DIX-NEUVIEME SIECLE
Mesdames, Messieurs,
Si l'on admet que les sociétés, comme les individus, peuvent être frappées de maladie, on reconnaîtra sans peine que le mal de notre époque, c'est l'amour exagéré du succès et de la puissance, l'envie d'arriver quand même, le désir immodéré des grandeurs.
Ce qui n'est chez quelques-uns qu'un travers de l'esprit peut atteindre chez d'autres les proportions d'une folie, et c'est ainsi que se trouve constituée une des formes de délire des plus communes et aussi des plus redoutables, puisqu'elle est le symptôme ordinaire d'une incurable démence et d'une dégénérescence prochaine de tout l'individu.
Je dis que cette folie est relativement nouvelle; en effet, les auteurs anciens en parlent peu, et pendant que la manie ou la mélancolie sont, de leur part, le sujet de longs développements, c'est à peine s'ils nous signalent le délire ambitieux, qui pourtant est un des plus frappants par son incohérence et son invraisemblance prodigieuses.
Nous pouvons attribuer à ce silence relatif deux raisons.
D'abord, dans l'antiquité et chez tous les peuples, beaucoup de ces hommes que nous enfermerions aujourd'hui sur la demande d'un commissaire de police, beaucoup de ces délirants, de ces
1 Conférence faite à la Sorbonne (Association scientifique de France) le 10 avril
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vaticinateurs qui, s'affirmant inspirés des dieux, annonçaient les événements futurs et menaçaient les rois, ces êtres qui se prétendaient supérieurs à l'humanité et l'intermédiaire entre elle et les puissances d'en haut, ces êtres, dis-je, inspiraient au peuple une sorte de terreur sainte, de respect superstitieux, qui les défendaient de l'accusation de démence. Il ne faudrait pas aller bien loin encore aujourd'hui pour trouver au milieu des populations ignorantes de l'Afrique des hommes entourés de la plus respectueuse vénération, des hommes remuant quelquefois les masses, suscitant des révoltes, tenant en échec les armées des plus grandes nations, el qui ne sont que des maniaques ambitieux ou même des paralytiques au début.
Si les fous ambitieux étaient peu connus, c'est donc tout d'abord parce qu'on ne les croyait pas fous et qu'on leur attribuait au contraire une valeur intellectuelle supérieure.
La seconde raison, c'est que le délire des grandeurs est bien l'œuvre et la caractéristique de notre siècle.
Physiologiquement et philosophiquement, la folie est une ; mais les formes en sont déterminées par les circonstances extérieures ou par l'éducation même de l'esprit qui succombe.
Si nous jetons un coup d'œil en arrière (et si vous me permettez de rappeler brièvement les points qui nous ont déjà occupés dans nos précédentes réunions), nous voyons que, chez les anciens, la folie prophétique dominait j au moyen âge et à la renaissance, la peur du diable, la possession du malin esprit hantaient les cerveaux. Au dix-huitième siècle, nous avons eu les jansénistes et la folie des miracles, puis Mesmer et l'amour du merveilleux. Il n'y a pas quarante ans, nos grand'mères faisaient tourner des tables et des corbeilles, interrogeant sur leurs affaires particulières les Pères de J'Eglise ou les auteurs du grand siècle, qui ne répondaient pas toujours en termes fort congrus.
Aujourd'hui, je vous l'ai déjà dit, entrez dans un asile d'aliénés,
VOUS n'y entendrez guère parler de Satan et de sa troupe, on ne sait plus ce que c'est que le sabbat. On ignore le diacre Paris et les discussions sur la grâce, et l'œuvre même d'AUan Kardec n'a laissé que de rares vestiges.
En revanche, on y tremble devant trois choses mystérieuses et terribles : l'électricité, la police et les Jésuites. C'est la forme actuelle; que sera celle de demain? Je l'ignore et je ne puis le savoir, puisque je ne sais ce que seront les conditions d'existence de nos descendants.
J'ai tenu. Messieurs, à revenir un peu sur ces faits, parce qu'ils dominent l'histoire du délire des grandeurs et qu'ils vous donnent la cause de sa fréquence aujourd'hui.
C'est maintenant une expression commune en littérature, que celle àejîévrcme appliquée à notre existence; arriver, dominer, marcher vite, voilà le but de bien des hommes, qui ne sont peutêtre pas des mieux avisés pour la réalisation de leur bonheur.
Les conditions étaient bien différentes naguère encore ; l'esprit de caste cantonnait chacun dans un milieu fixé d'avance et d'où il avait peine à sortir. L'instruction manquant aux masses ne leur laissait guère l'espoir d'arriver à quelque dignité; les chai-ges de l'Etat, enfin, étaient héréditairement dévolues à certaines familles qui ne s'en laissaient pas dessaisir. Aussi l'ambition était-elle chose peu connue, en raison même de l'impossibilité évidente où l'on se trouvait de la satisfaire.
Aujourd'hui, le régime social même sous lequel nous vivons autorise les prétentions de tous. Aucun obstacle matériel ne se dresse entre le plus humble et le pouvoir. La fortune inouïe d'hommes de génie qui, partis de ce qu'on appelle les derniers échelons de l'échelle sociale, sont montés à la suprême puissance, et, d'autre part, l'élévation subite et souvent incompréhensible d'hommes sans situation et sans valeur; la possibilité d'arriver d'un seul coup aux honneurs et aux dignités les plus hautes sans
franchir les degrés de la hiérarchie ; n'y a-t-il pas là plus qu'il n'en faut, sinon pour tourner des têtes, du moins pour donner au délire une forme et une direction particulières ?
Il convient d'ajouter à cette éliologie spéciale le besoin de jouir qui domine aujourd'hui,
A l'esprit d'économie, souvent un peu strict, de la génération qui s'en va, a succédé un amour du luxe, un goût du faste qui se rencontre du haut en bas.
Nos pères aimaient l'argent pour le garder, aujourd'hui nous aimons l'argent pour nous en servir tout de suite.
Dans nos classes ouvrières, l'épargne n'existe plus.
Ajoutez à tous ces facteurs l'alcoolisme qui ruine notre race et qui prépare le terrain à toutes les attaques de la démence.
Il semble donc que je me range à l'opinion si brillamment soutenue par Brierre de Boismont, et que j'accuse surtout la civilisation d'avoir donné naissance au délire qui nous occupe. Ne me croyez pourtant pas à ce point ennemi du progrès ; je reconnais que, dans l'espèce, le rôle de la civilisation a été double.
Certes, avec les nouvelles ressources qu'elle a fournies, elle a fait naître de nouveaux besoins; elle a développé, non plus la lutte pour la vie comme chez les peuples primitifs, mais la lutte pour la jouissance.
La fièvre des affaires, l'élévation et l'écroulement subits des fortunes ont produit une sorte de surchauffe ment intellectuel, de vie à haute pression, d'existence à vapeur où les faibles ont dû succomber plus facilement que par le passé.
Mais à côté de cela, comme l'a si bien remarqué Foville, la civilisation a fait disparaître ces disettes épouvantables qui laissaient l'esprit des populations sans défense contre les suggestions les plus fâcheuses ; elle a aussi détruit les superstitions, les croyances au surnaturel sans cesse imminent, et par cela, elle a rétabli quelque équihbre.
Parchappe me semble avoir résumé la discussion dans cette formule : « Les progrès de la civilisation ont une influence complexe sur le nombre des aliénés qu'ils tendent à accroître par certains de leurs éléments et à diminuer par d'autres. »
Où s'arrêtera la lutte entre ces deux influences? de quel côté penchera définitivement la balance? C'est ce que l'avenir seul fera savoir à ceux qui nous succéderont.
Il ne faudrait pas, Messieurs, s'en tenir à ces considérations un peu vagues et générales, pour apprécier les causes du délire des grandeurs. Outre les conditions générales qui planent sur notre race entière, chacun de nous a en lui-même des causes spéciales et personnelles qui le prédisposent à la maladie ou qui l'en dispensent.
En tête nous devons placer l'hérédité. Un aliéniste de grand talent, Marcé, disait que 90 pour 100 des aliénés étaient fils d'aliénés : aujourd'hui l'on est moins sévère; mais il n'en reste pas moins acquis que rien n'est plus redoutable que cet héritage, et, pour le délire des grandeurs, il est plus habituel encore que pour les autres formes de folie.
Les hommes sont bien plus souvent atteints que les femmes, et il n'y a pas lieu de s'en étonner : leur existence, leurs inquiétudes, leurs ambitions sont plus souvent mises en mouvement. C'est sur eux que dans notre état social repose le sort de la famille.
Chose curieuse, les célibataires sont beaucoup plus frappés que les gens mariés : ceci semble contradictoire avec ce que je viens de dire, puisqu'ils sont dispensés des soucis du foyer. Mais on voudra bien remarquer que l'absence d'intérieur les prédispose davantage aux irrégularités de vie, aux dangers de l'alcoolisme, aux abus de toute nature.
Les veufs et surtout les veuves sont les plus exposés ; cela se conçoit sans peine j n'ont-ils pas de la vie toute l'âpreté sans les
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douceurs, les charges, les chagrins cuisants sans les consolations?
Si nous consultons les statistiques, nous voyons que les professions libérales sont plus frappées qua les autres, et parmi elles se placent, en première ligne, celles qui comportent le plus d'aléa, le plus de lutte.
En tête les artistes, puis les avocats, les uns tendant sans cesse vers l'œuvre géniale, les autres attirés vers les succès rapides que comporte la politique.
Immédiatement après viennentles ecclésiastiques, qui, parait-il, ne sont pas toujours dénués d'ambition j ensuite les professeurs et les gens de letlres.
C'est, très-heureusement pour eux, tout en bas de cette fatale échelle que nous rencontrons les placides employés de nos administrations publiques. La sévère discipline, la rigueur inéluctable de la hiérarchie ne permet pas à l'imagination d'un bureaucrate de dévergonder et de s'abandonner au délire des grandeurs.
Il est presque sans exemple que nos braves laboureurs aient succombé à la folie du jour. La tranquillité de leur vie, la simplicité de leurs appétits, le calme de leurs désirs les en ont su défendre jusqu'à présent.
Ceci dit des causes, voyons les effets. Le nombre des délirants est-il nombreux? dans quelle proportion se rencontrent-ils parmi nous ?
Il est à priori fort difficile de répondre à cette question, parce qu'il n'est pas facile de dire où commence le délire, où finit la raison. Les frontières de la folie ne sont pas nettement délimitées ; tel paraît fou aux uns qui n'est pour d'autres qu'excentrique, tel conçoit des projets qui semblent fantastiques et qui pourtant se réalisent. C'est au point que dans la conversation banale, dire de quelqu'un : C'est un fou, n'est pas affirmer absolument que c'est un aliéné. C'est un terme qu'on emploie souvent
pour designer quelqu'un qui ne pense pas absolument comme on le désirerait. C'est ce qu'exprimait IMaury quand il disait : « Kul n'est, à proprement parler, sain de corps et d'esprit ; il n'est personne qui ne soit sujet aux maladies comme à l'erreur. Mais quand le trouble de l'intelligence devient assez considérable pour que la somme d'erreurs auxquelles il donne lieu scit beaucoup plus grande que cela n'arrive pour le commun des hommes, alors seulement on regarde l'inlelligence comme lésée ; de même que, lorsque le trouble de l'économie devient assez grave pour altérer notablement une ou plusieurs fonctions physiques, on dit qu'il y a maladie. «
C'est pour le délire des grandeurs plus que pour toute autre forme que celte ambiguïlé se présente et qu'il faut le plus tenir compte des conditions contingentes tenant à la personnalité même de l'individu. Est-ce une conception délirante que de vouloir séparer l'Afrique de l'Asie ou couper l'Amérique en deux? Incontestablement pour la plupart, et pourtant c'est un fait à peu près accompli. N'est-ce pas une idée folle que de vouloir se faire payer 15,000 francs pour chanter moins d'une heure sur un théâtre? Cela serait pour tout le monde, et pourtant la chose s'est passée il n'y a pas bien longtemps.
Le délire des grandeurs n'est donc souvent un délire que si l'on tient compte de la situation même du délirant.
Dans d'autres cas, il est pour ainsi dire larvé, dissimulé ; il faut fouiller dans l'esprit et les actes d'un individu pour trouver le point blessé. N'est-ce pas un peu un délirant ambitieux que l'homme qui, pour attirer quand même l'attention sur lui, braque un revolver (d'ailleurs chargé à blanc) sur un ministre qui passe, que celui qui pénètre dans une grande assemblée législative et qui en interrompt la séance à coups de pistolet, sans raison, sans animosité contre qui que ce soit, ou bien cet autre encore qu'empêchent de dormir les lauriers de ses prédécesseurs et qui, après
avoir inutilement tenté d'allumer un feu d'artifice dans une réunion nombreuse, joue encore du revolver pour être vu, arrêté, imprimé tout vif dans les journaux, pour occuper le monde de sa personnalité, pour être quelqu'un dans le mal, puisqu'il est si difficile d'être quelqu'un dans le bien?
Maintenant, je dois prendre les précautions oratoires les plus minutieuses, car vous allez certainement me taxer d'exagération.
Vous auriez raison si moi-même je prenais très à la lettre ce que je vais dire et si je tenais beaucoup à l'idée que je vais vous soumettre. Mais noire société mondaine tout entière n'est-elle pas un peu emportée par le souffle vaniteux? N'y a-t-il pas quelque chose d'un peu maladif dans cet amour de briller par des choses qui comportent pourtant si peu de talent? L'un satisfait son ambition en payant très-cher ce qui manifestement ne vaut pas son prix ; un autre fera de grands sacrifices pour assister à une première du théâtre ou de la cour d'assises, à une répétition générale. Tel croit briller par les chevaux, les voitures qu'il a eu tout juste le mérite d'acheter ; cet autre ne va dans certains endroits que le jour convenu et à la mode. Voir avant les autres, être vu, passer pour être dans les secrets des dieux, être plus n'importe quoi que n'importe qui, voilà le désir ardent, l'ambition perpétuelle de nos mondains.
L'expression et l'intensité de ce singulier état d'esprit peuvent se prendre dans la cohue du vernissage. A ce compte l'amour du chic (que la Sorbonne me pardonne ce mot) ne serait que la forme la plus atténuée du délire des grandeurs.
J'en ai dit assez sur cette étiologie, et j'ai hâte. Messieurs, de quitter les considérations générales pour en venir à l'exposé même de mon sujet.
Il y a deux espèces de fous qui manifestent leur maladie par de la folie vaniteuse, et leur manière de procéder est si différente,
la terminaison de leur maladie si opposée, que je dois dès l'abord les séparer nettement.
Les uns sont de simples monomanes, qui tantôt guérissent, tantôt finissent une longue et pénible existence dans une démence plus ou moins prononcée.
Les autres, bien plus frappants, évoluent en quelques mois. Bruyants, violents, sans suite dans leurs idées, ils marchent rapidement vers une déchéance morale et physique qui se termine toujours par la mort : ce sont les paralytiques généraux.
Les premiers ont un délire raisonné, conséquent, suivi, pas toujours évidemment absurde. Ils arrivent à en imposer aux autres, à se faire quelque temps prendre au sérieux, jusqu'à ce qu'un jour ils dépassent la mesure.
Les autres sont d'emblée incohérents, ridicules, exagérés au point de ne pouvoir tromper l'interlocuteur le plus naïf.
Le début des deux formes est également très-dissemblable.
Voyons d'abord comment se développe la simple monomanie vaniteuse. On ne s'attendrait guère à cela; mais elle est la suite habituelle , logique et presque nécessaire d'une période de folie mélancolique, d'une croyance à la persécution. Foville et Magnan ont beaucoup insisté sur ce singulier processus.
Pendant une période que les auteurs appellent incubation , et qui peut durer fort longtemps, le malade est seulement inquiet. Il change de caractère , il est irascible , il attribue aux événements qui se passent autour de lui une importance qu'ils sont loin d'avoir. La famille ne soupçonne guère ce qui va survenir , et s'étonne seulement de la versatilité ou de la singularité des idées qu'elle entend professer.
Bientôt un phénomène nouveau se produit, c'est l'hallucinalion : le malade entend des injures que personne n'a dites; il trouve à ses aliments des odeurs , des goûts qui, en réalité, n'existent pas. Je me souviens d'avoir vu dans un restaurant, il y a
quelques années, un monsieur qui alla brusquement souffleter un de ses voisins qu'il ne connaissait pas. Il venait d'entendre cette personne proférer contre lui une injure déshonorante : il était pourtant constant que personne n'avait rien dit. Les journaux fourmillent de faits analogues.
Bien souvent c'est à travers les murs que l'aliéné entend des voix : il devient alors persuadé que des gens sont cachés autour de sa maison, qui lui en veulent, le guettent et vont lui nuire. Le goût amer que l'hallucination lui faisait trouver à ses aliments devient bien simple; on met dans ses aliments du poison, ou pis encore.
Le malheureux, pourchassé par des ennemis imaginaires, par la police, les mouchards, quelquefois par l'électricité ou le magnétisme , comme nous le montrait encore un procès récent , ne sait où donner de la tête. 11 soupçonne les siens , le gouvernement, et, un beau jour, il s'en va au parquet faire quelque dénonciation ridicule qui ouvre enfin les yeux de son entourage.
D'autres fois, l'esprit malade suit une autre voie. Pour que tant de choses injustes puissent se passer , se dit l'aliéné , pour que dans notre état social un homme puisse être tourmenté comme je le suis, il faut que des gens bien haut placés s'en mêlent, que des personnages bien puissants soient dans tout cela.
Vous le voyez. Messieurs, voilà le délire vaniteux qui se crée.
Mais si des personnages influents s'occupent de moi, continue logiquement le malade, c'est donc que j'en vaux la peine; je ne suis donc pas le simple bourgeois que je croyais être. L'importance même de ma personne résulte évidemment de l'importance de mes chagrins et de ceux qui me les infligent , et si je vis humblement, c'est qu'on m'a dépouillé des apanages auxquels j'avais droit. Laissez aller l'imagination malade, et voilà notre homme qui se croit le fils de Louis XVI, le duc de Reichstadt, un Roth-
schild déshérité. Les plus modestes se disent députés irrégulièrement invalidés.
A partir de ce moment, la folie prend un caractère très-net; c'est un mélange de vanité et de persécution, les hallucinations continuent et s'accommodent à cette tournure nouvelle.
L'aliéné marche la tête haute; il a l'air fier, le ton protecteur; il répond lentement aux questions qu'on lui adresse ; ou bien , au contraire, il est bavard, loquace ; il expose à tout venant sa situation, ses projets, ses systèmes.
Mais ce qui frappe surtout , c'est la logique étonnante avec laquelle il arrange ses inventions. Si absurdes qu'elles soient, il les rassemble , les coordonne ; le prend-on en flagrant délit de mensonge , il trouve des raisons quelquefois fort ingénieuses pour se retourner. 11 y a une suite réelle dans ses absurdités; son délire est systématisé ; ses actions, de tous les instants, en sont le résultat nécessaire; il accommode son costume, sa nourriture, à son nouvel état.
La plus étonnante création qui nous ait été donnée de ce type , c'est l'immortel don Quichotte, Il est chevalier, il lui faut une armure; il la fait en carton; qu'importe, il la voit brillante et solide; l'armct de Membrin n'est qu'un plat à barbe, mais il l'a dénommé une première fois autrement, et cela lui suffit. 11 rétablira la justice dans le monde, battra les géants et restera invinciblement fidèle à la beauté imaginaire d'une servante du Toboso. La première idée délirante admise, tout s'enchaîne forcément, et il n'y a pas jusqu'à ce pauvre Sancho qui attend son île et qui, avec des moments de retour à la raison, ne nous donne un modèle frappant de cette contagion par approche de la folie , dont nous retrouvons de si fréquents exemples.
On peut dire que c'est à Cervantes que nous devons la plus admirable description de la monomanie vaniteuse : l'aliéniste le plus scrupuleux ne la renierait pas.
Pour vous donner une idée même incomplète de l'extraordinaire activité de l'intelligence de l'aliéné ambitieux, pour vous faire saisir toutes les formes que peuvent prendre ses conceptions extravagantes , il me faudrait vous faire l'histoire de chacun d'eux.
Cela est impossible , et je dois me résoudre à vous citer quelques cas que j'ai moi-même observés ou qui m'ont été obligeamment communiqués par M. Luys , médecin de la Salpêtrière , et par M, Magnan, médecin de l'asile Sainte-Anne.
Chez le délirant chronique ou chez l'aliéné héréditaire, le délire vaniteux est le plus souvent artistique, scientifique, littéraire ou politique. L'ahéné a tout d'abord bien trop la possession de luimême pour se prétendre roi, empereur ou riche à millions ; avec de pareilles folies, les faits ne pourraient se mettre en série, les contradictions seraient beaucoup trop frappantes. Au contraire, il est toujours possible au plus humble de se croire et de se dire un génie méconnu, un poëte incompris, un homme politique injustement délaissé. Une fois cette première donnée acceptée , le reste va de soi.
Vous allez vous en apercevoir, du reste, par l'exposé de quelques faits.
J'ai connu, il y a dix ans, une femme qui , de son métier, était épicière à Montrouge. A la suite de mauvaises affaires, elle en vint à se faire brocanteuse et marchande de méchants tableaux. Ces deux professions furent le point de départ d'un délire des plus singuliers. Elle s'imagina qu'elle était un grand sculpteur et qu'elle avait inventé un procédé nouveau , la sculpture en sucre. En effet, le but de ses efforts était de se procurer un gros morceau de cette substance, et, au moyen d'un canif ébréché, elle arrivait à lui donner l'apparence plus ou moins lointaine d'une tête, d'un torse.
Vous comprenez qu'une telle innovation n'avait pu être faite
U\E MOMOMAXE AMBITIEUSE.
L'après une photographie de Paufecr.
sans attirer l'attention du public; aussi madame E... avait-elle reçu de différents souverains de nombreuses décorations qu'elle portait sur sa poitrine. Elle avait aux doigts des bagues en fil de fer, dans lesquelles elle avait soigneusement enchâssé des morceaux de verre ou des billes; elle était coiffée d'un chapeau à grandes plumes; à son cou pendait un collier de marrons d'Inde enfilés dans un cordon. Je vous présente, d'ailleurs, son portrait tel qu'elle a bien voulu me l'offrir. Madame E... se croyait aussi un grand peintre; malheureusement je ne puis rien vous montrer d'elle, car elle ne peignait qu'à fresque. Elle charbonnait sur tous les murs, et comme elle manquait de couleurs, elle les remplaçait par de l'encre, du vin et de la boue. L'architecte de la maison la considérait comme une plaie.
Un jour, désireux de conserver un de ses ouvrages, je lui apportai le sommet d'un pain de sucre. Elle en tailla un vase, qu'elle eut la délicatesse de m'offrir rempli de fleurs cueillies dans le jardin de la section. Dans la crainte de voir ces fleurs se faner, elle eut la malencontreuse idée d'y mettre de l'eau, et c'est ainsi que périt en quelques minutes une œuvre magistrale.
Madame E... était artiste. Ecoutez maintenant l'histoire d'un savant.
M. Gustave H... est à la fois un épileptique et un délirant, car, hélas! dans cet ordre d'idées, le cumul n'est pas interdit. C'est un grand astronome : depuis sept ans, il étudie la structure du soleil et des astres ; aussi loge-t-il toujours sous les toits, pour pouvoir observer la nuit, et de façon à être plus près de la voûte céleste. 11 ne s'exprime d'ailleurs que par paraboles. « La justice est juste, dit-il; le plus petit est le plus grand, le plus bas le plus haut, le plus malheureux le plus heureux. »
Depuis sept générations, une somme d'argent énorme s'accumule à son intention, et afin de l'indemniser de ses travaux.
Il a construit un télescope, qui n'est autre chose qu'une pomme
de faîtage en zinc dont la pointe est percée d'un petit trou. Il passe ses journées à observer : il voit derrière le soleil , il cherche le point de centre qui lui permettra de tirer dans un carré autant de points que dans une boule. Il compte arriver à l'Académie française.
Il a des hallucinations de l'ouïe, et, chose à la fois curieuse et rare , elles sont différentes suivant l'oreille par où elles lui arrivent. Par son oreille droite, un mauvais génie l'appelle sans cesse : Tête de cochon, hure de cochon, pendant qu'à gauche un bon génie lui dit : Prends patience, continue; cest très-bien, ce que tu fais, etc.
Les poètes ne sont pas rares parmi les aliénés chroniques et les héréditaires : il n'est pas de jour où un directeur d'asile ne reçoive quelque hommage ou quelque cantate en son honneur. On en trouve quelques-unes qui ne sont pas absolument déraisonnables, et, à côté d'elles, on en rencontre qui portent les traces de la plus absurde démence.
Voici, d'abord, une lettre écrite à la vierge Marie par un droguiste enfermé à Sainte-Anne :
Sainle-Anne, le 26 féïrier 1880.
Madame,
■ Veuillez agréer rhommage
De ce modeste sonnet El le tenir comme un gage De mon sincère respect.