‹ Solution du problème socialChapitre 10 sur 10 · Frais d’organisation du travail · texte numérisé non relu

Frais d’organisation du travail

La démocratie est entreprenante; elle entend ne pas garder le statu guo; elle a fait au prolétariat d’immenses promesses, et son intention est de les tenir.

Or, avec un ministère du progrès,

Un ministère de la bienfaisance publique,

Un budget des libéralités de l’État,

Une création d’ateliers nationaux,

Des fermes d’essai, des communes d’essai, des phalanstères d’essai ;

Avec l’immense personnel d’inspecteurs, directeurs, contrôleurs, contre-maîtres, etc., etc., que tout cela suppose, la démocratie sera modeste, si cette grande initiative de l’État ne coûte au pays que 100 millions par an. Je porte 60,000,000, ce qui donne un total, pour le budget de l’État, en nombre rond, de 500,000,000

dix fois autant que sons la monarchie constitutionnelle. .

Mais, direz-vous, qu’importent les 500 millions que l’exercice de la souveraineté coûtera au pays dans le système démocratique, si les améliorations administratives, économiques et financières, que la démocratie nous promet, couvrent à leur tour trois ou quatre fois cette somme? En résultat, nous aurons gagné, et nous serons libres ; nous aurons La iberléo ans l’ordre, et non pas la liberté et l’ordre!

Les avantages qu’on peut attendre du nouveau Système sont de cinq espèces :

Réduction de l’effectif de l’armée;

Diminution du nombre des emplois par la simplification administrative ;

Suppression de la vénalité, de la corruption, des fraudes, etc., dans l’administration;

Économies dans les dépenses;

Surcroît de production, et augmentation de la richesse publique, par les ateliers nationaux et l’organisation du travail.

Un coup d’œil sur ces divers chefs de réformes montrera de quelles illusions se bercent ceux qui attendent de la démocratie quelque amélioration au sort de l’humanité.

L’armée? Vous ne pouvez la diminuer qu’autant que la question sociale sera résolue, non seulement pour la France, mais pour l’Europe. Sans cette solution, l’armée vous est indispensable, au dedans pour contenir le prolétariat et la propriété, qui

déjà se menacent et se mesurent du regard ; au dehors , pour défendre votre nationalité et établir votre influence dans les conseils de la diplomatie européenne. Car, en supposant les royautés partout abolies, les nationalités restent, c’est à dire toutes les prétentions rivalés des anciens gouvernemens. Or, la démocratie est impuissante à résoudre la question sociale et à constituer la république des nations ; comme la monarchie, elle ne peut garder la paix qu’au moyen de traités plus ou moins solides ; comme la monarchie enfin, elle règne par la distinction des castes et la prépondérance de l’Etat. La démocratie n’a pas un homme, pas un écu d’économie à faire sur l’armée.

L’administration? —Les journaux ont publié dernièrement le chiffre d’augmentation des traitemens de 1830 à 1848 : ce chiffre est de 65 millions. On n’a pas manqué d’en conclure que le gouvernement déchu avait augmenté le personnel administratif de 65,000 employés, en supposant la moyenne des salaires de l’Etat à 1,000 fr. Mais il est possible, il est presque certain, que la totalité de ces 65 millions consiste en augmentations de traitemens sur plusieurs centaines de mille individus salariés de l’Etat, ce qui ferait environ 200 à 300 fr. par tête. Or, si l’Etat veut faire vivre tous ceux qu’il emploie, et dont le service est indispensable, 40,000 instituteurs primaires, 50,000 douaniers, 20,000 facteurs, 6,000 gardes forestiers, une foule de petits employés de la régie, des ponts et chaussées, des pré-

fectures, etc., dont le salaire 11e monte pas à 800 fr. ; ce n’est pas 65 millions, c’est 200 millions qu’il faut ajouter au budget. J’attends à l’œuvre nos hommes d’Etat.

La corruption ? — J’aime à croire qu’à l’avenir, on n’en parlera plus. Mais c’est se moquer que de rejeter sur les marchés onéreux passés par le gouvernement déchu le déficit où nous sommes.

Sur une dépense totale de 1,450 millions, 200 millions à peine peuvent donner lieu à des marchés entre l’Etat et les entrepreneurs; Sur cette masse d’affaires, une partie ne produit aux entrepreneurs que de la perte ; une autre rend un bénéfice légitime ; le reste, que je suppose plus ou moins infecté de corruption, procure aux corrupteurs et aux corrompus un surcroît de profit injuste. C’est la compensation des pertes éprouvées sur la première partie d’opérations ; et je ne crois pas que la somme des pots de vin aille, par année, jusqu’à 5 millions. Avec 5 millions, on peut corrompre chaque année 500 fonctionnaires, en supposant le prix moyen de la corruption à 10,000 fr. Une pareille vénalité, dans l’armée, les travaux publics, l’administration, etc., est incroyable.

L’économie des dépenses ? — Autre illusion.

Si la démocratie pouvait organiser l’Etat de manière à ce qu’il rendît le plus de services possible au meilleur marché possible, elle saurait par là même organiser la société, elle serait République. Ainsi, les frais de régie, perception des impôts, exploita-

tion des revenus publics, en y comprenant le ministère entier des finances, coûtent au pays plus de 174 millions. Je prouverai, dans le cours de cet ouvrage, que cet article du budget peut se réduire facilement de plus de 100 millions. Mais, pour réaliser cette économie, il faut changer l’impôt, dans sa nature, son assiette, sa répartition ; il faut changer la comptabilité de l’état ; remanier de fond en comble administration, commerce, finance ; il faut, en un mot, résoudre le problème social, et nous avons prouvé que la démocratie est impuissante contre ce problème.

Bien loin que la démocratie puisse réduire le budget actuel, il y a dix contre un à parier qu’elle l’augmentera. Car, si l’Etat proprement dit coûte à la démocratie dix fois plus qu’à la monarchie, les mêmes causes agissant sur les diverses administrations comme sur l’Etat, un accroissement de dépenses est inévitable. Autrement, la démocratie rétrograderait, ce serait une monarchie déguisée.

L’organisation du travail! —J’ai porté à 50 millions seulement la perte nette qui doit résulter pour le pays de cette organisation modèle, parce que je suppose que 24 millions de campagnards et 7 millions d’industriels, fabricant, commerçans, etc., etc., ne se laisseront point absorber par l’Etat, et convertir, malgré, leurs dents, en travailleurs nationaux. S’il en devait être autrement, si la faction démagogique était assez influente pour arracher au ■ Peuple, avec l’abdication de sa souveraineté poli-

tique, le renoncement à sa liberté industrielle, ce n’est .plus un budget de 1,900 raillions que nous aurions à payer pour les services actuellement réunis dans l’Etat ; ce serait, pour la totalité du travail national, un budget de 12-milliards. - ■

Or, comme la production-annuelle de la France, le service de l’Etat, de l’administration, de la justice, etc., y compris, n’est pas de 10 milliards, nous serions donc en déficit; de ce seul fait, chaque année, d’un cinquième sur la production actuelle, soit 2 milliards. Mais il est prouvé, démontré, que tout service exécuté par l’Etat coûte en général 50 p. 0[0 plus qu’il ne vaut, témoin les ponts-et-chaussées, témoin la perception des revenus publics, témoin la protection du travail national, autrement dite la douane, etc. En autres termes, il est prouvé que le travailleur libre, converti en fonctionnaire public, devient moitié moins capable, travaille moitié moins, produit moitié moins, comme l’organisme dont il fait partie. L’organisation démocratique du travail aurait donc ce résultat définitif : tandis que la dépense nationale serait comme 12, la recette serait comme 6. A quoi serviraient, dans ce système, le cours forcé des billets de banques, la prorogation des bons du trésor, les comptoirs nationaux, les bons de garantie, les reconnaissances du Mont-de- Piété, le papier-monnaie? A quoi servirait même l’argent? L’organisation du travail par la démocratie ! c’est l’organisation de la misère. .

"La raison de cè fait, outre l'augmentation géné-

raie des salaires et la réduction aussi générale des heures de travail auxquelles s'est condamnée la démocratie, est dans l’accroissement des frais généraux, frais qui pour la société comme pour l’Etat, doivent être en raison inverse de la production ; mais qui, par l’influence des idées monarchiques et démocratiques qui dominent les institutions et les intelligences, sont presque partout en raison directe du produit.

Tout le monde devrait savoir, et peu de gens savent malheureusement, même parmi les économistes, que dans toute entreprise, les frais généraux croissent progressivement avec l’extension que l’entrepreneur donne à ses affaires, en sorte qu’il est un point où, toutes choses d’ailleurs égales, le bénéfice tout entier est couvert par les frais généraux.

Pour l’entrepreneur de commerce, d’industrie, d’agriculture, les frais généraux sont des frais d’Etat.

Ces frais, qui grèvent aujourd’hui la production nationale de plus de deux milliards doivent, sous la République, se réduire comme le budget de l’Etat.

Mais la démocratie est l’idée de l’Etat étendue à l’infini ; c’est la réunion de toutes les exploitations agricoles en une seule exploitation agricole; de toutes les entreprises industrielles en une seule entreprise industrielle ; de toutes les maisons de commerce en une seule maison de commerce ; de toutes les commandites en une seule commandite. C’est par conséquent, non la décroissance il l’infini des frais généraux, comme cela doit être sous la Répu-'

blique ; mais l’augmentation à l’infini des frais généraux...

Trente jours de dictature ont mis à nu l’impuissance et l’inanité de la démocratie. Tout ce qu’elle possédait de vieux souvenirs, de préjugés philanthropiques, d’instincts communistes, de passions discordantes, de phrases sentimentales, de tendances anti-libérales, en un mois, a été dépensé. Elle a emprunté à l’utopie et à la routine ; elle a consulté les empiriques et les charlatans; elle a tendu la main aux agioteurs émérites ; elle s’est fait prêcher par les clercs de la bazoche ; elle a reçu l’eau bénite de Monseigneur. Or, dans tout ce que la démocratie a proposé, décrété, débité, fulminé depuis un mois, qui oserait dire que le Peuple se soit une seule fois reconnu?

Je conclus en reproduisant ma question : La souveraineté du Peuple est le point de départ de la science sociale : comment donc s’établit, comment s’exprime celte souveraineté? Nous ne pouvons faire un pas avant d’avoir résolu le problème.

Certes, je le répète, afin qu’on ne s’y méprenne. Je suis loin de dénier aux travailleurs, aux prolétaires, pas plus qu’aux bourgeois, la jouissance de leurs droits politiques; je soutiens seulement que la manière dont on prétend les en faire jouir n’est qu’une mystification. Le suffrage universel est le symbole de la République, ce n’en est pas la réalité.

Aussi voyez avec quelle indifférence les masses ouvrières accueillent cette universalité du suffrage !

On ne peut obtenir d’elles quelles aillent se faire inscrire. Pendant que les philosophes vantent le; suffrage universel, le bon sens populaire se moque du suffrage universel !

La République est l’organisation par laquelle toutes les opinions, toutes les activités demeurant libres, le Peuple, par la divergence même des opinions et des volontés, pense et agit comme un seul homme. Dans la République, tout citoyen, en faisant, ce qu’il veut et rien que ce qu’il veut, participe directement à la législation et au gouvernement, comme il participe à la production et à la circulation de la richesse. Là tout citoyen est roi ; car il a la plénitude du pouvoir, il règne et gouverne. La République est une anarchie positive. Ce n’est ni la liberté soumise a l’ordre comme dans la monarchie constitutionnelle, ni la liberté emprisonnée daxs l’ordre, comme l’entend le Gouvernement provisoire. C’est la liberté délivrée de toutes ses entraves, la superstition, le préjugé, le sophisme, l’agiotage, l’autorité; c’est la liberté réciproque, et non pas la liberté qui se limite; la liberté non pas fdle de l’ordre, mais AiÈRii de l’ordre.

Voilà le programme des sociétés modernes. Que ce soit l’absolution de la démocratie de l’avoir, en quelque sorte, formulé, par le spectacle de ses contradictions.

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