai 1878 p M7 v 3 ) Les Sculptures de Solesmes, p. 7, 8, 128. ^ ! > V 321-
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la troisième travée, la direction diagonale des contreforts, en 2 , 2 sur le plan de 1863 (pl. II). C’est donc entre la deuxième et la troisième travée qu’il place la façade de l’entrée primitive, « dont on aperçoit un reste de mur restauré, près de la statue de saint Pierre, et dont on doit retrouver les fondations sous la dallage de l’église». (Op. cit. p. 129.) Nous croyons que cette hypothèse aurait besoin d’autres preuves pour être maintenue : rien n’a plus varié que la position des clochers (1); les murs de la troisième travée sont, à la vérité, moins épais que ceux de la deuxième, qui porte la charge du clocher, mais ils ont sensiblement la même épaisseur que ceux de la première ; le plan du xvne siècle (pl. I) nous montre des contreforts d’angle sur diagonale (2) aux quatre coins de la deuxième travée, qui n’avait pourtant pas deux façades. Le plus grave, c’est que, en 1881, quand on creusait la crypte actuelle, M. Cartier a fait exécuter sous sa direction et sous nos yeux, des fouilles qui n’ont pas donné trace de façade à l’endroit indiqué. Quant au reste de mur restauré, nous ne l’avons jamais vu (3). On peut donc admettre, sauf preuve nouvelle, que l’ancienne nef avait bien trois travées, ce qui n’est pas démesuré. L’ornementation du portail d’entrée, tout mutilé, est de la fin du xive ou du commencement du xve siècle; on pencherait plutôt pour cette dernière époque, en remarquant que les bases des colonnettes sont évidées. Elle est peut-être due à Guillaume Patry, prieur de Solesmes de 1362 à 1399, et abbé de la .Couture du 11 octobre 1399 au 15 septembre 1409, qui semble avoir fait plus pour le prieuré que les autres titulaires du xive siècle (4).
C’est à peu près tout ce qu’on peut avancer au sujet de cette entrée de notre église. Était-ce primitivement un narthex? M. Cartier raille doucement (p. 130) cette opinion, que dom Guépin croit plus plausible. Elle aurait du moins l’avantage de s’appuyer sur les manuscrits : « Depuis deux siècles, l’église est ornée d’une belle voûte, et la tour s’élève sur son narthex. » — « Jean Bougler voûta le narthex et les deux côtés (5). » Toutefois, le mot narthex ne semble pas avoir ici le sens ordinaire : au temps où l’auteur écrit, la tour est sur la seconde travée et non sur celle qui pourrait être un narthex ; on ne comprend pas ce que serait utrumque latus d’un porche extérieur, à moins que ce porche n’eût luimême trois voûtes, et trois entrées donnant sur trois nefs. On a vu plus haut que l’existence des trois nefs est difficile à admettre aux xve et xvie siècles. Reste donc, pour expliquer le premier texte , le sens général de nef ou de travée, qui semble seul traduire le mot narthex employé comme il l’est ici. Nous avouons que ce sens, dicté par le monument luimême, est nouveau, pour nous du moins.
(1) Cf. Anthyme Saint-Paul, De la position des clochers, dans la Revue de l'Art chrétien, t. XXVI, p. 49.
(2) Nous ne croyons pas, pour notre part, que l’existence de ces contreforts sur le plan du xvii' siècle suffise pour établir qu’ils existaient réellement au xv= siècle, encore moins au xiv'. Nous nous plaçons ici dans l’hypothèse de M. Cartier, qui allègue plus haut ces mêmes contreforts pour nier les bas côtés au xvc siècle.
(3) Ainsi tombent les preuves énoncées. On pourrait en trouver une autre plus solide dans ce fait que, pour cette troisième travée seulement, les piliers des arcades latérales, au lieu de descendre à l’ancien sol, comme ceux des autres travées, s'arrêtent au sol aftuel, qui est celui du xvi' siècle. Peut-on en conclure avec certitude que la troisième travée est postérieure aux arcades latérales du reste de la nef, ce qui donnerait d’ailleurs le xvie siècle au lieu du xiv"? Non, encore, parce que, avant la construélion de toutes les arcades, le niveau de la troisième travée peut avoir été exhaussé, le reste de la nef demeurant en contre-bas ; & c’est M. Cartier qui nous fournit cette réponse, au n° 24 de sa légende pour le plan de 1863. (Op. cit. p. 144.)
(4) Parmi ceux-ci, on compte cependant des hommes influents & aétifs, comme Jean de Clinchamp (1317), & Hubert de Villambron (1345-1351)- C’est au temps de Guillaume Patry que Solesmes fut enrichi par les donations de Jean Lessillé & de Colas Le Clerc, son cousin germain, qui lui succéda dans la seigneurie de Juigné. — La petite porte & l’arcature, de même style que le portail, ont été aveuglées à une même époque, sans doute à la fin du xvne siècle, si ce n’est en 1723, & non plus tôt, comme on l’a dit, car le plan du xvne siècle que nous avons donné marque encore l’ouverture de la petite porte.
(5) « Templum venusta, a duobus sæculis, ornatur caméra, & in summa ejus mrtbece turris extollitur... » (A 290) — « ... Narthecem & utrumque latus concameravit (Joh. Buglerus). » (C 470)
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Ainsi l’église, au xve siècle, occupait sensiblement la même place qu à 1 époque romane, dont nous avons relevé les vestiges tout d’abord. Désormais, les documents seront moins rares, et l’on pourra plus aisément se faire une idée de ce qu’était 1 église de Solesmes, au dedans et au dehors, quand elle eut été embellie de ses célèbres sculptures, cest-à-dire un peu après 1^3. Un simple coup d’œil jeté sur la chronologie (p. 17) fera saisir rapidement les preuves de cette restitution, qu’on voudra bien suivre en s’aidant des deux plans.
En 1470-1479, Philibert de la Croix avait construit la voûte de l’abside, sur plan barlong; les murs droits avaient noyé les anciennes colonnes romanes; le chevet carré, à fenêtre flamboyante, avait remplacé l’abside circulaire, sans détruire 1 étroite ouverture de la crypte qui se voyait toujours émergeant en partie du sol; le chœur conservait ainsi son élévation au-dessus de la nef. Les armes parlantes de Philibert de la Croix ornent encore cette voûte, au-dessus de l’emplacement où se voyait alors 1 autel, « presbiterium ubi est majus altare(i) ».
Vers 1494, Guillaume Cheminart avait érigé un maître autel digne du nouveau sanctuaire, une chapelle à saint Martin, sur l’emplacement de la sacristie actuelle, à droite du chœur (2) ; l’autel de Notre-Dame de Pitié, puis le sépulcre du Christ, dans le bras droit du transept ; il construisit aussi la tour et le campanile qui la surmontait, dont les moines de Solesmes étaient si fiers. Nous avons vu l’unanimité des manuscrits sur ce point que le sépulcre, la tour et le campanile sont bien l’œuvre de dom Cheminart; il n’y a pas lieu d’y revenir (3). Empruntons-leur seulement quelques détails sur ce fameux campanile. « L’église est ornée, depuis deux siècles, d’une voûte élégante, et sur le narthex s’élève une tour carrée, en pierre de marbre, supportant un édifice dont la hauteur frappe les yeux et étonne l’esprit. Cet édifice, sorte de campanile, est formé de pièces de charpente entrelacées; il s’élève si haut, il est construit avec tant d’art, que dans toute la France c’est à peine si l’on trouverait quelque chose d’approchant (4). » Ainsi parle, en 1676, dans son enthousiasme naïf, le bon moine qui avait encore le monument sous les yeux. Le témoin de 1684, écrivant après le désastre qui détruisit le campanile, exprime ses regrets avec une naïveté tout aussi charmante : « Guillaume Cheminart, vers 1494, éleva la tour avec un campanile haut de deux cent vingt pieds, et si habilement travaillé qu’il faisait l’admiration de tous ceux qui le voyaient. Hélas! en 1682, le 16 juillet, il s’éleva tout à coup une tempête, ce qu’on appelle communément un houragan, si impétueuse et si violente que non seulement les arbres les plus robustes furent déracinés, mais que beaucoup d’édifices, dans toute la province, et surtout aux bords de la Sarthe, furent jetés à bas; le campanile de la basilique de Solesmes fut du nombre (5). » Utilisant ces deux textes, dom Germain supprime les circonstances locales et aussi la saveur naïve de la description : « Je ne dis rien de
(1) A 205 v. — L’autel ne fut avancé sous la croisée de l’église qu’en 1723.
(2) Cf. plan du xvnc siècle, pl. I.
(3) L’Essai historique (p. 48), suivi en cela par M. Cartier (p. 140), attribue à Jean Bougler la tour & le campanile, sans donner de raisons. Il est possible que dom Bougler ait réparé la tour.
(4) « Templum venusta, a duobus sæculis, ornatur caméra, & in summo ejus narthece turris extollitur, coagmentata in quadrum marmoreis lapidibus, cujus superstruétum mira arte ædifîcium oculos mox mentemque rapit. Illud commissæ sibi invicem trabes insertique tigni efformant in campanilis morem, tanta altitudine, tantoque artificio, ut tota Gallia vix simile opus occurrat. » (A 200)
(5) « Guillelmus Cheminart, circa annum 1494, turrim erexit cum campanili ducentis viginti pedibus elevato ac tam affabre elaborato, ut omnes speftantes in admirationem raperet. Sed, heu miserum ! anno 1682, die 16 Julii, exorta est subito tempestas quæ vulgo appellatur houragan, tam vehemens, tamque violenta ut non solum arbores etiam robustissimas penitus eradicarit, verum etiam multa ædificia per totam provinciam, maxime circa & juxta Sartham erefta, inter quæ campanile basilicæ Solismensis, subverterit. » (B 226 v)
L’ÉGLISE
la tour, qui, avec son campanile de deux cent vingt pieds de haut, tenait en suspens l’œil et l’esprit du spectateur (i). » Et plus loin : « Plus forte que le feu, l’inclémence de l’air se déchaîna contre le campanile, en 1682. Le 16 juillet il s’éleva tout à coup une violente tempête (qui renversa les chênes les plus robustes, des tours, des châteaux, des maisons, surtout dans le voisinage de la Sarthe) ; le célèbre édifice fut aussi détruit (2). » On se souvient (cf. p. 22) qu’entre 1664 et 1670, la foudre était déjà tombée sur le campanile; Y Essai raconte (p, 75), d’après la notice de dom Germain (C 470 v), comment l’eau bénite l’avait sauvé, pour cette fois, d’un commencement d’incendie. La flèche de Solesmes, construite en bois, haute de soixante-treize mètres à partir du sol, devait être une rare merveille, s’il faut en croire ces descriptions, et l’on comprend qu’elle ait frappé ceux qui l’avaient vue. Elle aurait eu seulement sept mètres de moins que le Creisker en Saint-Pol, avec son fameux clocher à jour. On soupçonnerait volontiers une erreur ou une exagération dans le chiffre, qui semble avoir effrayé aussi dom Guépin; il a traduit : « ... Une flèche qui s’élevait à la hauteur de cent vingt pieds (3). » Il est vrai que dom Guéranger donne aussi ce chiffre, mais il l’applique à la tour telle quelle est aujourd’hui (4), et non telle quelle était quand la flèche en doublait presque la hauteur. Les manuscrits portent bien : « ducentis viginti pedibus altum ». Disons, pour ne plus y revenir, que si, vraisemblablement, dom Bougler a dû restaurer la tour, il est certain que les Mauristes y ont mis la main, eux aussi, quand ils ont construit le dôme et la lanterne en 1731. Ils ont conservé le caractère de l’arcature trilobée qui court au-dessous de la corniche ; peut-être même font-ils replacée après avoir renouvelé les murs, en grande partie du moins, car on retrouve peu de traces de la pierre de marbre ( marmorei lapides ) de la construction ancienne, et les arêtiers refaits en tuffeau pourraient bien être contemporains du dôme.
Nous retrouverons la Pietà et le tombeau du Christ qui couronne l’œuvre de Guillaume Cheminart, quand nous étudierons en détail les sculptures de la chapelle de droite. Mais avons-nous indiqué tous les changements qu’il effectua dans l’église à la fin du xve siècle ? Il est probable que, ayant doté le sanctuaire d’un autel majeur plus beau, il l’entoura encore d’une ornementation convenable. C’est ce qui semble ressortir des textes suivants : « Dans cette sainte basilique, il y a d’admirables sculptures en pierre et en bois , qui ne le cèdent certainement à aucun travail du même genre, et surpassent presque tout ce qu’on peut voir même dans l’Europe entière... Celles qui sont en bois sculpté ornent depuis deux cents ans le chœur et la balustrade du maître autel ; on les doit au zèle et à la munificence du vénérable dom Guillaume Cheminart, jadis très digne prieur de ce monastère (5). » On a reconnu l’enthousiaste narrateur de 1676, aussi le mieux renseigné. Un peu plus loin, après avoir parlé au long du sépulcre du Christ, il ajoute : « De plus, ledit prieur entreprit et conduisit à bonne fin l’ornementation du chœur, avec ses merveilleuses sculptures,
(1) « Ut enim sileam turrim, quæ cum imposito campanili ducentis & viginti pedibus alto spe&antium suspensos detinebat oculos ac mentes. » (C 468 v)
(2) « Igné fortius item in campanile sæviit anno 1682 aeris inclementia. Nam Julii die 16, exorta subito vehementissima tempestas (quæ robustas etiam quercus .evertit , turres, castra, domus quamplurimas disjecit, Sarthæ præsertim vicinas) præclarum illud ædificium subvertit... » (C 470 v)
(3) Description des deux églises, p. 6.
(4) « Cette tour, qui a environ 120 pieds d’élévation, présente dans ses parties... »
(5) « Hac in sanéla basilica lapideæ et lignece sculpturæ & mirabiles extant quæ nullis profeéto cedunt, & omnibus fere, etiam totius Europæ, antecellunt... Quce ligna sunt sculptez, eborum et cancellos altaris majoris a ducentis annis illustrant, \elo et sumptibus venerabilis viri domni Guillelmi Cbeminarti, hujusce monasterii quondam prioris dignissimi. » (A 199 v)
LES SCULPTURES DE SOLESMES
qui sont hors de pair dans l’Europe entière (i). » Sans nommer Guillaume Cheminart, le ms B parle aussi des sculptures en bois qui ornaient le chœur : « Il fit faire aussi des sculptures si fines et si élégantes, cette œuvre de pierre qui embellit ladite chapelle, ces travaux en bois qui décorent le chœur tout entier et les cancels du presbyterium, qu’on aurait peine à trouver dans toute l’Europe quelque chose de plus beau (2). » La part faite à l’exagération, il reste probable que le sanctuaire et le presbyterium étaient richement ornés de sculptures en bois, qui sont attribuées au temps de Guillaume Cheminart. Une partie de ces sculptures devaient décorer le chœur; les autres formaient balustrade, cancelli, autour du maître autel et du presbyterium. Ce sont vraisemblablement ces boiseries, moins durables que la pierre, que les Mauristes remanièrent et restaurèrent à leur façon vers 1670. (A 207 V; C 470 v; pl. I.) Il n’en reste rien aujourd’hui. On sera peut-être tenté d’admettre que, par un anachronisme dont ils sont bien capables, les chroniqueurs ont voulu parler des stalles, qui furent faites cent ans environ après la mort de Guillaume Cheminart, et dont nous dirons plus loin quelques mots. On a leurs textes sous les yeux : nous ne croyons pas qu’ils soient applicables aux stalles, qui sont d’ailleurs décrites en termes très précis dans le mémoire de 1702 (D 225 v) et attribuées à Jean Bougler.
Tels étaient l’église et particulièrement le chœur de Solesmes, déjà richement ornés, quand dom Bougler se mit à l’œuvre pour compléter l’embellissement de l’édifice. On suivra facilement la marche de ses travaux, si l’on se reporte à notre chronologie (p. 20); nous ne reviendrons pas sur les preuves données à cet endroit. Entre 1530 et 1538 (3), les voûtes du transept et de la nef sont construites, sur le modèle de celle du chœur, et les fenêtres reçoivent des vitraux. Nous devons nous arrêter un instant à la verrière placée au-dessus du maître autel, dont les manuscrits font une mention spéciale & que dom Guéranger a dépeinte dans sa Description ; c’est la seule qui ait été retrouvée à peu près intacte en 1833 ; un déplorable accident l’a détruite pendant la construction du nouveau chœur (1863-1865). « L’an 1530, Jean Bougler... décora l’église de vitraux très précieux; au chevet, en particulier, au-dessus du maître autel, une grande verrière qu’il fit exécuter frappe les yeux par la beauté des figures et par le charme des couleurs éclatantes et variées (4). » Cette verrière, qui était vraiment belle, au dire de ceux qui l’ont vue, portait sa date d’achèvement,
1 5 3 2 > quelques anciens se souviennent encore de ce détail, et dom Piolin écrivait, au temps où la verrière était encore en place : « Elle se rapporte également à l’époque de dom J. Bougler, comme l’atteste la date positive de i53z, qui s’y lit{ 5). » Voilà une date qu’on peut croire suffisamment établie par le témoignage du monument lui-même ; et il semblerait que dom Guépin ne peut mériter aucun reproche pour l’avoir donnée sans alléguer d’autre preuve que le fait de son existence. Il écrivait en 1876 : « Cet ouvrage, qui a subsisté jusqu en 1865, portait la date de i532{6). » En 1877, M* Cartier répond : « Dom Guépin nous
11 via luuiLuiupi anime iepenas,.
(1) « Præfatus prior insuper chori struéturam opéré mirabili cum perfedtissimis sculpturis, 1 incepit ac féliciter adimplevit. » (A 206)
• (2) « Verum etiam variæ sculpturæ ta m subtiliter ac artifîciose élaborai*, tum operibus lapidais, quibus pnedifts capell* ,gmts qmbus ,otus clorm “ canceUi Prêtera adornantnr, ut vix per totam Europam elegantiores reperiri posâtes “ aw*’ d'imPortan“ à b *>te d» '554, que Ménage donne comme celle de la construdion des
voûtai mSbfj y' n J des mss donne '538 comme date moyenne. Il est vraisemblable que j. Bougler
voûta au moins sa chapelle avant de 1 enrichir de tant de statues fragiles.
«An’w‘V0Jmnmls bas'llcam vitris exquisitissimis decoravit; in supmori minime parte, ad marne aUare
grande mtrum figurarum pulcbntuime et colorum mira tam varietate quam vivacitate intumtium oculcs rapit. » ( A oo6 v ; cf. C 4îo.)
,1 t “ lAnl°u- Par 'e baron de Wismes, t. II, notice sur Solesmes, p. 7.
(6) Solesmes et dom Guéranger, p. 48, note 1.
L’ÉGLISE
dit que le vitrail portait la date de 1552, mais sans se rappeler où il a trouvé ce renseignement... Aurait-on mal lu la date, à cause de la ressemblance qui existait quelquefois à cette époque entre les 5 et les 3 ? Le vitrail eût été alors placé en 1552... » (Op. cit. p. 108.) La grosse raison de cette querelle un peu germanique, c’est que M. Cartier veut absolument attribuer la verrière à Jacques de Vriendt, le verrier anversois, frère de Corneille de Vriendt et de Frans Floris, à qui il fait l'honneur de nos sculptures du xvie siècle. Mais la date de 1532 tient bon; tout le monde et dom Guépin n’a pas mal lu, et le manuscrit est d’accord avec tout le monde. Or, en 1532, Frans Floris avait douze ans, et son frère Jacques était plus jeune que lui. Voilà donc un argument à démarquer d’avance parmi ceux que le savant auteur allègue pour établir que les Vriendt ont travaillé chez nous.
C’est par la Belle Chapelle que Bougler termina son œuvre. Sa dévotion pour la Vierge lui en dicta le plan; c’est une manière de thèse théologique. Il fit de ce lieu comme un monde à part, séparé du chœur par une élégante colonnade, une sorte de chapelle prélatice où l’on accédait directement du cloître et qui ne communiquait avec la nef que par un passage détourné, dont nous parlerons plus loin. Il put jouir de ce magnifique oratoire durant les trois dernières années de sa vie, entre l’année 1553, date de l’achèvement, et l’année 1556, où il fut enseveli devant l’autel.
Quarante ans plus tard environ, la Belle Chapelle fut complétée ou plutôt modifiée du côté de l’ouest par l’adjonction du groupe de Jésus au milieu des docteurs, et les stalles du chœur furent sculptées par les mêmes artistes qui travaillèrent à ce groupe. Nous aurons à donner plus loin, sinon les preuves, au moins les vraisemblances sur lesquelles on peut appuyer cette double affirmation. Il suffit, pour l’instant, d’indiquer la disposition des stalles, qu’on a changée depuis; c’est le mémoire à Mabillon qui nous la donne; il les attribue, faussement selon nous, à dom Bougler : « Il y a [dans le chœur] des chaizes très propres, et au-dessus des chaizes, l’on voyt deux rangs de bustes d’une sculpture très délicate. Ils représentent les anciens patriarches dont N. S. est descendu comme homme. Du côté de la S. V. et de S1 Joseph, les figures des apostres font le couronnement des chaizes du chœur, du côté de l’épître, et d’autres figures le couronnement des chaizes du côté de l’évangile. Il faut voir tous ces ouvrages pour les estimer autant qu’ils vallent. » (D 205 v) La plupart des figures qui couronnaient le dais des stalles ont disparu à la Révolution; celles qui restent, trop peu nombreuses, n’ont pas été replacées; ce sont des statuettes en bois, représentant des personnages debout, hauts de 50 à 60 centimètres; quelques-unes ne sont pas sans valeur.
Veut-on maintenant se faire une idée plus nette de ce qu’était l’église à la fin du xvie siècle, après toutes les modifications que nous venons d’exposer ? Qu’on jette un coup d’œil sur le plan du xvne siècle (pl. I) : les réparations des Mauristes ont respecté et laissent voir l’état du monument avant elles. L’abside carrée de Philibert de la Croix ; au fond la grande fenêtre que Bougler orna d’un vitrail ; sous la fenêtre, le maître autel de Guillaume Cheminart, élevé sur la crypte ancienne, où l’on descend par un petit passage à droite de l’autel (1). Au sud de l’abside, la chapelle Saint-Martin et la sacristie, communiquant avec le sanctuaire et peut-être avec le bras droit du transept ; à l’entrée de l’abside, la balustrade, marquée par une ligne de points, en haut des degrés du sanctuaire ;
(1) Au-dessus de ce passage, un étroit escalier, dont on a retrouvé les traces, montait de l’ancienne chapelle Saint-Martin jusqu’à l’autel.
LES SCULPTURES DE SOLESMES
le tout, œuvre de Guillaume Cheminait. Dans le bras droit du transept, la chapelle de Notre-Dame de Pitié et le sépulcre du Christ, qui couronne 1 œuvre de ce prieur. L autre bras du transept est fermé par une clôture pleine sur laquelle on voit distinctement poser les bases de trois colonnes, également espacées ; nous retrouverons cette colonnade. Derrière elle, c’est le jardin fermé de dom Bougler, la Belle Chapelle, qui porte ici un autre nom populaire, celui de Notre-Dame des Merveilles ; elle ouvre sur un coin du cloître, en face d un autre passage donnant accès à la nef.
Tel est le cadre certain dans lequel nos sculptures furent placées de 1494 à. 1 5 5 } j voyons ce qu’il est devenu depuis lors jusqu’au temps, encore récent, où l’attention des archéologues et des artistes s’est portée sur les deux chapelles du transept.
Les longues années qui s’écoulèrent de la fin du xvie siècle à la réforme des Mauristes, en 1664, furent un temps mort pour le prieuré. Vers 1670, les réparations commencèrent ; on en a vu la suite chronologique (p. 22);. nous avons déjà remarqué leur disposition sur le plan. Quelques détails seulement sur celles dont le chœur fut l’objet ; c’est l’auteur de 1676 qui les donne : « Deux autels ou grands oratoires furent élevés dans le haut de la nef, en même temps que la grande porte du chœur ; le tout en bois sculpté et richement peint. Pour couronner dignement ces travaux, on fit encore placer là les statues de saint Benoît et de sa sœur sainte Scholastique (1). » V Essai (p. 72) ajoute : « Le chœur fut carrelé en entier de marbre rouge et noir ; une balustrade en fer fut établie pour séparer de la nef le chœur et les deux chapelles, dans lesquelles on plaça, avec plus de zèle que de goût, deux énormes autels en marbre noir, qui ont été transportés dans l’église paroissiale. » Le plan nous fait comprendre l’importance qu’avait le chœur à cette époque. La première travée de la nef, séparée du transept par une balustrade ouverte au milieu, séparée aussi de la seconde travée par ses boiseries et par une porte, forme un bas chœur, où il y avait peut-être deux petits autels supplémentaires, dans les angles de chaque côté de l’entrée (2). Un couloir, ouvrant à droite dans le haut de la nef, tout près du bas chœur, passait entre celui-ci et la chapelle dite du fondateur, pour donner accès dans la chapelle de Notre-Dame de Pitié. Un autre passage, ouvrant à gauche sur la nef, en face du premier, servait probablement à introduire les visiteurs dans la Belle Chapelle (5). Les chapelles modernes Saint- Michel et Saint-Georges occupent aujourd’hui la plus grande partie de cet emplacement.
Ainsi isolé de chaque côté par les deux passages, séparé de la nef par ses boiseries et sa porte, dont il nous reste un fragment (4), le bas chœur coupait heureusement le long vaisseau de l’église, dont la perspective était déjà raccourcie par l’élévation du sanctuaire. On sait ce que valaient les « embellissements » des Mauristes ; il est probable que leurs autels peints ne brillaient pas par le goût artistique, et l’on peut présumer que les statues
(1) « Duo altaria sive magna oratoria in suprema navis parte, una cum chori majori janua, opéré lignario erefta & piéturarum pulchra varietate exornata fuere, adjeétis, pro operis confirmatione, sanétissimi Benedifti sanftæque sororis Scholasticæ effigiebus... » (A 207 v ; cf. C 470 v)
(2) Cette dernière particularité est très douteuse, toutefois , car les deux croix qui figureraient ces autels sont trop petites & trop mal faites pour qu’on les définisse clairement.
(3) On ne voit pas qu il y ait eu, de ce côté, un vrai couloir, comme du côté opposé, mais seulement un passage donnant dans une pièce fermée, au fond de laquelle ouvraient, à gauche, l’entrée du cloître, & en face, la charmante porte finement sculptée qui annonçait la Chapelle des Merveilles. (Cf. pl. XXVII.) Le plan de 1863 donne, quoique imparfaitement, une idée de cette disposition ; on a omis d’y figurer une porte qui se trouvait dans le vieux mur utilisé pour la chapelle Saint-Georges, & qui était peut-être le débouché du passage dans la pièce fermée dont nous avons parlé.
1 J? ? e5t bas"relief grossi», représentant la Vierge qui sort de l'arbre de Jessé. Samson liant les renards qu'il lance dans les blés des Philistins, & terrassant le lion.
L’ÉGLISE
de saint Benoît et de sainte Scholastique étaient loin du mérite de leurs devancières. Mais l’œuvre de Cheminart et de Bougler était respectée, l’église conservait son bel aspect, riche et assez imposant. Toute cette partie de l’église était pavée de tombes posées sur l’ancien sol : elles contenaient, avec les ossements des anciens moines, une quantité de petits vases en terre cuite, encore pleins de charbons et d’encens.
Il est une autre restauration, effectuée par les Mauristes, qui doit trouver ici sa place ; nous parlons de la chapelle dite de Geoffroy ou du fondateur. Si l’on aimait, dans nos anciens monastères, à vivre auprès des frères défunts, on n’avait pas un culte moins fidèle pour les sépultures et le souvenir des bienfaiteurs (i). Même aux temps les plus mauvais, cette double fidélité a toujours été gardée, dans l’ordre monastique, comme un point d’honneur et une dette de justice. Dom Guéranger a parlé, dans la Description, de cette tombe mutilée qu’on voyait encore, lorsqu’il écrivait, dans une petite salle voûtée en pierre, ouvrant sur le côté droit du transept, en face de la Pietà : c’est la tombe de Geoffroy de Sablé, et la salle voûtée était la « chapelle du fondateur ». Le plan du xvne siècle la montre à droite du couloir étroit par lequel on allait de la nef à la chapelle de Notre- Dame de Pitié ; le plan de 186) (en i3 ) montre ce quelle était quand dom Guéranger l’a connue, après la suppression du couloir. Nous reproduisons ici, d’après le Cartulaire, ce qui reste de la très ancienne statue qui était couchée sur la tombe ; c’est bien celle dont parle l’auteur de 1676. « Le comte Geoffroy, seigneur de Sablé, fondateur du prieuré, fut enseveli dans une chapelle, au midi, à droite du chœur; son tombeau est grossier, mais très ancien, en pierre commune, élevé seulement de deux pieds au-dessus du sol. On y voit l’effigie d’un guerrier, couvert du casque et de la cuirasse... D’une main il tient son épée, de l’autre son écu, lequel est orné de ses armes, un aigle, le corps étendu et les ailes déployées. Ce tombeau a été orné d’une façon plus décente, ainsi que la chapelle, et une courte épitaphe en lettres d’or, sur tablette de marbre, y a été gravée par les soins des moines de Solesmes, de la Congrégation de Saint-Maur, en 1672 (2). » La chapelle du fondateur fut pavée, puis badigeonnée, « linitum », comme toute bonne restauration mauriste en usait (A 207 V); en 1702, on était encore convaincu à Solesmes que le Geoffroy en question était bien Geoffroy le vieux, notre fondateur. « Le tombeau du fondateur se voit sous une voûte... Il y est représenté par une figure couchée qui parroist très-ancienne et très -grossière, ayant un casque en teste et un écusson
(1) On trouvera dans le Cartulaire, p. 437, une liste des personnages qui sont ensevelis dans notre église. C'est celle qu’ont fournie les mss A & C.
(2) « Geoffridus cornes, dynasta de Sablolio, fundator prioratus, versus meridiem, in sacello, a latere dextro chori, vili sed antiquissimo sepulcro conditus est. Quod sepulcrum lapide minime exquisito confeétum & duobus tantum pedibus a terra elevatum, præfeéti militum, thorace induti & galeati, Geoffridi nempe de Sablolio, hujusce Solesmici cœnobii fundatoris, figuram super se jacentem exhibet ; dextra ensem, læva autem scutum, ejus insignibus (aquila scilicet extenso corpore & alis explicatis) redimitum (?) tenente. Decentius sepulcrum cum sacello ornaverunt & brevi epitaphio, litteris aureis in marmorea tabula insculpto, donaverunt Congrégation^ Sanfti Mauri Solesmenses monachi anno 1672. » (A 220)
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qui luy couvre plus de la moitié du corps et qui descent depuis le cou jusqu à la genouillère, sur lequel on voyt un ayglon éployé, becqué et armé ; tout le reste du corps, jusqu aux genoux, paroist d’un homme armé de toutes pièces. Il ne s’y voyt aucune inscription antienne, mais seulement celle qui y a été mise par nos pères depuis notre introduction à Solesme ; où il se lit : Cy gist Geofroy de Sablé, fondateur de ce monastère, décédé environ l’an mil dix. » (D 224) Cependant dom Michel Germain n’avait pas laissé passer 1 anachronisme qui attribuait à un seigneur mort au xie siècle des armoiries, dont l’usage n’existait pas encore. Dans la notice, il relève soigneusement l’erreur et s’efforce de la rectifier. En énumérant les réparations des Mauristes, il écrit déjà : « ... restauratum conditoris, ut falso quidam existimant, sacellum ». (C 470 v) Plus loin, il a toute une dissertation là-dessus : je l’abrège en la traduisant. « Nos confrères de Solesmes sont persuadés, dit-il, que c’est Geoffroy de Sablé, leur fondateur, qui est enseveli dans cette chapelle, située au midi, du côté droit du chœur. Mais, comme le fait remarquer l’illustre Ménage, c’est impossible, puisque, à l’époque de ce Geoffroy, les armoiries n’existaient pas. Pourtant, n’en déplaise au célèbre auteur, cette tombe ne peut pas non plus être celle d’un autre Geoffroy frère de Robert III de Sablé, puisqu’une charte citée par M. Ménage lui-même nous apprend que ce Geoffroy le jeune jacet in ecclesia ante altare Crucifixi (1). Or l’autel du Crucifix était dans le haut du chœur et non point devant notre chapelle (2) ; donc Geoffroy le jeune n’est pas non plus dans cette chapelle du fondateur. Voici ce qui a dû se passer. Geoffroy de Sablé, fondateur, reçut, au milieu du chœur, une sépulture digne de ses mérites et de sa générosité ; sans doute, Adélaïde, son épouse, Drogon, Burchard et Lisiard ses fils, sont là auprès de lui. L’autre Geoffroy de Sablé, frère de Robert III, repose, comme les documents le disent, devant l’autel du Crucifix, plus haut dans le chœur. Enfin, dans la chapelle du fondateur, sous la statue du chevalier en armes, c’est Raoul de Sablé qui repose, en souvenir de ce qu’il donna à Solesmes, avec d’autres gages de sa munificence, l’épine de la sainte couronne du Sauveur. C’est lui que nos confrères de Solesmes ont gratifié des nom et titre de Geoffroy le fondateur. S’ils veulent m’en croire, ils effaceront leur inscription au plus tôt. » (C 473 v) On ne peut, ce semble, mieux raisonner que dom Germain. « Il y a seulement cette difficulté, dit dom Guéranger, que nous ne trouvons pas un seul personnage du nom de Raoul sur la liste des seigneurs de Sablé, ni même dans leurs familles, à l’époque des croisades. Nous trouvons, au contraire, plusieurs Robert, seigneurs de Sablé, qui se sont croisés : Robert le Bourguignon, qui reçut le pape Urbain II ; il mourut en Terre-Sainte vers 1098 ; Robert II, fils du précédent, surnommé Vestrol, qui mourut pareillement dans la Terre-Sainte, vers 1110 ; enfin notre Robert IV, qui se croisa à Mayenne en 1158, avec un grand nombre de gentilshommes des provinces d’Anjou et du Maine, commanda la flotte de Richard Cœur-de-Lion, et fut grand maître des Templiers. » {Essai, p. 25, 26.) C’est à ce Robert IV, dont on aurait confondu le nom avec celui du Raoul inconnu, que le père abbé attribue, avec vraisemblance, le présent de la sainte épine, qu’il aurait lui-même apportée d’Orient, si l’on doit en croire les manuscrits (j).
(1) Cette charte est publiée dans le Cartulaire (p. 93, 94), avec les quelques variantes de Ménage.
(2) Sur la position de 1 autel du Crucifix, c f. A 220 : « Sub Crucifixo antiquitus in superiori parte cbori extante, ipsum înhumatum fuisse discimus. » 11 s’agit ici d’une tombe qui se voyait au milieu du chœur en 1676, « turnba quœ in medio cbori cernitur », la place d’honneur que dom Germain attribue à Geoffroy le fondateur. Seulement, c’est Raoul de Sablé que le ms A met à cette place, ce qui n’éclaircit pas la question.
(3) Cüttc confusion de noms est d'autant plus vraisemblable, qu'en fait, il n'y a pas un seul Raoul dans cette famille de bable, &, si les manuscrits sont unanimes à nommer Reduljus sive Raulphts de Sabolic, ils sont absolument indécis & contra-
L’ÉGLISE
C’est encore à Robert IV que le père abbé attribue la charte de 1170 environ, où il est parlé du second Geoffroy, tandis que dom Germain, suivant Ménage, l’inscrit au nom de Robert III. Doit-on lire Robert III ou Robert IV ? c’est un autre point à éclaircir pour l’identification de nos sépultures (1). Quoi qu’il’en soit, Geoffroy, Raoul ou Robert IV, le vieux sire représenté dans sa raide carrure, l’écu sur la poitrine et l’épée au poing, n’en aurait pas moins tous les droits à la reconnaissance des moines. Sa chapelle a cédé la place à celles de Sainte-Cécile et de Saint- Joseph. Sa statue a été mise dehors, elle aussi, et nous avons vu des ouvriers qui aiguisaient leur ciseau sur sa pierre, dure comme le grès ou le granit. On lui doit une autre destinée, et elle l’aura, Dieu aidant (2). Une pareille confusion de tombes s’excuse quand le sol a été bouleversé, quand les archives ont été incendiées, comme à Solesmes, par le malheur des temps ; qu’elle reste une leçon pour nous. Jusqu’à la Révolution, les moines entretinrent une lampe à l’entrée de la chapelle dite du fondateur.
Il reste peu de chose à ajouter pour en finir avec les restaurations des Mauristes; la chronologie (p. 22) indique assez ce que le xviii® siècle a vu s’accomplir d’important dans notre église. Au cours des travaux qui suivirent 1720, le maître autel fut renouvelé en marbre rouge de Laval et transporté du fond de l’abside, où il avait été jusque-là, à la croisée de la nef et du transept (1723). Selon toute vraisemblance, ce changement conduisit à baisser le niveau de l’ancien sanctuaire, dont l’élévation devenait gênante ; c’est peut-être à ce moment que fut détruite et comblée l’ancienne crypte romane de l’abside, dont on ne laissa subsister que la fenêtre ; dom Guéranger se contente de dire quelle « fut détruite postérieurement ». A cette époque doit remonter aussi nécessairement la suppression de la colonnade, datée de 1553, qui fermait la chapelle de gauche, et son transfert dans la chapelle de droite, au-dessus de la Pietà, où elle est encore. Elle occupe sa place primitive dans le plan de 1670-1675 ; on l’a trouvée à sa place actuelle en 1833 ; entre ces deux termes, il n’y eut pas d’autres travaux importants que ceux de 1720-1731. D’ailleurs, il fallait de l’espace autour du nouvel autel majeur, placé à la croisée, et ce déplacement peu archéologique en donnait. Enfin, en 1731, on construisit la lanterne et le dôme de la tour. Il n’y eut plus d’autres changements jusqu’à la Révolution.
L’église de Solesmes, avec ses Saints, échappa comme par miracle aux destructions d’alors. Depuis 1791 jusqu’à 1833, e^e eut ^ subir bien des vicissitudes, qui cependant ne
diftoires sur le temps où aurait vécu ce personnage : « Sæculum circa XII, décimas quas apud Buxeium colligebat, dédit monasterio. » (A 218) — « Sæculo XII. » (C 473) — « Anno 1200. » (B 227 v) Ces dates conviendraient à Robert IV, s’il était rentré dans sa patrie comme ils le disent faussement : « Revenus in patriam. » (C 473 & alibi.) Ailleurs, c’est 1120 (A 220), trop tôt pour qu’il s’agisse de Robert de Craon (voir la note à la suite de ce chapitre). Ailleurs enfin, c’est après la première croisade, « post expedilionem Godefredi de Bullonio » (A 198, le même ms), trop tard pour le seul Raoul qui ait pu s'intéresser à Solesmes, le frère puîné du fondateur : il s’appelait Raoul de Beaumont.
(1) Le plrls certain, c’est que, si l’on entend par autel du Crucifix le maître autel, la tombe qui nous occupe ne peut être celle d’un Geoffroy. Si, au contraire, le titre d’autel du Crucifix est l’ancien vocable qui aurait précédé celui de N.-D. de Pitié, rien n’empêche que cette tombe ne soit celle de Geoffroy « le jeune », frèrê de Robert III ou de Robert IV. Je ne sais si c’est ce dernier sens que dom Guéranger entendait impliquer par ces mots : « ... en 1676... la statue de Geoffroy qui était dans la chapelle dite du Crucifix, fut placée dans le lieu où on la voit maintenant ( 1846)... » (Essai, p. 72.) Cela semble probable; dom Guépin l’a pensé (Descript., p. 8) ; or, on peut s’en rapporter à dom Guéranger pour tout ce qui concerne les traditions anciennes de son église; il les a étudiées avec plus de soin que personne, & il a connu les anciens du pays. D’ailleurs, Ménage, qui a vu le tombeau, vaut ici comme témoin oculaire, &, en citant la charte de Robert III : « ... Geoffridi, qui sepultus jacet in ecclesia... ante altare Crucifixi... », il ajoute : « Cette description convient au lieu où est enterré le Geoffroy de Sablé, fils de Robert de Sablé, deuxième du nom. » (Hist. de Sablé, 1" partie, p. 167.) On peut donc s’en tenir à l’opinion du père abbé, d’ailleurs la plus conforme aux données certaines, & croire que nous avons la tombe de Geoffroy, non pas le fondateur, mais le frère de Robert IV de Sablé, donateur de la sainte épine, lequel Robert IV, faussement appelé Raoul, ne peut pas avoir été enterré chez nous.
(2) Cf. Cartier, op. cit. p. 132, note 1 .
LES SCULPTURES DE SOLESMES
la modifièrent pas beaucoup. Dom Guéranger a retracé mieux que personne l’histoire de cette époque de tristesse, qu’il a personnellement connue et qui laissa dans son esprit une si profonde impression. {Essai, p. 91 et suiv.) Il a signalé lui-même le seul changement qu’il ait opéré librement dans son église, avant d’être contraint à en faire d’autres par l’accroissement de sa communauté : il retourna sur place le maître autel, à la romaine, et il commença à creuser la crypte de saint Léonce (1838). Plus tard, il fallut bien « élargir sa tente », multiplier les autels, et créer un chœur spacieux où les fonctions liturgiques pussent se développer dans leur ampleur. C’a été la dernière phase des métamorphoses de notre église ; dom Guépin s’en est fait l’historien ; je n’ai qu’à abréger ce qu’il en a écrit, en renvoyant au chapitre III de sa Description. On sait maintenant ce qu’était l’église de Solesmes quand dom Cheminart et dom Bougler l’ont ornée; on vient de voir ce quelle était quand dom Guéranger a décrit ses monuments ; on se rendra mieux compte de ce quelle est aujourd’hui.
Dom Guépin commence par cette page, qui résume bien notre plus cher souvenir, au moment de terminer cette petite étude archéologique, dont nous aurions voulu mieux faire sentir l’intérêt : « La vie entière de dom Guéranger a été unie par un lien intime et mystérieux à l’église Saint-Pierre de Solesmes, et l’amour de ce vieux sanctuaire a été un des sentiments qui ont tenu le plus de place dans son cœur. Enfant, il y voyait une image du ciel et il y prenait des impressions ineffaçables. Jeune prêtre, il s’émut à la pensée de sa ruine prochaine, et le désir de le sauver fit naître en son âme la première pensée d’une restauration de l’ordre bénédictin en France. Devenu titulaire de cette église, il l’aima avec une inexprimable tendresse. Il n’était heureux qu’à son ombre ; il ne s’en éloignait qu’à regret, et il y rentrait toujours avec une joie qui avait, jusque dans sa vieillesse, la vive et franche expression du jeune âge. Pour lui, tout était beau dans ce vieil édifice, et il fallut des nécessités urgentes pour qu’il se résignât à y faire des changements. Le plus considérable fut la construction du nouveau chœur et des chapelles. »
Le chœur, construit sur les plans de M. David, architecte au Mans, fut inauguré le 21 mars 1865. Dom Guéranger en consacra l’autel majeur le 4 avril, le jour même où il atteignait sa soixantième année. C’est le même autel, en marbre rouge de Laval, que les Mauristes avaient placé sous la voûte du transept en 1723, et qu’on avait tourné sur place à la romaine en 1838. La grande fenêtre du chevet reproduit à peu près celle dont Philibert de la Croix avait orné l’ancien chœur. Les vingt-quatre stalles du xvie siècle ont été « restaurées et complétées avec tant d’art, que sans un examen attentif on ne pourrait pas distinguer dans ces belles boiseries les parties anciennes des nouvelles ». {Op. cil. p. 73.) Ceci nest pas une exagération bienveillante à l’adresse de feu M. Foubert, sculpteur à Sillé— le— Guillaume ; il y a maintenant soixante-quatre stalles au lieu de vingt-quatre, et « l’examen attentif » lui-même est tous les jours mis en défaut, quand on visite le nouveau chœur. L’ancienne chapelle Saint-Martin, construite par Guillaume Cheminart derrière la Pietà, auprès de la sacristie, avait déjà disparu en 1833, à une date que j’ignore (1); tout cet emplacement est occupé par une sacristie nouvelle, vaste et commode. La porte qui donne entrée de 1 église dans cette salle est seule intéressante pour nous. C’est ce gracieux monument (2), contemporain du groupe de Jésus au milieu des docteurs, au-dessous duquel elle était
(1) Une nouvelle chapelle Saint-Martin a été construite à droite, dans le bas de la nef.
(2) Voir planche XXVII.
L’ÉGLISE
placée, qui ornait autrefois l’entrée de la Belle Chapelle du côté du cloître, c’est-à-dire à l’extérieur de l’église, dans cette sorte de pièce fermée dont nous avons parlé plus haut (p. 38). Lorsqu’il fallut construire les chapelles Saint-Michel et Saint-Georges, on détruisit la salle, obscur recoin sans aucun caractère, et la porte fut remontée à la place quelle occupe aujourd’hui. Le côté opposé de la nef subit une modification analogue; le passage qui conduisait à la chapelle Notre-Dame de Pitié avait déjà disparu, peut-être dès le xviii6 siècle ; restait la salle basse, dite chapelle de Geoffroy ; elle fut détruite et son emplacement occupé par les chapelles Saint-Joseph et Sainte-Cécile. C’est de 1865 à 1873 que les neuf chapelles de la nef furent construites pour assurer chaque matin la célébration des messes privées. On défonça le remplissage qui fermait les arcades du xvie siècle ; aux baies ainsi ouvertes on appuya autant de petits édicules en cul-de-four ; faute d’espace, deux seulement de ces édicules purent recevoir des proportions architecturales, ceux de Sainte-Scholastique et du Sacré-Cœur. Si ces chapelles de la nef ne sont pas ce qui attire le plus à Solesmes les archéologues et les artistes, il n’en faut pas conclure qu’ elles sont dénuées d’intérêt, il faut s’en prendre à la royale splendeur de leurs deux sœurs anciennes des transepts. Les chapelles de la nef, avec leurs autels et leurs pavages de marbre, possèdent ce qui serait, en tout autre pays, une rareté et une richesse. Le marbre abonde à Solesmes; on l’emploie depuis longtemps pour bâtir; l’industrie locale, qui ne date pas d’hier, le sculpte et le polit. Il n’est pas sans intérêt de rappeler que la tour de Guillaume Cheminart était déjà « construite en pierre de marbre (1) » ; que le petit mur d’appui sur lequel J. Bougler posa sa colonnade était en marbre (2); qu’il existait autour de la Pietà une ornementation sommaire, mais assez ancienne, en marbre noir du pays; qu’enfin, en 1670, les Mauristes faisaient exécuter en marbre un revêtement pour le tombeau de Geoffroy (3), un grand bénitier à stylobate et deux autres (4); enfin le carrelage complet du chœur en marbre rouge et noir. {Essai, p. 72.) L’emploi du marbre, si décoratif quand on le met en œuvre amplement et avec style, fut singulièrement facilité à dom Guéranger par l’un de ses plus intimes amis, M. Léon Landeau, de regrettée mémoire, alors maire de Solesmes et directeur des marbreries de Solesmes et de Sablé. Une chapelle entière fut donnée par lui en souvenir d’un anniversaire de famille, et il ne s’en tint pas là. D’autres bienfaiteurs firent le reste. On peut remarquer, à l’autel de saint Benoît, donné par M. Chancerelle, de Douarnenez, la richesse décorative des marbres rouge et noir du pays, et se rendre compte de l’effet que devait produire le chœur pavé de cette façon.
La chapelle de Sainte-Scholastique est ornée d'une statue intéressante, repésentant la sœur du patriarche, debout, en abbesse, avec un mouvement assez gracieux et naturel, qui semble inspiré de ce que l’Église chante le jour où Scholastique est partie pour le ciel : Columba velox evolat. Cette statue, nous dit dom Guépin, « est celle qui décorait, à la collégiale de Saint-Pierre de la Cour, au Mans, l’autel où reposaient les reliques de la sainte patronne de la ville. » (Op. cit. p. 79.)
Près de la chapelle du Sacré-Cœur, s’élève la statue de saint Pierre, œuvre contemporaine du sépulcre de Notre-Seigneur. Nous l’étudierons plus loin. C’est elle qu’on trouva, en 1833, sous la colonnade que les Mauristes avaient transportée au-dessus de la Pietà,
(1) « Coagmentata in quadrum marmoreis lapidibus. » (A 200)
(2) « Clatbri marmorei », « clatisura marmorea. » (A 207)
(3) « Tymbus illius restitutus & marmorea tabula decoratus. »
(4) « Magnum vas marmoreum pro aqua Iustrali ; cum ejusdem materiæ stylobata, . . . nec non & duo alia. » (A 297 v)
LES SCULPTURES DE SOLESMES
dans la chapelle de gauche, cent ans auparavant; ils lui avaient donné pour pendant une statue de saint Paul absolument inférieure, aujourd’hui reléguée dans les cloîtres. Cette place d’occasion ne pouvait convenir à la statue de saint Pierre, antérieure d’un demi-siècle à la colonnade, qui elle-même n’avait jamais été faite pour encadrer la Pietà. « En 1870, pendant que la doctrine de l’infaillibilité pontificale était discutée dans le concile du Vatican, dom Guéranger fit transporter cette statue près de la chapelle du Sacré-Cœur, sous une arcade romane, construite et richement décorée par ses ordres. Sur le piédestal, on grava, sous sa dictée, dans les trois langues grecque, latine et française, l’inscription, trop oubliée aujourd’hui, que, durant tout le moyen âge, les pèlerins lisaient au pied de la célèbre statue de bronze de saint Pierre, dans la basilique Vaticane(i) :
TON 0 E 0 N AOTON 0EA20E
XPTSQ THN ©EOrArnTON HETPAN EN H BEBHKQZ or KAONOTMAI
DEVM VERBVM INT VEMINI
AVRO DIVINIT VS SCVLPTAM PETRAM
IN Q.VA STABILITVS NON CONCVTIOR