‹ SonnetsChapitre 8 sur 14 · CÉLIMÈNE · texte numérisé non relu

CÉLIMÈNE

Mais de tout l'univers vous devenez jalouT.

ALCESTE

C'est que tout l'univers est bien reçu de vous.

[Le Misanthrope.)

Quand ma bien-aimée me jure qu'elle est faite de fidélité, je la crois, bien que je sache qu'elle ment ^ , afin qu'elle puisse me prendre pour quelque jeune novice ignorant des fausses subtilités du monde.

Xinsi me figurant vainement qu'elle se figure que je suis jeune, bien qu'elle sache que mes plus beaux jours sont passés, je me fie simplement à sa parole menteuse : des deux côtés ainsi la simple vérité est bannie.

Mais pourquoi ne dit-elle pas qu'elle est infidèle, et pourquoi ne dis-je pas que je ne suis plus jeune ? Ah ! c'est que la meilleure habitude en amour est la confiance apparente,

Et que l'âge amoureux n'aime pas qu'on lui dise ses années ; aussi je mens avec elle et elle ment avec moi, et nous nous leurrons sur nos défauts par des mensonges.

ALCESTE, d Célimène.

Efforcez-vous ici de paroître fidèle Et je m'efforcerai, moi, de vous croire telle.

(Le Misanthrope, act. iv, se. ii.

Mon amour est comme une fièvre qui réclame toujours ce qui l'alimente incessamment : il se nourrit de ce qui perpétue sa souffrance pour satisfaire son appétit troublé de malade.

Ma raison, médecin de' mon amour, fâchée de ce que ses prescriptions ne sont pas suivies, m'a abandonné, et me voilà désespéré, gardant le mortel désir de ce que la science m'a défendu.

La raison y perdant ses soins, j'y perds ma santé, voué par un frénétique délire à une éternelle agitation. Mes pensées et mes paroles sont, comme celles des fous ' ,

De vaines expressions jetées au hasard hors du vrai. Car j'ai juré que tu es blanche et pensé que tu es éclatante, toi qui es sombre comme l'enfer et noire comme la nuit.

cÉLiMÈNE, à Alceste.

Allez! vous êtes fou dans yos transports jaloux,

[Le Misanthrope.)

Hélas! comment l'amour m'a-t-il mis en tête ces yeux qui ne sont pas en rapport avec la réalité ? Ou s'ils y sont, où mon jugement s'égare-t-il pour apprécier si faussement ce qu'ils voient juste ?

Si celle dont mes yeux prévenus radotent est belle, que veut dire le monde en déclarant qu'elle ne l'est pas ? Si elle ne l'est pas, alors l'amour prouve bien que ses yeux ne voient pas aussi juste que ceux de tous les hommes :

Comment le pourraient-ils ? Oh 1 comment l'amour verrait- il juste, lorsque ses yeux sont épuisés par l'insomnie et par les pleurs ? Rien d'étonnant alors que je me méprenne sur ce que je vois :

Le soleil même n'y voit pas jusqu'à ce que le cid s'écîaircisse. 0 rusée bien-aiinée ! tu m'aveugles de larmes, de peur que mes yeux clairvoyants ne découvrent tes noirs défauts.

En vérité , je ne t'aime pas avec mes yeux , car ils remarquent en toi mille défauts; mais c'est mon cœur qui, aimant ce que mes yeux méprisent, se plaît à radoter en dépit de ma vue *.

Mes oreilles ne sont pas non plus charmées par le son de ta voix ; en moi ni le tact voluptueux , prompt aux attouchements impurs, ni le goût, ni l'odorat ne désirent être invités à une orgie sensuelle en tête-à-tête avec toi.

Ni mes cinq perceptions , ni mes cinq sens ne peuvent dissuader de te servir ce cœur imbécile qui, laissant hbre en moi l'homme extérieur ,

Se fait l'esclave et le vassal misérable de ton cœur hautain, et tout ce que je gagne à mon mal est que celle qui me fait pécher m'inflige aussi la peine.

1 ALCESTE, à Philinte.

Non. L'amour que je sens pour cette jeune veure

Ne ferme point mes yeuï aux défauts qu'on lui treuve ;

Et je suis, quelque ardeur qu'e'le m'ait pu donner,

Le premier à les voir, comme à les condamner. Mais, avec lout cela, quoi que je puisse faire, Je confesse mon foible; elle a l'art de me plaire : J'ai beau voir ses défauts et j'ai beau l'en blâmer, En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer.

{Le Misanthrope, act. i, se. i.)

Oh ! de quelle puissance tiens-tu cette faculté toutepuissante de dominer mon cœur du haut de ton insuffisance? de me forcer à donner un démenti à la réaUté et à jurer que le jour brille de moins d'éclat que toi?

D'où tires-tu le charme que tu prêtes aux choses mauvaises? Comment au milieu même de tes impuretés as-tu tant de force et tant de prestige qu'à mes yeux tes défauts valent mieux que toutes les perfections ' ?

Par quel art te fais-tu aimer de moi d'autant plus que j'apprends et que je vois en toi de nouvelles causes de haine? Oh! quoique j'aime ce que d'autres abhorrent, •

Tu ne devrais pas comme d'autres voir ma conduite avec horreur : si ton indignité a fait naître en moi l'amour, je n'en suis que plus digne d'être aimé de toi.

1 L'amour, pour l'ordinaire, est peu fait à ces lois, Et l'on Yoit les amants vanter toujours leurs choix.

Jamais leur passion n'y voit lien de blâmable, Et dans l'objet aimé tout leur devient aimable ; Us comptent les défauts pour des perfections,

(Le Misanthrope, act. ii, se. v.)

J'ai pour péché l'amour et tu as pour vertu profonde la haine, haine de mon péché fondé sur un amour coupable. Oh! compare seulement ma conduite à la tienne, et tu verras que je ne mérite pas cette réprobation ;

Ou si je dois l'attendre , ce n'est pas de tes lèvres qui ont profané leurs ornements écartâtes, et scellé de faux engagements d'amour autant que les miennes, volant aux lits des autres la rente qui leur était due.

Sache-le , mon amour pour toi est aussi légitime que ton amour pour ceux que tes yeux courtisent, comme les miens t'importunent. Enracine la pitié dans ton cœur afin que lorsqu'elle y croîtra,

Ta pitié puisse te valoir la pitié des autres. Autrement, quand tu chercheras ce bonheur que tu me caches, puisses -tu, d'après ton exemple, ne trouver que refus !

En t'aimant tu sais que je suis parjure : mais toi, en me jurant ton amour, tu es parjure deux fois ; infidèle au lit d'un autre, tu as déchiré ta foi nouvelle en me vouant ta haine après m'avoir promis ton amour.

Mais pourquoi t'accuserais -je de deux serments violés quand j'en viole vingt? C'est moi qui suis le plus parjure : car je jure par tous les vœux de t'abandonner et tu me fais oublier toutes mes paroles d'honneur^;

Car j'ai attesté par des serments profonds ta profonde tendresse, ton amour, ta pudeur, ta constance, et pour te faire lumineuse j'ai aveuglé mes yeux ,

Ou je leur ai fait jurer le contraire de ce qu'ils voyaient ; car j'ai juré que tu es belle, me parjurant encore pour jurer contre la vérité une fausseté si noire !

1 ALCESTE, à Céltmène.

Je ne le cèle pas, je fais tout mon possible A rompre de ce cœur l'attachement terrible ; Mais mes plus grands efforts n'ont rien fait jusqu'ici, Et c'est pour mes péchés que je vous aime ainsi.

{Le Misanthrope.)

^ Cupidon , ayant posé près de lui sa torche, s'endormit : une des vierges de Diane saisit cette occasion et plongea vite la torche de l'amour dans la froide fontaine d'une vallée du pays.

La source emprunta à ce feu sacré de l'amour une chaleur vitale, inépuisable, éternelle; elle devint un bain bouillant où les hommes trouvent encore un remède souverain contre d'étranges maladies.

Mais l'enfant a rallumé sa torche aux yeux de ma maîtresse et a voulu [absolument pour l'essayer, toucher ma poitrine. Pris d'un mal intérieur, j'ai voulu recourir à ce bain

Et j'y suis vite allé, hôte triste et malade, mais n'y ai pas trouvé la guérison : le bain qu'il me faut se trouve là même où Cupidon a rallumé sa torche : — dans les yeux de ma maîtresse.

^ Le petit dieu d'amour, gisant un jour endormi , déposa à son côté sa torche qui enflamme les cœurs. Sur ce, une foule de nymphes qui avaient juré de garder chaste vie vinrent en dansant près de lui : puis de sa main virginale

La plus belle vestale enleva ce flambeau qui avait enflammé des légions de cœurs innocents , et ainsi le général du chaud désir dormait désarmé par une main de vierge.

Elle éteignit ce flambeau dans une source glacée d'alentour qui reçut du feu de l'amour une perpétuelle chaleur et devint un bain fort salutaire *

Pour les hommes malades : moi pourtant , esclave de ma maîtresse, j'y suis allé pour me guérir et j'ai trouvé que le feu de l'amour échauffe l'eau, et que l'eau ne refroidit pas l'amour.

L'amour est trop jeune pour savoir ce qu'est le remords, et qui ne sait pourtant que le remords est né de l'amour? Alors, gentille friponne, ne me reproche pas ma faiblesse, de peur que tu ne sois toi-même trouvée coupable de mes fautes.

Car c'est parce que tu m'entraînes que j'entraîne la plus noble partie de moi-même aux trahisons de mon corps grossier : mon âme dit à mon corps qu'il peut triompher en amour :. ma chair n'attend pas d'autre raison ;

Mais, se dressant à ton nom, elle te vise comme sa prise triomphante. Dans la fierté de cette ardeur, elle se contente d'être ton humble ouvrière,

Debout pour ta besogne puis retombant à ton côté. Ne reproche donc pas le manque de remords à cet amour où près de celle que j'aime' je ne m'élève que pour retomber.

La luxure est la ruine de l'âme en prodigalité de honte : jusqu'à ce qu'elle triomphe, la luxure se fait parjure, meurtrière, sanguinaire, infâme, sauvage, extrême, grossière, fourbe :

Aussitôt assouvie, aussitôt méprisée. Traqué hors de raison, à peine son désir est-il atteint qu'il est maudit hors de raison , comme une fatale amorce mise exprès pour rendre fou celui qui l'avale.

Folle dans la poursuite, elle Test aussi dans la possession : ayant eu, elle veut encore, extrême dans son exigence : béatitude, à l'épreuve ; après l'épreuve, vraie douleur ;

D'abord, joyeux projet ; rêve ensuite ! Le monde sait tout cela, et pourtant nul ne sait éviter le ciel qui mène les hommes à cet enfer.

Maudit soit le cœur qui fait gémir mon cœur de la double blessure faite à mon ami et à moi ! N'était-ce pas assez de me torturer seul sans que mon meilleur ami fût asservi à cette servitude ?

Tes yeux cruels m'ont enlevé à moi-même ; mais ce qui est plus dur, tu as accaparé mon autre moi-même. Je suis abandonné de lui, de moi-même et de toi, triple tourment à subir !

Emprisonne mon cœur dans le cachot de ton cœur d'acier, mais qu'au moins mon pauvre cœur serve de caution au cœur de mon ami ! Quelle que soit celle qui me détient, lui, du moins, que mon cœur le garde !

Tu n'as pas],le droit de me voler dans ma prison, et cependant^tu le peux toujours : car, puisque je suis enfermé en toi, tu me possèdes forcément, moi et tout ce qui est en moi.

Ainsi, je viens de l'avouer, mon ami t'appartient, et je me suis moi-même hypothéqué à ton caprice. Je t'abandonne mes droits sur moi, si tu veux me restituer mon autre moi-même pour ma jouissance perpétuelle.

Mais tu ne veux pas, toi, le laisser libre, car tu es cupide et il est généreux. C'est par amitié pour moi qu'il a souscrit l'engagement qui le lie ainsi envers toi.

Tu veux toucher le billet passé à l'ordre de mes mérites, ô usurière qui fais argent de tout, et tu poursuis mon ami, devenu l'endosseur de ma dette :

Ainsi, je le perds pai' ma cruelle indiscrétion. C'est moi qui l'ai perdu : nous t'appartenons tous deux : et il aura beau payer le tout, je n'en serai pas plus libre.

J'ai deux amours, l'un, ma consolation, l'autre, mon désespoir, qui comme deux esprits ne cessent de me tenter. Mon bon ange est un homme vraiment beau et mon mauvais est une femme fardée.

Pour m'attirer vite en enfer, mon démon femelle entraîne loin de moi mon bon ange et tâche de séduire mon saint pour en faire un diable, poursuivant sa pureté de sa ténébreuse ardeur.

Mon bon ange est-il devenu démon, je puis le soupçonner sans l'affirmer directement Mais, aussi sévère pour moi que partial pour eux deux ,

J'imagine que le bon ange est dans l'enfer de l'autre. Pourtant je n'en serai jamais sûr , et je vivrai dans le doute , jusqu'à ce que mon mauvais ange ait enflammé le bon.

J'ai vu bien des fois l'aurore glorieuse caresser le sommet des monts d'un regard souverain, baisant avec sa face d'or les prairies vertes et dorant les pâles rivières par une céleste a^himie ;

Puis tout à coup laisser les plus vils nuages écraser sous leur roue hideuse sa figure céleste et, cachant son visage au monde désolé, s'évanouir en cachant sa honte dans l'Occident.

Ainsi mon soleil a brillé dès l'aube et jeté sur mon front sa triomphante splsndeur. Mais, c'est fini, hélas ! je ne l'ai eu qu'une heure ;

Les nuages me l'ont masqué désormais, et pourtant mon amour ne le dédaigne nullement pour cela, les soleils de ce monde peuvent s'éclipser quand le soleil du ciel s'éclipse.

Ami , pourquoi m'as-tu promis un si beau jour et m'as-tu fait sortir sans mon manteau, si c'est pour laisser de vils nuages me surprendre en route et cacher ta splendeur dans leur fumée corrompue?

11 ne suffit pas que tu perces à travers le nuage pour sécher la pluie sur ma face battue de tempêtes : car nul ne peut bénir le baume qui cicatrise la blessure sans guérir la souffrance.

Ton remords n'est pas un remède à ma douleur ; tous tes regrets ne réparent pas ma perte. Le chagrin de l'offenseur n'apporte qu'un faible soulagement

A celui qui porte la lourde croix de l'offense. Ahl mais ces larmes sont des perles que ton cœur répand, et cette richesse-là est la rançon de tous tes torts.

N'aie plus de chagrin de ce que tu as fait : les roses ont l'épine et les sources d'argent, la vase : les nuages et les éclipses cachent le soleil et la lune : et le chancre répugnant vit dans le plus tendre bourgeon.

Tout homme fait des fautes et j'en fais une moimême en autorisant tes torts de mes comparaisons , me corrompant moi-même pour te justifier et trouvant à tes méfaits une excuse qui les dépasse ;

Car je donne une explication à ta faute sensuelle, ta partie adverse se fait ton avocat , et je commence contre moi-même une plaidoirie en forme.

La guerre civile est entre mon affection et ma rancune, si bien que je ne puis m'empêcher d'être l'auxiliaire de ce doux fripon qui me vole amèrement.

Prends toutes mes amours, mon bien-aimé, va, prends-les toutes : qu'auras-tu donc de plus que ce que tu avais d'abord? Il n'est pas d'amour, ami, qui m'appartienne réellement. Tout ce qui est à moi était à toi, avant que tu me prisses celte affection-là.

SI tu fêtes celle que j'aime par amitié pour moi , je ne puis te blâmer, car c'est un tribut à notre amitié : mais sois blâmé si tu te trahis toi-même en goûtant près d'elle des jouissances que toi-même réprouves.

Je te pardonne ton larcin, gentil voleur, bien que tu fasses main-basse sur tout mon pauvre civoir ; et pourtant l'amitié sait que c'est une plus grande douleur

De subir l'outrage de l'amitié que l'injure prévue de la haine. 0 grâce lascive qui donnes du charme au mal même ! Va, tue-moi de dépits. Nous ne pouvons pas être ennemis.

Que ton caprice commît tous ces jolis péchés, quand naguère j'étais absent de ton cœur, c'était chose naturelle à ton âge et à ta beauté : car la tentation te suit partout où tu es.

Tu es tendre, donc fait pour être séduit; tu es beau, donc fait pour être assailli K Et quand une femme le courtise, quel est le fils de femme assez cruel pour la quitter avant qu'elle ait prévalu ?

Hélas! pourtant tu aurais pu respecter mon foyer et gronder ta beauté et ta jeunesse vagabonde de t'entraîner dans leur débauche là

Où tu es forcé de violer une double foi : celle qu'elle me doit, par la tentation où ta beauté l'entraîne ; celle que tu me dois, par ton infidélité.

1 She's beautiful, and therefore to be wooed ; ^

She is a woman, therefore to be wou.

i^enri VI, act. v, se. lu.)

Elle est belle, donc faite pour être courtisée; elle est femme, donc faite pour être séduite.

Qu'elle soit à toi, ce n'est pas là tout mon chagrin; et cependant on peut dire que je l'ai bien aimée : mais que tu sois à elle, voilà ma grande douleur : cette perte d'amour-là me touche de bien plus près.

0 mes offenseurs chéris, voici comment je vous excuse : toi, tu l'as aimée, parce que tu savais que je l'aimais; elle, c'est encore pour moi qu'elle me trompe en permettant à mon ami de l'aimer à cause de moi.

Si je te perds, ma perte fait le gain de ma bienaimée : et si je la perds, c'est mon ami qui retrouve l'égarée ; si je vous perds tous deux, tous deux vous vous retrouvez ,

Et c'est encore pour mon bien que vous me faites porter cette croix. Ce qui me console, c'est que mon ami et moi, nous ne faisons qu'un : douce flatterie ! il n'y a donc que moi qu'elle aime.

Lord de mon amour * , toi dont, en signe de vasselage, le mérite a sacré chevalier mon dévouement, je t'envoie cette ambassade écrite pour te témoigner mon attachement, non pour te montrer mon esprit ;

Attachement si grand qu'un pauvre esprit comme le mien peut le faire sembler nu, manquant de mots pour l'ofifrir. Mais j'espère qu'une pensée charitable donnera, au fond de ton âme, un vêtement à sa nudité.

Jusqu'au jour où l'étoile inconnue qui guide ma marche jettera gracieusement sur moi quelque beau rayon et vêtira mon amour en guenilles

De façon à le rendre digne de ton attention. Alors j'oserai te dire hautement comme je faime : jusque-là, je cacherai ma tête à tes regards.

1 C'est le commentateur Drake qui a, le premier, fait remarquer le rapport singulier qui existe entre ce sonnet et la dédicace du poëme de Lucrèce. Il en a conclu que lord South anipton, à qui ce poëme fut adressé, est aussi celui que Shakespeare appelle ici le lord de son amour.

Semblable à un acteur imparfait qui en scène est jeté par la crainte hors de son rôle, ou qui, rempli par quelque ardente idée de trop de flamme, sent son cœur s^affaiblir par l'excès de la force :

j'oublie, par manque de confiance, de répéter exactement 1 a cérémonie prescrite par le rite d'amour, et je semble défaillir sous la force de mon amour, accablé de tout le poids de sa puissance.

Que mes écrits soient donc les éloquents et muets interprètes de mon âme qui te parle : ils plaideront mieux pour mon amour et mériteront plus d'égards

Que cette langue qui en a déjà trop dit. Oh 1 apprends à lire ce que mon amour silencieux a écrit : il appartient à l'esprit sublime de l'amour d'écouter avec les yeux.

Que ceux qui sont en faveur auprès de leur étoile se parent des honneurs publics et des titres superbes, tandis que moi, que la fortune prive de tels triomphes, je jouis inaperçu de ce qui est pour moi l'honneur suprême.

Les favoris des grands princes n'étalent leurs belles feuilles que comme le souci sous l'œil du soleil. Leur orgueil gît enseveU en eux-mêmes, et ils meurent à leur gloire sur un froncement de sourcil.

Le guerrier éprouvé, fameux dans les batailles, s'il est vaincu une fois après mille victoires, voit son nom rayé du livre de l'honneur

Et tous ses travaux oubliés. Heureux suis-je donc, moi qui aime et suis aimé, sans pouvoir infliger la disgrâce ni la subir!

1 L'édition Guizot contient une traduction de ce sonnet. Nous croyons utile de la reproduire ici :

Que ceux qu'une heureuse étoile protège se vantent de leurs honneurs publics et de leurs titres superbes ; tandis que moi, déshérité par la for-

tune, je ne vais point chercher le bonheur sur les traces de la gloire [unlooked for joy in that 1 honour mosl). Les favoris des monarques ressemblent aux soucis qui déploient leurs fleurs d'or au soleil; tout leur orgueil est enseveli en eux-mêmes, car au moindre nuage qui obscurcit l'horizon tout leur éclat est perdu. Le vieux guerrier célfjbre dans les batailles, s'il est vaincu une fois après mille triomphes, se voit rayé du livre de la gloire et tous ses nobles travaux sont oubliés. Plus heureux, 'aime et je suis aimé sans craindre de disgrâce.

Tu as une figure de femme peinte de la main même de la nature, ô toi, maîlre-maîtresse de ma passion ! Tu as un tendre cœur de femme, mais ne connaissant pas l'humeur changeante à la mode chez ces trompeuses ;

Tu as des yeux plus brillants que les leurs, et moins faux dans leurs œillades, qui dorent l'objet sur lequel ils se fixent : homme, tu réunis toutes les splendeurs dans ta^ splendeur souveraine , séduisant les yeux des hommes, éblouissant le cœur des femmes.

Tu fus d'abord créé pour être femme. Puis, quand la nature t'eut fait, elle raffola de toi, et par une addition elle me dérouta de toi,

En t'ajoutant une chose qui ne me sert de rien. Mais, puisqu'elle t'a armé pour le plaisir des femmes, à moi ton amour, et l'usage de ton amour à elles ^ !

1 C'est à propos de ce sonnet que plusieurs critiques anglais, et entre autres Goleridg-e, ont cru nécessaire de défendre la mémoire de Shakespeare contre certaines insinuations honteuses. Nous avouons franchement que nous ne pouvons voir ici la nécessité de cette apologie.

^ Mon œil s'est fait peintre et a fixé la forme de ta beauté sur le tableau de mon cœur ; mon corps est le cadre qui l'entoure ; et c'est un chef-d'œuvre de perspective :

Car c'est dans le peintre même qu'il faut regarder pour trouver ton vivant portrait pendu dans la boutique de mon cœur, dont les fenêtres ont tes yeux pour vitres.

Vois donc comme tes yeux et les miens s'aident réciproquement ! Mes yeux ont dessiné tes traits et tes yeux sont les fenêtres de mon cœur à travers lesquelles le soleil

Aime à se glisser pour t'y contempler. Pourtant il manque à mes yeux une science pour embellir leur art. Ils ne dessinent que ce qui se voit, et ne connaissent pas ton cœur.

" Mes yeux et mon cœur se font une guerre à mort pour savoir comment partager la conquête de ton image. Mes yeux refusent à mon cœur la vue de tes traits, et mon cœur refuse ce droit à mes yeux.

Mon cœur allègue que tu l'as pris à demeure, boudoir où n'ont jamais pénétré des yeux de cristal. Mais les défendants repoussent cette plaidoirie en disant que ta charmante image est logée en eux.

Un jury de pensers, tous tenanciers de mon cœur, s'est enfermé pour décider le cas, et a adjugé par son verdict

Une moitié à mes yeux limpides, l'autre à mon tendre cœur. En vertu de quoi, ta beauté extérieure revient à mes yeux, et mon cœur a droit à l'affection intime de ton cœur.

Mes yeux et mon cœur ont conclu une ligue et se rendent maintenant de mutuels services : quand mes yeux ont faim d'un regard ^ ou que mon cœur épris étouffe sous les soupirs ;

Alors mes yeux se repaissent de ton image bienaimée et invitent mon cœur à ce banquet en effigie ; une autre fois, mes yeux sont les convives de mon cœur et prennent leur part de ses pensées d'amour.

Ainsi, grâce à ma vue ou grâce à ma mémoire, tu ne cesses, même absent, d'être présent pour moi. Car tu ne peux aller plus loin que mes pensées,

Et je suis toujours avec elles, et elles sont toujours avec toi; ou si elles sommeillent, ton image, en m'apparaissant, réveille mon cœur pour la joie de mon cœur et de mes yeux.

1 ADUuNAi II faut donc qu'il favorise ses mignonnes de sa compagnie, landis que je reste chez moi affamée d'un gracieux regard.

[Comédie des Erreurs, act. ii, se. ii.)

^ '^Lorsque, en disgrâce auprès de la fortune et des hommes, je pleure tout seul sur ma destinée proscrite ; lorsque, troublant le ciel sourd de mes cris stériles, je me regarde et maudis mon sort ;

Quand, jaloux d'un autre plus riche d'espérance, je lui envie ses traits et les amis qui l'entourent, me sou haitant le talent de celui-ci et le succès de celui-là , satisfait le moins de ce dont je suis le plus doué;

Si, au milieu de ces pensées où je vais me mépriser moi-môme, je pense par hasard à toi; — alors, comme l'alouette s'envolant au lever du jour

De la sombre terre, ma vie chante un hymne à la porte du ciel. Car ton souvenir, ô doux amour, m'apporte une telle richesse que je dédaignerais de changer avec les rois.

1 Traduction Guizot :

I.orsqu'en défaveur avec la fortune et les hommes, je suis seul à déplorer mon délaissement, importunant le ciel par d'inutiles cris, je me regarde et maudis mon sort. J'envie les espérances d'un autre plus riche [wishing me like to one more rich in hope], les traits flatteurs de

son visage et les amis qui l'entourent ; j'enyie les talents de celui-ci et les honneurs de celui-là, toujours plus mécontent de ce que je possède moi-même. Cependant, si, au milieu de ces pensées décourageantes, je pense à toi... ohl alors mon cœur s' exaile et adresse au ciel ses actions de grâces, tel que l'alouette qui, dès que le jour vient bannir les ténèbres de la terre, prend son joyeux essor yers les nuages. Le souvenir de ton tendre amour est pour moi un si doux trésor que je ne changerais pas avec les rois.

2 Rapprochons de ce passage le ravissant couplet chanté par Gloten dans Cymbeline, act. ii :

Ecoute ! écoute ! L'alouetle chante à la porte du ciel, et Phébus va se lever pour baigner ses coursiers aux sources que recèle le calice des fleurs. Et les bourgeons clignotant commencent à ouvrir leurs yeux d'or. Avec tout ce qui est joU, lève-toi, ma bien-aimée. Lève-toi! lève-toi!

Avant Shakespeare, le poëte Lily avait dit dans sa tragédie Alexandre et Cam^as'ge, imprimée en 1584 :

Quel est l'oiseau qui chante ainsi, qui gémit ainsi, veux-je dire? Oh! c'est le rossignol ravi. Il crie : Jug,jug,jug, teureu! et toujours sa douleur se lève à minuit. Mais quel refrain strident entendons-nous maintenant? Il n'y a que Valouelte dont la voix soit si claire et si aiguë. La voilà qui secoue ses ailes aux portes du ciel. Le matin ne s'éveille jamais avant qu'elle ait chanté ! v

Quand, aux assises de ma pensée doucement recueillie, j'assigne le souvenir des choses passées, je soupire au défaut de plus d'un être aimé, et je pleure de nouveau, avec mes vieilles douleurs, ces doux moments disparus*.

Alors je sens se noyer mes yeux inhabitués aux larmes en songeant aux amis précieux perdus dans la nuit sans fin de la mort. Je rafraîchis sous les pleurs des chagrins de cœur des longtemps effacés, et je gémis sur l'absence de plus d'une image évanouie.

Alors je me lamente sur les lamentations passées, et je refais péniblement de douleur en douleur le triste compte des souffrances déjà souffertes.

Et je le paye de nouveau comme s'il n'était pas déjà payé. Mais si pendant ce temps je pense à toi, cher ami, toutes mes pertes sont réparées et tous mes chagrins finis.

1 Cette idée qui ici effleure en passant la poésie de Shakespeare, est venue se poser de nos jours sur ces vers des Feuilles d'Automne :

Ornes lettres d'amour, de Ycrtu, de jeunesse,

C'est donc yous ! Je m'enivre encore à votre ivresse! Je vous lis à genoux.

Souffrez que pour un jour je reprenne votre âge! Laissez-moi me cacher, moi l'heureux et le sage, Pour pleurer avec vous !

Oh ! quand ce doux passé, quand cet âge sans tache, Avec sa robe blanche où notre amour s'attache, Revient dans nos chemins,

On s'y suspend, et puis que de larmes amères Sur les lambeaux flétris de vos jeunes chimères Qui vous restent aux mains !

Ton sein est le cher dépôt de tous ces cœurs que je supposais morts parce qu'ils me manquaient ; en toi je retrouve mes amours, et tous les lambeaux de mon cœur, et toutes ces affections que je croyais ensevelies.

Que de larmes saintes et funèbres a dérobées à mes yeux une tendre et religieuse émotion , intérêt payé à des morts qui ne sont maintenant pour moi que des êtres éloignés qui gisent cachés en toi !

Tu es la tombe où vit mon amour enseveli, décorée du trophée de mes affections passées qui t'ont rendu chacune la part qu'elles avaient de moi.

Je vois en toi les images que j'ai aimées, et toi, les réunissant toutes, tu me possè des tout entier.

Mieux vaut ici- bas être vil que de passer pour vil, alors que ne Tétant pas on subit le reproche de l'être : le plaisir le plus innocent est condamné quand il est jugé, non sur notre sentiment, mais sur l'opinion des autres.

Pourquoi faut-il que les regards faux et viciés du monde s'inclinent sur ma fantaisie, ou que dans ma faiblesse j'aie des espions plus faibles que moi qui selon leur caprice jugent mauvais ce qui bon me semble ?

Non, je suis ce que je suis : et ceux qui s'attaquent à mes fautes, ne font que me prêter les leurs. Je puis encore être droit, bien qu'eux-mêmes soient courbés,

Et mes actions ne doivent pas être jugées sur leurs pensées grossières. A moins qu'ils n'affirment cette loi du mal : L'humanité est pécheresse et règne dans son péché.

Laisse -moi te dire que tous deux nous devons rester deux, bien que nos cœurs indivisibles ne fassent qu'un : ainsi, la flétrissure qui s'attache à moi * je la supporterai seul et sans ton aide.

Dans nos deux amours nous n'avons qu'un honneur malgré la fatalité qui sépare nos deux vies et qui, sans altérer en rien les effets de l'affection, dérobe à ses jouissances tant de douces heures.

Je dois désormais cesser de te reconnaître, de peur que mon infamie pleurée ne te fasse honte. Et tu ne peux plus m'honorer d'une attention publique

Sans retirer cet honneur à ton nom. Ne fais pas cela : je t'aime de telle sorte que, comme tu es à moi, à moi est ta réputation.

1 Cette flétrissure, c'est celle qui s'attache au comédien. Le oëte l'explique plus loin dans le sonnet Lxvm.

^ Lassé de tout, j'invoque le repos de la mort : lassé de voir le mérite né mendiant, et la misère besoigneuse affublée en drôlerie, et la foi la plus pure douloureusement violée,

Et l'honneur d'or honteusement déplacé, et la vertu vierge brutalement prostituée, et le juste mérite à tort disgracié, et la force paralysée par le pouvoir boiteux,

Et l'art bâillonné par l'autorité, et la folie, vêtue en docteur, contrôlant le talent ', et la simple vérité traitée de simplicité,

Et le Bien captif serviteur du capitaine Mal...— Lassé de tout cela, j'en voudrais être débarrassé, si pour mourir je ne devais laisser seul mon bien-aimé.

ALCESTE

J'entre en une humeur noire, en un chagrin profond Quand je vois vivre entr'eux les hommes comme ils font ;

Je ne trouve partout que lâche flatterie, Qu'injustice, intérêt, trahison, fourberie ; Je n'y puis plus tenir, j'enrage, et mon dessein Est de rompre en lisière à tout le genre humain.

{Le Misanthrope»

Comment pourrais-je chanter tes mérites avec convenance, quand tu es la meilleure partie de moi-même? Que me servirait de faire mon propre éloge, et ne fais-je pas mon éloge en faisant le tien ?

Ne fût-ce que pour cela, vivons donc séparés ; que notre tendre amitié ne soit plus l'identité ; après cette séparation je pourrai te payer le tribut que toi seul mérites.

0 absence ! quelle torture tu serais si tes loisirs amers ne me permettaient pas d'entretenir le temps de la pensée de mon bien-aimé !

Et de tromper dans cette douce rêverie le temps et ma pensée 1 Et si tu ne savais faire deux êtres d'un pour faire louer celui qui reste par celui qui s'en va !

Ah I comme j'avance lentement sur la route quand le lieu où je vais, but de mon triste voyage , fait dire à mon repos, faire dire à mon bonheur : a Tous les milles que tu mesures t'éloignent d'autant de ton ami. »

La bête qui me porte, accablée de ma douleur, se traîne tristement pour porter ce poids en moi : comme si par quelque instinct cette pauvre bête savait que son cavalier n'aime pas la vitesse qui l'éloigné de toi.

L'éperon sanglant ne peut plus l'exciter quand parfois ma colère l'enfonce dans sa peau ; elle y répond par un gémissement pénible,

Plus douloureux pour moi que l'éperon pour son côté : car ce gémissement me rappelle que mon ennui est en avant, et ma joie en arrière.

Ainsi mon affection excuse la fastidieuse lenteur de ma triste monture quand je m'éloigne de toi : car pourquoi m'enfuirais-je en hâte des lieux où tu es? Avant que je revienne, il n'est pas besoin d'un train de poste.

Oh! quelle excuse ma pauvre bête trouvera- 1- elle à cette heure du retour, où la vitesse extrême ne pourra que me sembler lente? Alors j'emploierais l'éperon, fussé-je monté sur le vent, car sa course ailée me paraîtrait immobile.

Alors, pas de cheval qui puisse emboîter le pas avec mon désir; aussi mon désir, né du plus pur amour, hennira-t-il, coursier idéal, dans toute l'ardeur de sa race;

Mais, trouvant dans l'amour l'excuse de ma rosse, je dirai : « Puisqu'on quittant l'être aimé elle allait tout doucement exprès, toi, cours vers lui, désir ! qu'elle aille comme elle voudra î »

DE SHAKESPfclAUE 13g

LU

Quel soin j'ai eu, quand je me suis mis en voyage, de serrer sous les plus solides verrous la moindre niaiserie, afin qu'elle restât intacte pour mon usage dans un dépôt sûr, à l'abri du guet-apens !

Mais toi, près de qui mes bijoux sont niaiseries, toi, ma précieuse joie, maintenant mon plus grand souci, toi, le meilleur de mon trésor et mon unique tourment, je t'ai laissé en proie au plus vulgaire voleur.

Je ne t'ai serré dans aucun coffre -fort, sinon en un où tu n'es pas, bien que je sente que tu y es, dans la gentille cassette de mon cœur

Que tu peux occuper et quitter à ton gré. Encore ai-je bien peur qu'on ne t'enlève de là, car la probité se fait voleuse pour une si chère prise '.

1 On retrouve la même idée exprimée presque avec les mêmes mots dans le poëme de Vénus et Adonis adressé à lord Southampton :

Rich preys mako true men thieves.

Les riches proies font les honnêtes gens voleurs.

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