BALLADE EX PROSE
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Champs
Champs
'est aux grands pouls de la nature que l'amour bal aux champs.
" ^JfîL point de névrose cérébrale , pas tie psychoIo'gïe'YTé" chercheur le plus micrographe aurait peine à découvrir des cas intéressants pour l'élude pathologique du cœur et de l'esprit . L'Amour écl.ôl sous le soleil,. avec un élourdissement de sève qui fermente et monte dans l'animalité humaine; les sens sont le plus souvent surpris avant que le cœur soit atteint ; la création dicte normalement ses lois ; mais l'âme, cet astre interne qui sait répandre en nous sa nappe de lumière chaude et bienfaisante, l'âme qui di'ape de pourpre et d'azur nos illusions
juvéniles et sème cà profusion les fleurs rares si tôt fanées sur laulel de notre bonheur, l'âme, cette essence des affinés, l'âme, cet officiant divin qui chante en tierce dans nos ivresses un Te Deum au Grand-Tout, l'âme apparaît peu dans le rut brutal et fugitif des accointances champêtres.
L'Adolescent se dégauchit vite — sans qu'il ressente l'époque de la mue — dans la sauvagerie des champs ; ses yeux ont tôt appris à lire et à interpréter les lois de la nature; il connaît, avant l'âge de formation, l'amour des êtres, ou mieux, la relation des sexes. Tout jeunet, au retour de l'école, son panier au bras, le long des haies vives, dans le calme troublant du crépuscule, il a vu le paysan cupide, ramenant, satisfait, de la ferme voisine, sa vache efflanquée, qui, le matin même, rJemanduif le taureau, et, maintenant calme, fait résonner mollement son sabot sur les cailloux du chemin; il a surpris les ébats amoureux des oiseaux se poursuivant dans les taillis, et son regard malin, perspicace et fureteur, ce regard développé â l'extrême a tout compris, tout supputé, dans sa logique impitoyable dont rien n'est venu fausser la droiture et le naturel développement. — Près des fillettes, il a garçonne dans l'ignorance des décences convenues et des pudeurs inoculées par la délicatesse des mères, aussi le jeune gars montre-t-il moins de curiosité ayant moins de mystères à pénétrer, car l'esprit de l'enfant aime despotiquement à
connaître la raison des choses et à déchirer les voiles qu'on lui opjîose.
Tout parle à ses sens, car tout germe, tout fermente, tout pousse, tout se développe autour de lui. Rien ne murmure dans son coeur laissé en jachère, sans culture sentimentale et sans idéalité. Entre le père, qui entend qu'on travaille ferme et le rudoie, criant : » gamin, va quérir les vaches! >i et la mère accablée de travail, qui, à la fois, écume la marmite pendue à la crémaillère, chasse en jurant les chiens delà chambre, gourmande cl mouche les mioches, relève la litière des bœufs, gave les dindons, jette l'avoine aux poules, écréme les pots de la laiterie, nettoie la bauge du porc, — cet asiatique de bassecour; — entre ces deux êtres courbés sur la terre, plus myopes sur la vie que des sauvages du centre de l'Afrique, le pauvre enfant ne connaît point ces refuges caressants, ces gîtes douillets et reposants, où des parents épient anxieusement l'éveil des idées et la poussée morale de leur fils, à mesure de ses degrés de croissance.
A sept ans, il a déjà l'aspect fatigué, vieillot, d'un petit homme avec ses culottes rapiécées, montant au-dessus des hanches et retenues par des bretelles minuscules. Les mains dans les. poches, la gueule ouverte, l'œil malicieux, il assiste à toutes les opérations agricoles. Déjà dur à la fatigue et habitué aux privations, il suivra le père à la charrue, marchant
dans le sillon avec ses sabols ou ses souliers ferrés, glissant sur les mottes de terre, se relevant en riant, lançant au ciel tous les blasphèmes qu'il a entendu proférer, tous les mots orduriers, qui, dans sa bouche enfantine, font rire les gars le soir à la veillée. Déjà aussi a-t-il toutes les perversités précoces, la rage de la destruction, une sorte dinstinct de chat cruel. Son œil perçant a compté tous les nids des environs, arbre par arbre, buisson par buisson; il les connaît, il les guigne, et partout il grimpe ou se hisse, plongeant ses petites mains meurtrières et impitoyables dans les embranchements où l'oiseau a maçonné de brindilles et tapissé de duvet le lit d'une famille nouvelle.
Là où ce singe paysannesque a passé règne la dévastation. Sous ce crâne bombé, allongé en noix de coco , résistant au choc des chutes non moins qu'aux idées de charité, de bienfaisance, de tendresse et de protection des faibles, on ne peut faire pénétrer l'amour de l'oiseau et de sa couvée et la conception des pertes irréparables, que la maternité pleure au sein de la nature.
Rossignols, alouettes, rouges-gorges, bouvreuils, bergeronnettes qui planez dans l'harmonie vivante des bois et des prairies, hirondelles familières qui logez sous notre toit , chardonnerets , pinsons , loriots, linottes et mésangettes, n'êtes-vous pas cependant les plus divins chantres de l'Amour aux
champs, et les anciens ne disaienl-ils pas : « Tout vient de l'œuf, c'est le berceau du monde ! »
C'est au grand pouls de la nature que l'amour bat aux champs !
La fillette, plus encore peut-être que le petit gars, a été sevrée d'affection. Saluée dès son entrée dans la vie par cette imprécation : Une pisseuse! Quel gueux de snrl ! elle pousse, comme elle peut, sans qu'on y prenne garde, sauvagement. On la voit, la pauvrette, ficelée comme un paquet, presque sordide et morveuse, sur le seuil de la chaumière, manœuvrant dans ses petites pattes humides, noires et potelées le premier ustensile venu qu'elle brandit en hochet, bésavant au soleil de ces mots inarticulés d'enfant dont on ne sait pas faire éclore les paroles une à une, ou vautrée dans la poussière, se livrant à de na'ifs ébats dans les pattes d'un jeune chien, doux compagnon d'enfance, qui la bouscule délicatement, la lèche, aboie, s'éloigne en folâtrant, revient joyeux et subit les caresses de ces menottes tremblantes et mal assurées qui le saisissent au museau, aux oreilles, au cou, tandis que le baby grogne presque tendrement, montrant ses petites cuisses à l'air, son visage renversé, rieur, ses lèvres roses couvertes d'une bave de plaisir.
C'est ;i jioine si la mère la pi-L'iid, l'empoi^e, la berce cl l'embrasse. Le plus souvent elle dort dans le haut lit de duvet, sous l'édredmi paternel, écrasée entre les deux corps (jui l'ont conçue, mettant son sommed calme de petit chat au mdieu des ronflements sonores (U's époux ([ue le labeur du jour a paralysés de fatigue. — A l'aurore, elle repose seule, perdue dans la plume, tandis que la basse-, cour s'éveille, (pie le père en sabots casse une croûte et (jue la mère déjà vêtue, coilîéc de sa marmotte, va et vient, agitant dans un lavai;e bàtif tous les vases de fer-blanc de l'étableoù le lait de la vache va tomber tout à l'heure avec un lambourinement saccailé. Le soleil n'est pas liant à Ihonzon cpie déjà on la fagote ])lutôt (pi'on ne l'habille, précipitamment, à coups de lapes et sans ménagement; puis, à peine nourrie de sa j>àtée, elle est campée sur un siège : « Tiens-loi là... t'enlends, cl n' bouge pas! »
Parfois, au milan de la journée, en dépit de la chaleur, du froid et de la pluie, soit que la hour- (/coisc aille à l'herbe, au fanage, à la semaille ou au repiquage, soit (prelle se rende au ruisseau ou à la mare voisine pour tajK'r à la volée le linge de son liiiiiilh'.iu. la gosse est sans façon hissée dans la hotte, comme les enfants de Croquemilaine. Elle est ballottée le long des chemins, à moitié endormie, n'osant crier de peur des t;i/>iches; puis enfin dé- I)Osée à l'endroit du travail, sous un saule crevassé,
contre le talus d'un fossé, au-dessus d'une botte de paille, la petiote abandonnée glapit de vagues et plaintifs mugissements.
Elle pousse gaillarde eidrue cependant, bien que gauche, timide et farouche. Peu à peu, vers la douzième année, elle se déchrysalide, s'élance droite et déjà s'arrondit un brin dans son corsage d'indienne; des cheveux de chanvre flottent sur son cou bruni; ses yeux, enfoncés sous un front proéminent, semblent moins épeurés, moins effarés, moins boudeurs ; ils osent luire maintenant, s'avancer au premier plan en éclairant de leurs feux l'arcade sourcilière. Son instinct s'éveilletrès vite, trop vite peut-être, car elle devient un embarras à la maison. On lui met alors un panier sous le bras, on la munit de tartines beurrées, de noisettes, de cahiers de classe, et l'on envoie le petit chaperon rouge se dégourdir à l'école du bourg le plus proche, en compagnie de jeunes loups qui la croqueront un jour.
Aussitôt, cette chafouine morveuse, si craintive la veille, devient garçonnière, turbulente, espiègle et perverse comme un diable. Elle s'affole dans les rondes de village, parmi les ritournelles chantées, dans la griserie tournoyante des enchaînements de gamins. Pimpante et plus coquette avec les moulards, elle s'échappe le soir avec grand bruit de l'école au milieu d'une nuée de marmaille déchaînée et prend plaisir au retour à taquiner et à bousculer
ses compagnons de roule, les fatiguant par des courses à travers champs, grimpant aux arbres, en jouant à chat perché et pirouettant souvent gaiement, cul par-dessus tête, sans songer à baisser sa cotte; très savante d'ailleurs en mots expressifs, en gestes libres, parfois même très froidement vicieuse avec la naïve ignorance de son vice.
De retour sous le chaume, ses cahiers mis en place, ses parents la dépêchent aussitôt au bétail épars dans les pâturages pour les ramener àl'étable. Une longue baguette en main, la fdlelle court essoufflée dans la prairie, avec une allure homasse, cinglant ferme les bestiaux au jarret, sautant derrière les génisses bondissantes, appelant le chien diligent qui, la langue tendue, guette ses ordres, prêt à se lancer sur les bêles écartées; criant d'une voix âpre et forte: — a Tiens, liens, Noiraud, ramène-la!.... va, mords-la, la garce; — vite ramène, mords-la.... Ici..., ici! » — et, tandis que le brave molosse jappe, se précipite et donne de la gueule, elle vole à la rescousse et lape dur sur les échines des normandes ou des charolaises, qui secouent la tête et vont de l'avant. Elle franchit enfin les bouchures, marchant à l'arrière de ses bêles dont la sonnaille scande le pas lourd et les abroutissemenls le long du chemin, et elle s'en revient à l'heure mélancolique de l'angélus, dans le crépuscule tombant, ébouriffée, le visage rouge, perlé de sueur, déchirant de ses dents su-
perbes un lambeau de pain de seigle mis en réserve
dans son tablier.
C'est au grand pouls de la nature que l'amour bat aux champs !
A douze ou quinze ans le gars abandonne l'école, aide aux travaux, remplace le père à la charrue, fait le binage des vignes, sert à la fenaison et, de l'aube au soleil couché, durcit ses mains à la fatigue. L'âge de la puberté ne l'a point troublé, c'est à 2)eine si la période de mue a eu prise sur lui. — Depuis longtemps, il ne lui reste rien à connaître des sensations amoureuses. Aux heures de repos, pendant la méridienne dans la grange, ou la nuit, sur le lit dressé dans l'écurie, à la lueur d'une lanterne fumeuse, une servante Messaline effrontée ou quelque plantureuse fille en journée l'a cyniquement initié aux mystères de la nature, sans qu'il le désirât ou s'en défendît, le tapotant, le prenant de force, faisant éclore avant le temps ses démonstrations d'homme. — Il a conté cela un soir aux parents assemblés autour de la table pour le souper; la mère, par tempérament jalouse de ses mâles, a grogné entre ses dents : « Oh! la gueuse; la rien du tout! » — Le père, patriarche incontesté, a levé la tête à cette exclamation et, tout en coupant lentement la miche de pain, s'est écrié : — « Taistoi, la femme! pas de jérémiades! il n'y a rien de
cassé, ben sûr; il est bon que l'enfant connaisse ce qu'il doit apprendre lot ou tard... ; quand il sera en âge d'a//er de lui-même à la femelle, il saura au moins comment s'y prendre. Je n'y vois point grand dommage. »
Aller à la femelle ! Là est le terme consacré pour ces rabelaisiens sans métaphore. Aller à la femelle est un honneur, on boit à ces premières virilités. Il y va toujours assez tôt, le gars ! — Ses dix-sept ans ne sont pas révolus, que chaque dimanche, après la soujie, il se rend à la danse du village; vêtu d'une blouse neuve flottante, aux plis bleus laminés par le fer, avec des soutaches au col et aux épaules, culotté d'un pantalon de drap gris, chaussé de gros souliers bien cirés, la casquette de soie posée sur le côté de sa chevelure luisante de pommade, il part avec un petit écu dans sa poche, plus fier qu'un compagnon qui fait son tour de France ; il se dandine, une fleurette aux dents, en chantonnant, s'il est seul, quelque complainte traînarde comme sa démarche ; en braillant, s'il est eu compagnie, des chansons grossières et farceuses apprises au café, à la ville, lors de la dernière foire.
L'aubergiste du hameau dirige d'ordinaire la salle de bal, sorte de grange peinte à la chaux vive, avec un banc de bois de chêne à l'entour. Sur une estrade faite de fûts dressés et recouverts de planches, un piston et un violon jouent désespérément.
L'AJIOUR AUX CHAMPS. 237
La salle se peuple lentement. Un à un, timidement, traînant la jambe comme s'ils portaient une charge, les bras ballants, gênés, gauches et malheureux d'apparence, les blouzards rougeauds arrivent; leurs souliers ferrés font sonner creux les larges lames d'un parquet primitif; les filles et les femmes retardent un peu. Elles apparaissent cependant avec cette allure craintive, empesée, presque ridicule de la paysanne en toilette qui semble ne savoir où dissimuler ses mains rouçres marbrées d'engelures. Les robes de mauvais goût, aux plis disgracieux, les lourdes bottines, les cravates aux tons criards et crus, les cheveux plaqués aux tempes, enlaidissent ces superbes filles, si sculpturalement campées au travail dans le grand décor des champs aux jours de semaine. Ici parées comme des châsses, elles montrent la déformation de leur corps ratatiné et engoncé dans de pauvres jupes ou des corsages mal taillés qui aplatissent leur gorge. — Orchestre et toilettes dans ces bals contribuent à faire hurler l'harmonie. En place pour le quadrille ! — Les couples se roidissent et se donnent des mains de bois articulées ; à peine si l'on se chuchote quelques mots ; le • plaisir est muet, cérémonieux, attristant pour qui regarde; cela a quelque chose d'une noce de domestiques. Est-il rien de plus navrant? — Le piston etle violon, qui font mauvais ménage, lancent leurs notes au loin dans la nuit profonde, et danseurs et dan-
seuses inflexibles vont, viennent, passent, le visage sérieux, consterné, jouissant d'une liesse intime, bien que peu débordante.
Dans les entr'actes on se traîne à « l'abreuvoir » et on se remue davantage en buvant la « bonne bière de Mars » , le cidre ou la limonade qui saute au grand plaisir des filles. Les amoureux ne se mettent pas « pour lors » en frais inutiles de paroles : ils se tiennent la main dans la main et se regardent avec des yeux qui salluchenf, qui s'allument et s'approfondissent dans la bestialité, plutôt qu'ils ne se causent. Il faut voir aussi dans ces œillades la mélancolie inconsciente de deux regards qui se désirent et se craignent, qui se veulent et redoutent de s'exprimer et aussi la gaucherie troublante des amours qui voudraient se peindre et qui cherchent en vain la façon de se préciser.
Hop ! Le cuivre a retenti : Debout les femmes ! Le ménétrier annonce la polka, quelquefois la valse, on paye chaque tour de bal, et Ion dansote dans la guinguette bien avant dans la nuit, avec cette même réserve, attendant l'heure bénie du retour, l'heure des amours démonstratives, où le jeune gars sera le rameneux, où la jeune fille gravira son premier calvaire d'amour et tombera lourdement « comme une motte » au revers des fossés.
Le rameneux, l'heureux rameneux, dans la nuit épaisse, sous le ciel étoile, comme un manteau de
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magicien, sent sourdre m lui l'éloquence des désirs brutaux; il a enlacé la lillelle à l'épaule près du cou, la pressant durement, et tous deux marchent lentement, en parlant bas, si bas que rien ne détruit la symphonie nocturne : le chant des grillons et des insectes dans l'herbe et le coassement régulier des grenouilles qui monte berceur dans l'ombre. Dans la plaine, la fraîcheur dégage les senteurs vivifiantes de la verdure et les arbres ont des formes indécises qui font que les femmes se serrent contre le mâle. Le galani. ramencux approche tout à coup son visage contre celui de sa compagne; il a retrouvé maintenant ses pipeaux ruslicpies et enjoué de son mieux, bien que sobrement. Il l'embrasse, il la presse, sans qu'elle veuille se défendre...; il déclare la trouver la plus gente, la plus avenante du village, la plus laborieuse, et a toujours pensé qu'elle ferait une rude petite femme. Elle répond à peine, très émue; « pour sûre qu'aussi elle le trouve un beau garçon, dur à la besogne et dont le père, à la maison, parle toujours avec éloge ». — Ils causent d'avenir, très absorbés 2)ar leurs projets, sincères en ce moment; à la lueur de l'espérance qui brille à ses yeux, la pauvrette ne voit pas les embûches sous ses jiieds. Ils se sont arrêtés et assis sur un talus, contre une haie. Ici, le fier mâle se démasque et la mange de baisers; il ne supplie pas, il attaque Il n'incline pas
son amie sous les baisers, il la renverse... il la bous-
cule el se cabre à ses côtés... Elle, déjà savante sur les conséquences, le conjure àt' prendre ij;irde. Elle se dit qu'après tout il faut bien céder..., el puis, qu'importe!... puisque peut-être on se mariera.
C'est au yrand pouls de la nature que l'amour bat aux champs !
Peu à peu la fillette s'aguerrit et les r.tmeneux se succèdent à son cou, le long des sentiers, au retour des danses; elle ne songe même plus à repousser les assauts, elle glisse à volonté sans essaA^er de se retenir, étouiïanl ses rires, ses soupirs el ses cris dans la nuit ; elle a toutes les lassitudes, toutes les j)assivilés de la femelle, parfois aussi l'indifférence de la poule maîtrisée par le coq. Elle se relève un peu chiffonnée, rouge el muette, décontenancée, sens dessus dessous, donne un coup de main à ses colles, pleines de poussière, d'herbes sèches, de petits chardons el tous deux, silencieux, confus, reprennent leur marche avec plus d'accablement près des grands peupliers qui bruissenl agités par le vent, en côtoyant les ruisseaux qui traînent leurs murmures eu glouglous el leur susurration sur les rochers. L'effraie ou la hulotte lancent leurs cris dans les ténèbres; au loin les chiens des métairies jappent longuement et se répondent de la hauteur
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des collines aux profondeurs des vallées. On entend tous les dix ou quinze pas le bruit sec de leurs baisers et quelques éclats de voix criarde de fille lutinée : ah! finis donc! — chien d'homme! — ou bien... t'as pas ja fini tes bêtises?... — Ils se sont assis maintenant de nouveau, arrachant par maintien des brindilles d'herbe : elle, l'œil égaré et distrait, écoutant, avec émoi, si personne ne vient au loin dans le chemin ; mais lui la happe soudain convulsivement aux lèvres avec des salivations de dogue qui mâtine une levrette et la renverse dans ses crispations pour la seconde fois. — Ce n'est plus le Colin des opérascomiques, le Jeanniot des romances à sous-entendus polissons, c'est l'étalon dans la libre campagne qui, sans ménagement, se rue aveuglément à la chair.
Pour la pauvresse, c'est le bel âge que cet âge des amours brutales, puissantes, farouches et des ruts subis. Si le père a du bien, elle se marie un beau matin avec l'un de ses amoureux qui a jugé de sa robustesse, des services qu'elle lui pourra rendre et qui l'épouse en finaud, pour avoir un ouvrier solide à atteler à sa vie. — A dater de ce jour, tout est fini pour elle; courbée par le travail, tirant sur le trait comme un cheval aveugle, déformée par les couches, elle n'a plus de fête ni de répit. Les mômes arrivent qu'il faut nourrir et élever comme on peut ; ce n'est plus la femme fraîche et appétissante, la rose donzelle délurée de la veille, qu'on rencontrait
^42 Sl>X ALTl-SSF, I.A FEMME.
jtimpanU' sons s:i cnrnclk' l)lanch(' à la niesso du village, ci'sl lesclave, durcir au soleil, niaïqrie, voûtée, ravaij:t'e. I)ient('il saii> l'ormcs féminines, plus maigre qu'un poulrt de laMe d InMe. IJle séerasc du soir au malin sous les gros labeurs, grallanl la lerre, la lèle en lias, |iorlanl la lourde holle (•li;n-gée d'iierhages. Iraînanl sa [)er|iétuelle grossi'sse dans lous les liNnaux ruslii|ues par la [iluie. le l'roid, le vent ou la eiialeur. sans se plaindre, sans geindre, loul allenli\(' aux ordres, aux durelés el aux exigences de son homme, du mailre de\anl (pii seul elle tremble, l'ius de jilaisirs, jilus de bal. plus de Diinamdies ]iour elU' I — I.ui. le rustaud, lidèle an jour du Seigneur, se l'ait la barbe sur le midi, met la eliemise blanche apprêtée par les siuiis de la nicrc sort de l'armoire ses bardes neincs. ])uise de 1 argent dans le coin des réser\es et les mains dans si's poches, comme lin bourgeois, frais. <lis|ios. heureux de \ivri'. se rend au cabaret du \illage oii il fume, boit sans mesure, joue avec opiniàtrt'té, l)a\arde sans lin et rigole ou se chamaille a\ec les amis. 11 rentre lard dans la nuit, un peu Irebiu'hanl, le verlie haut, rond comme une pomme, \r (jUvl iilciii . la " mariaune dans l'ieil ", avec loulc limporlanee d un linniniç hiil... : " Les femmes, c'est l'ait pour attendre ", déclare-
l-il el bien que la bourgeoise ne souille mot. il
ajoute pour |)ré\enir les reproches. . : '• El pas de larmes, pas dt' cris, ou j cogne. ■
L'amoui' est bien parli ; la malheureuse est bien domptée; dans son esprit écourlé, économe, âpre au gain, j)eu lui importe que son homme soit ivre, qu'il renlre tard, qu'il l'abandonne à sa solitude, à ses travaux. C'est son sort de femme; mais, ménagère avant tout, elle s'inquiète de l'argent dépensé. Le lendemain de cette gogaille, avant que le soleil soit levé, pendant que le rustre fait entendre ses hoquets d'ivrogne endormi, ses rauques ronflements de gorge sèche, elle se glisse furtivement à bas du lit, et, sans lumière, à tâtons, d'un pas furtif s'empresse de regarder cupidemcnt ce qu'il peut bien rester dans sa bourse de la menue monnaie emportée la veille, après une si copieuse ribote !
C'est au grand pouls de la nature que l'amour bat aux champs !
Quelquefois , — il faut le dire , afin d'apporter un peu de couleur parmi tant de réalités ternes, — on constate des amours simples et touchantes, des églogues poétiques , d'une sentimentalité naïve , des passons d'une sincérité sublime, et dont il faut voir la cause dans des penchants invincibles contrariés par l'avarice des parents. Alors, dans ces âmes sans culture, sans ambitions, sans désirs élevés, il se développe tout à coup un étonnant
machiavélisme, une extrême ingéniosité, une finauderie merveilleuse et patiente pour tourner adroitement tous les obstacles.
Faut-il un exemple ? Voici un argument de roman dans sa naïveté presque vulgaire.
Pierre aime Jeannette, la meunière du Bois-Joli, là-bas, là-bas, derrière la colline, à dix kilomètres au loin. Jeannette est éprise de Pierre, pauvre gueux, enfant de l'hospice, maintenant valet de ferme aux Ormeaux. Ils se veulent et ont juré tendrement un soir, dans l'émotion d'un premier aveu, de fusionner leur vie, quoi qu'il advienne; le meunier a gourmande sa lîUe le jour où elle lui a parlé de Pierre... « Un enfant trouvé... un propre à rien, un méchant bouvier... de quoi s'avise-t-elle? — Jamais, qu'elle en prenne bonne noie, il n'entendra parler d'un pareil chenapan. »
Pierre et Jeannette se voient cependant; lui quitte au soir la ferme endormie et retrouve du courage en songeant sur la route que, à deux lieues de là, près des vannes où chante l'eau du ru, son amourée guette sa venue dans la nuit. Il arrive presque courant, essoufflé et, de loin en loin, chuinte en signe de ralliement ; la petite franchit alors bravement sa fenêtre et saute au delà des hautes murailles, apaisant par ses caresses les chiens de garde prêts à aboyer. Les amoureux se retrouvent et, sans parler, font communier leur passion ; ils s'en vont
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derrière les buissons se conter leurs peines et nourrir leurs espoirs. Leur amour s'échauffe, se surexcite, grandit; Jeannette refuse tous les prétendus, essuie les farouches colères du père, les supplications de la mère, tandis que les années passent en attisant leur flamme par l'attente. Toutes les ruses, ils les emploient pour se voir et sentir leurs cœurs battre à l'unisson, jour ou nuit selon les occasions. Le soleil leur est doux; ils aiment à sentir neiger les aubépines sur leurs têtes et à baiser les corolles roses des éslantines ; derrière les meules de foin ou dans les blés jaunissants, parmi les coquelicots et les bluets, ils se dérobent des baisers. Partout l'amour les porte et les fait radieux. Ils chantent en se tenant la taille, des rondes naïves :
Je voudrais bien m'y marier, Mais j'ai trop peur de m'y tromper.
J'en veux rester fillette, La verdurette, durette;
J'en veux rester iîllette, La verdurette du bois.
Lui, de sa forte voix de vacher, qui s'est développée dans le grand air des pâturages, ne sait rien d'aussi gracieux; il ne connaît que de plaintives mélopées bourguignonnes, des ranz des vaches, à refrains du Tyrol, et tandis qu'ils rentrent tristement, épaule contre épaule, il attaque en lourant.
l'œil perdu dans le vide, un vieux DeoLaus de laboureurs à l'aube que l'écho répercute.
\''lai l'soulei qui s'ieuve biau.
I fait raniaiyer lé oisiau.
Tretous ditoint en leu langaige :
S'i's' breùilloit, hâ ! queû dommaige !
Quand j'monte su' ces coûtas, Je m'sens pus léger à tous pas. La floriote av'tou la verdure Flatont mes yeux et ma llairure.
Ainsi se bercent ces amoureux dans l'ivresse de leurs rendez-vous.
Un soir. Jeannette, lassée, surmenée de désirs et d'attente, demande, presque suppliante, à Pierre de ne pas verser son blé à la porte du moulin... A ses yeux, c'est là un acte héroïque, un courage qui lui est venu de la lassitude des vaines attentes, un suprême moyen pour vaincre l'entêtement des siens par son déshonneur affiché. Ainsi forcera-t-on le consentement des parents, et si le père la chasse, tous deux iront vivre en service dans un pays voisin ou bien à la ville. Lui se fera toucheur. maquiernon, ou se louera à la saison des foires, tandis qu'elle ira en journée dans les fermes, comme ouvrière pour les lessives ou les ravaudages. La jeune mère laissera orgueilleusement deviner son état; le meunier jurera, fera les cent mille coups, menacera, puis, peu à peu radouci, pardonnera enfin,
L'AMOUR AUX CUAMrS. 247
disant: Allons, prends-le. Ion gars..., Misère de misère !
Berquinade champêlre, dira-l-oa en souriant; mais ces patients révoltés sont idéalement heureux et, longtemps après les épousailles, on les peut voir toujours à deux dans les travaux agrestes, tirant le rouleau ou la herse, penchés l'un sur l'autre k l'heure des siestes. Souvent même le soir, au soleil couchant, dans l'accalmie de la nature, en un moment de répit, quand on n'enlend j)lus monter dans la campagne que le chant affaibli des pâtres, qu'on ne perçoit dans l'air que le sifflement d'ailes des hirondelles hâtives qui rentrent au nid, ils tombent encore affamés d'amour aux bras l'un de l'autre, dans une étreinte de passion farouche, vibrants de désir et de bonheur, les lèvres sur les lèvres. Leurs silhouettes n'en font qu'une, tandis que debout, enlacés, palpitants, ils apparaissent sur le fond incendié du couchant comme l'expression d'une superbe communion de l'humaine créature devant l'Eternel.
De telles amours durent souvent jusqu'aux limites extrêmes de la vieillesse. La simplicité rustique les conserve et les fait indestructibles. Ainsi vis-je en pays vendômois, sur le seuil d'une des jolies grottes de Trooz , creusées dans le calcaire , une paysanne chenue et voûtée, berçant sur ses genoux un petit vieillard sec et ridé dont les yeux brillaient de reconnaissance. Elle lui offrait du lait,
le faisant boire avec soin, el comme j'approchais, il dit :
« — La chère femme, voyez-vous, elle m'a fait ben du service, toujours avenante et dure au travail et si jolie... ma Simonne! »
Et la vieille d'une voix chevrotante répétait presque amoureusement :
(( — Oui, oui, t'es un bon p'tit gars, t'es un bon p'tit
sars!
0 pays de Ronsard qui me faisait songer aux souvenirs classiques et répéter :
Baucis devint tilleul, Philémon devint chêne.
C'est au grand pouls de la nature que l'amour bat aux champs !
Elude de physiologie spéciale
et d' Attraction passio-anelle
ARDiEU ! mon cher, je me sens renaître, s'écria très allègrement Gérard Fontenac, — quand le déjeuner fut terminé, en jetant sa serviette sur la nappe, dans le fouillis pittoresq^ie des verres et sses, et allumant sa cigarette avec expression d'une très exquise béatitude;— les femmes de France, vois-tu bien, old
fellolo, il n'y a encore que ça. La Parisienne seule esl la Reine du monde, puisque Paris est le cœur de la France el que la femme ira toujours au cœur, tant qu'elle sera belle, aimable, coquelle, ou qu'elle laissera voir simplement ce petit air chiffonné, celle mutinerie piquante, celte beauté du diable, enfin, qui nous ensorcelle bien autrement, nous autres féministes, que les fameux pnrls de reine de 1830 ou que ces beautés régulières, cérémonieuses, froides de ^^3nus émaillées, qui semblent pivoter derrière les vitrines à postiches de tous les coilfeurs du globe.
C'est pourquoi, crois-le bien, en dépil de mes goûts d'ardent voyageur, j'éprouve toujours une liesse intime, troublante et incomparable au retour, lorsque je me trouve, comme en ce moment, dans ce bourdonnement du boulevard où passent, si adorables, si fines, si légères, si attirantes, ces délicieux oiseaux du paradis parisien, qui, sous toutes les latitudes, emplissaient, depuis des mois, mes rêves dun bruit d'ailes de soie el dune harmonie de rires jaseurs, de ce rire spirituel el bon enfant qui a des gammes de rossignol el qui ne nous gargarise plus l'oreille, hélas ! en aucun autre point de l'Univers.
Pardieu! oui, répéta mon ami Gérard, je suis plus heureux que tous les Sultans et Rajahs d'Asie, que tous les infortunés autocrates de paravents romantiques en me prélassant maintenant au milieu de mon Paris où le cœur, semblable à un héros de
roman d'aventure, est traqué de toutes parts, meurtri d'œillades, ensorcelé à chaque carrefour, et cependant demeure plus jeune, plus brave, plus attendri, plus généreux, plus en perpétuelle vibration que partout ailleurs. — Oh! les délicieux petits êtres qui nous surchauffent, nous volcanisent, nous tiennent en incandescence, nous tisonnent avec un art charmant sans jamais nous laisser attiédir !
Ainsi, vieil ami, — ne va pas te gausser de moi, — mais je dois t'avouer que dés hier matin, après avoir quitté dès l'aube, au port de la Joliette, la. Panthère des Messageries maritimes qui me ramenait d'Orient, alors que j'arpentais, Marseille s'éveillant, la rue de la République, je fus pris tout à coup d'une joie délirante, d'un trouble inexprimable, d'une sensation analogue à celle que donne au retour la vue du drapeau national, en apercevant une petite grisette blonde et rose, les cheveux à peine tordus sur la nuque, le corps ondulant dans un peignoir de toile orné de guipures, qui bavardait avec une brave commère en achetant son lait du déjeuner. Je demeurai planté, à deux pas d'elle, comme un amoureux, presqu'en extase, sentant ma gaillardise assoupie en voyage se réveiller soudain, pris d'un désir furieux d'embrasser cette rieuse ouvrière qui représentait pour moi une gentille Française, la femme merveilleuse entre toutes, incomparablement supérieure par sa gaieté rayonnante , sa grâce ado-
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rable, sa l)OiUé, son dévouement, son insouciance, son accorlise et sa simplicilé.
ïu souris (le mon lyrisme, mauvais drôle ! reprit familièrement Fontenac, toi qui n'as jamais lâché du [lied la terre normande [)our aller vagabonder dans des mondes nouveaux ; mais jalTirme ([u'il faut avoir vovaué souvent et longuement, et fait, aux dépens de sa peau et de son cicur, de frétjuenles études com- ])arécs //; ;iiiiiu;'i vili. pour apprécier dans toute son ex(juisilé celte Ivxcellence féminine, celte Altesse parisienne, ce joli monstre délicat et courageux, tendre et fort, ingénieux, intelligent, passionné, aussi malicit'ux (pie malin, medleur et pire à la lois, (pii ne saurait vivre en dehors de cette ville uni(jue où elle fait clialoyer la grâce de son goût et donne lo goût (le sa grâce.
J'ai vu les Italiennes indifférentes promener leur morl)idesse à Rome, à A'enise. à Florence et leur l)eaulé sculpturale m'a [ilus frappé que ravi; j'ai vu, au Prado de Madrid, des Castillanes et des .Vudalouses, montrant leur splendeur ambrée sous la mantille, et ces reines de l'éventail à la démarche voluptueuse, aux hanches ondoyantes et lascives, aux yeux de velours profonds et ardents, aux lèvres de grenat, m'ont prouvé trop de fierté d'amour et pas assez de gentillesse ou de tendresse complaisantes. A Menne, dont on célèbre les filles et les femmes, je n'ai trouvé que de lourdes Allemandes, aux cares-
ses massives , des sirènes échappées de Rubcns , équilibrées sur des pieds énormes, étalant une chair blanche et gélatineuse , des déesses de kermesse propres à réjouir les affamés de la carnation épaisse, mais indignes de complaire à des raffinés , dans la tradition de AVatteau et de Fragonard.
Je me tairai en faveur de la Hongroise , de la Polonaise et de la Russe, ces demi-Françaises exilées auxquelles il faut rendre les armes; mais si je plonge en Orient, traversant la Serbie et la Roumanie, la Rulgarie, je constate que la femme a disparu. A de rares exceptions prés, on ne voit plus qu'un bétail féminin, dégradé, avili, domestiqué; de pauvres diablesses, sordides, abêties, fatiguées, qu'on loue comme un cheval de voyage, mais qu'on ne s'avisera jamais de séduire ou de provoquer.
(( — Cependant, hasardai-je, interrompant le bavard, il me semble que les Turques méritent une dévotion à part, — j'entends parler ici des Circassiennes, des Arméniennes, des Géorgiennes, des Analoliennes et autres riveraines de la mer Noire ; — si j'en crois les poètes orientaux et le lyrisme des prosateurs en promenade sur le Rosphore, rien n'est comparable à ces blanches houris, dont on entrevoit les formes entre les plis du fercdyè qui s'entr'ouvre. N'as-tu pas vu quelqu'une de ces sultanes fumant le lataké sur de profonds coussins, avec la coquette calotte de salin à aigrette de diamants, la chemise
de soie de Brousse, la large robe de velours fendue sur le côté à hauteur du genou, et le pantalon de taffetas blanc bouffant, duquel sortent de petites babouches de maroquin jaune, retournées en forme de pagode chinoise ? Ne t'es-tu point introduit dans quelque sérail en dépit des eunuques noirs et des mulâtresses couleur de bronze, enveloppées de l'habbarah blanc? N'as-tu pas fripé enfin ces gazes de soie qui cachent à peine des gorges mignonnes et agressives, peux-tu dire, en un mot, ce que tu penses de ces filles du Prophète ? »
— Ces femmes turques, Povero mio, dont tu semblés si épris, au travers des brumes de ton imagination romantique, ces femmes que Delacroix, Ziem, Gérôme, Decaraps ont idéalisées par la peinture, que les parnassiens de 1830 ont chantées, sur lesquelles tant de romanciers évaporés ont brodé de miroitantes et étranges fictions, ces femmes dont on rêve au collège, qu'on voudrait posséder à l'exemple du bon Nerval, ces esclaves infortunées sont bien indignes, crois-moi, des songes dorés qu'elles ont enfantés dans le cerveau des Occidentaux et deviennent plus désillusionnantes que ces papillons diaprés de mille couleurs veloutées qui, lorsqu'on les saisit, ne laissent plus voir entre les mains qu'une vilaine chenille.
Grâce aux ruffians de Fera, aux entremetteuses de Galata, aux sages-femmes de Stamboul, la Turque
n'est plus un mythe pour l'étranger qui veut savoir s'y prendre; si les portes îles sérails sont fermées, il est avec les tailleuses. modistes et tous les juifs du grand bazar dhonnèles accommodements. Aussi, peu de seigneurs sont à labri de l'épithèle de henitu que Karagheuz leur décerne et dont ou trouve la traduction dans Molière. Beaucoup, le dirai-je, n'ignorent point cette infortune ; mais les gracieux sujets de Sa Hautesse ne peuvent toujours vêtir leurs favorites avec les toiles d'araignée qui tapissent leurs coffres et force leur est de jouer le rôle de mari d'une étoile avec une passivité tout orientale.
Je puis donc le dire sans fatuité et sans affecter des airs mystérieux et romanesques: les odalisques que j'ai auscultées ne m'ont guère procuré plus de liesses que les confitures à la rose, la chihout(ue ou le mastic prohibé par Mahomet. Je n'ai trouvé en elles que de singulières bêtes de somme cosmétiquées, plâtrées, fardées, Aernissées, aux appas accablés, douces comme des enfants d'hospice, indifférentes comme le destin, propres comme... le hasard, soumises comme la brute. J'affirme qu'un Parisien délicat sur la matière périrait d'ennui dans le plus luxueux sérail de Sculari et qu'il se suiciderait au bout de vingt-quatre heures dans les splendeurs de Dolma Bayktché ou dans les délices de Beyler bey.
Les femmes turques ! mais il faut les voir, les pauvresses, le vendredi, jour du sultan, aux Eaux
douces d'Europe, en loilelle de gala, dans les vieux carrosses démodés, sortes de landaus de noces où, par quatre, elles sont encloses. L'eunuque noir est sur le siège aux côtés du cocher; les voitures s'arrêtent et à travers les portières aux vitres baissées, on découvre, sous le voile transparent, ces visages de poupées enduits de blanc et de rouge; leurs grands yeux naïfs, sans expression, s'intéressent aux moindres riens; muettes et rigides, elles se dérident devant les pitoyables grimaces dun nègre qui contrefait la danse du ventre avec les cris inarticulés des ministrels anglais. On a la sensation que donnent ces A'oitures cellulaires promenant les recluses d'une prison centrale. Grasses comme des carlins en chambre, elles sont affaissées et veules, mâchant quelques bonbons à la crasse confectionnés dans le vieux Stamboul. humant de l'air pour huit jours, s'il ne plaît à Sa Grandeur de les laisser sortir. — Là défilent, de deux heures à quatre heures, toutes les impératrices du Levant, les plus hautes favorites ou les sultanes "N'alidé qui sont les invalidées de l'amour, et si, comme un écho dans la mémoire, il vous revient quelques stances berceuses des Orientales, on ne peut retenir sur ses lèvres un triste sourire de pitié. Le soir, au soleil couchant, lorsqu'on revient dans son caïque, parmi les barques chargées de musiciens et de chanteurs et qu'on entend tout le long de la Corne d'Or ces mélopées traînardes et déli- '
cieuses, rythmées au son du tambourin; lorsqu'on voit CCS tartanes chargées d'hommes en fèlc, dont quelques-uns, efféminés, marquent la danse des hanches; lorsqu'on contemple sur la rive les femmes parquées ensemble, extasiées devant ce grand panorama mouvant, devant ces plaisirs dont elles sont exclues, on convient bien vite de l'horreur ({ue de telles nKcurs nous inspirent, et toutes nos théories antisociales, nos paradoxes de jeunesse, nos sentiments antérieurs disparaissent aussitôt, comme de ridicules conceptions issues de l'extravagance de notre éducation littéraire qui fausse en nous, — sous prétexte d'originalité, — la droiture de notre instinct et notre naturel bon sens. Ne me parle plus, en conséquence, des femmes turques; tu risquerais d'évoquer des tristesses profondes, semblables à ces cauchemars qui persistent chez ceux qui ont vu des maisons d'aliénés ou des préaux de prison.
— A Paris n'avons-nous pas noire sérail, un harem délicieux d'odalisques en liberté, un troupeau dispersé parmi lequel la sympathie seule se charge de lancer le mouchoir .' — Jette un coup d'œil sur ce boulevard, et vois toutes ces sultanes d'Occident qui marchent coquettes et radieuses, distillant une griserie d'amour dans l'air ambiant. Ouvrières, boutiquières, actrices, héta'ires, petites bourgeoises ou grandes dames se font toutes désirables par leur goût délicat, leur maintien charmant, par l'origina-
26o SON ALTESSE LA FEMME.
lité harmonieuse de leur costume, par la crânerie de leur allure, par l'attirance enfin et le charme ineffable de leurs mignonnes personnes. Ce n'est pas qu'elles soient belles comme les Grecques , majestueuses comme les nobles Romaines, découplées comme les Vénitiennes, angéliques comme les Anglaises, sveltes de forme comme les Péruviennes, frisques et flambantes comme les Espagnoles, plantureuses et blanches comme les Flamandes ; mais elles ont mieux encore, car la Parisienne a un peu de tout cela dans l'essence propre de sa beauté qui est de ne pas avoir de type accusé, de caractère spécial, comme si sa mission était de ne pas blaser le goût des féministes qui vivent dans ce peuple heureux et artiste jusque dans sa corruption.
Napoléon disait : Une belle femme plaît aux yeux, une femme gaie plaît à l'esprit, une bonne femme plaît au cœur; or, cher ami, la Parisienne réunit le plus souvent ces trois qualités maîtresses; sa beauté ou plutôt sa gentillesse distinguée met éternellement son darlinff en appétit d'aimer; sa gaieté vibrante, rarement commune et toujours pittoresque, est comme la fleur et le parfum de notre santé morale; sa bonté naturelle, profonde et désintéressée, affecte tous les dévouements câlins, tous les héroïsmes, toutes les servitudes sublimes.
Tu comprends que je n'entends pas parler ici des courtisanes, des petites /rd/euses ou capitonneuses.
des buveuses de moelle humaine, de loules ces misérables qu'on nomme fdles de joie et qu'on devrait bien appeler » fdles de douleur ». Ces avorteuses sont faites pour les avortons du sentiment, pour les amoureux de table d'hôte, pour les hàlifs sans tact qui préfèrent les viandes froides de buffet au succulent consommé préparé par une main experte et dévouée, pour les vaniteux enfm et les imbéciles qui forment le plus gros contingent de cette planète. Ce sont des Parisiennes, à vrai dire, mais des Parisiennes à l'usage du continent incontinent; je voudrais qu'on les nommât des Continentales, car elles hébergent l'Europe qui devient pour elles.... excuse cet horrible à peu prés: le Taureau des Danaïdes.
Mais, si tu veux parcourir les pépinières des amours de Paris, fureter dans ces ateliers où chantent des Mimi Pinson, t'arrèter en contemplation devant ces jolis grands trottins fluets qui arpentent si allègrement le macadam des rues ; si tu t'intéresses à certaines petites bourgeoises, Parisiennes à la vingtième génération d'adorable roture, si tu flânes dans certains demi-mondes d'art, de Montrouge à Balignolles, si tu pénètres dans quelques salons privilégiés, où l'esprit et la gaieté mettent des stalactites aux lustres et des diamants dans les yeux de femmes, ah ! Hijo miol c'est dans ces milieux divers qu'on trouve ces pécheresses aimantes, étourdissantes d'humour, de goût, de bonté, enveloppantes,
serpentines, à la fois gavroches en jupon et reines en justaucorps.
Je me souviens que Michelet, parlant de nos admirables ouvrières qui montrent tant d'esprit, d'élégance, de dextérité, et qui pour la plupart sont physiquement si distinguées, si fines et délicates, s'écriait avec enthousiasme : (c Quelles différences entre elles et les dames des plus hautes classes? Le pied? Xon. La taille? Non. — La main seule fait la différence parce que c'est là son unique instrument de travail et de vie. A cela près, la même femme, pour peu qu'on l'habille, c'est M""" la comtesse, autant qu'aucune du noble faubourg. Elle n'a pas le jargon du monde ; elle est bien plus romanesque, plus vive. Qu'un éclair de bonheur lui ^îasse de la tête au cœur, elle éclipsera tout. »
La Parisienne forme une aristocratie parmi les femmes du globe , continua Gérard ; d'où qu'elle sorte, elle n'est jamais entièrement du peuple; elle ne naît point bourgeoise, elle le devient en se pliant peu à. peu aux bourgeoisies maritales. Elle sait peu de chose de ce qui s'apprend, mais elle n'ignore rien de ce qui s'improvise ou se devine. D'une intelligence très fine et très souple, elle s'assimile à tous les milieux avec un tact, une aisance exquise. On a dit de la Parisienne qu'elle avait la légèreté de l'hirondelle et la subtilité d'un parfum : rien n'est plus juste. Elle passe comme un sylphe odorant.
Je ne dirai pas comme les physiologistes d'autrefois que cette sensitive habillée marche comme une harpe éolienne et qu'elle est la personnification des trois Grcàces ; mais j'avancerai qu'aucune femme ne sait mieux trotter dans les rues des villes et même à la campagne, qu'aucune ne sait aussi bien recevoir dans son Jiome, avec la gaieté, le sans-façon cordial, à la fortune du pot; qu'aucune enfin ne babille avec autant de charme, ne vous met à l'aise avec autant d'affabilité et que, partout où on la voit, elle cmparadise les yeux, l'esprit et le cœur par ce je ne sais quoi d'excitant et de délicieux, que l'argot des ateliers nomme le moderne.. . le si moderne. . .
Fontenac était intarissable, mais ici je l'interrompis de nouveau. — « Le moderne, monclierami, est un mot bien fugitif et insaisissable, un des innombrables qualificatifs ridicules que notre époque emploie hors de saison. La Parisienne a toujours été moderne pour ceux qui l'ont chantée depuis le xiii° siècle, où je retrouve son apologie poétique, jusqu'à ce jour ; tu te souviens de la ballade de Villon qui se termine par cet envoi à la louange de son gentil bavardage.
Prince, aux: l'ames Parisiennes De Ijien parler donnez le pris; Quoi qu'on die d'Italiennes, Il n'est bon bec que de Paris.
Pour ce gai poète, le jargon des femmes de 1460
était bien moderne. Marot, Ronsard, eurent en leur temps les mêmes admirations, et pour te prouver que cet amour de Paris a toujours existé, écoute un peu ce qu'écrivait un prosateur fantaisiste dans un Livre li h mode et des plus modernes, aux environs de 1758.
« Avouez que Paris est la ville par excellence et que, hors de ses murs, il n'y a réellement point de salut. Quel agrément que celui des promenades! Les princesses, sans suite ainsi que les bourgeoises, vont et viennent, bourdonnent des chansons et des nouvelles, parlent politique el modes, philosophie et rubans, et se confondent toutes ensemble pour former une variété de couleurs, telles qu'on les voit dans un prisme. Les visages s'épanouissent ainsi que les feuilles, dans une liberté inconnue aux Italiens, odieuse aux Allemands; toutes les distinctions demeurent suspendues, et il n'y a que le plaisir de se voir, de rire et de converser. Là, une Excellence à soixante-seize quartiers ne craint point de compromettre sa dignité en se promenant à pied, au milieu d'un monde roturier, parce que toutes les personnes y sont également excellentes, c'est-à-dire bonnes, affables, joveuses et sans aucune prétention pour la moindre révérence ni pour le moindre coup de chapeau. Là, on s'embrasse cordialement et l'on se fait un plaisir de se renvoyer l'un à l'autre, à l'aide des zéphirs, des tourbillons de poudre à la maréchale ou
d'ambre; gris ou l'on s'étend sur un gazon émaillé de fleurs, et l'on voit passer en revue toutes les gentillesses que l'esprit des modes peut créer. O Paris, Paris, on ne vit que chez vous, et on végète ailleurs I Les autres pays qui, pleins d'ingratitude, vous imitent en vous critiquant, ne sont que des copies ridicules de vos belles façons.
« Je m'étonne, — écrit encore le nouvelliste en question, — quand je pense à cette immense provision desprit qui se trouve à Paris. Il brille dans les cercles où 1 on se le renvoie mutuellement, comme un volant passe d'une raquette à l'autre. Que de saillies ! que de reparties ! On s'entend à demi-mot ; que dis-je? on se devine: la plus petite marchande exhale tout son cœur dans les plus jolis propos et serait en état de jouer le rôle de duchesse et d'en emprunter le langage. Je crois que si cela continue, on vendra de l'esprit chez les Parisiens comme on y vend des grâces ; car enfin tout veut être aujourd'hui français comme autrefois tout était romain, et cela est si frappant que M"" de *** fit dernièrement noyer deux de ses chiens les plus favoris et les plus jolis, parce qu'elle s'imagina qu'ils n'aboyaient point à la française. — Cela sera bientôt autre chose, prophétise notre homme. — Dans quelques années, puisque les modes changent toujours et se perfectionnent de plus en plus, on verra, je suis sur, des nœuds d'épaule de porcelaine pour les cavaliers, des robes
de toile d'araignée pour les dames; cela ne sera pas mal sur un jupon couleur de rose. On verra des raveltes d'aile de papillons, des bracelets de vers luisants, des chemises de gaze, des bonnets de sucre candi, ce sucre est brillant. On verra des culottes de mousseline, des bas de duvet de cygne, des bourses à cheveux tissues d'or, des chapeaux de damas rouge vert et jaune. Déjà nos abbés portent des collets et des rabats de taffetas bleu en guise de batiste ; déjà ils sont en manchettes à dentelles pendant le jour, en fontange pendant la nuit; il ne leur manque que d'accoucher pour être véritablement femmes. »
« — Ne crois-tu pas, disais-je à Gérard Fontenac, en achevant cette lecture, que même avant la Révolution on se sentait aussi moderne que possible et que l'on aimait Paris et les Parisiennes pour les mêmes raisons qui nous les font aimer? Ne crois-tu pas que Restif de la Bretonne dans ses Contemporaines ait montré, sous tous leurs plus charmants côtés, les caractères différents des femmes et des filles de son temps, à tous les rangs de la société; se complaisant, ainsi que tu le faisais tout à l'heure, à vanter la bonté rieuse de certaines fillettes du commun, à exaller leur dévouement, leur perspicacité extrême, leur laborieuse et joyeuse activité et à peindre leurs grâces enchanteresses?
c( — Je crois, reprit Gérard, qu'on a plus écrit de pensées, de paradoxes, d'aphorismes, de disserta-'
lions, de physiologies, de pelils el de gros livres sur la Parisienne qu'on n'en fera jamais sur aucun autre sujet ; je sais tout ce qu'aux xvii" et xvin" siècles on a dit de judicieux, d'aimable el de satirique sur celte mignonne créature. Je n'ignore pas combien ce siècle a noirci de papier sur cette reine de l'élégance depuis M. de Jouy, Vllermite de bi Chaussée-cr Anfin, jusqu'au Guêpisfe Alphonse Karr et au malicieux Léon Gozlan ; cependant je maintiens que la Parisienne moderne, telle que je la sens dans la corruption el la névrose actuelle, n'a pas encore son historiographe. Tu peux affirmer que rien ne change, le prouver à l'occasion fort ingénieusement ; je n'en persi'ste pas moins à considérer la femme d'aujourd'hui comme un tyjîe essentiellement à part, qui a une expression d'art, de nervosité, un frottis de cosmopolitisme, un chic uniques, qu'on ne lui avait point vus jusqu'alors. Au. siècle dernier, on retrouve évidemment tous les caractères généraux de celle admirable bonne fdle des grands et moyens faubourgs ; on constate cette douce insouciance, cet esprit gai, primesaulier, frondeur el malicieux ; on observe son désintéressement , parfois même son héroïsme, ses stratagèmes d'amour, ses coquetteries, son mépris de l'opinion, son extravagance dans les modes, et à la fois sa science de fée pour draper un chef-d'œuvre de costume avec quelques mètres d'étoffe sans valeur. Ce qu'on ne remarque pas ce-
pendant, ce qu'on ne pouvait logi(iuement remarquer eliez la femme . c'est l'incroyable sentiment d'art dont la Parisienne moderne s'csl imbue dans les vastes bazars de nouveautés , qui sont comme des ruches colossales où bourdonne sans cesse sa passion du chiffon, du curieux, de l'original. Ces caravansérails du costume, l'accroissement des théâtres, les expositions de peinture où elles remuent l'art^ot des ateliers, la folie dominante du japonisme qui est comme une rénovation de l'harmonie des couleurs, comme une conception nouvelle des perspectives, le nivellement social et aussi la facilité des voyages lointains, le !.:;oùt des excursions, de la campagne, de la mer. ont amené une révolution ou une évolution totale dans le cerveau de la Parisienne du jour. Certes, ce n'est ))as là sa principale source de séduction: mais cela ajoute à ses charmes naturels. Plus chiffonnière qu'autrefois, elle est devenue fureteuse, bibclnliùrc. possédée du goût de la curiosité. De la mansarde au petit hôtel, son nid est tapissé avec recherche, c'est un fouillis adorable d'écrans el de cré[)ons; dans les boudoirs de luxe, les étoffes orientales, les tapis de Smyrne, d'Ouchac. de Kackmvr ou de Téhéran, les portières du Maroc, de Damas ou de Karamanie . les voiles de Perse, les coussins brodés, les vases en bronze de Kioto, les faïences anciennes, les tissus brodés, les ivoires, les dninités en bois doré, les armures, sont disposés
avec un goût surprenant. Rien ne choque dans ce décor qui semble fait pour rehausser leur lîne élégance ; elles y apparaissent vêtues de négligés audacieusement vaporeux, de robes de satin ou de crépon japonais où volent des oiseaux ou des chimères fantastiques, trahiant des babouches d'enfant dans lesquelles se jouent leurs petits pieds cambrés dont on voit le rose saumoné au travers des mailles d'un bas de soie. Avec cela, éclatantes de fraîcheur, aimant le luxe du linge jusqu'à la monomanie, jalouses d'entretenir des blancheurs parfumées autour d'elles, attirantes de propreté, jusques et sinon surtout, dans les dessous, et en plus, étonnamment sourdes aux sommations de l'âge, dans ce Paris-Jouvence où, pour elles, ne tombent jamais les brouillards de l'ennui. Peut-être aussi, à mon sens, aiment-elles mieux que jadis. Ce sont assurément ces mêmes Parisiennes, dont parle Gozlan, qui ont parfois suivi en Egypte, en Italie, en Russie, des nuées d'oflîciers à qui elles avaient donné leur cœur à quelque bal champêtre, sous l'éjjoque consulaire ou impériale. Ni les sables du désert ni les glaces de la Rérésina ne les arrêteraient encore aujourd'hui sur le chemin de leur dévouement; elles netloyeraient le fusil, laveraient le linge, panseraient les plaies, saleraient la soupe et égayeraient la marche de leurs glorieux époux; mais leur sentiment en souffrirait peut-être davantage. Leur idéal est plus pacifique, sinon moins
aventureux ; leur esprit cherche avant tout dans l'amant qu'elles se donnent la suprématie du talent, car on a beau dire : « la Parisienne n'aime pas, elle choisit », elle choisit surtout pour aimer plus prol'ondémenl l'élu de son esprit qui devient le maître de son cœur.
Elles aiment mieux, dis-je, parce que leur âme n"esl plus ridiculeusement assoiffée de surhumain, coiffée d'un rêve nuageux, curieuse d'impossible, comme ces amoureuses délirantes qui tettèrent la muse lamarlinienne, révèrent de passions à l'Antony ou soupirèrent à l'ombre du saule mélancolique de Musset. — La Parisienne moderne est plus pondérée et a su mettre du rose dans le noir qu'elle est susceptible de broyer.... L'égoïsme de l'homme lui crée encore bien des solitudes, le monde lui fait éprouver le vide et l'isolement, les plaisirs sonnent parfois creux à son oreille, et les amants qu'elle prend ne lui laissent le plus souvent qu'un trou au cœur et un mépris féroce du mâle... qu'elle n'a pas encore trouvé ; mais elle accuse moins le ciel de ses désespoirs, elle n'invoque guère le fatalisme, elle est plus brave contre ses défaillances et le scepticisme du siècle fait entendre à son oreille son petit rire sec et diabolique.... Autant en emporte le vent !
Du jour où cette pauvre rouée, forcée à l'astuce et à la perversité par les embûches dont les hommes l'environnent, heurte la sincérité; dès l'heure où
elle se donne en sentant reposer son cœur dans un amour sain et partagé, de ce jour elle met bas les armes et redevient lingénue la plus tendre, lamie la plus dévouée, la femme la plus heureuse de la création. — Paris, ce foyer de vices, est surtout le sanctuaire des plus hautes vertus cachées; les honnêtes femmes y forment la majorité; une majorité muette qui ne s'affiche pas et tient à ne 2>as éveiller l'attention. Le haut du trottoir appartient aux filles et aux charlatans de tout ordre : tous les ambitieux, tous les affamés, tous les petits cuistres sans talent y paradent comme des loups cherchant pâture ; ceux-ci veulent la réclame, ceux-là sont à lafrùt d'une affaire à détrousser, d'autres apparaissent pour ne pas se laisser oublier; tout ce qui n'a vestige de valeur ou de dignité, d intérieur ou de famille, d idée ou de philosophie, descend à la rue et y mène grand bruit. Les sages, les heureux, les honnêtes, les méprisants, les travailleurs et les savants se dissimulent et contribuent à la gloire du vrai Paris; ils ne figurent point dans les gazettes et sont exempts des jjrostitutions de la publicité ; ainsi les honnêtes femmes demeurent-elles silencieuses dans la paix du foyer et pour une Parisienne qui agite le tam-tam du scandale, cent autres demeurent chez elles à la plaindre, souvent à l'excuser.
— Gérard Fontenac, renversé sur un divan, se laissait aller à cette causerie familière et heurtée.
fumant des cigarettes sans trêve et humant de temps à autre un doigt de cognac. Les heures s'écoulaient dans cette dissertation physiologique et toute d'attraction passionnelle ; après s'être étiré longuement, comme pour secouer la torpeur de bien-être qui l'envahissait, il reprit en terminant sa harangue :
Note bien, très cher, que si j'aborde la Parisienne à notre point de vue de célibataire, mon panégyrisme s'élèvera à des hauteurs inconnues. Ici j'avouerai l'aimer peut-être plus encore pour ses défauts et ses jolis vices que pour ses qualités.
Ce sont ces aimables fdles d'enfer qui font le paradis de Paris; au printemps, elles y éclosent comme des fleurs qui s'entrouvrent dans leurs toilettes fraîches et nouvellement conçues; en hiver, emmitouflées dans les fourrures, frileuses et vaillantes, ce sont des oiseaux qui se hâtent vers leur nid et qui nous le font voir, en imagination, chaudement capitonné, fait pour les amours à deux, pour les tendres caresses, auprès du foyer qui pétille et jette ses lueurs vives sur les tentures de l'alcôve. — Pour nous autres, nulle ville ne nous donnera autant de sensations d'artistes et d'amoureux ; la rue à Paris devient le féerique Eden des désirs, des admirations, des aventures; le cœur y bondit à chaque pas, les yeux s'y délectent, l'es^jrit y chante d'éternelles aubades, les sens y demeurent en éveil; l'homme y palpite de la nuque au talon, le jouvenceau s'y
cambre avec faluilé, le vieillard s'y survit à luimême. Il semble que tout y soit fait pour la femme et que cette magicienne soit l'unique moteur de cette grande usine bourdonnante des cerveaux. Leurs prétentions, leurs mines, leur coquetterie, leurs feintes, leurs artifices ne sont qu'un piment de plus pour l'ardeur de ceux qui se livrent à la merci de ces sirènes; les vrais amoureux, comme les marins, ne redoutent pas les grains et les tempêtes : Fluctuât nec mergitur est la devise de la Parisienne qui embarque les passions sur sa galère capitane.
« Une Parisienne — a-l-on écrit je ne sais où — est une adorable maîtresse, une épouse parfois impossible, une amie parfaite. » — Maîtresse adorable, c'est surtout le terme de sa suprématie, car elle possède toutes les fringances, tous les caprices des bêtes de luxe, toutes les càlineries délicates, toutes les fantaisies enfantines qui provoquent la joie. Elle nous remet en perpétuelle sensation de jeunesse, car sa gaminerie bégayante se mutine à chaque instant et persiste au delà de l'âge. Une Parisienne de vingtcinq ou trente ans, une fois lâchée en liberté à la campagne ou dans les fêtes rurales, sautera à la corde, jouera au volant, montera sur les chevaux de bois, franchira les ruisseaux, se tiendra en équilibre sur tous les ponts volants, dansera joyeusement dans les guinguettes, apportera partout son espièglerie, ses rires qui partent comme des fusées, sortira de
son répertoire mille petits jeux puérils et qui nous charment et ouvrira sur les choses de la nalure son grand œil naïf, étonné pour le retourner vers nous, en formulant une question de bahy : « Dis, ré23onds! n'te moque pas... Voyons! sois sérieux, comment qu'ça pousse ! »
Maîtresse adorable, car elle se plie à tout, avec sa sveltesse de roseau, lorsque notre pouvoir sur elle est entièrement moral et basé sur sa sensibilité, son cœur et son imagination. Pourvu que l'amour l'anime, elle marche vaillamment des heures dans les bois, emplissant les taillis de ses chants, cueillant de ses doigts gantés pâquerette, violette et muguet ; courant comme un épagneul et revenant vers son maître apporter son museau fouetté d'air pour grignoter le suc d'un baiser. Puis, engourdie par les effluves printaniers, au retour, en wagon, avec une grosse gerbe de fleurs qui balaye son corsage, elle se pelotonne près de l'aimé, comme une chatte qui ronronne, faisant pressentir les tendres ébats qui les attendent là-bas, à cinq étages au-dessus du niveau des concierges..., et quelle gentille ménagère pour un garçon ! — Pendant les heures de travail, d'un pas léger, elle furète de tous côtés, laissant trace de son ordre et de son bon goùl, parfumant comme un sachet notre intérieur de sa présence, disposant sur les chaises en fouillis toujours heureux le trophée de ses vêtements, l'ombrelle en perpen-
diculaire, les longs gants de Suède tombant à moitié sur le siège, le manteau drapé sur le dossier et le chapeau piquant ses notes éclatantes et soyeuses à côté de la voilette pailletée, de l'évenlail ou du manchon de renard bleu.
Bien plus — et ceci pour nous autres efféminés de l'art a une importance extrême — on peut dire que la Parisienne est la seule femme qui sache se déshabiller aussi coquettement qu'elle sait se vêtir; la s'eule qui possède cette si délicate façon de se mettre au lit comme il faut. Elle n'apporte dans cette opération ni fausse pudeur, ni gaucherie : cela est ravissant à observer. Il n'y a là ni cette passivité lasse de la fdle qui se dépouille, ni cette mortelle lenteur de la prude qui laisse passer une hésitation ou un remords entre chaque bouton à défaire, il y a cette bravoure qui distingue en tout cette raffinée et qui fait que lorsqu'elle délace son corset, les Grâces et les amours semblent lui venir en aide.
Parlerai -je des gentillesses intimes de cette fée mignonne? Insisterai-je sur ses effronteries, ses caprices, ses pétulances, ses bouderies mêmes, plus piquantes parfois que ses exaltations passionnées? Cela risquerait de devenir scabreux. Ce sont là chatteries douillettes qui ne s'expriment que dans la tiédeur des enlacements. La Française, à vrai dire, montre plus de liberté que de libertinage, plus d'en- - jouement que d'ardeur desséchante, plus d'art de
séduction et d'attachement que de movens pervers et de machiavélisme profond... Maintenant, tu sais, tout cela est réfutable par d'autres, car, comme disait Saint Prosjîer, le cœur des femmes est semblable à bien des instruments : il dépend de celui qui les touche... Le tout est de bien savoir en jouer.
Mais ne voilà-t-il pas beaucoup bavarder ! — dit Gérard Fontenac en prenant son chapeau, — maintenant, cher, allons inspecter notre sérail ambulant; n'oublie pas que, débarqué d'hier, tout ce joli monde m'apparaît dans un prisme de renouveau. Pardonne, en conséquence, à ma faconde de méridional, à mes enthousiasmes, à mes lancé-courre sur les jolis minois que je vais rencontrer. Je suis sevré du paradis parisien, et, lors même que je m'y griserais, au retour sans vergogne, ne sois pas trop Tiberge..., indulgente-moi. — Si la vie est une fleur, l'amour en est le miel. — Allons butiner gaiement dans ce joli parterre Parisien.