ÉCHANGE OU COMMERCE
Les approvisionnements se font en gros par les associations elles-mêmes, et presque toujours par voie d'échange, car chacune d'elles a ses produits propres, pour lesquels elle est en réputation, et avec lesquels elle opère des échanges, par quantités importantes, contre les produits renommés des autres associations.
Voilà pour les transactions générales le moyen de faire arriver, jusqu'aux consommateurs, les produits aux prix de revient. L'intervention d'une foule d'entremetteurs inutiles entre les producteurs et les consommateurs devient impossible, la falsification et le renchérissement des produits ne pouvant plus se pratiquer.
La fonction commerciale n'ajoutant aucune valeur aux produits, les associations se gardent bien de multiplier les fonctionnaires du commerce outre mesure; où il y a dix boutiques et dix familles de marchands qui trompent sur le poids, sur la mesure, sur la quantité et sur la qualité pour réaliser, en flagornant l'acheteur, un bénéfice que le marchand honnête ne peut faire, l'association n'a qu'un vaste magasin où les fonctions de la vente sont véridiques, où la marchandise est vendue avec sa qualité d'origine, pour ce qu'elle vaut, et sans qu'on puisse tromper l'acheteur.
De cette façon, disparaissent ces mille fonctions que renferme maintenant le parasitisme commercial pour faire arriver au consommateur les pro-
duits de l'industrie et de l'agriculture; et tous ceux qui se livrent à ce commerce redeviennent des travailleurs utiles, et créent des produits au lieu de chercher à vivre sur le produit des autres, en en élevant le prix sans nécessité.
Il découle, du reste, des principes sociétaires que nul n;a le besoin, sous ce régime, de s'approprier individuellement les choses devant servir à l'existence de ses semblables ; chacun ne recherche que ce qui lui est nécessaire.
Les produits créés par la nature ou par le travail de l'homme, pour servir à la vie de l'espèce, ne restent pas plus la propriété de l'individu, que le sol lui-même. Le travail est rémunéré par la valeur représentative. Tout ce qui est nécessaire à la vie de tous est placé sous la sauvegarde de la collectivité ; c'est pourquoi le commerce et les échanges sont des opérations sociétaires et non individuelles, sous le régime décrit par Fourier.
Le régime commercial sociétaire dont nous venons d'esquisser le tableau, a la propriété de simplifier d'une singulière façon les questions de banque et de crédit, dont quelques socialistes ont
prétendu faire une panacée universelle, à l'instar de ces médecins qui veulent guérir tous les maux avec un seul remède.
Sous le régime de l'Association Intégrale, solidarisant toutes les industries et toutes les fonctions, le crédit individuel et le crédit sociétaire sont réalisés sur les plus larges bases possibles, sans aucune de ces complications qui n'ont de mérite, aux yeux de bien des personnes, que parce qu'elles sont paradoxales et incompréhensibles dans leurs fins, autant que dans leurs moyens.
Le crédit sociétaire est au contraire aussi simple dans son organisation que l'ensemble des données auxquelles il s'applique. Rien n'est facile à concevoir comme les sûretés et les garanties que présentent de vastes associations dont les intérêts embrassent l'agriculture et l'industrie; ces associations opèrent entre elles comme de simples individus, au nom de leur collectivité.
Quant au crédit individuel, rien ne fait obstacle à sa mesure. L'individu trouvant dans l'Association la garantie du minimum nécessaire à la vie, et le travail organisé lui assurant le moyen de tirer bon parti de son adresse, de ses forces, de sa capacité, de son talent, le besoin du crédit individuel ne se fera donc guère sentir que pour des intelligences hors ligne qui, armées d'une conception nouvelle, en veulent poursuivre l'exécution et la mise en pratique.
L'individu est connu dans l'Association, sa valeur
est appréciée de tous ; s'il a du mérite, l'Association le commandite dans son entreprise; s'il veut mettre en œuvre une idée nouvelle qui soit en dehors du cadre des industries sociétaires, elle lui en procure les moyens ; bientôt il trouve des amis qui s'unissent à lui, et son idée fait son chemin.
Si son invention, au contraire, n'inspire pas confiance, il est obligé de faire comme l'inventeur d'aujourd'hui : d'agir avec ses seules ressources et d'expérimenter son idée à ses frais, mais il trouve en association des facilités que l'état actuel de nos sociétés ne peut lui donner.
S'agit-il d'une expérience agricole, l'Association met à sa disposition les terrains à sa convenance, et il n'aura qu'à tenir compte du rendement moyen que l'on en retire. S'agit-il d'une invention industrielle, l'Association lui cède les matières nécessaires, et le laisse disposer des ateliers qui peuvent lui convenir.
L'influence du capital ne peut plus, sous le régime d'une semblable organisation, faire pour nous l'objet d'une préoccupation sérieuse; elle est trèssecondaire : la question des banques est simplitiée, les comptoirs de chaque association s'emparent du mouvement financier comme du mouvement commercial.
Le capital cesse d'avoir un droit oppresseur, un privilège abusif.
J^e capital n'a plus seul voix dans les entreprises
industrielles; le sociétaire qui a su s'élever à la fortune par son travail, sa capacité ou son génie, n'a d'autre prépondérance que celle de sa valeur individuelle; il dispose de ses ressources comme il l'entend. Si l'Association peut tirer un parti avantageux pour elle de ses capitaux, elle lui offre un intérêt pour les employer, en reconnaissance des profits qu'elle en retire; si, au contraire, elle ne peut s'en servir, elle se contente de les tenir sous sa garde, si le titulaire le désire, en attendant qu'il en tire parti au profit d'entreprises de son choix, soit dans l'Association, soit ailleurs.
C'est donc le monde économique actuel renversé : ce n'est plus le Capital qui fait la loi au Travail, c'est le travail qui fait connaître au capital son utilité ou son inutilité, c'est le Travail qui fait le Cours des capitaux.
Mais, dans la pratique, jamais il n'y aura dans l'ordre sociétaire de capitaux reposant inutilement ; toujours ils concourront à de nouvelles entreprises utiles; la voie du progrès continu sera ouverte; la Banque de France n'aura plus besoin de caves ni de réserves : le crédit général sera fondé sur la fortune publique tout entière.