DORVAL SOPHIE
Fou! Ce trouble cesse?
DORVAL
Il augmente
SOPHIE
Chut ! II me prendrait aussi !
(Rentre Babet, portant la robe qu'elle dépose sur la bergère, devant la cheminée. Puis elle sort.)
DORVAL, à la robe.
Je te reconnais, charmante !
SOPHIE
Doux fantôme !
DORVAL
Chers atours !
Grande fleur sur vous éclose !
Bonjour, robe verte et rose.
Belle robe des amours !
Belle robe, si peu sage, Qui dressez, pour les forbans, A l'assaut de ce corsage, Une échelle de rubans !
Vous qui, candide et savante.
Bravant plus d'un attentat Gardez la chaleur vivante Du cher corps qui vous porta !
Le souvenir se balance.
De mon cœur à mon cerveau.
De votre tendre nuance D'espoir et de renouveau !
Les frissons de votre soie Que le temps n'a pu faner.
D'impatience et de joie Cent fois m'ont fait frissonner !
J'écrirais en paragraphes L'histoire de vos succès !
J'ai dégrafé vos agrafes i J'ai suivi tous vos lacets !
O divine maladresse !
Je ranime, en m'y brûlant, Tous les rires de tendresse Égrenés en vous frôlant
Et, bien qu'un peu plus morose, Je vous adore toujours.
Belle robe verte et rose.
Belle robe des amours !
(A Sophie.)
Eh bien?
SOPHIE
Je n'ose pas ! C'est une tentatrice !
DORVAL
Je veux !
SOPHIE, riant.
Il veut !
(Appelant.)
Babet !... Quoi ! Babet n'est Babet me manque ! [plus là !
DORVAL
Me voilà !
SOPHIE
Non, pas vous ! Seule, alors !
DORVAL
Caprice !
Eh ! oui, caprice !
Peut-être !... Suivez mon dessein !
Installez-vous au clavecin !
(Elle l'y conduit. Il s'assied.) DORVAL
• Ouh! l'infidèle!
SOPHIE
Ouh ! Le volage !
(Elle se sauve derrière l'écran qu'elle place entrs elle et Dorval. De loin :)
Jouez !
DORVAL
Quoi donc?
SOPHIE
Jouez le Devin du village!
DORVAL, après un instant.
En venez- vous à bout?
SOPHIE, quittant sa robe.
Mais jouez, je vous dis !
Si...
DORVAL, se levant.
SOPHIE, vivement Demeurez à votre place !
(Dorval, tout en s'efforçant d' apercevoir Sophie dans le miroir qui se trouve au-dessus du clavecin, joue l'air du Devin du village : « C'est un enfant ! » Sophie, passant la belle robe,)
Aïe ! C'est faux, cela !
DORVAL
J'ai les doigts engourdis !
SOPHIE
Pardine ! Vous lisez vos notes dans la glace !
DORVAL, l'œil au miroir.
Cher petit jeu de ricochet !...
(Après un temps.) Vous n'y parviendrez point !
SOPHIE
Vous non plus !... Faux, que diable !
DORVAL
Hein, sur l'épaule, ce crochet, C'est d'un difficile effroyable !
(Il joue faux, exprès.) SOPHIE
Faux ! Vous n'y connaissez plus rien ! Vous battez, mon cher, la campagne !
Dire qu'il fut musicien !
Vous avez tout perdu, Dorval !
DORVAL, se retournant vers Sophie qui a revêtu la belle robe, avec enthousiasme.
Mais je regagne !
SOPHIE, allant à lui.
Daignez un peu vous mettre en frais.
Plutôt que viser au folâtre.
Ou je siffle, comme au théâtre...
(Dorval attaque, sans une faute, l'air : J'ai perdu mon serviteur.)
...Bête ! Il le faisait exprès !
DORVAL
Pardon ! Sous votre dictée, On devient savant !
SOPHIE
Flatteur!...
Va ! lorsque tu m'as quittée.
J'ai perdu mon serviteur !
(Elle fredonne l'air, en battant la mesure sur l'épaule de son amant. Puis, elle s'anime et chante, avec une merveilleuse délicatesse, l'air tout entier :
J'ai perdu tout mon bonheui, J'ai perdu mon serviteur.
Colin me délaisse,
Colin me délaisse.
J'ai perdu mon serviteur, J'ai perdu tout mon bonheur.
Colin me délaisse,
Colin me délaisse...
Hélas ! il a pu changer !
Je voudrais n'y plus songer..!
Hélas ! j'y songe sans cesse.
J'y songe sans cesse...
DORVAL, avec admiration.
SOPHIE
Une amie D'autrefois qui s'exila !
La pauvre s'est endormie...
N'éveillez pas ce nom-là !
(Émue, elle tire son mouchoir pour s'essuyer les yeux. La lettre qu'elle avait mise dans son sein tombe à terre.)
DORVAL
Un billet! Qu'est-ce?
SOPHIE, le ramassant.
Il n'importe 1 Petit secret !
DORVAL, froidement.
Ah?... Merci!...
On a des secrets ici?
Pourquoi non ?
SOPHIE
Certe !
SOPHIE
On est libre 1
DORVAL, entfe ses dents.
Corbleu !
SOPHIE
Le ■ jaloux qui vibre !
DORVAL
Sophie ?
Eh?
Eh?
SOPHIE DORVAL
Montrez un peu !
SOPHIE DORVAL, plus fort.
Corbleu !
SOPHIE
Toujours « corbleu ! »
Ce biltet ! Je récalcitre !
J'entends savoir...
SOPHIE
A quel titre?
DORVAL
A quel titre?
SOPHIE
Eh ! oui, vraiment !
DORVAL Oh ! Suis-je ou non votre amant ?
SOPHIE
Vous le fûtes
DORVAL
Je réclame Ce billet !... Vous refusez?
SOPHIE
Mais, monsieur...
DORVAL, d'une voix de tonnerre.
Corbleu, madame !
SOPHIE
Troisième « corbleu » !... Lisez !
(Elle lui tend la lettre.)
DORVAL, ayant lu, après un long temps.
Votre enfant !
SOPHIE
Il se méfie !
Encor !
DORVAL
Non pas !
SOPHIE
Laissez donc !
DORVAL, soudain.
Mais... mais votre fils, Sophie, C'est le mien !
SOPHIE
Dame !
DORVAL, lui rendant la lettre.
Pardon !
Vous m'en voulez?
sophit:
Incapable !
DORVAL
Je suis un vieux fou coupable !
SOPHIE
Point ! En nos couples d'amants,
Les enfants, drus et prospères,
Sont, grâce à l'argent des pères.
Élevés par les mamans !
Le nôtre a suivi la mode.
Et sa mère, en vérité.
Pas un instant n'a douté
Que Dorval s'en accommode !...
Il est beau?
DORVAL
SOPHIE
Votre regard...
Mon nez..., votre front, ma bouche.
(Voyant qu'il s'essuie les yeux furtivement.) Que chassez-vous?
DORVAL
Une mouche...
Et que devient-il?
SOPHIE
Hussard !
Hussard?
Du Rhin!
SOPHIE
Hussard à l'armée
DORVAL
Ce fils au maillot...
SOPHIE
,..Se couvre de renommée !
Il tient du père !
DORVAL, très ému.
Petiot !
...Destin plein de fantaisie !
Hier seul avec mon ennui, Je me découvre aujourd'hui...
SOPHIE
«..Grâce à votre jalousie...
DORVAL
Un fils de vingt ans !
(Sophie lui apporte la miniature posée sur la cheminée. Tous deux se penchent sur le portrait.)
C'est lui?
Quel air tendre !
DORVAL
Assez farouche...
SOPHIE
Et brave !
DORVAL
Oui, brave ! Ah ! tant mieux !
C'est vrai qu'il a votre bouche !
SOPHIE
Nierez- vous qu'il ait vos yeux?
DORVAL
Ça lui sied, cet uniforme !
N'est-ce pas
SOPHIE DORVAL
Je suis content !
SOPHIE
Oui?
Cher Constant
(Au portrait.)
DORVAL, replaçant la miniature sur la cheminée.
Cher Constant !
SOPHIE
C'est une surprise?
DORVAL
Énorme !
Et vous fournissez d'argent.
Petite mère à fossette, Votre hussard indigent?
SOPHIE
Mon Dieu, selon ma cassette I
DORVAL
Pour emplir ce boursicot, Je prétends tenir mon rôle !
SOPHIE, gaiement.
Pour équiper notre drôle, Payons chacun notre écot I
DORVAL, regardant tour à tour Sophie et le portrait^ La plaisante ressemblance !
SOPHIE, remontant vers le jeu pour cacher son émotion.
Mais ce feu tourne en charbon !
(Dorval remonte auprès d'elle.)
Avez-vous froid?
(Il fait signe que non. Elle s'assied au coin du feu, lui désigne l'autre fauteuil. Il s'assied. Un temps.)
Quel silence!
Que ce grand silence est bon !
Oui.
SOPHIE
DORVAL
Seuls 1 La porte fermée...
(L'attirant contre lui.) Vous permettez?
SOPHIE
Je permets !
DORVAL, gravement.
Jamais, voyez- vous, jamais.
Je ne vous ai tant aimée !
Je crois !.
SOPHIE
DORVAL
Que faut-il, mon Dieu, Pour être heureux sur la terre?
Un vieîix logis solitaire.
Grand amour et petit feu!...
Mais quel souci vous effleure?
Aucun ! Je me vois, petit.
Demain soir, à la même heure.
Quand vous serez reparti!
Il6
DORVAL, se levant.
Oui... Quand notre enfant prodigue Vers ces lieux guidera ses pas, Vous m'en avertirez?...
SOPHIE
Je n'y manquerai pas !... , (Brusquement, elle se lève.) Mais tu dois tomber de fatigue !
(Appelant.) Babet ! Un si long chemin !
Moi qui l'oubliais ! J'ai honte !
(Entre Babet.)