‹ Sophie Arnould; pièce en un acteChapitre 5 sur 10 · SCÈNE V DORVAL, SOPHIE · texte numérisé non relu

SCÈNE V DORVAL, SOPHIE

(A table et soupanl.) SOPHIE

Comme autrefois !

Dans ma chambre, aux temps d'opulence !

DORVAL

D'abord on mange en silence...

Puis, un simple mot...

SOPHIE, souriant.

Lequel?

(Dorval murmure tout bas : « Je t'aime. ») Et je réclame...

SOPHIE, vivement.

Le sel !

Oh!

DORVAL, avec dépit.

Tout beau, monsieur.

DORVAL

Je piaffe

Souriez !

SOPHIE DORVAL

Je suis fâché !

SOPHIE

Encor un peu plus penché Pour me donner... La carafe !

DORVAL

Cruelle, qui raille exprès 1 Votre calme m'exaspère !

SOPHIE

Jacassons d'abord, compère, Nous roucoulerons après !

(Dorval fait la moue.)

Voici la lèvre en coquille, Mon petit, qu'à vingt-quatre ans.

Vous faisiez, chez mes parents.

Avant d'enlever leur fille !

Non?

DORVAL

Dorval, jeune ingénu, Habit bourgeois, l'air d'un prince.

En notre logis venu.

Dit arriver de province...

DORVAL

Il donne au père Sa bourse à garder...

SOPHIE

Puis à ma mère.

Son linge à broder !

DORVAL

Il se confie

A tous les deux...

SOPHIE

Mais sur Sophie N'ose lever les yeux...

DORVAL

Lors, chacun gâte De son côté, La bonne pâte D'enfant gâté !

SOPHIE

L'aimable drille.

L'esprit charmant !

DORVAL

Papa, maman Font compliment !

SOPHIE

Il est vraiment De la famille !

DORVAL

Et c'est si vrai Qu'un soir discret.

Il disparaît...

SOPHIE

Avec la fille !

DORVAL

Quelle étreinte ! Quel départ !

SOPHIE

Pauvre maman, quelle fièvre !

DORVAL

J'écrivis trois jours plus tard!

SOPHIE

L'an d'après, j'étais célèbre !

DORVAL

Paris suivait, ébloui,

Ce jeune astre à son' aurore...

SOPHIE

Et, phénomène inouï.

Nous nous adorions encore l

DORVAL

Chez nous, les volets fermés, Que de baisers I Que de fêtes !

Que d'effroyables tempêtes !

SOPHIE

Nous nous sommes bien aimés !

DORVAL

Jusques

à la frénésie !

Brouillés

SOPHIE

DORVAL

Caressés !

SOPHIE

Mordus !

Enlacés !

DORVAL

SOPHIE

Battus 1

DORVAL

Pendus !

Oh ! ta sombre jalousie I

DORVAL

Ma jalousie? Oses-tu bien En parler, dis, comédienne.

Alors que flambait la tienne.

Traîtresse, à propos de rien?

De rien?

SOPHIE

DORVAL

« Pourquoi cette femme,

« Lorsque vous avez passé

« Près d'elle, a-t-elle toussé?

« Ce beau gibier vous affame?

« Pour vous être affriandé

« D'un pareil chat de gouttière,

« Vous aimez le faisandé !..,

« D'où vient cette tabatière

« Dont la nacre a cent défauts,

« Cet oiseau qui chante faux,

« Ce billet que Dieu confonde?

« D'où viennent ce bilboquet,

« Ce ruban d'un rose immonde,

« Cet affreux petit bouquet,

« Dont le parfum me dégoûte... »

SOPHIE

Écoute à ton tour, écoute !

DORVAL, poursuivant.

« Rusti'e, effronté, libertin,

« Je pars ! Ouvrez-moi la porte !

« Regardez-moi ce matin,

« Car ce soir, je serai morte ! »

SOPHIE

A ton tour, écoute un peu !

Reconnais l'amant modèle !

« Ah ! cor bleu ! (toujours corbleu !) « J'en ai la preuve, infidèle !

« Vous me trahissez, démon !

« Vous me trompez, malheureuse !

« Vous m'avilissez, coureuse ! »

« — Oh ! monsieur, foin du sermon ! » « — Hier soir, à la promenade, « Le tremblotant et très vieux « Chevalier de Malézieux « Vous prit un baiser, ménade ! »

« — Il le prit. L'ai-je accordé?

« Voici la clause importante ! »

. « • — Comment ! C'est vous, inconstante, « Vous qui l'avez demandé ! « « — Moi?» — «Quelqu'un vous vit, dépravée « ' Pourquoi mentir impudemment?...

« Et le gros chanteur Larrivée, « Nierez-vous qu'il soit votre amant? » « • — Pfutt !» — « A la fin d'Iphigénie, « Jetâtes-vous point votre gant (( A ce plat petit intrigant « De Neuf château? » — « Calomnie ! » « — Calomnie? Allons, je suis un barbon; '( Je confonds catin avec ursuline !

« Allez, gueuse ! Allez, chienne ! Messaline ! « Chanteur, laquais, vieillard, tout vous est bon ! « Adieu pour jamais ! Je m'exile !

« Je cherche, au plus creux des forêts, « Par delà les mers, un asile !... »

Tu revenais une heure après !

DORVAL, riant Chère âme !

SOPHIE, avec mélancolie.

Ah ! Malgré ses alarmes.

Malgré ses bonds d'oiseau blessé.

Que l'amour conserve de charmes, S'il est vu du haut du passé !

Malgré tant de cruels supplices, Il apparaît sur l'horizon Ainsi qu'un jardin de délices De la grille d'une prison 1

tft

Oh ! l'ardente larme qui brille, Dorval, à ce penser soudain Qu'on ne franchira plus la grille Pour allez courir au jardin !

Qu'on détourne avec amertume Ses yeux accablés par les pleurs Du pays aux tendres couleurs, Qui va se fondre dans la brume Avec ses oiseaux et ses fleurs 1

Qu'un passé d'amour a de charmes i

SOPHIE

Dis ! Ces charmes sont-ils brisés.

Toi qui, me donnant, bien pesés.

Deux bons millions de baisers.

M'en coûtas quatre de larmes !

DORVAL

De qui parlez- vous?

SOPHIE, le menaçant du doigt.

De lui ! [d'hui.

Va ! Ces pleurs d'autrefois me manquent aujour-

Ce qu'on souffrit, on le regrette !

Bien d'autres le regretteront 1 Ah ! Porter son bonheur comme une perle au front !

Et sa gloire ainsi qu'une aigrette !

Mêler ingénument toujours avec jamais. Être amante à la ville, au théâtre amoureuse. Je chantais, je brillais, je souffrais, je t'aimais.,. Ah 1 c'était le bon temps, j'étais bien malheureuse !

(Entre Babel, portant un plat.)

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