‹ Sophie Arnould; pièce en un acteChapitre 7 sur 10 · DORVAL SOPHIE · texte numérisé non relu

DORVAL SOPHIE

Fou! Ce trouble cesse?

DORVAL

Il augmente

SOPHIE

Chut ! II me prendrait aussi !

(Rentre Babet, portant la robe qu'elle dépose sur la bergère, devant la cheminée. Puis elle sort.)

DORVAL, à la robe.

Je te reconnais, charmante !

SOPHIE

Doux fantôme !

DORVAL

Chers atours !

Grande fleur sur vous éclose !

Bonjour, robe verte et rose.

Belle robe des amours !

Belle robe, si peu sage, Qui dressez, pour les forbans, A l'assaut de ce corsage, Une échelle de rubans !

Vous qui, candide et savante.

Bravant plus d'un attentat Gardez la chaleur vivante Du cher corps qui vous porta !

Le souvenir se balance.

De mon cœur à mon cerveau.

De votre tendre nuance D'espoir et de renouveau !

Les frissons de votre soie Que le temps n'a pu faner.

D'impatience et de joie Cent fois m'ont fait frissonner !

J'écrirais en paragraphes L'histoire de vos succès !

J'ai dégrafé vos agrafes i J'ai suivi tous vos lacets !

O divine maladresse !

Je ranime, en m'y brûlant, Tous les rires de tendresse Égrenés en vous frôlant

Et, bien qu'un peu plus morose, Je vous adore toujours.

Belle robe verte et rose.

Belle robe des amours !

(A Sophie.)

Eh bien?

SOPHIE

Je n'ose pas ! C'est une tentatrice !

DORVAL

Je veux !

SOPHIE, riant.

Il veut !

(Appelant.)

Babet !... Quoi ! Babet n'est Babet me manque ! [plus là !

DORVAL

Me voilà !

SOPHIE

Non, pas vous ! Seule, alors !

DORVAL

Caprice !

Eh ! oui, caprice !

Peut-être !... Suivez mon dessein !

Installez-vous au clavecin !

(Elle l'y conduit. Il s'assied.) DORVAL

• Ouh! l'infidèle!

SOPHIE

Ouh ! Le volage !

(Elle se sauve derrière l'écran qu'elle place entrs elle et Dorval. De loin :)

Jouez !

DORVAL

Quoi donc?

SOPHIE

Jouez le Devin du village!

DORVAL, après un instant.

En venez- vous à bout?

SOPHIE, quittant sa robe.

Mais jouez, je vous dis !

Si...

DORVAL, se levant.

SOPHIE, vivement Demeurez à votre place !

(Dorval, tout en s'efforçant d' apercevoir Sophie dans le miroir qui se trouve au-dessus du clavecin, joue l'air du Devin du village : « C'est un enfant ! » Sophie, passant la belle robe,)

Aïe ! C'est faux, cela !

DORVAL

J'ai les doigts engourdis !

SOPHIE

Pardine ! Vous lisez vos notes dans la glace !

DORVAL, l'œil au miroir.

Cher petit jeu de ricochet !...

(Après un temps.) Vous n'y parviendrez point !

SOPHIE

Vous non plus !... Faux, que diable !

DORVAL

Hein, sur l'épaule, ce crochet, C'est d'un difficile effroyable !

(Il joue faux, exprès.) SOPHIE

Faux ! Vous n'y connaissez plus rien ! Vous battez, mon cher, la campagne !

Dire qu'il fut musicien !

Vous avez tout perdu, Dorval !

DORVAL, se retournant vers Sophie qui a revêtu la belle robe, avec enthousiasme.

Mais je regagne !

SOPHIE, allant à lui.

Daignez un peu vous mettre en frais.

Plutôt que viser au folâtre.

Ou je siffle, comme au théâtre...

(Dorval attaque, sans une faute, l'air : J'ai perdu mon serviteur.)

...Bête ! Il le faisait exprès !

DORVAL

Pardon ! Sous votre dictée, On devient savant !

SOPHIE

Flatteur!...

Va ! lorsque tu m'as quittée.

J'ai perdu mon serviteur !

(Elle fredonne l'air, en battant la mesure sur l'épaule de son amant. Puis, elle s'anime et chante, avec une merveilleuse délicatesse, l'air tout entier :

J'ai perdu tout mon bonheui, J'ai perdu mon serviteur.

Colin me délaisse,

Colin me délaisse.

J'ai perdu mon serviteur, J'ai perdu tout mon bonheur.

Colin me délaisse,

Colin me délaisse...

Hélas ! il a pu changer !

Je voudrais n'y plus songer..!

Hélas ! j'y songe sans cesse.

J'y songe sans cesse...

DORVAL, avec admiration.

SOPHIE

Une amie D'autrefois qui s'exila !

La pauvre s'est endormie...

N'éveillez pas ce nom-là !

(Émue, elle tire son mouchoir pour s'essuyer les yeux. La lettre qu'elle avait mise dans son sein tombe à terre.)

DORVAL

Un billet! Qu'est-ce?

SOPHIE, le ramassant.

Il n'importe 1 Petit secret !

DORVAL, froidement.

Ah?... Merci!...

On a des secrets ici?

Pourquoi non ?

SOPHIE

Certe !

SOPHIE

On est libre 1

DORVAL, entfe ses dents.

Corbleu !

SOPHIE

Le ■ jaloux qui vibre !

DORVAL

Sophie ?

Eh?

Eh?

SOPHIE DORVAL

Montrez un peu !

SOPHIE DORVAL, plus fort.

Corbleu !

SOPHIE

Toujours « corbleu ! »

Ce biltet ! Je récalcitre !

J'entends savoir...

SOPHIE

A quel titre?

DORVAL

A quel titre?

SOPHIE

Eh ! oui, vraiment !

DORVAL Oh ! Suis-je ou non votre amant ?

SOPHIE

Vous le fûtes

DORVAL

Je réclame Ce billet !... Vous refusez?

SOPHIE

Mais, monsieur...

DORVAL, d'une voix de tonnerre.

Corbleu, madame !

SOPHIE

Troisième « corbleu » !... Lisez !

(Elle lui tend la lettre.)

DORVAL, ayant lu, après un long temps.

Votre enfant !

SOPHIE

Il se méfie !

Encor !

DORVAL

Non pas !

SOPHIE

Laissez donc !

DORVAL, soudain.

Mais... mais votre fils, Sophie, C'est le mien !

SOPHIE

Dame !

DORVAL, lui rendant la lettre.

Pardon !

Vous m'en voulez?

sophit:

Incapable !

DORVAL

Je suis un vieux fou coupable !

SOPHIE

Point ! En nos couples d'amants,

Les enfants, drus et prospères,

Sont, grâce à l'argent des pères.

Élevés par les mamans !

Le nôtre a suivi la mode.

Et sa mère, en vérité.

Pas un instant n'a douté

Que Dorval s'en accommode !...

Il est beau?

DORVAL

SOPHIE

Votre regard...

Mon nez..., votre front, ma bouche.

(Voyant qu'il s'essuie les yeux furtivement.) Que chassez-vous?

DORVAL

Une mouche...

Et que devient-il?

SOPHIE

Hussard !

Hussard?

Du Rhin!

SOPHIE

Hussard à l'armée

DORVAL

Ce fils au maillot...

SOPHIE

,..Se couvre de renommée !

Il tient du père !

DORVAL, très ému.

Petiot !

...Destin plein de fantaisie !

Hier seul avec mon ennui, Je me découvre aujourd'hui...

SOPHIE

«..Grâce à votre jalousie...

DORVAL

Un fils de vingt ans !

(Sophie lui apporte la miniature posée sur la cheminée. Tous deux se penchent sur le portrait.)

C'est lui?

Quel air tendre !

DORVAL

Assez farouche...

SOPHIE

Et brave !

DORVAL

Oui, brave ! Ah ! tant mieux !

C'est vrai qu'il a votre bouche !

SOPHIE

Nierez- vous qu'il ait vos yeux?

DORVAL

Ça lui sied, cet uniforme !

N'est-ce pas

SOPHIE DORVAL

Je suis content !

SOPHIE

Oui?

Cher Constant

(Au portrait.)

DORVAL, replaçant la miniature sur la cheminée.

Cher Constant !

SOPHIE

C'est une surprise?

DORVAL

Énorme !

Et vous fournissez d'argent.

Petite mère à fossette, Votre hussard indigent?

SOPHIE

Mon Dieu, selon ma cassette I

DORVAL

Pour emplir ce boursicot, Je prétends tenir mon rôle !

SOPHIE, gaiement.

Pour équiper notre drôle, Payons chacun notre écot I

DORVAL, regardant tour à tour Sophie et le portrait^ La plaisante ressemblance !

SOPHIE, remontant vers le jeu pour cacher son émotion.

Mais ce feu tourne en charbon !

(Dorval remonte auprès d'elle.)

Avez-vous froid?

(Il fait signe que non. Elle s'assied au coin du feu, lui désigne l'autre fauteuil. Il s'assied. Un temps.)

Quel silence!

Que ce grand silence est bon !

Oui.

SOPHIE

DORVAL

Seuls 1 La porte fermée...

(L'attirant contre lui.) Vous permettez?

SOPHIE

Je permets !

DORVAL, gravement.

Jamais, voyez- vous, jamais.

Je ne vous ai tant aimée !

Je crois !.

SOPHIE

DORVAL

Que faut-il, mon Dieu, Pour être heureux sur la terre?

Un vieîix logis solitaire.

Grand amour et petit feu!...

Mais quel souci vous effleure?

Aucun ! Je me vois, petit.

Demain soir, à la même heure.

Quand vous serez reparti!

Il6

DORVAL, se levant.

Oui... Quand notre enfant prodigue Vers ces lieux guidera ses pas, Vous m'en avertirez?...

SOPHIE

Je n'y manquerai pas !... , (Brusquement, elle se lève.) Mais tu dois tomber de fatigue !

(Appelant.) Babet ! Un si long chemin !

Moi qui l'oubliais ! J'ai honte !

(Entre Babet.)

Page 1