ÉDIFICES INDUSTRIELS ET ATELIERS
temps et les intempéries de ia saison, à la sortie du travail.
Les constructions de la fabrique et des ateliers en général forment, du reste, un ensemble dans les dépendances du palais sociétaire, et cet ensemble est nécessaire pour que la force motrice des mêmes machines puisse se transmettre utilement dans tous les ateliers, et être mise au service de toutes les professions.
L'intérêt sociétaire commande partout la production la plus facile et la plus économique.
La science intervient dans tout ce qui peut rendre le séjour des ateliers commode et salubre; c'est de ce côté qu'est dirigé le luxe des constructions; les ateliers sont bien aérés, bien éclairés, et tous leurs aménagements font honneur au palais des travailleurs.
La même pensée d'harmonie générale préside partout à l'édification de toutes choses pour rendre le travail agréable et facile.
Parmi les avantages généraux que l'architecture sociale assure à tous les sociétaires, il faut mettre en première ligne l'organisation domestique des services intérieurs.
La domesticité, telle qu'elle est pratiquée dans nos sociétés, est un reste de servage incontestable qui s'est perpétué par la nécessité, l'ignorance et l'habitude ; mais le servilisme tend à s'effacer de nos mœurs et de notre régime social, et bientôt ce sera un grand sujet d'embarras et d'ennui pour ceux qui ont besoin dé serviteurs à gages.
On conçoit qu'il en soit ainsi sous l'empire du mouvement démocratique de la société moderne. Toutes les classes tendent à s'élever par le travail et par l'éducation ; chacun recouvre le sentiment de la dignité de sa personne ; alors pourquoi consentirait-on à se faire le valet d'autrui, quand les moyens de ne relever que de soi-même et d'échapper à la dépendance de ses semblables se multiplient?
On peut tout au plus concevoir la domesticité dans les régions où le métier de valet conduit aux places et aux honneurs î Mais dans la vie ordinaire, dans les services domestiques, on peut déjà reconnaître que les difficultés s'accroissent pour se procurer des serviteurs. Et si cela existe en Europe, le fait est bien plus avancé encore aux États-Unis. Dans un pays où le travail de la production accorde au travailleur trois à quatre dollars par jour, il devient bien difficile de se faire servir ; aussi la famille américaine cherche-t-elle les moyens de suppléer à l'absence des serviteurs à gages par un effet indirect d'association : les restaurants et les tables d'hôte se généralisent.
En France, on a déjà perdu l'habitude de cuire son pain ; la fabrication s'est concentrée dans des établissements spéciaux de boulangerie, au grand perfectionnement de la panification; dans certaines villes d'Amérique, on va plus loin, l'habitude de faire la cuisine dans chaque ménage tend à s'effacer : la table d'hôte et le restaurant y suppléent. On y trouve une nourriture mieux préparée, et, dans tous les cas, on n'est pas obligé de la préparer soi-même; chacun se consacre à l'activité de son choix.
Fourier n'a pas indiqué autre chose dans l'organisation domestique du Palais Sociétaire ; il a pensé qu'avec le groupement et la réunion des familles, il y aurait avantage pour tout le monde à ce que chacun se livrât à la fonction dans laquelle il excelle.
Les ateliers culinaires, les restaurants, les tables d'hôte, deviennent donc un moyen de suppression de la domesticité; tous les services intérieurs sont convertis en fonctions rémunérées par l'Association.
Les services individuels organisés ainsi ne sont plus des fonctions mercenaires comme de nos jours. L'individu ne relève plus de l'individu; il n'y a plus d'infériorité attachée au service des autres. Les serviteurs de l'Association, libres de toute obligation vis-à-vis des personnes, ont pour mobiles l'amour de leur travail et l'attachement à leurs semblables. Le service gagne en sincérité et en dévouement.
C'est alors une noble et sainte fonction, car elle n'est pratiquée que par les personnes ayant pour principale tendance l'amour de leurs semblables ; et la dignité attachée à la personne qui sert, commande le respect et les égards, si ce n'est l'affection, de la personne servie.
Et s'il reste au monde des personnes aux manies aristocratiques, Fourier prétend qu'elles trouveront dans la corporation des services des personnes qui les soigneront par compassion et dévouement, comme la sœur de charité soigne les malades.
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Le système d'Organisation du Travail que renferme la théorie de Fourier est une conception trop nouvelle et trop absolue, pour être intégralement applicable à notre industrie. Mais sur cette question, comme sur toutes celles qui se rattachent à l'Association, Fourier a tracé des règles dont le principe est fécond en application de toutes sortes.
Ces règles tendent à conduire l'homme au travail par l'attrait et le plaisir, au lieu de l'y conduire par le besoin et la nécessité.
Si la prétention d'ériger tous les travaux en plaisirs peut paraître une exagération des principes
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sur lesquels Fo-urier s'appuie, il |est pourtant vrai qu'on peut concevoir des conditions où le travail aurait plus de charme et d'attrait qu'il n'en a eu jusqu'ici, et que le travailleur, par exemple, pourrait avoir plus de contentement et de satisfaction sous une direction de son choix, qu'il n'en éprouve actuellement sous le régime autoritaire de l'usine et du salariat.
Quelle est la limite du progrès sous ce rapport ?
Le travail a subi le régime de l'esclavage et celui du servage, il est maintenant sous le régime du salaire, sous l'autorité du fermier ou du chef d'industrie et de ses contre-maîtres ; est-ce là le dernier terme de cette marche ascendante du travail et du sort du travailleur? Cela n'est pas vraisemblable.
Donc, sans admettre le travail attrayant, tel que Fourier l'a exposé, on peut croire que le travail doit infailliblement s'élever à des conditions meilleures, et l'Association nous en fait entrevoir la réalisation prochaine. Si Fourier a exagéré les règles qu'il a déduites de ses idées sur l'attrait, s'il a pu commettre des erreurs de calcul et d'interprétation, nous croyons, malgré cela, devoir affirmer qu'on ne s'inspirera jamais trop des principes qui servent de base à son système, sauf à éviter les erreurs dans lesquelles il a pu s'engager.
Pour le moment, arrêtons-nous aux simples effets
de l'Association sur le Travail, tels que les a décrits Fourier :
Le Travailleur s'élève à la dignité de Sociétaire, il est participant aux intérêts de l'Association entière; il n'est soumis qu'à des supérieurs de son choix ; il n'a plus à craindre l'arbitraire individuel, il relève de la justice de ses pairs ;
La capacité est relevée aux yeux de tous les. sociétaires, les talents ne restent plus obscurs et ignorés; le travailleur est entendu dans les résolutions à prendre au sujet de son travail ; il ne lui est imposé aucunes décisions, autres que celles qui ont reçu la sanction des conseils, à l'élection desquels il participe ;
Tout travail s'effectue pour le compte de l'Association, l'artisan n'est soumis à aucune dépendance vis-à-vis du consommateur ou de l'acheteur qui emploie son travail ; celui-ci traite avec l'association;
Toutes les professions se distinguent ainsi par leur caractère d'utilité générale, et se relèvent en dignité par leur indépendance.
Fourier prétend que l'Association Intégrale ne doit comporter ni oppression, ni dépendance, ni servitude; qu'elle doit conserver à chaque individu toute sa liberté d'initiative individuelle, et lui assurer le complet essor de ses facultés.
Aussi veut-il que l'Association du Travail, du Capital et du Talent donne à tous le droit aux instruments
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de travail, et permette le libre exercice des facultés de chacun sur tout ce qui fait l'objet de ses aptitudes.
Le principe d'association ne peut être vrai qu'à cette condition.
On doit remarquer, d'après ce qui précède, que les fonctions du travail ordinaire s'exercent d'une façon librement consentie par chaque sociétaire ; l'importance et la valeur du travail sont déterminées d'après des règles consciencieuses, établies par l'Association, c'est-à-dire par les travailleurs euxmêmes, puisque chaque travailleur est sociétaire.
Nous ne nous arrêterons pas aux méthodes que Fourier donne à ce sujet, nous les croyons peu praticables, mais l'idée générale subsiste, il suffit d'en trouver les voies pratiques. C'est ce que nous chercherons à faire lorsque nous passerons à l'examen de l'application des principes économiques de l'association.
Il est des faits d'une grande influence sur le mouvement social, dont Fourier n'a pas suffisamment mesuré la portée ; telles sont les conquêtes de l'homme sur la matière pour en appliquer les forces à la production. La substitution des forces de la matière aux forces vives de l'homme est un nouvel affranchissement.
Fourier n'aperçoit pas le rôle que la mécanique est appelée à jouer, aussi bien dans l'organisation du travail agricole, que dans celui de la manufacture. Le fréquent alternat des fonctions, qu'il sup-
pose faire partie des besoins de la nature humaine, s'accorde peu avec l'assiduité nécessaire à la perfection des connaissances pratiques ; cet alternat est même, suivant nous, contraire aux tendances naturelles que l'homme apporte souvent dans le travail.
Mais Fourier se serait-il complètement trompé sur ce point, que ses erreurs d'appréciation n'infirmeraient en rien l'importance du principe d'association, ni même l'utilité de l'alternat dans les fonctions, mais dans une mesure plus conforme aux tendances humaines et aux besoins de la production.
Le système de Fourier présente en perspective comme conséquence de son organisation, — le travail libre, — la terre libre, — la fabrique libre, — les instruments de travail libres, — et l'intelligence des règles de l'association en ménageant l'aceçs à toutes les aptitudes et à toutes les capacités.
L'Association, suivant Fourier, n'impose aux sociétaires qu'une direction consentie et demandée par le suffrage permanent.
Elle accorde la Direction à la Capacité reconnue et désignée par tous.
Elle organise le travail par la liberté et le choix volontaire des fonctions.
Elle ouvre accès à toutes les carrières : chaque aptitude se fait sa place.
L'Association efface les dernières traces du ser-
travail y:
vage en transformant la domesticité, et le travail mercenaire en travail corporatif et associé, il n'y a plus d'autre infériorité que celle de l'ignorance, et d'autre supériorité que celle du mérite et de la capacité.
L'Association permet au travailleur d'alterner de la culture à la fabrique, et de s'employer constamment à un travail utile; de sorte qu'il n'existe jamais de chômage pour les sociétaires.
L'Association a toujours sur son domaine quelque amélioration à faire, qu'elle réserve pour les moments où les travaux de production ordinaire ne sont pas pressants; elle évite ainsi qu'aucun travail ne périclite par insuffisance de travailleurs, et prévient les chômages qui sont la conséquence de trop de travaux entrepris en même temps.
L'Association peut ainsi organiser le travail de manière à maintenir un courant régulier d'occupations productives pour tout le monde.
Elle assure la stabilité du travail et la permanence de la production, et si Fourier s'est peu préoccupé des forces que la nature tient en réserve, son système permet d'entrevoir le travail des machines appliqué à toutes les professions, ne faisant plus concurrence au bras du travailleur, mais devenant pour tous les hommes le plus puissant agent de leur émancipation et de leur liberté. C'est la matière asservie à la place de l'individu.
Du jour où cette domination de l'homme sur la
matière se fait collectivement et au profit de tous, elle est le plus beau titre de gloire que l'espèce humaine puisse conquérir sur la terre.
Alors l'homme au sein de ses fermes, de ses cultures, au milieu de ses troupeaux, dans ses fabriques, dans ses ateliers, dans le palais qu'il habite, peut se sentir avec orgueil le premier être de la création, lorsque les animaux qu'il protège, et la matière qu'il a assouplie, lui obéissent pour le décharger de la plus lourde part du travail qu'il doit accomplir sur la terre, par le concours de son intelligence plus encore que par celui de ses bras.