‹ Sonnets capricieuxChapitre 1 sur 259 · M DCCC LXXIII · texte numérisé non relu

M DCCC LXXIII

Droit'! Je reproduction et de traduction réserve-

iJ^lù^Y u» \^''i^

J'ai toujours aimé avec passion les voyages à courtes étapes et les livres à brefs chapitres, ces livres que l'on ouvre et que l'on ferme à volonté, que l'on prend et que l'on quitte, suivant le caprice et suivant l'heure dont on dispose. Ils ne sont pas despotiques, ils ne s'imposent pas : ils ressemblent à ces amis avec lesquels, soit au coin du feu, soit à la promenade, on peut, sans cérémonie, échanger de temps en temps quelques paroles entrecoupées de silences.

Ai-je besoin de dire quels sont les livres que je compare à ces amis? Tout lecteur nomme avec moi la Bruyère, Montaigne, Pascal, la RochefoucaulJ , madame de Sévigné, Joubert, bref tous ceux qui n'ont

fait que des pages dont le hasard et le temps se sont chargés de faire des livres.

Je me suis donc demandé, un jour, s'il serait tout à fait impossible d'écrire en vers une causerie à bâtons rompus, qui, toute proportion gardée, ne serait pas sans analogie avec les entretiens sérieux ou gais, plaisants ou graves, dont ces maîtres immortels nous ont laissé le modèle; un livre, en un mot, où le lecteur trouverait, en le feuilletant d'un doigt paresseux, ici une pensée, là une image, plus loin un caractère, une larme sur le verso, sur le recto un sourire.

Ce livre, j'ai essayé de le faire dans la forme du sonnet. Pourquoi le sonnet? me dira-t-on peut-être. Je serais fort embarrassé de répondre, sinon que le sonnet est venu d'abord et que je n'ai eu aucune raison de réconduire. Ce n'est pas de propos délibéré que l'on entreprend et que l'on poursuit un semblable travail. Gela s'écrit par intervalles, aux heures perdues. On se trouve un matin avoir fait un livre, et alors, au moment de le produire au jour, on hésite, on se sent pris d'une sorte d'effroi : que va penser le lecteur d'une telle avalanche de sonnets? Heureusement, on a pour soi l'illustre exemple de Pétrarque, qui publia, lui aussi, tout un volume de sonnets, et encore les siens étaient-ils inva-

riablement sur le même sujet, ce qui pourrait passer pour une circonstance aggravante.

Quoi qu'il en soit, si je ne suis pas de ceux qu'une prédilection particulière entraîne vers ce genre de poésie étroit et un peu suranné, qui a déjà passé par toutes les vicissitudes de la mode, je partage moins encore le dédain de ceux qui le repoussent comme un cadre oii ne s'adaptent que les pensées oiseuses et inintelligibles. Il en est, on le sait, qui ont poussé fort loin la sévérité. On se souvient de l'opinion de Fabrice Nunez. Fabrice était un perruquier devenu poëte, que son ami Gil Blas, après une longue absence, retrouva un soir dans un cabaret de Madrid et à qui il demanda de lui communiquer une de ses productions.

« Aussitôt, dit Gil Blas, il chercha parmi ses papiers un sonnet qu'il me lut d'un air emphatique. Néanmoins, malgré le charme de la lecture, je trouvai l'ouvrage si obscur, que je n'y compris rien du tout. Il s'en aperçut : « Ce sonnet, me dit-il, ne te paraît pas fort clair, » n'est-ce pas? » Je lui avouai que j'y aurais voulu un peu plus de netteté. Il se mit à rire à mes dépens. « Si ce sonnet, reprit-il , n'est guère intelligible, tant » mieux. Les sonnets, les odes et les autres ouvrages » qui veulent du sublime ne s'accommodent pas du

» simple et du naturel. C'est l'obscurité qui en fait tout » le mérite. Il suffit que le poëte croie s'entendre. — Tu » te moques de moi, interrompis-je, mon ami; il faut de » la clarté et du bon sens même dans le sonnet. »

Je suis de l'avis de Gil Blas, je vais même plus loin : je crois que, dans sa forme concise et limitée, le sonnet est un des genres qui se prêtent le mieux à tous les mouvements, à toutes les exigences de la pensée. Le sonnet peut tout contenir, un atome si vous voulez, l'infini si cela vous convient. Un soleil s'y meut aussi facilement qu'un moucheron. C'est pour cela sans doute qu'il fut le moule privilégié de tous les grands poètes de ce monde. Shakspeare, Milton, Dante, Michel-Ange ont fait des sonnets. Je ne parle ni de Corneille, qui s'y est amusé, ni de notre vieux Ronsard et de tous les poètes de la Pléiade, trop fameux de leur temps, trop oubliés aujourd'hui. Enfin, je ne reviens pas sur Pétrarque, qui doit au sonnet toute sa gloire, et passe mal à propos pour l'inventeur du genre. Le sonnet, si je ne me trompe, fut créé vers 1250 par un troubadour du nom de Gérard de Bourneuil. C'est en Provence qu'il naquit spontanément, comme une fleur du sol ; et c'est au meilleur coin de la Provence, au pays de Vaucluse, que j'ai moi-même, six siècles après, cueilli cette dernière gerbe.

Voici donc ce livre, tel qu'il fut écrit, au jour le jour, (( sans presque y songer, » comme dit l'auteur de Rolla, qui, lui aussi, aima et cultiva le sonnet. Je TolTre aujourd'hui au public sans beaucoup compter sur son attention. Hélas! nous sommes loin des temps où se levait la Belle Malineuse de Claude Malleville, un sonnet unique et médiocre qui suffisait pour passionner la ville et la cour. Nous sommes loin de Tépoque où deux autres sonnets, l'un de Voiture, l'autre de Benserade, divisaient la France entière en deux factions. En ce temps-là, les uns étaient pour Job, les autres pour Uranie, et, chaque matin, on échangeait d'un camp à l'autre une grêle d'épigrammes et de madrigaux. Heureux serions-nous, si nous revenions aux folies de nos pères! Heureux si, oubliant nos cruelles discordes et réduisant à deux les cinq ou six partis qui nous divisent, nous consentions à recommencer tout bonnement la querelle des uranistes et des jobelins! Je finis sur ce vœu, ne pouvant en former de plus patriotique.

Paria, 30 janvier 1 873.

Je t'invoque, Sonnet! Fi du poème énorme Qui, de ses douze chants, assomme l'auditeur! Sur le ton solennel que tout autre l'endorme. Toi, tu n'as pas le temps d'assoupir un lecteur.

J'aime ton pas léger, j'aime ta mince Icrm^e ; Ayant si peu de corps, tu n'as pas de lenteur. On fait un lourd fagot avec le bois d'un orme. Avec un brin de rose on fait une senteur!

Va donc, cours et reviens; demande à l'hirondelle Cet essor qui franchit tout le ciel d'un coup d'aile; Au fier cheval de Job emprunte son galop.

Sois l'éclair, le rayon, le regard, le sourire; Sonnet! fais, en un mot, que l'on ne puisse dire : « Quatorze vers, c'est encor trop ! »

sous LA STATUE DE CORNEILLE

Dans le palais de Melpomène, Sois le premier, selon tes droits, Toi qu'une taille surhumaine Égale aux géants d'autrefois.

Tu n'accueillis dans ton domaine Que des héros et que des rois; Tu fis parler l'âme romaine Avec les foudres de ta voix.

Et cependant, l'histoire est sûre, On te vit user ta chaussure A des seuils inhospitaliers.

Hélas! grand homme taciturne, La Muse porte le cothurne, Le poëte a les vieux souliers I

Page 1