ANDRÉ, LÉON
En vérité, monsieur Léon, vous êtes d'une complaisance rare;... toutefois ne me croyez pas votre dupe.
LÉON
Comment, monsieur Badureau?
ANDRE
Si vous venez m'aider dans mes écritures , ce n'est pas pour mes beaux yeux, mais bien pour ceux de mademoiselle Gabrielle. . . vous êtes amoureux.
LÉON
Quoi! voHSVous êtes aperçu...
ANDRÉ
Oui, monsieur; je me suis aperçu de tout, absolument de tout. Quand on a pâli trois ans sur la Nouvelle Héloïse, on peut se vanter de se connaître en passion. . . allez. . . allez. . . monsieur, fiez-vous à moi, et un peu A mademoiselle Gabrielle, mais pas trop, car la femme est un être fantasque , capricieux , et. . . [Bruit d'instrumens , un charivari. )
LÉON
Mais quel est ce bruit ?
ANDRÉ
Ne faites pas attention, c'est une sérénade que l'on donne au comte de Nanville pour la croix de Saint-Louis que le ministre vient de lui envoyer.
LÉON
Qu'est-ce que vous dites donc? une sérénade... c'est un charivari.
Eh bien ! qu'est-ce que je vous annonçais?
LÉON
C'est comme cela que l'on fêle les décorés de cotte année. . . Oli! la croix a bien nerdu de sa valeur. A qui la faute? On l'a prodiguée pour pousser aux élections des bailliages, et l'on recueille ainsi ce que l'on a semé.
Ain : Restez.
Si l'on donnait des sérénades Aux gens décorés autrefois, C'est que de ces vieux camarades, Le peuple, appréciant les droits, Aimait à leur voir cette croix.
Mais quand des ministres malades La jettent sur tous les habits, C'est justice qu'aux sérénades Succèdent les charivaris.
ANDRÉ
Il y a seize ans, le peuple n'aurait pas osé se conduire
ainsi. Et dire que tous le grands hommes qui ont préparé cette
glorieui^e époque sont morts!... M. Rousseau, surtout, le grand,
l'immortel llousseau. . . Il est mort. . . Heureusement j'ai de
se.'cheveux.
LÉOW.
Il était chauve.
ANDRÉ
Oh! vous êtes sûr qu'il était chauve? Le grand Rousseau était chauve? Alors c'est de sa perruque. . . C'est donc comme la fameuse canne de M. de Voltaire? On en a au moins vendu quatre-vingt, et tout le monde a la véritable.
LÉON
C'est la foi qui nous sauve.
ANDRÉ
Quand je pense qu'autrefois on me riait au nez parce que j'avais mon idée; et mon idée à moi , monsieur, c'est la république. . . Nous y arriverons.
LÉON
J'espère bien que non.
ANDRÉ
Parce que vous êtes comme les autres. Vous vous figurez un républicain avec une tête de hyène. Regardez- moi : Est-ce que j'ai quelque chose de féroce dans la figure?
LÉON
Non.
ANDRÉ
Eh bien!... nous commençons l'année 1789, dans quatre ans pouvez-vous me dire ce que nous serons, ce que je serai?...
LEON
Parbleu! vous serez. ..
ANDBB.
Oh! moi, je serai ce que je suis depuis la mort de M. de Monnier, arrivée eu 1776, le mari d'Adélaïde Pochet. . . Une fameuse bêtise que j'ai été faire là;. . . et pourquoi?... pour avoir la paix; voilà tout. Ces femmes sont toujours si pressées de se marier. . . Nous devions nous unir au légitime , en même temps que M. de Mirabeau et madame de Monnier. M. de Monnier €st mort, bien; mais madame de Mirabeau, elle vit toujours... Enfin, Adélaïde m'a tant tourmenté. . .
LÉON
Et puis , vous l'aimiez beaucoup ?
amdré.
Oui, âmes momens de loisir, et je n'en avais jamais... enfin, ce qui est fait est fait. . . Seulement c'est une chose à remarquer, combien le mariage change le caractère des femmes ; c'est du tout au tout. Pensez-y.
LÉON
Oh! si j'obtenais la main de mademoiselle de Monnier...
ANDRÉ
Ça vous irait assez; je le crois bien : une jeune personne de quinze ans, jolie comme les amours , et avec ça 200,000 livres de dot, ce qui ne nuit pas à la beauté, au contraire. ADÉLAÏDE , en dehors.
André, André!
ANDRÉ
A.h! voilà ma femme éveillée. Ca m'étonnait aussi qu'ellu n'eût pas encore parlé ! Je me disais : elle dort , c'est sûr.
ADÉLAÏDE
M. Badureau, M Badureau!
ANDRÉ
Hein ? quel petit ton aimable!
LÉON , d part.
Si je pouvais parler à Gabrielle !