SCENE PREMIERE
BADUREAU, MADEMOISELLE POCIIET.
BADUREAXJ , en colère.
Mademoiselle Pochet... mademoiselle Pochet.., c'est trop fort. Je ne peux pas vohs passer cette étourderie-là.
MADEMOISELtE POCHET.
Quel train pour une misère !
BADUREAt.
Une misère!... le nez d'un philosophe, une misère I... merci... Tenez, mademoiselle Pochet. ..
MADEMOISELLE POCHET
Eh mon Dieu! je sais bien mon nom.
BADCREAr.
Écoutez, mademoiselle Pochet...
MADEMOISELLE POCHET
Encore!
BADUREAU.
Je veux bien vous permettre d'entrer quelquefois, en passant, dans ma chambre , par curiosité.. . parce que ça paraît vous faire plaisir et que ça ne me déplaît pas absolument.
MADEMOISELLE POCHET
Chut!
BADUREAU.
Oh! je ne crains pas qu'on en jase, puisqu'en définitive il y aura du mariage.
MADEMOISELLE POCHET, Soupirant.
Quand?
nkDVt£.KV.
Quand ? Le jour où M. le comte de Mirabeau ôpouscra madame la marquise de Monuier, Aotre maîtresse. Vous me direz peut-('tre que, pour en venir là, il faudrait que le mari de l'une el la femme de l'autre prissent leur feuille de route pour l'autre monde... Eh bien! nous attendrons. Mais en attendant, au nom du ciel, ménagez davantage mes philosophes. Que diable! je tiens à conserver ma collection intacte , et voyez... grâce à vous, celui-ci a le nez de moins, et celui-là une bosse au front.
MADEMOISELLE POCHET
Allez-vous continuer la querelle ?
BADCREAU.
Certainement, Adélaïde, certainement, [s' interrompant.^ Ah! voilà votre petit nom qui m'échappe. ( reprenant. ) Certainement que je reviendrai là-dessus... Tu ne sais donc pas, ma boime amie... { s' Interrompant de nouveau. ) '^on\ voilà que je la tutoie à présent... comme le crime se trahit... {reprenant. ) Vous ne savez donc pas, mademoiselle Pochet . ce <|ue c'est qu'un philosophe ; bien plus , ce que c'est que deux jdiilosophes?
MADEMOISELLE POCBET.
Vous les avez lus?
BADBREAtl.
Si je lésai lus!... dites donc dévorés!... dévorés, c'est le mot. Les philosophes... M. Rousseau surtout, le grand, l'immortel Rousseau !
MADEMOISELLE POCHET
Oh ! oh !
BADIREAV.
Je suis comme cela.. Mais laissons là mes philosophes et ma manière de voir, pour parler d'amour... et vous embrasser. MADEMOISELLE POCHCT , le repoussatit.
Monsieur Badureau, je vais me fâcher.
BADIREAU.
Je ne suis pas curieux, mais je voudrais bien voir ça.
MADEMOISELLE POCHET , SB défendant.
Ah! çà, voulez-vous bien finir, mauvais sujet.
BADrREAU.
Eh bien! oui, Adélaïde, je suis un mauvais sujet... un dissolu... un libertin comuie mon maître... mais comme lui, je suis séduisant, irrésistible... Pauvre maître !... En voilà un qui peut bien se vanter de faire son purgatoire sur la terre... toujours en prison...
MADEMOISELLE POCHET
M. le marquis de Mirabeau son père lui eu veut donc bien?
BADrREAtl.
Vous ne vous en failes pas d'idée.
MADEMOISELLE FUCHET.
M. le marquis de Mirabeau, dont tout le monde vante la vertu...
BADURBAll.
Oui .. un homme extrêmement bon, cxtrêmemeinent sensible, et qui a déjà obtenu cinquante -quatre lettres de cachet contre sa femme et ses eiifans.
MADEMOISELLE POCHBT.
Vrai?
DADUilEAV.
A telles enseignes que monsieur est déjà à sa dix-huitième détention dans les forts de l'Etat; son père l'a traité tout-àfait en aîné de Normandie.
MADEMOISELLE POCHET
v-omment, le marquis de Mirabeau...
BADl'HEAC.
Est dur,£ntêté, mauvais père, mauvais époux. . . bref, un véritable homme de qiLililé. . . Toutefois, comme c'est heureux que le sort ou M. Lcnoir nous ait envoyés ici. . .
MADEMOISELLE POCHET
Cominenl?
BADCBEAV.
Sans doute : nous la passons douce, notre détention. . . très douce. Nous devrions être renfermés au fort de Joux, dans un cachot bien humide, bien frais, comme le voudrait uionsieur notre père. . .
MADEMOISELLE POCHET
Monsieur votre père?
BADCREAU.
Je dis notre, parce que je veux bien m'identifier avec monsieur.. . Au lieu de cela, nous avons la ville de Pontarlier pour prison, grâce ù l'humanité de M. le comte de Saint-Mauris, commandant du fort. . . C'est lui qui nous a présentés dans cette maison. L'esprit de M. de Mirabeau a tellement enchanté M. de Monnier, qu'il nous a donné un appartement dans son hôtel ; et nous voilà logsé, chauffés, éclairés et nourris aux frais de ce pauvre marquis. Respectable ganache, va !.. . quand je pense que c'est lui qui a introduit le loup dans la. . . Ce n'est pas un philosophe qui aurait fait cette bêtise-là.
MADEMOISELLE POCHET
' Allez-vous encore recommencer avec vos philosophes?
BADUREAU.
Que voulez-vous! ces gens-là m'ont monté la tête. . . Je ne rêve plus qu'indépendance et liberté. . . Tiens, ça me fait penser que je n'ai pas encore brossé l'habit de monsieur. . . ma foi, il attendra. . . Je suis libre.. . libre, hélas!. . . Je fais un lit, je biilaye une chambre, je bats dcshabitï^. . . est-ce de la
liberté ?. . . Brr. . . il y a des momens ou, quand je descends en moi-même.. . ( On sonne. ) Bien. . . bien. . . c'est fa. . . carillonne, carrillonne, mon bonhomme. . . [On sonne phu fort.) Vas, vas toujours , casse ta sonnette. . . ( Troisièyne coup , encore plus fort. ) C'est qu'il le ferait comme je le dis. . .
MADEMOISELLE POCHBT.
Mais allez donc?
BADUBEAC.
ODIogène! illustre Diogène !... à la bonne heure , au moins, voilà un philosophe qui ne devait pas être tracassant pour ses domestiques! (On sonne de nouveau.) \'oilù, monsieur le comte, voilà. [Il sort.)